LES CHOUANS
L'intrigue des Chouans est une des plus compliquées de la Comédie humaine. Contrairement à son habitude, Balzac y a presque introduit l'invraisemblance; aussi l'œuvre, la réalité des détails mise à part, est-elle romanesque à l'excès, autant pour le moins que le Cinq-Mars d'Alfred de Vigny. Et la raison pour laquelle ce livre est un des plus lus, ainsi que nous l'ont affirmé les éditeurs? Nous ne saurions le dire. Toujours est-il qu'au point de vue de la critique il y a deux choses essentielles à distinguer dans les Chouans : l'histoire assez embrouillée des amours de Marie de Yerneuil avec le marquis de iMontauran, et le tableau fait de main de maître de l'insurrection partielle de là Bretagne en 1791), lors de la première application de la loi sur la conscription. Ces deux parties, intimement liées dans l'œuvre, sont tout à fait dillërentes l'une de l'autre. Dans la première se trahit l'inexpérience d'un écrivain de vingt-six ans. Bien
qu'appartenant à la Comédie humaine, les Chouans sont une œuvre de jeunesse qui porte en elle le côté faible de sa précocité. La singulière et tragique aventure de Marie de Verneuil est d'autant plus intéressante qu'elle appartient à l'histoire; mais les péripéties heurtées en sont mal agencées; la combinaison du drame est obscure, faite de trucs comme au théâtre; les scènes en sont compliquées, faiblement liées; il y a peu de logique dans les faits. Cela tient à ce que l'auteur a voulu, ainsi qu'il l'indique lui-même, donner une durée de six mois à une action qui, dans la réalité, s'est achevée précipitamment en vingtquatre heures, comme la plupart des drames privés de la Révolution. — Malgré ses défauts dans la forme, le livre n'en est pas moins la plus pure expression de ce qu'on pourrait appeler le roman à la Waller Scott, le roman chronique. On sait comment Balzac a eu tout d'abord l'intention de copier la manière du grand romancier écossais pour écrire la Comédie humaine; c'est à ce premier désir d'imitation que l'on doit les Chouans, et peut-être même la première partie de Déalrix. Les descriptions de lieux minutieuses et d'une vérité incontestable y sont accumulées, et provoquent jusqu'à un certain point la monotonie. Nous avons déjà cité la poétique image faite de Guérande, du Croisic, et des marais salants de la côte nantaise. Dans A's Chouans, Balzac a peint Fougères, les vallées de la Pèlerine, du Nançon et du Couesnon, comme ne l'aurait pas mieux fait sur toile Salvator Rosa. Un peu longues peut-être au sein du livre, ces descriptions doivent transporter d'aise tous ceux qui connaissent l'admirable pays qui en est l'objet. Voyons un peu ipiels f.iils vif-nnenl animer un si l)eau cadre.
Mademoiselle de Verneuil, lilli; njiturelledu duc de même nom, jolée à Paris par le hasard dans le Imirbillon révolutionnaire, et;dcv('nue la maîtresse «le Danton, à peu près di^ la même 'manière que Térésa Gabanis dininl la femme de Tallien, est entrée par un elfet original de son caractère romanesque dans la police secrète de Fouclu' sous le Directoire. Lorsque le marquis de Montauran est chargé par Louis XVIII, alors en exil, de ressusciter en Bretagne l'inouï rrctinn ((inlrc la Itcpiibliipic,
Fouché ne se contente pas de le combattre par les araies en lui opposant le commandant Hulot et sa demi-brigade postée dans Alençon; le rusé ministre de la police et des relations extérieures dépêche vers le général des chouans la belle Marie de Verneuil avec mission de le séduire et de le livrer au gouvernement. On peut s'étonner d'une pareille idée de Fouché; elle est, assure l'auteur, des plus exactes. Mais Marie de Verneuil n'est pas une vulgaire espionne, qui accepte un rôle à jouer dans pareille entreprise pour rendre service à la République, ou gagner de l'argent; Balzac a donné d'autres pensées à son héroïne : « C'était, dit-il, une créature d'un caractère bouillant et impétueux, une àmc riche d'exaltation qui haïssait la trahison autant que personne. » Mais elle avait été tentée par le mélange de terreur et d'amour que lui inspirait le plan de Fouché; elle voulait voir la fin de la tragédie préparée, et servir là dedans qui bon lui semblerait, suivant le penchant de sa sensibilité. « Cette femme avait vu jusqu'alors passer sa vie comme une ombre insaisissable en voulant toujours la saisir. Après avoir semé à pleines mains sans rien récoller, elle était restée vierge, mais irritée par une multitude de désirs trompés. Lassée d'une lutte sans adversaires, elle arrivait alors dans son désespoir à préférer le bien au mal quand il s'oflVait comme une jouissance, le mai au bien quand il présentait quelque poésie, la misère à la médiocrité comme quehjue chose de plus grand, l'avenir sombre et inconnu de la mort à une vie pauvre d'espérances ou même de soulfrances. » Telle est la femme extraordinaire qui va se mesurer avec le général des chouans, non moins romanesque, ce dernier, que sa sublime partenaire.
