LA COUSINE BETTE
Le premier roman naturaliste du siècle : telle est la plus juste dénomination qu'on puisse appliquer à ce fameux livre, les Parents pauvres, qui a contribué, presque autant que l'ensemble de la Comédie humaine, à établir non pas la gloire littéraire mais la réputation universelle de Balzac." Toute la littérature tourmentée des Concourt est issue du genre créé dans cette œuvre (jui a été la principale expression du naturalisme naissant, véritablement érigé en art. llàtons-nous d'ajouter que, parmi les imitations sans nombre qui en ont été publiées, le roman de Balzac n'a pas cessé d'appartenir à ces excellentes productions de l'art naturaliste, tel que le comprenait Proudhon, et qui consiste à n'étudier les faiblesses humaines que pour nous faire mieux aimer l'humanité, nous enseigner à la plaindre et à la rendre meilleure par l'étude sincère de tout ce qui en fait les maux les plus atroces, les douleurs les plus aiguës, les passions les plus fatalement débordantes.
Ln Cousine Belle et /e Cousin /'k/zn, deux toiles énormes qui forment pendant, composent l'effrayante peinture h nu des vices de nos mo'urs. Devant ces assises immortelles du renom
que gardera Balzac à travers les siècles, les lecteurs des générations à venir continueront, après ceux de 1850, à fondre en larmes ou à ricaner diaboliquement suivant leur caractère. C'est que dans cette étude superbement agitée, se trouve la fidèle reproduction des dessous de l'histoire contemporaine. La vogue inouïe des Parents pauvres vient de là. Il y a qua ranle ans, la renommée du livre a pénétré, comme aujourd'hui les œuvres de Tolstoï, jusque dans les milieux les moins artistes et les plus ignorants. Voyons d'abord la Cousine Bette. Dans Splendeurs et Misères des courtisanes, les personnages s'éloignent souvent de la réalité par le caractère quasi allégorique qu'ils revêtent à certains moments. Dans la Cousine Bette il n'y a d'autre exagération que celle de choses absolument réelles. Aussi, le baron Hulot et madame MarnefFe sont-ils plus connus que Vautrin et Esther Gobseck. Quant à Crevel, il représente à lui seul, bien mieux que Nucingen, la haute bourgeoisie du temps de Louis-Philippe, qui se piquait de recommencer les exploits libertins de la noblesse de cour sous Louis XV. Néanmoins, lorsque parut la première partie des Parents pauvres, la presse entière se souleva. Les uns poussèrent des cris d'admiration; d'autres crièrent au scandale : la plupart' accusèrent le romancier d'inventer des mœurs dont on n'avait jamais vu d'exemple. Balzac laissa dire; et, depuis; : plusieurs scandales retentissants sont venus confirmer l'exactitude, hélas! trop vraie de ses observations. Sans aller chercher bien loin, n'y a-t-il pas un curieux rapprochement à établir, entre les faits du roman et ceux de la réalilô, dans les déplorables histoires de concussions qui ont eu lieu récemment? Que de personnages marquants du jour, chaque lecteur pourrait mettre en parallèle avec llulol, Crevcl et Marnonc. Dans la Cousine Bette qui achève de peindre, après Splendeurs et Misères des courtisanes, toute la société française d'avant IHi8, l'èlonnante prescience de Balzac, au sujet des mœurs de notre lin de siècle, apparaît dans toute sa lumière. Sans compter l'histoire du second Empire, certains événements de l'année 1887 suffisent à justiticr les prévisions de l'éiM-ivain, C'est là le fait moral le
plus remarquable que nous tenons à noter d'avance, avant d'en montrer la preuve dans le résumé suivant.
C'est sur les actes de Lisbelh Fischer, cousine pauvre des Hulot d'Ervy, que reposent la plupart des événements racontés dans le premier épisode des Parents pauvres. La jalousie secrète "éL^-^ette vieille fille à instincts sauvages est la cause première dç-toqteB les catastrophes qui atteignent ses parents, dont elle enyie.d'abord le sort brillant, la fortune, et plus tard, au sein du malheur, les moindres joies consolatrices. Mais la cousine Bçtte. est loin d'être le principal acteur du long drame auquel elle donne son nom; elle sert simplement de pivot à l'intrigue. L'existence qu'elle mène et les projets qu'elle forme sont la raison déterminante de faits très compliqués, dans lesquels le romancier étudie surtout la conduite et les mœurs d'une foule d'autres personnages bien plus intéressants, qui sont : le baron Hulot d'Ervy; sa femme, Adeline Fischer, cousine germaine de Lisbeth ; ses enfants, Yielorin et Hortense; son gendre et sa bru, Wenceslas Sleinboek et Célestine Crevel; son frère, le maréchal Hulot; ses amis : Crevel, Marneile et Henri Montés de Monléjanos; ses nombreuses maîtresses : Jenny Cadine, Josépha Mirah, et enfin Valérie Marneffe, amie de Lisbeth. Aux trois histoires intimement liées, des familles Hulot, Crevel et Marneife, où s'introduit incessamment l'obscure et malfaisante personnalité de la cousine Bette, viennent se mêler un grand nombre de rôles secondaires tenus par : Johann Fischer, oncle d'Adcline Hulot; le maréchal Cottin, minisire de la guerre; le sculpteur Stidmann ; Claude Vignon ; le docteur Bianchon; le duc d'Hérouville; le banquiei* Nucingen; du Tillet; l'usurier Vauvinet ; Achille Rivet; les époux Olivier; Chardin, père et fds; la petite Olympe Bijou, Cydalise, Carabine, Héloïse Brisetout, Alala Judici, Agathe Piquetard; tout le ban cl l'ar. rièrc-ban d(;s impures de la capitale; et, on dernier lieu, la terrible madame Nourrisson, dite de Sainl-IOslève. Cettt* énumération préalable est nécessaire pour éviter l'obscurité ([iic pourrait produire, dans les développements de l'intrigue, la trop grande brièveté de notre analyse. Essayons à présent de démêler
l'enchaînement des péripéties de la plus considérable des tragicomédies de l'œuvre de Balzac.
Nous sommes en 1838; le baron Hector Hulot, ancien intendant général d'armée sous Napoléon, maintenant directeur au ministère de la guerre et conseiller d'État, appartient par son passé à cette irrésistible phalange des « beaux » de l'Empire, les d'Orsay, les Forbin, les Ouvrard, dont la carrière galante est à la chronique des mœurs ce que les victoires de Napoléon sont à l'histoire d'Europe. Ayant épousé, en 180G, une fille de paysans lorrains, Adeline Fischer, d'une beauté, d'une intelligence et surtout dune grandeur de sentiments exceptionnelles, il a gardé pendant douze ans une fidélité absolue à sa femme. Devenu inoccupé sous la Restauration, le baron s'est mis en service actif auprès des courtisanes. Avant d'avoir cinquante ans, ses amourettes n'ont pas compromis sa haute situation; mais, à cet âge, comme dit Balzac, l'amour chez les vieux hommes se change en vice et il s'y mêle des vanités insensées; aussi le baron Hulot n'at-il pas tardé à dissiper radicalement une fortune considérable, d'abord avec la célèbre actrice Jenny Cadine; puis avec Josépha Mirah, une cantatrice, pensionnaire des Italiens, très âpre à la curée dans sa manière de traiter les vieillards. Cette Josépha, fille naturelle d'un banquier juif, a été découverte et lancée par le gros père Crevel, le type .achevé du bourgeois riche de 1840, ancien parfumeur du faubourg Saint-Honoré, qui veut singer les mœurs de la Régence. Célestin Crevel, veuf, maire du XllP arrondissement, capitaine de la garde nationale, et chevalier de la Légion d'honneur, est de quehjues années plus jeune que l'ex-beau de l'Empire. Les deux libertins se sont connus chez leurs maîtresses respectives. Leur pacte d'amitié signé entre deux vins, à la table de Jenny Cadine. a eu pour conséquence le mariage de Yiclorin Hulot, fils aîné du baron, avocat à la cour d'appel et député, avec Célcstinc Crevel, fille unique de l'ex-parfumeur, insignifiante et vulgaire mais richement dotée. Trois mois après ce mariage, le baron Hulot a enlevé Josépha au père Crevel, qui ne pardonne pas à son ami celte forfaiture galante. Pour se venger, l'atirirn parfumeur s'acharne inutilement h faire la cour
à la vertueuse madame Halot: « Le baron m'a soufflé ma maîtresse, dit-il, je me suis juré de lui prendre sa femme, c'est justice. » Et, .partant de là, Crevel, avec le grossier entêtement des parvenus, ne cesse de poursuivre de ses déclarations la belle Adeline. Il compte que les effets de la ruine, où les Hulot seront tôt ou tard plongés par leur père, amèneront infailliblement la capitulation de la baronne et son calcul ne manque pas d'une certaine justesse. Le jour où madame Hulot veut marier sa fille Hortense au fils du conseiller Lebas, Crevel fait manquer le mariage en décla- ^ f ant à la famille du futur que la dot de la jeune fille est depuis Jopgtemps fricassée par le papa. Le bonhomme a son plan. Au reproche que lui fait la baronne, il répond cyniquement : « Ayez des bontés pour moi et votre fille est mariée; je lui fournirai la dot. » L'indignation d'Adeline éclatant à ces mots, Crevel, sans se déconcerter, révèle à la pauvre femme, bien des choses qu'elle ignore de la conduite de son mari. Hulot a fait d'insignes folies pour Josépha, et en pure perte, car le duc d'Hérouville, un grand seigneur puissamment riche, vient d'en faire sa maîtresse et a la prétention de la garder pour lui seul. Josépha, la reine des impures, comme on dit, dont la pureté et les charmes déjeune fille, au temps où elle a été séduite par Crevel, se sont transfor- , nipes, grâce à Hulot, « en pièges à loups et chatières à pièces de *^!ngt francs », a, selon le mot du parfumeur, plumé net et rasé le vieux baron. Pour faire vivre sa famille, le directeur au ministère de la guerre en est réduit à son traitement; et encore ne donne-t-il chez lui que le strict nécessaire, pour gaspiller le reste avec les femmes. Le dernier oncle vivant d'Adeline, Johann Fischer, est à la veille de liquider sa situation de fournisseur de l'armée, par la faute de son neveu qui a passé le râteau sur la caisse. Quant aux économies de son frère, le vieux maréchal, Hector en a meublé la maison de la cantatrice. Telle est la situation. La fille d'Adeline, poussée par ses vingt ans, désire ardemment l'occasion d'un mariage; elle est capable, dit Crevol, de faire un coup de tête et de déshonorer sa famille. On ne peut la marier sans dot, car sa beauté est ciVrayante |)oiir les maris; c'est comme un cheval de luxe (jui exige trop desoins coûteux
pour avoir beaucoup d'acquéreurs. Que deviendra-t-elle dans de pareilles circonstances? La perspective du sort de cette magnifique créature n'a-t-elle pas de quoi efTrayer la mère? L'intérieur des Hulot commence à accuser leur détresse. Les meubles des appartements montrent la corde et ne peuvent pas être remplacés. Dans le grand salon principalement, se découvrent les haillons de l'opulence, qui font de cette pièce un cadavre des fêtes impériales. Si le baron continue sa vie de désordres, il conduira sa famille au dernier période de la misère, à la honte, au déshonneur. Grevel s'offre toujours pour sauver la mère et la fille de ce goun"re, si Âdeline consent à trahir Hulot. L'ancien marchand de gants espère que l'intérêt d'Hortense aura raison de la vertu de la baronne, dont la persévérance dans la voie de l'honneur ne profite après tout qu'à un mari libertin. A toutes ces outrageantes propositions de Grevel, Adeline oppose un invincible mépris. Elle a toujours été folle de son mari, à qui elle doit tout et qu'elle s'est habituée à considérer, depuis son mariage, comme une espèce de dieu. Pardonnant les infidélités bien connues de son Hector, elle a souffert en secret avec une résignation sereine. Jouissant toujours de celle vieille affection invétérée que les maris portent à leurs femmes, quand elles se sont résignées au rôle de douces, de vertueuses compagnes, elle traite le baron comme une mère traite un enfant gâté. Jusqu'à ce jour sa- foi profonde dans la puissance, la haute valeur, et les capacités de son mari ont calmé ses inquiétudes. Mais Grevel vient de lui révéler, jusque dans ses plus secrètes profondeurs, la plaie sinistre qui menace de la dévorer, elle et ses enfants. L'irrésistible passion de llidot, devenu le type de l'homme à femmes par excellence, peul finir par l'entraîner, lui et sa famille, dans les plus épouvantables catastrophes. 11 est devenu urgent qu'Adeline tente une explication avec Heclor cl lui parle de l'avenir, montré par Crcvcl sous des couleurs terrifiantes.
(Ju'est devenue jusf|u'à celte époijue, à côté des Hulot, la fameuse cousine Belle? Lors du fantastique mariage de sa cousine germaine, Lisbelh Fischer (nommée Belle par abréviation) est venue à Paris, où le baron Hulot l'a placée comme ouvrière
chez les Pons frères, brodeurs de la cour impériale. D'un caractère très entier et plein d'excentricités, Lisbelh a été, dès l'âge le plus tendre, horriblement jalouse d'Adeline. Malgré les efforts du baron, elle n'a pas trouvé à se marier, à cause de sa laideur. Ayant peur de toute espèce de joug, elle a vécu pendant vingt-sept ans aimée et comblée de bienfaits par les Hulot, qui n'ont jamais to'agi d'elle. Mais son envie pour les diverses supériorités de sa famille est restée cachée dans le fond de son cœur, comme un germe dé peste. Le hasard a voulu qu'à côté de la mansarde qu'elle habite, rue du Doyenné, soit venu se réfugier un jeune polonais, le comte Wcnceslas Steinbock, petit-neveu d'un des généraux de Charles XII. Tombé dans la dernière misère, Steinbock a tenté un jour de se suicider. Arraché à la mort par Lisbeth, il inspire à cette fille une singulière passion. Douée de tous les instincts des natures fortes, la Lorraine se met à aimer et à protéger Wenceslas comme son enfant. Le Polonais a un goût très prononcé pour la sculpture. Aidé par l'alfection toute platonique, à la fois tendre et pleine de rudesse, de Lisbeth, il se met à travailler, en compagnie du célèbre Stidmann, pour la maison Florent et Chanor, fabricants de bronzes d'art et d'argenterie de luxe; et, dans les loisirs que lui laisse l'exécution des commandes, il fait deux ou trois petits chefs-d'œuvre qui révèlent un artiste ^'uû talent supérieur. Montrant un jour à Hortense IIulol un superbe cachet d'argent sculpté par Wenceslas, la cousine Bette .'etcite à un tel point la curiosité de sa petite cousine, qu'elle est obligé de lui raconter l'existence extraordinaire du Polonais, qu'elle considère comme son amoureux et qu'elle pousse au travail en le soignant, le rudoyant et l'empêchant de llàner tout fi la fois. Il naît alors dans l'esprit romanes(|ue d'Hortense un de ces rêves incroyables, comme seule l'inexplicable intuition des jeunes filles peut en inventer. La fille du baron Hulot se jure à elle-même d'épouser Wenceslas Steinbock dont, sXir la foi de Lisbetli, elle adore le génie sans le connaître. Dissimulant le secret de ses pensées, elle se fait conduire par son père choz un marchand de bric-à-brac dans la vitrine diMpiel se trouver exposé un groupe fait par Wenceslas : Sainson drclùrnnl un lion. Lî'i,
206 l'oeuvre de BALZAC.
Hoitense manifeste ie désir d'employer à l'achat de ce groupe le montant de ses petites économies. C'est ce petit événement qui décide du sort de tous les personnages du livre. En effet, tandis qu'Hortense fait chez le marchand de bric-à-brac la rencontre de son futur mari, le baron Hulot, croisant pour la seconde fois en deux jours, sur le trottoir de la rue, la très jolie; madame MarnefTe, reconnaît dans cette séduisante créature la femme d'un employé de sa direction. M. et madame Marneffe habitent un appartement voisin de celui de Lisbeth. Hector, obligé de renoncer à Josépha, devient amoureux fou de la femme de son employé; et il se ménage une première entrevue avec elle dans la propre chambre de la cousine Bette. De ce jour, cette dernière se lie avec madame Marneffe d'une de ces amitiés de femme à femme indestructibles; et, pour exercer enfin sa haine contre Adeline, elle va contribuer de toutes ses forces à rendre irréparables les nouveaux errements du baron.
Très épris l'un de l'autre après l'échange du premier regard, Wenceslas et Hortense ne tardent pas à être fiancés. Protégé par Hulot, présenté dans le monde artiste par Stidmann et Claude Vignon, le Polonais, qui a échappé à la farouche domination de Lisbeth, devient en peu de temps un homme célèbre à Paris. On se dispute ses groupes. Les acquéreurs font briser les plâtres pour être seuls à posséder les chefs-d'œuvre. Sur la demande du ministre de la guerre, le maréchal Cottin, ancien compagnon darmes du maréchal Hulot, le gouvernement confie à Steinbock l'exécution de la statue du maréchal de Montcornet. mort récemment. Bref, le succès est arrivé pour le sculpteur, « le succès fou, dit Balzac, comme il vient à Paris, le succès à écraser les gens qui n'ont pas des épaules et des reins à le porter, ce qui, par parenthèse, arrive souvent ».
En apprenant par madame MarnefTe les projets de mariage d'Hortense avec Wenceslas, Lisbeth Fischer, après s'être trouvée mal, entre dans une colère elTroyable. Sa haine pour ses cousins s'augmente de tout le désespoir (|u'elle ressent de la perte de son unique bonheur : être lu mère dévouée d'un grand artiste. En vain, sur les conseils de M. Rivet, juge au tribunal de com-
merce de la Seine, un vilain bourgeois qui goûte peu les arts et les artistes, elle fait emprisonner le Polonais à Clicliy pour le non-payement d'une lettre de change ; les amis de Wenceslas le délivrent en payant sa dette, et bientôt après, l'heureux sculpteur épouse Hortense en reconnaissant par contrat, suivant le désir de son beau-père, qu'il a reçu deux cent mille francs de dot. sans avoir, en réalité, touché un centime. Madame Marneffe, déjà installée par son protecteur dans un riche appartement de la rue Vanneau, a assisté au mariage dHortense, dont tous les journaux mentionnent le lendemain, aux Faits-Paris, l'éclat exceptionnel. La magnifique toilette de Valérie, peu en rapport avec la position du sous-chef MarnelTe, a été l'objet de toutes les conversations. La rusée commère, se plaignant d'avoir été affichée par le baron, lui assure qu'ainsi compromise elle n'a plus rien à lui refuser; aussi Hulot est-il définitivement englué par ce terrible démon femelle qui va considérablement aider à la vengeance de son amie Lisbeth. Pendant la noce, la cousine Bette dissimule sa rage et roule dans sa tête les plus noirs desseins. Elle va occuper, rue Vanneau, une chambre dans la nouvelle maison de madame Majuieffe, sous le prétexte de surveiller le faux ménage de son cousin, mais, en réalité, pour mieux préparer au cœur de la place les malheurs d'Adeline et d'Hortense. Heureusement pour elle, la cousine Bette n'inspire aucune méfiance à sa famille; au contraire, elle passe pour rendre service à- tout le monde. Obligée de renoncer à AVencesIas, elle rêve à présent de devenir la maréchale llulot, comtesse de Forzheim. Celte pensée d'ambition est un effet de l'envie constante qu'elle a de la position sociale de ses cousins; en épousant le maréchal, comte de l'Empire, qui a besoin d'une gouvernante chez lui pour être soigné, elle sera l'égale d'Adeline. Pour faire consentir le vieux soldat et sa famille à cette singulière union, la cousine Bette allègue, avec un sérieux semblant de raison, qu'une fois veuve ilu comte de Forzheim, sa pension de six mille livres servira ù donner du jiaiii à la pauvre Adeline, car on apprtnd que, pour satisfaire l'avidité de sa dernière maîtresse, le baron Hulot. n'ayant plus un sou de capital, a engagé son traitement pour plu-
sieurs années chez Nucingen. Dans le monde, le baron passe simplement pour avoir été obligé de recourir au crédit, en donnant deux cent mille francs de dot à sa fille. Dès lors^ de nouveaux événements se préparent qui vont compliquer les situations respectives des belligérants, dans ce petit monde que dévorent des intérêts et des passions contraires, image réduite cle ce , qui a lieu tous les jours à Paris dans les familles modernes.
Quelques jours avant le mariage d'Hortense, la cousine Bette a mis M. Crevel au courant de la nouvelle intrigue du baron Hulot avec madame Marneffe : « Une femme comme il faut, dit-elle, mariée, des talents, musicienne, vingt-trois ans, avec une jolie figure candide et des yeux comme des étoiles, un bijou de femme, enfin d'une honnêteté, d'une pudeur, d'une délicatesse... une belle âme, un ange, toutes les distinctions, car elle a pour père un maréchal de France. » En efïet, Valérie MarnefTe est fdie naturelle du maréchal de Montcornet. En apprenant cette nouvelle, Crevel, à qui le mariage inespéré de mademoiselle Hulot a fait abandonner ses visées galantes sur la mère, croit le moment venu de pouvoir se venger enfin de la trahison de Hulot à propos de Josépha. Cette vieille rancune lui tient touj ours au cœur; et puis il n'a jamais eu de femme « comme il faut », et sa plus grande ambition est d'en connaître une : « Les houris de Mahomet, dit-il, ne sont rien en comparaison de ce que je me figure des femmes du monde. Enfin, c'est mon idéal, c'est ma folie; et tellement que, voyez-vous, la baronne Hulot n'aura jamais cinquante ans pour moi. » Aussi est-il décidé à payer cent mille... deux cent mille francs, le bonheur de devenir l'amant de madame Marneffe et de prendre à Hulot sa maîtresse, à défaut de sa femme. La cousine Bette, qui excite les désirs de Crevel autant par intérêt pour Valérie que par méchanceté contre les Hulot, raconte alors au parvenu l'histoire et les projets de madame Marnclfe.
Mariée avec une fort mince dol à un homme d'une dépravation excessive, Valérie MarnefTe se trouvait, au moment de sa rencontre avec le bardu Hidot, dans la plus grande détresse, c'est-à-dire dans cette funeste situation appelée psychologique
par certains plaisants, commune aux trois quarts des femmes coquettes, et ou, suivant le mot bien triste de Balzac, l'inexorable nécessité de vivre fait chercher une friponnerie heureuse. « Tu as fait mon directeur », a dit à sa femme, dans l'argot des coulisses, l'ignominieux MarnefFe; et, se comprenant sans plus se -parler, les deux époux se sont promis d'exploiter la passion du -^^ron : le mari, proposé pour la croix d'honneur, aura de l'avancement; la femme payera ses dettes, satisfera son goût effréné pour le luxe et s'enrichira comme la dernière des filles : « C'est la misère, dit hypocritement Lisbeth, qui pousse ce pauvre petit ange dans le gouffre! » et Crevel, fasciné par le mot magique de femme comme il faut, brûlant d'infliger à Hulot la peine du talion, n'a de repos que le jour où il parvient, lui aussi, à payer près de trois cent mille francs les faveurs de madame Marneffe. 1! a loué pour sa dulcinée un délicieux buen reliro superbement meublé rue Dauphine. C'est là que, poussé par ses idées mesquines de méchanceté bête, il amène un jour le baron pour le convaincre des infidélités de sa maîtresse. Réconciliés après coup, les deux vieux roquentins disant tout le mal possible de Valérie, jurent de l'abandonner; pur serment d'ivrognes, comme on va voir!