Alphonse de Montauran, dit « le Gars », beau jeune homme de vingt-quatre ans, grand cœur et vaste intelligence, a été chargé par le roi de prendre en Bretagne la succession de Charette. Il n'a point les allures d'un chef ordinaire de ces bandes pillardes et désordonnées, connues sous le nom de chauffeurs, et le^'ëes dans le Maine par des brigands tels que Cottcreau, Le marquis est un général royaliste, digne de livrer bataille à des républicains tels ^\UQ Hoche et Brune, ayant la grandeur d'àme de ces
derniers et leur droiture, ne faisant la guerre civile, qu'il déplore, que dans un but qu'excusent ses opinions : la vengeance des victimes de 93 et le rétablissement de la royauté.
Aussi, à la première rencontre, un choc d'une égale violence frappe les cœurs de l'espionne et du chef rebelle. Marie de Verneail et Alphonse de Monlauran, assis par hasard à la même table dans une auberge bretonne, s'aiment au premier regard; dès lors la volonté de la jeune fdle et sa destinée pressentie sont fixées. .'-Devinant l'amour du G.irs sans lui avoir encore fait d'aveu, elle "^le sauve une première fois des mains du commandant Hulot. Malheureusement, tombée à son tour avec tout un détachement républicain dans un piège infâme organisé au château de la Vivetière par madame du Gua Saint-Cyr, l'ancienne « jument » de Charelle, maintenant maîtresse de Monlauran, Marie de Verneuil, abandonnée par le Gars lorsqu'il apprend sa qualité d'espionne, songe à venger la mort de ses compagnons. Sauvée par sa domestique Francine dts mains des chouans Marche-à Terre .^|, Pille-Miche, auxquels l'a livrée la du Gua, elle jure au commandant Hulot et à Gorentin, autre créature de Fouché, de leur livrer Montauran un jour ou l'autre; et, malgré son désir ■secret de le sauver encore, elle ne tiendra, hélas! que trop bien parole.