Au moment où elle s'y attendait le moins, madame MarnelTe, ayant un soir à sa table Hulot, Crevel et son mari, a vu entrer chez elle un homme qui a été jadis l'objet de son premier amour, et qu'elle croyait mort : un Brésilien immensément riche, Henri Montés de Montéjanos. Cet étranger, jeune encore et fort bel homme, n'est revenu en France que pour épouser Valérie qu'il espérait retrouver veuve, étant donné le mauvais état de santé du scrofuleux Marneffe, depuis longtemps condamné par les médecins. Désappoinlii de voir ce mari encore vivant, et trop naïf pour devinor l'inlimilé dos relations de Valérie avec ses deux commensaux, le Hrésilicn devient le troisième amant de madame Marnefie, (jui le fait passer aux yeux des deux autres pour un cousin retour de l'Inde. Fuis, par une de ces infernales combinaisons de la cousine Bette, qui n'oublie pas qu'elle a failli mourir du mariage d'Horlensc, les charmes inépuisal)los de
Valérie vont encore être le partage d'un quatrième individu, le vrai amant de cœur, celui-là, qui n'est autre que Wenceslas Steinbock. Oubliant son art dans les joies du mariage, et manquant trop d'énergie pour produire d'une façon constante des chefs-d'œuvre, le Polonais, après avoir raté le monument du maréchal de Montcornet, s'est vu en butte aux amères critiques de la presse, ce qui l'a profondément découragé. S'abusant sur ses forces, et devenu paresseux sans que sa jeune femme imprévoyante elle-même lui donne le moindre conseil, Wenceslas, après avoir dévoré par amour pour sa femme l'argent de ses nombreuses commandes, est arrivé à faire des dettes. La pauvre Hortense pleure alors devant sa mère, qui souffre encore plus qu'elle de son impuissance à aider le jeune ménage, déjà pourvu d'un charmant petit Wenceslas. Par l'intermédiaire calculé de Lisbeth, madame Marneffe s'offre à prêter au mari d'Hortense dix mille francs dont il a besoin. Elle l'invite à dîner chez elle avec une foule d'amis : en présence de Crevel radieux, elle commande au sculpteur de lui faire un groupe représentant Samson et Dalila. Steinbock ravi, séduit par la perfide enchanteresse, accepte et lui demande si elle voudra bien poser. Hortense a un premier soupçon bien vite dissipé de l'infidélité de son mari, qui va, hélas! devenir bientôt une certitude.
Le baron Ilulot, se sachant trompé par Valérie, a d'abord résolu de renoncer à elle. Il déclare à sa maîtresse que Marneffe ne sera jamais chef de bureau, ni officier de la Légion d'honneur. D'autre part, on commence à parler au ministère de la conduite scandaleuse du directeur et des injustices administratives dont bénéficie le sieur Marneffe. Le maréchal Cottin prévient amicalement liulot que bien des gens qui convoitent sa place le desservent. Il a eu de la peine, lui Cottin, à défendre le frère de son meilleur ami en plein conseil des ministres, où on parlait de <( dégommer» l'ancien serviteur de l'Empire. Il faut que le baron prenne garde. Au sein de la famille d'Hector, on commence aussi à murmurer. La situation d'Adcline n'est plus tenable ; un jour elle s'est trouvée chez elle sans un sou, forcée d'emprunter à son beau-frère pour le recevoir à dîner avec Lisbeth et les
Hulot jeune. Victorin, dont la carrière se poursuit assez brillamment, a été obligé de prendre une hypothèque sur sa maison pour racheter soixante-douze mille francs de lettres de change souscrites par son malheureux père à l'usurier Vauvinet. Le mécontentement à peine déguisé de ses enfants fait réfléchir le baron ; un autre événement plus grave le décide enfin à s'amender. t)ans le temps, le directeur au ministère de la guerre a usé de son crédit pour faire obtenir à son oncle Johann Fischer, l'adjudication de la fourniture des fourrages au corps expéditionnaire d'Algérie. Pour subvenir au luxe exorbitant de Valérie Marneffe, le baron Hulot n'a pas hésité à se rendre coupable de concussion. Il a prescrit à son oncle, qui lui est dévoué corps et àme, de faire des razzias sur les indigènes et de revendre à l'administration à des prix, très hauts fixés d'avance, les denrées recueillies par ces moyens violents : « Il me faut cent mille francs dans un an, )> a dit Hulot en manière de conclusion. « Je ne vois pas de mal à les prendre aux Bédouins, » a répondu Fischer, qui ne croit rien faire de malhonnête ; et le vieil Alsacien est parti pour l'Afrique. Malheureusement pour Hulot, il s'est trouvé à Alger un procureur du roi trop clairvoyant qui, sur la plainte de nom. breux Arabes dépouillés par l'oncle Fischer et son associé Chardin fils, découvre les malversations des adjudicataires et a recours à l'autorité militaire pour les faire mettre en prison. Au lieu d'envoyer cent mille francs à son neveu, Johann Fischer les lui demande pour faire taire les réclamations : « Si vous ne prenez pas des mesures énergiques pour me sauver, écrit-il, je suis mort. » Celte lettre a été un coup de foudre pour le baron Hulot. Sur ces entrefaites, une étonnante nouvelle se répand dans l'entourage de Valérie. La jeune femme annonce qu'elle est grosse, et successivement elle fait croire à chacun des quatre amants qu'elle mène de front : Hulot, Crevel, Steinbock et Montcjanos, qu'il est le père de l'enfant à venir. C'est ici que l'on voit la bêtise et la vanité de l'homme, si bien étudiées par Balzac dans les Parents pnuvrrs, dépasser les limites de l'incroyable. Cet événcmenl va décupler la fortune des MarnelTc. Crevel, gonflé d'orgueil et de sottise, paraît devoir crever de joie
en apprenant qu'il a donné un frère à Célestine et qu'il pourra ainsi faire du tort aux Hulot. De ce jour, il prend irrévocablement le parti d'épouser Valérie, à la mort de MarnefTe, qui semble toujours proche. Le pauvre baron Hulot n'échappe pas à l'insigne faiblesse de se croire lui aussi le père d'un petit MarnefTe; et il revient, plus épris que jamais, se mettre aux genoux de sa maîtresse. Il rêve d'abandonner sa femme, de fuir avec Valérie; mais un terrible réveil va faire cesser sa méprise. Le vrai père de l'enfant à naître est Henri de Montéjanos, le Brésilien, qui, lui, sait à quoi s'en tenir et attend, comme Crevel, la mort de Marneffe. Celui des quatre hommes qui ne rit pas de l'accident de Valérie, c'est Steinbock. En effet, toujours poussée par la cousine Bette, qui cependant a plus que jamais l'air de prendre le parti des Hulot contre Valérie, madame MarnefTe fait part de sa grossesse à Wenceslas dans une lettre qu'on a soin de faire tomber entre les mains d'Hortense. La malheureuse jeune femme, horriblement blessée au cœur par l'évidence de la trahison de son mari, se retire chez sa mère dont l'admirable résignation lui donne quelque courage, et fait savoir à Wenceslas qu'elle vivra séparée de lui jusqu'à nouvel ordre. Pendant ce temps, le vil Marneffe, voulant à tout prix passer chef de bureau, s'arrange avec sa femme pour faire prendre le baron en flagrant délit d'adultère. Le commissaire chargé du procès-verbal de constatation démontre clairement à Hulot l'infâme complicité de Valérie dans ce piège tendu par Marneffe. Ainsi désabusé, et apprenant par-dessus le marché les relations de Wenceslas avec sa maîtresse, le baron Hulot, pour éviter la police correctionnelle, n'en va pas moins demander au ministre la nomination de MarnefTe et sa promotion au grade d'officier do la Légion d'honneur : « Encore une faveur comme celle-là, se dit-il, et je suis perdu. » Puis il revient au[)rès de sa femme qu'il prend pour confidente de ses chagrins, et (|ui a la bonté de le consoler. La liaison du baron avec madame Marneffe est définitivement rompue, et Lisbclh, qui a fait st^mblant de se brouiller avec Valérie, est enfin arrivée à faire publier le premier ban de son mariage avec le maréchal liiilol. La première partie du roman, qui a pour titre
le Père prodigue, est terminée; la seconde commence, c'est celle du châtiment.
pn vient de voir ce qu'est devenu en Afrique l'oncle Fischer. Quelque temps avant le jour fixé pour le mariage de Lisbeth a^ee le comte Hulot, une lettre apportée d'Alger au baron est lue par Adeline. Johann demande l'envoi immédiat de deux cent mille francs, faute de quoi l'accusation portée contre lui retombera sur Hulot, l'instigateur de la véreuse affaire des fourrpgesj et ce vieux nom des fnstes de l'Empire sera irrémédiablement., déshonoré. Tandis que le baron, stimulé par le pressant appel de son oncle, court au ministère essayer d'arranger l'affaire Fischer, Adeline, folle de terreur, fait sur-le-champ mander Crevel. Elle s'est rappelé la prédiction de cet ancien amoureux qui peut-être la désire encore; elle se donnera a lui, s'il le faut, pour avoir deux cent mille francs. Ici commencent dans l'immorteL livre des Parents Pauvres ces scènes foudroyantes, inénarrables, qui auraient fait dépasser à Balzac la gloire de Dante et de Shakespeare si elles avaient pu être représentées sur un théâtre. A l'aspect de ces tableaux de douleurs immenses, décrites dans leur nudité pantelante par un peintre sublime dont le pinceau semble trempé du sang des blessures humaines, notre plume s'arrête; nous renonçons à en dire quelque chose de trop faible! Que de gens, que de familles en France ont, aux détails près, la même histoire que celle des Mulot!... Qu'ils lisent ces pages d'un des plus grands juges de l'humanité, ils y puiseront les consolations les plus fécondes en même temps que les plus profonds enseignements.
D'une part on voit le brave maréchal Hulot, l'ancien vainqueur du sanglant combat d'Ebersberg (général Legrand, ."{ mai IHOO; mourir de douleur (juchiues jours après avoir su que son frère a volé l'Ktat. De l'autre, cet ange qui a nom Adeline, essuyant d'abord les refus de Crevel, parvient à lléchir l'alroce égoïsme de cet homme sans avoir à rougir d'une faute. Mais, ayant épuisé ses forces dans un tel combat, elle reste atteinte d'une infirmité sans remède; un tremblement nerveux constant qu'elle gardera jusqu'à la lin de sa vie s'est emparé de ses membres. Cependant,
ce n'est pas Grevel qui sauve le baron Hulot de l'infamie, c'est le ministre de la guerre lui-même qui, par égard pour le maréchal, fait étou fier en Algérie l'affaire des concussions. Là-bas, plutôt que d'être traduit devant un conseil de guerre, Johann Fischer s'est tué dans sa prison. Une ordonnance de non-lieu rend la liberté à Chardin fils, bien plus coupable que l'oncle du baron, des tripotages inouïs faits dans la fourniture des fourrages. Hulot donne sa démission. Son frère aurait voulu qu'il se tuât comme Johann; mais la fréquentation des femmes a fait de l'ancien intendant d'armée un lâche. Après avoir vécu quelque temps dans la solitude la plus absolue, le baron disparaît un jour et va demander asile à son avant-dernière maîtresse, à Josépha Mirah, qu'il a depuis longtemps perdue de vue. La cantatrice rend liommage à la grandeur du vice en la personne d'Hector Hulot, en lui ouvrant ses portes toutes grandes. Pour lui prouver qu'elle n'est pas ingrate et qu'elle connaît les goûts incorrigibles d'un Céladon hors d'âge, elle fait donner au baron, par le duc d'Hérouville, une certaine somme avec laquelle Hulot achète un petit magasin de broderies. Là, l'ex-conseiller d'État va vivre maritalement avec une toute jeune fille, Olympe Bijou, que lui a procurée Josépha. En vain sa femme et ses enfants le feront chercher pendant longtemps dans tous les coins borgnes de Paris; la cousine Bette fera tout au monde pour qu'on ne puisse le retrouver.
A la mort du maréchal Hulot, aux funérailles duquel s'est pressé le peuple de Paris, en souvenir des exploits du soldat lors delà défense de 1814, Lisbelh a vu s'effondrer ses espérances; sa jalousie est loin d'avoir diminué, mais l'action de ce sentiment contre les Hulot a forcément subi un temps d'arrêt. Valérie a accouché d'un enfant mort. Marneffc a été enterré. Steinbeck a supplié qu'on le laissât revenir au domi(;ile conjugal. H est alors rest('' auprès de madame MarneOc, deux hounnes : Crevé! et Monléjanos, qui aspirent également à la main de l'heureuse veuve. Le Hré.silien, lui, propose à Valérie de l'emmener au Brésil. La Parisienne goûte fort peu un tel projet; et malgré la grosse fortune et les avantages de Montéjanos, elle préfère
épouser le père Crevel; ce second mariage lui permettra d'ailleurs de faire encore du mal aux Hulot qu'elle déteste d'instinct, avec cette rage particulière au vice, toujours ennemi de la vertu. Madame Marneffe a fini par idolâtrer d'un amour lâche ^YenèteSlas qui veut la quitter; c'est ce caprice unique des courtisanes, ^-Cfiîi'dure éternellement et n'est jamais assouvi, qu'elle éprouve -a l'égard du Polonais. Délestant, en conséquence, la femme de "ièôn amant, elle trouve que la cousine Bette n'est pas encore 'assez vengée par les douleurs d'Adeline. C'est alors qu'apparaît dcfns le roman la hideuse personnalité de madame Nourrisson, 'î*èx-fameuse Jacqueline Collin, tante du non moins célèbre Vautrin, devenu chef de la police de sûreté. La vieille marchande à la toilette va remplir ici le singulier rôle de la Providence sur les indications que lui fournira Victorin Hulot.
« Le fils du baron, dit Balzac, a reçu du malheur acharné sur sa famille cette dernière façon qui perfectionne ou qui démoralise l'homme : Il est devenu parfait. » Tandis que la baronne Hulot est nommé inspectrice d'une société do bienfaisance fondée par l'aristocratie du faubourg Saint-Germain, ce qui lui permet de vivre honorablement, son fils Victorin obtient, par la protection du ministre de la guerre qui ne lui fera jamais défaut, les différentes places d'avocat au contentieux de la guerre, d'avocat consultant à la préfecture do police, et enfin de conseil de la liste civile. Le jeune Hulot, dont la réputation est déjà faite aô barreau de Paris, garde chez lui sa mère et sa sœur, cette dernière n'ayant pas encore consenti à reprendre la vie commune avec Wenceslas. A l'époque de son mariage, il a acheté rue Louisle-Grand un magnifique immeuble, débris du grand hôtel de Verneuil, dont la valeur n'a pas tardé à doubler. Le revenu des loyers d'une jiartie de cette maison, dont il haliilo le rozde-chaussée, joint aux honoraires considérables (pi'il gagne au Palais, font au jeune avocat une très belle situation; les mauvais jours ne lardent pas à être un peu oubliés. Hortcnse et Célestine vivent comme deux sœurs rue Louis-le-Grand, et la baronne Hulot serait presque heureuse sans l'inquiéludo (luc lui cause le sort ignoré de son mari. Mais une chose gùnc encore
Viotoriii Hulol; c'est le prochain mariage de Grevel avec madame Marneffe. Devenu membre du conseil général de Seine-et-Oise, et officier de la Légion d'honneur, Grevel est persuadé que s'il épouse Valérie, celte femme, d'une finesse et d'une intelhgence tout à fait supérieures, le mènera à la pairie ; aussi oubhe-t-il complètement sa fille pour préparer sans remords sa nouvelle existence avec Valérie. Il croit avoir assez donné à Gélesline en lui laissant pour dot la moitié delà fortune de feu madame Grevel. Mais le fils Hulot ne perd pas de vue les intérêts de sa femme; il appelle à kii madame de Saint-Estève, la met au courant des projets de son beau-père, et demande à ce puissant policier femelle, qui a pénétré les secrets de toutes les femmes galantes de Paris, s'il n'est pas possible de se débarrasser sans esclandre de Valérie Marneffe.
A partir de cet instant, comme dans Sp/endeio's et Misères des coti rilsan es, l'imagination de Balzac seule se donne libre carrière pour achever le roman. La personnalité de madame Nourrisson est parfaitement exacte; c'est le type de la Voisin, la célèbre empoisonneuse du temps de Louis XIV, transformée en procureuse du jour. Ges sortes de femmes, vrais Satans incarnés, sont fort rares; il y en a à peine deux ou trois spécimens par siècle, mais on les cite. Entre le siècle de Louis XIV, où s'exerçait l'industrie de la Voisin, et le nôtre, il n'y a qu'une différence pour les sujets-femmes en question, c'est qu'elles ne font plus métier d' « empoisonneuses » ; l'organisation de notre police leur rend la chose impossible... A part cela, les marchandes à la toilette d'aujourd'hui no valent pas mieux que celles d'il y a deux cents ans. p]h bien. Balzac a cru pouvoir nous présenter dans madame Nourrisson un de ces instruments de mort qui fonctionnaient au bon vieux temps dans le monde de la galanterie. Get anachronisme tout moral est bien permis à un romancier.
Un peu surpris d'abord par le cynisme de la mégère, Viclorin llulot finit piir accepter les conditions de son précieux concours. Si les espérances qu'il rêve se réalisent d'une façon irréprochable sans qu'on lui ait causé pour cela le moindre dérangonient, le jeune avocat devra donner soixante mille francs à un inconnu
qui viendra un jour le prier de souscrire à une œuvre pie quelconque. Le plan de la Nourrisson est fort simple. Elle compte, par les xnoyens infaillibles dont elle dispose, arriver à convaincre Henri de Montéjanos toujours aveugle, des infidélités de Valérie. Le Brésilien est homme à tuer sa maîtresse, à l'enlever, à se venger enfin d'une façon telle que le mariage de Crevel soit rê'ndu impossible. Tout ne se passera pas exactement suivant les prévisions de madame de Saint-Estève ; mais le but de Victorin Hulot sera atteint, dépassé môme; les deux fortunes de Crevel et de madame Marneffe, prodigieusement grossies durant ces dernières années par la spéculation, reviendront à Célestine.
Dcms le monde des ceintures quon dore, comme disent aujourd'hui les reporters galants, Henri de Montéjanos a été surnommé Combabus, à cause de son inébranlable croyance à la vertu de madame Marneffe, et parce qu'il représente aussi cette chose rare qu'on appelle l'homme d'une seule femme. Par les soins de Carabine, courtisane élève de ia Nourrisson, cet infortuné est mis à même de constater de visu dans un appartement de la maison meublée tenue par madame de Saint-Estève aux environs de la Madeleine (peut-être rue Duphot), la façon tranquillement impertinente dont Valérie le trompe avec Wenceslas Stèinbock. Dans cette comique rencontre, le Brésilien est cependant vaincu par la force de sa passion invétérée; il pardonne l^hement à madame Marneffe. Mais, en apprenant de la bouche même de Valérie qu'elle va épouser Crevel, Henri, faisant semblant de croire aux mauvaises raisons que lui donne sa maîtresse au sujet de ce mariage, prend enfin la résolution de se venger terriblement. II commence i)ar choisir pour femme Cydalise, une jeune Normande d'une beauté sans pareille à qui madame de Saint-Estève a fait la leçon; puis dans un dernier rendezvous qu'il obtient de madame Marneiïe, il communique à cette dernière le germe d'une maladie épouvantable dont les efTels ne tarderont pas à se déclarer. Sa vengeance accomplie, Henri repart |)()ur \v. Brésil en cniruntiaiit Cydalise; il va faire disparaître là-i)as, par des procédés que les Indiens seuls connaissent, le niai cunlagituix (ju'il s'était inoculé pour en empoisomier
Valérie, Pendant ce temps, Grevel a fait publier les bans de son mariage et préparer le contrat, par lequel les conjoints se donnent respectivement l'un à l'autre en cas de décès l'universalité de leurs biens meubles et immeubles. Lisbeth trouve à ce sujet l'occasion de raviver d'une façon horrible les anciennes douleurs d'Adeline, Après ce qui s'est passé entre le baron Hulot et madame Marneffe, si bien engraissée des dépouillés d"Hector, il est évident qu'aucun des Hulot, pas même Célesline, ne peut assister au mariage de Grevel; mais Valérie se croirait vaincue par ses anciennes victimes, si elle ne leur imposait la honteuse obligation de venir à ses noces. L'impudique créature n'ignore pas que, lors de l'affaire Fischer, madame Hulot a failli se rendre à la merci de Grevel pour sauver le baron; celte brute de Grevel lui a tout raconté. Lisbeth est alors mise dans la confidence de ce secret; et, quelques jours avant la cérémonie du mariage, elle parle à mots couverts devant tous les Hulot réunis de la démarche faite par Adeline pour avoir deux cent mille francs, « démarche dont elle ignore l'histoire », dit-elle. Aucun des Hulot ne comprend ce que veut dire la cousine Bette, mais l'infortunée baronne, foudroyée par la crainte d'une révélation quelconque qui pourrait lui faire perdre l'estime de ses enfants, supplie A'ictorine et Hortense d'assister au mariage de Grevel, car elle craint, dit-elle, de nouveaux malheurs. Par respect pour la volonté de leur mère, les Hulot obéiront. Ainsi donc, le mariage de madame Marneffe avec M. Grevel se fait jusqu'au bout sous les auspices en apparence les plus favorables. C'est alors que les promesses de madame Nourrisson à Viclorin s'accomplissent d'une façon foudroyante, grâce à l'impénélrahle collaboration vengeresse d'Henri de Montéjanos. Crevcl et sa femme ne tardent pas à être atteints d'une sorte de décomposition du sang, pire que la lèpre ou la peste. Le docteur bianclion, appelé à les soigner, constate bien le genre de la maladie, mais il est impuissant à la guérir et à en découvrir l'origine. Au bout de quelques jours de souffrances inouïes, madame Marneffe meurt après avoir reçu les sacrements. Un des derniers mois de cette femme, dont le type est devenu légion
de nos jours, achève d'en peindre la dépravation sans limites : (' Il faut que je fasse le bon Dieu, ce sera ma dernière coquetterie », a-t-elle dit en manifestant le désir de se réconcilier avec la religion. La scène de cette mort est un peu brutale, et n'a d'excuse que l'horreur qu'elle doit inspirer à toutes les femmes pour les dangers de l'inconduite. Crevel meurt après Valérie, et ainsi se trouvent annulés les effets du contrat de mariage. Après avoir connu la ruine, les Hulot sorut maintenant millionnaires; le retour du chef de la famille, disparu comme on sait de- >puis la mort du maréchal, va venir mettre le comble à leur bonheur.
Sur l'invitation d'une certaine madame de La Chanterie, fondatrice de plusieurs associations de charité catholique, la baronne Hulot a joint aux bonnes œuvres dont elle est l'intermédiaire une pieuse occupation qui consiste à aider à la légalisation des mariages naturels, si communs à Paris chez les gens du peuple. Ces nouvelles fonctions ont permis à Adeline de parcourir les endroits les plus ignores de la capitale, et elle en a profité pour se mettre courageusement à la recherche de son mari. Elle est allée trouver tout d'abord la célèbre Josépha Mirah, pensant avec raison que l'ancienne maîtresse d'Hector peut lui fournir des indications précieuses. Dans celte visite, l'émule de la Malibran, s'humiliant devant la majesté déchue de l'infortune, que personnifie si bien la baronne Mulot, rachète en un instant par la grandeur de son repentir le tort qu'elle a pu faire jadis inconsciemment à Adeline. Heureuse d'avoir entrevu la plus grande image de la vertu sur la terre, Josépha jure solennellement à la baronne de retrouver Hulot : « S'il est dans la fange, s'écrie-t-elle, eh bien, il se lavera, car, pour les personnes bien élevées, c'est une question d'habits! » La cantatrice commence par s'informer si M. Hulot est toujours avec la petite Bijou. Elle apprend par la mère de celle-ci que le père Thoul (nom sous lequel se cache le baron) a quitté Olympe pour devenir l'amant d'une certaine Elodic, sœur d'un souteneur de pièces, répondant au doux nom (iZ/i/ionsin d'Idamore, et qui n'est autre que le fils de Chardin, la canaille (jui a perdu Fischer
à Alger. Là s'arrêtent pour l'instant les informations recueillies par Josépha. En elTet, la cousine Bette seule connaît la retraite du baron; et c'est elle qui lui a fait abandonner Olympe Bijou, pour que Josépha, qui pourrait instruire Adeline, ne sache plus où il est. Pendant quatre ans, Lisbeth entrave les démarches faites par sa cousine pour retrouver Hector; la méchante fille espère qu'Adeline mourra du chagrin de ne pas revoir Hulot. A cet eflét, aidée de Chardin fils, elle oblige le baron à se cacher en lui faisant souscrire des lettres de change pour l'argent qu'elle lui donne. Qui sait? elle a peut-être l'intention de faire mettre le vieillard à Clichy pour le restant de ses jours. Réduit au plus affreux dénuement, Hulot accepte tout de Lisbeth, qui parvient à dépister longtemps les manœuvres de Josépha. Mais la cantatrice l'emporte ; elle parvient à découvrir le dernier faux nom et l'adresse d'Hector. Le jour même où elle fait part à la baronne de ce qu'elle a appris, celle-ci rencontre par hasard son mari au cours d'une de ses visites de bienfaisance chez de pauvres Italiens, passage du Soleil. Hulot s'est caché là sous le nom de 'Vyder, et remplit pour vivre les fonctions d'écrivain public dans une sorte de petit cabinet d'affaires. Sa passion pour les femmes n'est pas encore éteinte; il a une nouvelle concubine, une jeune fille de quinze ans, Atala Judici. C'est pour essayer de légitimer l'union du bonhomme Vyder qu'elle ne connaît pas, avec la petite Judici, que la baronne est venue passage du Soleil; on lui avait indiqué là une bonne œuvre à accomplir dans l'intérêt de la jeune fille si précocement dévoyée. En reconnaissant Hector sous les traits du faux Vyder, Adeline s'empresse de l'emmener rue Louis-le-Grand, où le retour du père prodigue excite des transports de joie. Hulot est mis au courant de toutes les choses qui se sont passées durant son exil et qu'il ignore, parce (pie Lisbeth les lui cachait à dessein. Ses dernières dettes surit |iavées, et il ne tarde pas à se convertir à la vie de famille en oubliant Atala Judici, car les excès de la passion l'ont fait arriver à la mobilité de sensations qui distingue l'enfance.
La cousine Bette, malheureuse du bonheur complet qui est (iiliii venu pour les llulol, tombe malade. Cardant le secret de
sa haine au milieit, de l'aPTreuse agonie d'une phtisie pulmonaire, elle meurt, quand elle s'aperçoit qu'Adeline devient heureuse au point de ne presque plus ressentir son tressaillement nerveux. Elle a d'ailleurs la satisfaction de voir tous ses cousins en larmes autour de son lit et la regrettant comme l'ange de la famille. Une suprême épreuve est cependant réservée à Adeline seule, qui ainsi, aura été martyr jusqu'au bout. Une nuit, la baronne entend son mari dire aune servante, Agathe Piquetard, entrée nouvellement dans la maison : « Ma femme n'a pas longtemps à vivre, si tu veux tu pourras être baronne. » C'est dompté par la résistance calculée de cette atroce maritorne que Hulot en est venu à dire ces odieuses paroles. Trois jours après, Adeline meurt. « Un moment avant d'expirer, dit Balzac, elle prit la main de son mari, la pressa, et lui dit à l'oreille : « Mon ami, je n'avais » plus que ma vie à te donner ; dans un moment tu seras libre et » tu pourras faire une baronne Hulot. » Et l'on vit, ajoute le romancier, ce qui doit être rare, des larmes sortir des yeux d'une morte. La férocité du vice avait vaincu la patience de l'ange, à qui sur le bord de l'éternité il échappa le seul mot de reproche qu'elle eût fait entendre de toute sa vie. » Onze mois après l'enterrement de sa femme, le baron Hulot, ayant pour la deuxième fois quitté sa famille, épouse en Normandie Agathe Piquetard.
Balzac a sans doute voulu, par cette fin d'histoire, donner un exemple de la puissance illimitée du vice chez l'homme. Quelque preuve de la vérité d'un fait si triste que donne la réalité, Dieu veuille que la vertu soit encore la plus forte. L'écrivain a dû avoir cette pensée, car, dans le deuxième épisode des Parents pauvres, le Cousin Pons, il s'est empressé de nous en faire voir l'application. « /fonio duplex, rex duplex, tout est double, » a-t-il dit en dév('h)ppant une maxime de BufTon. Nous venons de voir, dans la Cousine Belle, la première face de ce caractère général de l'humanité; avant d'en étudier la seconde dans le Cousin I'(nis, il nous faut dire quelque chose des beautés spéciales du livre au double point de vue de l'art et de la morale.
222 L'oeuvre de balzac
De toutes les études de mœurs de Balzac, la Cousine Bette est celle dont la forme se rapproche le plus de la pièce de théâtre. Le livre est tout action; les récits, les digressions y tiennent fort peu de place. Le romancier ne brosse que très sommairement les portraits des personnages dont la physionomie et le caractère se révèlent avant tout dans l'action, et, pardessus tout dans le langage. Cela ne veut pas dire qu'il serait facile de tirer de la Cousine Bette un drame à jouer sur une scène parisienne. Le sujet est bien trop vaste, trop surchargé de détails qu'on ne pourrait éliminer sans nuire à la clarté des faits. Mais le roman est composé d'une série de scènes qu'on peut supposer groupées en quatre ou cinq actes, dans la succession desquels l'intensité dramatique suit une progression merveilleusement réglée jusqu'au suprême finale. Cette gradation dans la force d'expression réaliste des scènes est répétée parallèlement dans le caractère et la passion unique de chaque acteur. C'est là un tour de force de dramaturge qui a véritablement montré, mieux qu'aucune théorie d'art à tous les faiseurs de pièces, la voie à suivre dans le théâtre contemporain. Ne pourrait-on affirmer par exemple que l'œuvre de M. Sardou, c'est Balzac mis en pièces? (de théâtre s'entend et sans allusion de plagiat, Dieu nous en garde!) En faisant un livre où domine presque exclusivement le dialogue des personnages, l'auteur de la Comédie humaine a prouvé, peut-être sans y faire grande attention, combien l'esprit de tout bon écrivain français est spécialement apte à se produire au théâtre. Sous ce rapport-là, nous sommes, aussi bien dans la tragédie que dans la comédie, les dignes héritiers des Athéniens.
Sans vouloir énumérer comme autant de chapitres les scènes de tous genres qui se suivent dans la Cousine Belle, il est bon d'insister particulièrement sur celles qui ont plus lard servi de modèles à tant d'écrivains naturalistes, au point de devenir, comme Eugénie Grandet pour le réalisme, les classiques de leur genre.
Signalons premièrement la longue conversation placée au début entre Crevel et Adelinc. La toile se lève sur le salon des
Hulot; et un simple coup d'œil jeté à l'intérieur de l'appartement, où se devine la misère de gens comme il faut, nous initie déjà aux douleurs dont nous allons entendre les accents déchirants chez Adehne, mêlés aux boutades odieusement comiques du faux bonhomme Crevel, Il paraît difficile à un écrivain qui rend le ton, les manières, le langage d'un personnage à la fois vicieux et. ridicule, de s'élever dans les régions de l'art aussi haut que les grands poètes dont l'imagination seule compose des chants divins ou des tragédies allégoriques. Quand on a lu les discours que Balzac fait tenir au père Crevel, type incroyable à force d'être vrai, on ne sait dans lequel des deux genres indiqués un auteur montre le plus de génie et obtient le plus de gloire, tant on est confondu de l'extraordinaire puissance de vérité qu'ont les choses mises sous les yeux. Bourgeois de Louis-Philippe et parvenu mal élevé, Crevel « se mettant en position », se regardant de trois quarts dans la glace, faisant de beau langage où se mêle l'argot du boutiquier, disant les mots « esbrouffant, mirobolant, chocnoso, c'est régence! c'est Pompadour! c'est justaucorps-bleu! », représente le triomphe archicomplet du réalisme. Certes, beaucoup de personnages de Molière ne sont pas plus intéressants. Pour faire cortège au négociant retiré, que nous pourrions appeler du nom ultra naturaliste fort tentant de « roi des ventrus », on peut citer pour l'excessive originalité de leur langage, Marneffe, Stidmann, Montéjanos, Chardin, Valérie, Josépha Mirah, la mère Jiijou, Carabine, la Nourrisson et toute la valetaille. Reproduire les ahurissantes drôleries de ces dilTérents personnages qui résument celles des Prud'homme, des Boireau, des Taupin, des Galino, est chose impossible. Nous ne trouvons pas de mot assez expressif pour qualihcr ce don stupéfiant qu'avait Balzac de faire tenir à chacun le langage voulu par la position sociale, la profession, ou les habitudes du personnage. L'art de l'imitation, surtout dans le sens comique, a été poussé ici par l'écrivain au delà des bornes imaginées. Les charges à fond de train racontées par TUxiou dans d'-iulres scènes de la Comédie humaine, sur lesciuelles nous noussouimes moins appesantis que sur les Parents pnuvrrs, sont ainsi, dans
la Cousine Bette, transformées en tableaux vivants; ce sont des caricatures animées de Cham ou de Gavarni dont les légendes deviennent des actes. Il faudrait maintenant créer des noms nouveaux pour classer dans notre langue les fantastiques figures littéraires inventées par Balzac dans la Cousine Bette, àf dessein de rendre exactement les attitudes inouïes et la manière de parler de chacun.
Après les premiers discours tenus par Crevel, les pages les plus marquantes de la Cousine Bette dans le sens ironique ou bouffon, sont : la première rencontre du baron Hulot et de Valérie dans la rue; la description de l'intérieur des Marneffe, où, dans la chambre de la femme, dit l'auteur, certains bibelots révélaient l'amant, ce demi-dieu toujours absent, toujours présent chez une femme mariée; la visite de Lisbeth à Crevel pour lui apprendre la nouvelle bonne fortune de Hulot, et enfin l'inimitable scène de comédie chez Valérie le jour où arrive Montéjanos. Les explications que madame Marneffe est obligée de donner ce soir-là à Crevel, et où se révèle la rouerie de la courtisane de l'espèce dite « femme honnête » ou « femme comme il faut », feraient croire que la sottise de l'homme descend parfois au-dessous de l'instinct des mollusques. La conversation de Crevel et de IIulol, rue Dauphine, où l'ancien parfumeur exerce sa grotesque vengeance, est un chef-d'œuvre, non plus de style Crevel, mais d'étude fouillée des mille nuances de la passion et de son caractère de bêtise^énorme : « Les deux confrères, dit le romancier, se couchèrent les meilleurs amis du monde, en se rappelant une à une les perfections de Valérie, les intonations de sa voix, ses chatteries, ses gestes, ses drôleries, les saillies de son esprit, celles de son cœur : car cette artiste on amour avait des élans admirables, comme les ténors qui chantent un air mieux un jour que l'autre. Et tous les deux ils s'endormirent, bercés par ces réminiscences tentatrices et diaboliques, éclairées par les feux de l'enfer. » Voilà qui est mieux fait que le plus croustillant des échos parisiens du Gil Blas. Que d'imbéciles auraient à se reconnaître dans ces deux compères, forçats aveugles de la vie galante. Mais se corrigeraient-ils? L'entrevue du
SCENES BE LA VIE PARISIENNE. 2ib
baron avec Josépha, le jour de la ruine totale et du déshonneur, et le dîner au Rocher de Cancale donné par Carabine à Montéjanos, sont encore deux morceaux du plus « haiilt goust », dirait Rabelais.
.^vant de passer au côté tragique de l'œuvre, quelques mots
ïLgont nécessaires pour expliquer et prouver l'existence réelle de femmes telles que madame Marneffe et Josépha Mirah. et
,, d'hommes tels que Montéjanos et Hulot, L'intrigue nous a déjà
.. fait, connaître suffisamment leur caractère. Aussi n'est-ce pas pour recommencer leur portrait que nous en parlons, mais simplement pour établir certaines comparaisons qui feront toucher du doigt le modernisme de ces personnages.
Le mot de «demi-monde» créé par Alexandre Dumas fils n'était
. pas évidemment connu du temps de Balzac. Cela n'empêche pas l'auteur de la Comédie humaine d'être, bien avant n'importe qui, le premier écrivain ayant fait l'histoire de ce « demi-monde ». ■La Cousine Bette en contient la partie la plus singulièrement curieuse : l'étude de la femme appelée dans l'argot du jour « demi-castor », et l'étude du bipède homme, désigné sous le nom « pouffant » de « rastaquouère ». Valérie Marneffe et le Brésilien Montéjanos, dit << Combabus », resteront les premiers types impérissables de ces deux sortes d'êtres nouvellement désignés par de spirituels Parisiens, et dont l'existence ferait croire (jue la création du monde n's^été qu'une infâme plaisanterie. Qu'est-ce d'abord que le « demi-castor »? Cette définition demanderait tout un volume. Essayons de nous borner en la donnant. Le « demi-castor » lient le milieu entre l' « horizontale » et la grande dame. La caste qu'il forme est composée de femmes mariées f|ui se sont déshonorées, ou de lilles arrivées à la fortune qui ont épousé des maris complaisants. Le caractère général du « demi-castor » est la cupidité, la vanité, l'égoïsme, le manque absolu de sentiment dans la pratique de l'amour considéré comme source de gros revenus. Les « demi-castors » n'ont pas de cœur, mentent à tous les devoirs de la femme el forment l'innombrable troupe des Tartuffe et «les Mascarille féminins- Les marchandes à la toilette comme madame Nour-
risson ne sont autres que les douairières du monde des « demicastors ». Ceci dit, ne trouvez-vous pas que madame Marnefîe est le plus bel échantillon de cette race? Ne donne-t-elle pas l'exemple le plus complet de la femme lâche, paresseuse et coquette, pourrie de tous les vices, absolument dépourvue de sens moral, qui prend froidement le parti, dès le jeune âge, de faire de sa beauté son unique instrument de fortune ? Il y a une notable différence entre la courtisane, qu'elle soit ou non femme de théâtre, et le « demi-castor » ; entre Esther Gobseck ou Josépha Mirah par exemple, et madame Marnetfe ou madame Schontz. Généralement, la seconde espèce est mille fois plus dangereuse que la première. Gomme l'a prouvé Alexandre Dumas fds, on rencontre dans la foule des créatures que Théodore Barrière a si bien nommées les « filles de marbre », quelques Marguerite Gautier à côté de nombreuses Marco ; tandis que les femmes dont le commerce galant est tenu secret, et qui ont un mari légal et non temporaire pour sauver les apparences, semblent ne connaître véritablement en fait d'amour que le son et la couleur de l'or qui sert à payer le leur. Et puis, quand la courtisane appartient au théâtre, chose qui devient tous les jours de plus en plus rare depuis que les comédiens et les chanteurs ne sont plus hors la loi, elle a une excuse dans l'indépendance même de sa profession qui lui donne des privilèges quasi masculins. La femme de théâtre courtisane n'est même souvent, comme dit Balzac, qu'une victime de la société qui a besoin de spectacles. Mais la créature à qui sa naissance, son éducation, sa fortune suffisante ont préparé une existence autre que celle que ses instincts pervers lui font choisir, devient impardonnable à moins d'être folle. Il faudrait pouvoir citer en entier les trois ou quatre pages d'un sens moral si profond qu'a écrites Balzac, à propos de madame Marnefte, sur les diverses catégories de courtisanes. C'est à faire frémir. L'écrivain n'hésite pas à déclarer que de toutes les mauvaises espèces de Parisiennes, celle à laquelle appartient madame Marneffe est la pire; et, ajoute-t-il mélancoliquement, « on en voit à tous les étages de l'état social, même au milieu des cours, ce qui ne corrigera per-
sonne de la manie d'aimer des anges au doux sourire, à l'air rêveur, à figure candide, dont le cœur est un coffre-fort ». On a écrit des milliers et des milliers de volumes sur les madame Mnrneffe, les Josépha, les Esther, etc., et cette publication est loin d'être épuisée. Il nous semble difficile qu'on puisse faire autre chose que répéter, avec des mots nouveaux, en l'accommodant au goût du jour, ce qu'a déjà dit Balzac. Qu'on fasse après lui maintenant d'autres portraits de madame Marneffe? C'est impossible. On doit se contenter de citer les idées exprimées par l'auteur de la Comédie humaine comme un éternel oracle de l'histoire des mœurs. Il y a près d'un an, à propos d'affaires d'h^tat véreuses qu'il est inutile de désigner et où a figuré une vraie madame .Marneffe, un des plus compétents pai'mi les chroniqueurs parisiens, qui s'intitulent les « maîtres de l'actualité », exprimait le désir de voir écrire une étude intitulée : les Femmes suspectes. Il y a longtemps que le livre est fait, mais sous un autre nom et sous une forme bien plus générale, ce qui n'en vaut que mieux; il s'appelle la Cousine Bette. Tout est passé en revue dans ce roman, jusqu'aux plus odieux détails des affaires dites de chantage. Son auteur s'est levé il y a quaratite ans, un peu de meilleure heure que notre excellent chroniqueur, aussi bien pour voir le présent de son époque que pour lire dans l'avenir de la nôtre. En fait de femmes suspectes, n'avons-nous pas les inoubliables types contemporains de la porn de M. Sardou? Elles ont changé de nom et de modes depuis bien avant Balzac jusqu'à nos jours, ces femmes-là, mais de naturel... elles n'en changeront ([u'avec la fin du monde, ce qui donne le temps de faire d'autres livres sur le sujet indiqué par le chroniqueur.
Du portrait et de l'histoire de madame Mamelle se dégage une conclusion capitale que Malzac n'a certes point omis d'indiquer, mais que nous appliquons de niuiveau à l'épocjuc actuelle. (( Celle esquisse, a dit le romancier au moment où il achève une des plus troublantes scènes de famille, provoquée par l'inconduile de llulol, permet aux âmes innocentes de deviner les différents ravages que les madame Marneffe exercent dans les
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familles, et par quels moyens elles atteignent de pauvres femmes vertueuses, en apparence si loin d'elles. Mais si l'on veut transporter par la pensée ces troubles à l'étage supérieur de la société, près du trône; en voyant ce que doivent avoir coûté les maîtresses des rois, on mesure l'étendue des obligations du peuple envers ses souverains quand ils donnent l'exemple des bonnes mœurs et de la vie de famille. » Eh bien, puisse la lecture de ces horreurs préserver à jamais les jeunes qui commencent et les vieux qui refusent de « dételer », des pièges meurtriers des madame MarnefFc où sombrent honneur, fortune, intelligence, talent, tout! La Sapho de M. Daudet n'est qu'une petite pensionnaire et une assez bonne nature à côté de Valérie Marneffe. Il reste encore bien des choses pures de la femme dans les Sapho de tous les étages, et cela peut, jusqu'à un certain point, les absoudre du reste. On ne doit pas oublier cette vérité archiredite, que, bien souvent, la nécessité brutalement traduite sous le nom de faim ou besoin de manger, fait la fille; mais la femme qui, de prime abord, suivant l'expression de Balzac, accepte la dépravation dans toutes ses conséquences et se décide à faire fortune en s'amusanl, sans scrupules sur les moyens, celle-là, disons-nous, doit être abandonnée à l'impénitence finale; elle ne peut pas devenir une Madeleine, car les braves gens dont elle est la pire ennemie ne lui doivent même pas les secours qu'on donnerait à une bêle fauve.
De Henri de Montéjanos, personnage exotique actuellement bien plus répandu (pi'en 1810, il y a peu de choses à dire. Son origine équatoriale en fait savoir plus long (|ue tout. On ne doit pas le confondre avec ceux que Balzac appelle les <■< condottieri » de la vie parisienne, tels (]ue l'Italien llusticoli de La Palférine, prince de la bohème; au contraire, le Brésilien que Valérie appelle son « beau jaguar » appartient à la caste 4^s étranger» riches à millions, vrais « Philistins » naïfs, qui ne comprennent rien à nos moîurs. Montés de Montéjanos a jilutôl (juelque chose de ce (jue les reporters mondains appellent le << [)iaslreux », rien du juif par exemple, car le Brésilien est généreux; mais il a un point de commun avec les chevaliers
d'industrie qui tuent les filles pour les voler, c'est qu'il est capable de commellre le même crime par jalousie. Ces sortes de Parisiens de l'Amérique du Sud épousent la courtisane quand ils ne la tuent pas; ils valent mieux que les aventuriers venus d'Orient.
Nous avons suffisamment expliqué la Nourrisson. Le portrait de: la procureuse complète la description du fumier parisien où '^f)'6u3Sënt les brillantes fleurs vénéneuses de l'espèce de Valérie 'MarnelTe. Quajoulerons-nous maintenant au portrait de Lisbeth? Le caractère de la cousine Bette pâlit devant les couleurs éclatantes dont est parée l'exhibition de celui de madame Marneffe. La vieille fille joue dans cette histoire un rôle analogue à celui du « vibrion », dont une définition si intéressante a été faite par Alexandre Dumas fils dans VÈlramjere. Un des côtés les plus curieux de l'existence de Lisbeth Fischer, c'est la secrète alliance offensive-défensive contractée avec Valérie contre l'ennemi commun, les Hulot, et qui fait à ces derniers tant de mal. « La cousine Bette, dit Balzac, occupait dans la maison Marnefle " la position d"une parente qui aurait cumulé les fonctions de dame de compagnie et de femme de charge; mais elle ignorait les doublt.'S humiliations qui, la plupart du temps, affligent les créatures assez malheureuses pour accepter ces positions ambiguës. Lisbeth et Vah-rie offraient le touchant spectacle d'une de ces amitiés si vives et si peu probables entre femmes, que les Parisiens, toujours trop spirituels, les calomnient aussitôt, » Ces sortes d'amitiés des femmes entretenues pour une personne plus âgée qu'elles, qui leur sert à la fois de confidente et de domestique, font, personne ne l'ignore, [)artie essentielle de la vie des courtisanes; et cet important détail ne pouvait échapper à l'œil de Balzac. L'élude des instincts de Lisbeth, nécessaire à la compréhension de son rôle, a donné au moraliste l'occasion de réilexions bien curieuses, d'un ct'>té, sur le caractère du paysan et du sauvage, de l'autre, sur les phénomènes moraux île la virginité. Comparant le côté féroce de la nature de la Lorraine à celle des gens non civilisés, Balzac dit que la dinéromîe (|ui existe entre l'homme en société et \y\ sauva!"»^ consiste dans la
rapidité naturelle, irréfléchie, avec laquelle ce dernier passe du sentiment à l'action, de l'idée du crime par exemple à son exécution. (( Cette sorte de caractère, ajoute-t-il, est plus commun qu'on ne pense dans le peuple et chez les gens de la campagae, chose qui peut expliquer leur conduite pendant les révolutions. » La conclusion est aussi juste que profonde, et l'écrivain soulève là, en quelques lignes, une de ces terribles questions de principes qui ont servi de base philosophique aux dissertations de M. ïaine sur les Origines de la France contemporaine. Ce qu'il dit des effets de la virginité chez l'homme à propos de l'irréprochable chasteté de la cousine Bette n'est pas moins intéressant. « La virginité, écrit-il, comme toutes les monstruosités, a des richesses spéciales, des grandeurs absorbantes. La vie, dont les forces sont économisées, a pris chez l'individu vierge une qualité de résistance et de durée incalculable. Le cerveau s'est enrichi dans l'ensemble de ses facultés réservées. Lorsque les gens chastes ont besoin de leur corps ou de leur âme, qu'ils recourent à l'aclion ou à la pensée, ils trouvent alors de l'acier dans leurs muscles ou de la science infuse dans leur intelligence, une force diabolique ou la magie noire de la volonté. « Rien n'est plus vrai; et voilà qui doit contenter un romancier célèbre qualifié de puissant, à qui l'on reprochait l'année dernière sa trop grande chasteté. Pour Balzac, qui de parti pris ne laissait jamais entamer sa volonté par quoi que ce soit, il devait savoir par expérience combien une vie chaste en centuple les ressorts. Mais ce qui prouve la chasteté de Balzac, bien plus que l'hommage flatteur qu'il rend à cette rare vertu, c'est son incomparable habileté à deviner tous les caractères possibles de femmes. Ainsi placé sur un terrain neutre, l'auteur de la Comédie humaine jugeait les femmes avec une j)récision et un coup d'œil, dont on ne voit avant lui d'exemple que dans Molière. Du reste, le plaidoyer le plus pratique en faveur de la chasteté est encore cette lamentable histoire essentiellement humaine du baron Hulot et des [thases de sa passion pour madame Marnefl'e. Quel eflondrement que celui de cet homme! Au fond de (|uel abîme plein de boue ne descend-l-il pas! On peut dire; (|ue Balzac a fait là non seule-
ment l'histûire de quantité d'hommes à femmes arrivant tous à la même fin par des voies plus ou moins dépravées, mais encore la véritable physiologie de l'amour tel qu'il se pratique aujourd'hui. Nous avons vu avec quelle inflexible rigueur l'auteur de la Comédie humaine accable de sa verve en courroux, la rapacité des courtisanes, comparable, dit-il, à la soif du sable. Il ne se montre pas plus indulgent, dans son expressive définition de l'odieuse pratique de l'amour, spéciale aux femmes qu'il appelle des « Machiavel en jupon ». « Les nouveaux scrupules, dit-il, les différentes conversations inventées depuis 1830, et où la « pauvre faible femme » finit par se faire considérer comme la victime des désirs de son amant, comme une sœur de charité qui panse des blessures, comme un ange qui se dévoue. Ce nouvel art d'aimer consomme énormément de paroles évangéliques à l'œuvre du diable. La passion est un martyre. On aspire à l'idéal, à l'infini : de part et d'autre l'on veut devenir meilleurs par l'amour. Toutes ces belles phrases sont un prétexte à mettre encore plus d'ardeur dans la pratique, plus de rage dans les chutes que par le passé. Cette hypocrisie, le caractère de notre temps, a gangrené la galanterie. On est deux anges et l'on se comporte comme deux démons, si l'on peut. » Plus loin, posant le problème d'un des plus [irofonds mystères de l'organisation humaine, à propos de la fatale dissemblance qui existe entre l'amour donné à la femme légitime et celui prodigué à la maîtresse, le puissant analyste de nos cœurs s'écrie : « L'amour, celte immense débauche de la raison, ce mâle et sévère plaisir des grandes âmes, et le plaisir, celte vulgarité vendue sur la place, sont deux faces différentes d'un même fait. La femme qui satisfait ces deux vastes appétits des deux natures est aussi rare, dans le sexe, (|ue le grand général, le grand écrivain, le grand artiste, le grand inventeur, le sont dans une nation. L'homme supérieur comme l'imbécile, un Hulul comme un Crevcl, ressentent également le besoin de l'idéal et celui du plaisir; tous vont cherchant ce mystérieux androgyne, cette rareté qui, la plupart du temps, se trouve être un ouvrage en deux volumes. Celte reclierche est une (l(''|)r;ivaliiin duc à la société. Certes, le
mariage doit être accepté comme une tâche; il est la vie avec ses travaux et ses durs sacrifices également faits des deux côtés. Les libertins, ces chercheurs de trésors, sont aussi coupables t que d'autres malfaiteurs plus sévèrement punis qu'eux. Cette réflexion n'est pas un placage de morale, elle donne la raison de bien des malheurs incompris. » Voilà des lignes qui devraient figurer en tète du fameux livre de Stendhal sur l'amour. Elles le complètent dans tous les cas à un point tel qu'il semble qu'on ne puisse plus rien écrire d'ici cent ans sur ce sujet à moins d'être Alexandre Dumas fils ou Paul Bourget.
Après les dissertations sur l'amour, que nécessite l'explication de la passion maladive de Hulot, se trouvent dans la Cousine JhHte quelques remarquables aperçus sur les effets de la volonté dans l'art. Ces sortes de théories sont par-dessus tout chères à Balzac ; et c'est un véritable service à rendre à la foule des artistes, que de recommander avec insistance à leur méditation quelques phrases merveilleuses de vérité sublime. C'est à> propos du sculpteur Steinbock qui mérite, par son indolence, d'être classé parmi les artistes appelés rêveurs, que le romancier, entreprend sa digression sur l'art et le genre de travail qui en produit les chefs-d'œuvre. Après avoir montré quel abîme sépare dans l'œuvre les rudes labeurs de l'exécution, des plaisirs de la conception, et défini l'inspiration à l'occasion du génie, Balzac s'écrie : « Si l'artiste ne se précipite pas dans son œuvre, comme" Curtius dans le gouflVe, comme le soldat dans la redoute, sans réfléchir; et si dans ce cratère, il ne travaille pas comme le mineur enfoui sous un éboulement; s'il contemple enfin les difficultés au lieu de les vaincre une à une, h l'exemple de ces anidun-ux des fi-eries, qui pour obtenir leurs princesses, combattaient dt'S enchantements renaissants, l'œuvre reste inachevée, elle péril au fond de lalelier, ou la production devient impos- -ihh', cl l'artiste assiste au suicide de son talent. » Et plus loin, rxpliquant la création des chefs-d'œuvre de la sculpture, le plus ingrat des arls par la lutte incessante de l'artiste avec cette insaisissable nature morale (pi'il faut transfigurer en la matérialisant, il ajoute : « Le tiavail cunstant est la loi de l'art comme
celle de la vie; car l'art, c'est la création idéalisée. Aussi les grands artistes, les poètes complets n'atlendent-ils ni les comtîiandes, ni les chalands, ils enfantent aujourd'hui, demain, toujours. Il en résulte cette perpétuelle connaissance des difficultés qui les maintient en concubinage avec la Muse, avec ses forces créatrices. Canova vivait dans son atelier comme Voltaire a vécu dans son cabinet. Homère et Phidias ont dû vivre ainsi. >> Tout commentaire sur le génie de pareilles réflexions serait oisif. Aussi nous abstenons-nous de pousser plus loin l'éloge à faire de la profondeur desprit de Balzac; nous manquerions de mots à la fin.
N'omettons pas de citer l'explication que donne l'écrivain de l'égoïsme apparent des grands artistes, car elle sert à réfuter une des accusations capitales portées contre le caratîtère de Balzac lui-même. Bien des gens, qui ont connu l'auteur de la Comédie humaine, affirment qu'il était dans la vie privée le plus dur des égoïstes. Ce n'est que dans une biographie complète du romancier, que l'on pourrait longuement combattre cette opinion, dont l'existence, quelque peu répandue qu'elle soit, nous cause une peine profonde. Aussi, ne pouvons-nous faire autre chose que de reproduire les paroles où l'homme de génie semble se justifier. «' Les grands hommes, dit-il, appartiennent à leurs œuvres. I^eur délachement de toutes choses, leur dévouement au travail, les constituent égoïstes aux yeux des niais; car on les vent vêtus des mêmes habits que le dandy, accomplissant les évolutions sociales, appelées devoirs du monde. On voudrait les lions de l'Atlas peignés ot parfumés comme des bichons de manjuise. Ces hommes qui comptent peu de pairs et (|ui les rencontrent rarement, t()nd)oiit dans rcxclnsivilé de la solitude; ils deviennent inexplicables pour la majorité, composée comme on le sait, de sots, d'envieux, il'ignoranls et de gens superficiels. » Comment trouvez-vous cette magnifique réponse? Doit-on encore, après un tel argument; accuser Balzac d'égoïsme? La chose nous semblerait diUicile, si elle ne nous était déjà odieuse.
Il y a dans lu Coitsinc Hctlr^ venant se grefîer sur le sujet principal, plusieurs ('Indes, lonlcs iidmirabhvs de réalité, de
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finesse et de bon sens sur la conduite de personnages du second plan, comme Steinbock et Hortense, Yictorin Hulot et Célestine Crevel. L'histoire de la première année de mariage du sculpteur avec la fille du baron Hulot, est la répétition de celle de Galyste du Guénic et de sa jeune femme, Sabine de Grandlieu, dans Béofrix. « Pour \Yenceslas, dit Balzac, Valérie Marneffe est la femme en vue, la femme souhaitée, chose d'où vient la terrible puissance des actrices. Hortense resta la femme, mais Valérie fut la maîtresse. Beaucoup d'hommes veulent avoir ces deux éditions du même ouvrage, quoique ce soit une immense' preuve d'infériorité chez un homme que de ne pas savoir faire de sa femme sa maîtresse. La variété dans ce genre est un signe d'impuissance. La constance sera toujours le génie de l'amour, l'indice d'une force immense, celle qui constitue le poète. On doit avoir toutes les femmes dans la sienne, comme les poètes crottés du xvii" siècle faisaient de leurs Manons des Iris et des Chloés! » La trahison de Wenceslas fait alors écrire à Balzac une page de réflexions sur l'amour vrai, qui contre-balance quelque peu les manières de l'amour à la Marneffe. « La passion, dit-il en terminant, fait arriver les forces nerveuses de la femme à cet état extatique où le pressentiment équivaut à la vision des voyants. Une femme se sait trahie, elle ne s'écoute pas, elle doute, tant elle aime! et elle dément le cri de sa puissance de pythonisse." Ce paroxysme de l'amour devrait obtenir un culte. Chez les esprits nobles, l'admiration de ce divin phénomène sera toujours une barrière qui les séparera de l'infidélité. Comment ne pas adorer une belle, une spirituelle créature dont l'âme arrive à de pareilles manifestations!... » On voit ainsi que Balzac ne renonce pas à sa croyance au véritable amour. Lorsque Hortense se plaint à sa mère de la conduite de Wenceslas, Adeline révèle à sa fille le sujet de ses propres douleurs, et en terminant elle prononce ces paroles dignes d'être gravées sur un marbre : "J'ai mis un paravent entre le monde et nous... Mais, je lAi Icnu pendant vingt-trois ans, ce rideau derrière le(|uel je pleurais, sans mère, sans confident sans autre secours que celui de la religion, et j'ai procuré vingt-trois ans d'iionneur à la lamille. »
Yictorin et Célestine sont chacun l'antithèse de leurs pères. Ces enfants-là, c'est la raison, la sagesse irréprochable, opposées g. -ta folie, à l'aveuglement des papas; on voudrait que l'auteur . leur eût donné des rôles d'un relief égal à l'importance de leur action dans le livre; mais il s'est gardé à dessein d'agir ainsi. C'est, en effet, sur le portrait de la belle et vertueuse Adeline et l'histoire de son amour pour le baron Hulot, cause de toutes ses peines, que Balzac a littéralement épuisé l'encre de sa plume eî les couleurs de sa palette. Il est de fait que cette grandiose ■]fîgurre de femme, la plus grande image de la vertu sur la terre, comme dit Josépha, mérite bien l'honneur de la place maîtresse que lui a donnée ici le romancier.
A elle seule, cette créature qui suffit à prouver l'existence du bien comme Valérie Marnelïe et Lisbeth prouvent celle du mal, tient tête au vice de quatre démons de l'enfer parisien : Hulot, Crevel, Lisbeth et Valérie. Aussi le type en est-il invraisemblable à force d'être exceptionnel! Il n'y a que madame de La Chanlerie dans VEnvers de l'histoire contemporaine qui puisse rivaliser de dévouement infini avec la baronne Hulot. Madame de Mortsauf et Joséphine Glaës ne viennent qu'après. Dans cette existence sans pareille d'Adcline, Balzac nous a fait voir ce rarissime phénomène moral d'une abnégation hors de pair, grandissant parallèlement au mal qu'elle combat et le désarmant sans relâche. Les effets de cette opposition des inaltérables qualités d'Adeline à l'ingratitude de Hulot, à la jalousie de Lisbeth, à l'égoïsme invétéré de Crevel, et à la passion incarnée du mal pour le mal de madame Marnefï'e, ont donne à l'auteur l'occasion de scènes qu'on peut véritablement appeler les plus magnifiques de la Comédie humaine, et desquelles il faut dire, comme dans VEnvers de i histoire conteiapornine , que les limites extrêmes du pathétique s'y trouvent dépassées. Ces scènes sont au nombre de trois et constituent l'acte principal du drame.
La première est celle où l'on voit les enfants du banni liulol jugeant leur père, tandis ([ue Adeline seule ne fait pas enleruire un seul mot de repioche. Au moment où éclate le désespoir d'Hector, sa femme rappelle, puis : " Ne t'tui va pas ainsi... ne
nous quitte pas en colère. Je ne t"ai rien dit, moi... » fait elle, et ce cri sublime ramène les enfants aux genoux de leur père.
La seconde scène, la plus fortement troublante de toutes, celle que l'on peut appeler le « clou » du drame, a lieu lorsque Adeline Hulot se décide moralement à vendre deux cent mille francs son honneur à Crevel, pour sauver celui de la famille. Le dialogue entre Crevel et la baronne ressemble à un de ces duels à mort où se mêlent aux expressions de joie féroce du vainqueur les cris de l'adversaire mourant. Ce tableau indescriptible serait à citer en entier. Fouillez dans tout le théâtre de nos plus puissants dramaturges : Victor Hugo, Sardou, Augier, Alexandre Dumas fds, etc., vous ne trouverez rien qui soit au-dessus de cette scène. C'est le nec plus ultra du genre. Le réalisme n'ira jamais plus loin ni plus haut. C'est là que l'on voit décrites et commentées les horreurs inouïes auxquelles le pouvoir de l'argent a soumis l'individu dans les sociétés modernes, et c'est cet infâme agioteur de Crevel qui s'en fait l'écho. « Il est permis, madame, aux saints d'aller à l'hôpital, s'écrie-t-il, ils savent que c'est pour eux la porte du ciel. Moi, je suis un mondain, je crains Dieu, mais je crains encore plus l'enfer de la misère. Etre sans le sou, c'est le dernier degré du malheur dans notre ordre social actuel. Je suis de mon temps, j'honore l'argent!... >> Et, devant l'ahurissement de la pauvre femme, il poursuit : « Vous vous abusez, cher ange, si vous croyez que c'est le roi Louis-Philippe qui règne, et il ne s'abuse pas là-dessus. Il sait comme nous tous qu'au-dessus de la charte, il y a la sainte, la vénérée, la solide, l'aimable, la gracieuse, la belle, la noble, la jeune, la toutepuissanle pièce de cent sous! Or, mon bel ange, l'argent exige désintérêts, et il est toujours occupé à les percevoir! Dieu des juifs, tu l'emportes! adit le grand llacine. Enlin, réternelie allégorie du Veau d'or!... Du temps île Moïse on agiotait dans le désert! Nous sonmies revenus aux temps bibliques! Le Veau d'or a été le premier grand livre connu. »
Où est l'aulrur (jui a su traiter avec cette force, ce sujet diflicile entre tous? Après Halzac, il n'y (m a pas un second dans le siècli". Vers la (in du livre, c'est le docteur Bianchon qui achève
de parler d'une façon terrible des plaies engendrées par l'argent. D'où viennent les maux particuliers à notre époque? lui demandet-on. « De l'envahissement de la finance, répond-il, qui n'est autre chose que l'égoïsmc solidifiée. L'argent autrefois n'était pas tout, on admettait des supériorités qui le primaient. Il y avait la noblesse, le talent, les services rendus à l'État; mais aujourd'hui la loi fait de l'argent un étalon général, elle l'a pris pour base de la capacité politique ! Certains magistrats ne sont pas éJigibles, Jean-Jacques Rousseau ne serait pas éligible! Eh bien, ■entre la nécessité de faire fortune et la dépravation des combinaisons, il n'y a pas d'obstacle. Voilà ce que disent tous ceux qui, comme moi, contemplent la société dans ses entrailles. »
L'Église elle-même, dont Balzac était pourtant un respectueux et ardent champion, n'est pas épargnée sur la question argent par l'impitoyable moraliste. « Elle est devenue essentiellement fiscale, dit-il; elle se livre dans la maison de Dieu à d'ignobles trafics de petits bancs et de chaises dont s'indignent les étrangers quoiqu'elle ne puisse avoir oublié la colère du Sauveur chassant les vendeurs du Temple » ; et, quel que soit notre désir d'éviter ici toute polémique religieuse, nous ne pouvons nous empêcher de convenir que Balzac a mille fois raison.
La scène maîtresse, dont nous venons de parler, a sa contre- ■ partie dans la visite de Crevel à madame Marnefl'e en sortant de chez madame Hulot; c'est là peut-être une des fautes de l'auteur. Ce contraste sans transition est par trop horrible. Le génie de l'écrivain s'y surpasse il est vrai, car, même dans les plus hideuses choses du vice, Balzac sait toujours rester artiste, chose que n'ont jamais su faire ses imitateurs en naturalisme; mais, c'est égal, il f.iut avouer qu'il aurait pu nous épargner d'entendre le langage, ultra-cynique cette fois, de madame MarnefTe. C'était bien assez de celui de Josépha, le jour où recevant Hulot déconfit, elle lui dit de la petite Bijou : n Ça ferait les « cent » horreurs pour avoir sept à huit mille francs», et fait, suivant l'cîxprcssion du romancier, la philosophie (kl vice en racontant sa propre histoire La dernière enfin des scènes à citer est l'entrevue du nianclial llulol avec son frère et
le ministre de la guerre, au moment où arrive au ministère une lettre d'Alger révélant les concussions du baron Hulot. Là, le ton tragique est repris avec la même puissance que précédemment. La lâcheté d'Hector, le désespoir du maréchal ,et la colère du ministre, trois choses rendues avec un excès de réalisme effrayant, forment une des plus superbes luttes de sentiments humains qu'il soit possible de voir. On peut enfin, sur les derniers anathèmes du maréchal Hulot, baisser la toile. Jusqu'au moment de la mort d'Adeline, on ne retrouvera pas de plus belles pages!
Il nous resterait, en nous plaçant à un point de vue. tout contemporain, à établir de fort intéressants parallèles entre la Cousine Bette et des milliers de romans actuels. Gomme nous l'avons déjà dit, ee livre de Balzac est la féconde source de tous les autres. Mais ce serait une tâche énorme. Pour nous borner, nous ne ferons qu'un seul rapprochement de l'ouvrage analysé, avec un des premiers et des meilleurs romans du même genre qu'ait faits Zola, i\aiia. — Intrigue, détails, forme et style mis à part, qu'on veuille bien comparer le personnage du comte Muflat au baron Hulot : ce sont deux caractères absolument identiques; inutile de le prouver, il n'y a qu'à voir. Quant au Steiner de Zola, n'est-ce pas exactement le Crevel d'aujourd'hui, ou du second Empire, si vous préférez? H n'est pas jusqu'à la position sociale du comte Muffat sous Napoléon III, qui n'ait une sensible analogie avec celle du baron Hulot sous Louis-Philippe. Steiner, lui, tient souvent le même langage que Crevel. ■' Tu vas voir si je suis régence I » dit-il à son neveu, avant d'entrer dans le l)oudoirde Nana. Être régence ou maréchal de Richelieu, c'est le plus grand mot de Crevel. El la mort de Nana? En a-t-elle de la ressemblance avec celle de Valérie Marneffe! Par l'xemple, ce n'est plus du tout la môme femme. Nana est la vulgaire « cocotte »; madame MarnelTe a au moins dans le vice quelque chose de plus dislingué. Nana est archibôte; Valérie a tout l'esprit d'une Sophie Arnould. Sans compter que M. Zola
ù a probablement pas le genre de talent voulu pour faire une baronne Hulot, cette simple opposition entre Nana et Valérie Marnefîe suffit à montrer la marche progressive accomplie par le naturalisme vers sa décadence. Loin de vouloir le moins du monde diminuer l'incontestable talent de M. Zola, nous sommes obligé d'affirmer que de lui à Balzac il y a une distance infranchissable, en raison d'une barrière très élevée, posée entre eux ail sommet de laquelle ne s'élèvera jamais le naturalisme contemporain, et cette barrière, c'est le goùl! Oui, voilà le défaut capital de la plupart des naturalistes du jour ! ils manquent de goût. Dans les Parents pauvres, Balzac a quelquefois dépassé les limites raisonnables du réalisme, mais peu. Après lui ont commencé les excès; puis est venue la dégringolade jusqu'à l'égout des plus brutales conceptions. C'est bien regrettable! et il est temps que notre littérature se retire de cette fange.
Maintenant, pour en revenir à M. Zola, nous n'hésiterons pas à dire que son livre, Nana, est bien plus connu que les Parents pauvres. Cela s'explique. Nana a vu la rampe à l'Ambigu; le roman a été transformé en pièce de théâtre. Et voilà ce qui mrmquera toujours à la Comédie humaine... ne pas avoir été jouée. Le théâtre! mais c'est la renommée aux cent bouches des anciens, qui a fait traverser trois mille ans aux tragédies de Sophocle et d'Euripide. Espérons cependant que, comme les noms d'Homère et de Dante qui n'ont pas figuré au théâtre, le nom de Balzac vivra aussi impérissable, entre ceux de Molière et de Shakespeare. Les Parents paurres sont, peut-on dire, le grandissime ouvrage de Balzac, qui marque bien l'éclosion de la littérature nouvelle. Le roman est posé là, juste au milieu de notre siècle, comme une borne immense, à un des sommets de cette longue route qui tantôt monte, tantôt descend, et forme l'histoire de l'art conduisant ses courageux piétons à la suprême gloire! Aussi, quand on élèvera la statue de Balzac, nous demandons qu'à côté de l'hommage de ses admirateurs gravé dans le marbre, on inscrive sur le socle ces li'ois mots : Ac'.s Parents pauvres !
240 l'oeuvre de BALZAC.