A l'attaque de Fougères par les chouans, Marie de Verneuil ayant conlribué à faire piisonnier M. de Bauvan, celui-là même qui, par ses révélations hasarilées, l'a perdue dans l'esprit du Gars, ne rend la liberté au gentilhomme qu'à la condition qu'elle sera conduite par lui à Saint-James, dans une réunion des insurges où doit paraître Montaui-an. Kclairé sur roriginc vraie et la situation de celle qu'il a cru. non sans quelque raison, l'âme damnée des jacobins, M. de Bauvan tient sa parole. Devenu même amoureux de Maiie, espérant peut-être en faire sa femme, il rétracte publiipiement, devant l'assemblée des chouans à Sxiint-Jamos, l(>s imprudentes di-claralions faites à la Vivetière, (\{\\ ont amené le massacre des n'pulilirains parla trahison involontaire (lu Gars. Le creur de Montauran, qui reconnaît sa fatale aberration, est ainsi reconquis. Les deux amants se donnent leur
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premier rendez-vous clans la maison de Galope-Chopine, cousin du chouan Pille-Miche. Là, l'espionne raconte à Montauran quelle a été jusqu'à ce jour son existence; elle n'a plus maintenant qu'un désir, fuir avec lui au bout du monde. Républicaine par enthousiasme comme madame Roland, mademoiselle de Verneuil essaye de démontrer à son amant riniquitc de la lutte qu'il soutient. Quelque noble que soit sa cause, les effets de celte guerre sont criminels; c'est porter les armes contre la France; or, la patrie ne doit-elle point passer avant le roi? Montauran se laisseconvaincre,car, quelques jours auparavant, il a été à même, au cours d'une discussion, déjuger combien l'intérêt seul guide les chouans, troupe irrégulière d'affamés de toutes sortes, qui, la plupart, se battent pour eux-mêmes et non pour le rétablissement du roi. Une habile manonivre de Corentin met ce jour-là Montauran dans le cas d'être pris par les bleus. L'espion de Fouché aime secrètement mademoiselle de Verneuil. Chargé de contrôler la conduite de la femme dont on peut toujours craindre un changement de volonté inattendu sous le coup d'une passion ou de tout autre motif, Corentin s'aperçoit vite que sa complice aime le chef des chouans, en est aimée, et est résolue à le sauver. Mù par un sentiment de jalousie haineuse, il a double rai?on de vouloir la mort de Montauran; aussi est-ce lui qui prépare avec une habileté infernale le dénouement de ce drame.
Le Gars échappe à la première embuscade qu'a amenée une inconsciente déclaration de Barbette, femme de Galope-Chopine : fait qui cause l'assassinat de ce dernier par Marche-à-Terre et Pille-Miche. Mais le rusé Corentin ne se tient pas pour battu. S'aidant des révélations de Barbette, qui veut venger la mort de son mari, il s'assure que le marquis de Montauran doit à certain jour venir à Fougères, dans la maison même de Marie de Verneuil. En effet, c'est là (pie les deux amants se sont donné rendez-vous pour la seconde et dernière fois. Le Gars doit épouser l'ancienne maîtresse de Danton, dont l'amour efface pour lui le passé. Une fois le mariage accompli, les époux quilleront ensemble Fougères; et ce résultat semble devoir satisfaii'c à la fois le bonheur de l'cipionncet le désir de FoucIk- : la fin delà gucri'c civile; mais
SCÈNES DE LA VIE POLITIQUE, MILITAIRE, ETC 295 laialousie de Corenlin veille. L'infâme policier fait adroitement tomber entre les mains de Marie une fausse lettre de Montauran 1t la du Gua, dans laquelle le Gars promet son prompt retour quand il aura satisfait un caprice qui n'est que passager. ; Trompée par cet habile truc de Corentin, Marie de Verneuil, n'écoutant que sa colère et son premier mouvement de mépris pour un amant qui l'insulte encore, révèle à Corenlin 1 heure de H venue de Montauran chez elle. Le pohcier avertit Hulot, :- et les bleus investissent la maison. Cependant, au jour fixe, le "(idèle Montauran a pu se rendre chez Marie sans être vu. Quand cette dernière lui parle de la fatale lettre, elle devine trop tard le piège que leur a tendu Corentin. La cérémonie du mariage a lieu près de la chambre nuptiale. 11 est deux heures du matin. Marie révèle à Monlauran le terrible danger qu'ils courent, mais le noble gentilhomme ne veut songer qu'à l'amour. « Le sort en est jeté, » pense-t-il. « Encore six heures à vivre! » dit Mario; et ils oublient tous deux la mort dans le sommeil qui
suit la volupté.
En se réveillant au grand jour, les deux époux de la vedle se rappellent qu'ils sont entre les mains de leur pire ennemi, et ils veulent vivre. Guidé par Francine et Marche-à-Terre, le marquis essaye de se sauver; découvert par Corentin, .1 tombe sous les ballJs des bleus. Pendant ce temps, Marie, se décidant à sacrifier sa vie pour le salut de Montauran, revêt les babils du ^ Gars et sort d'un autre cùlé. Prise pour le chef des chouans, elle succombe, elle aussi, après une lutte héroïque, sous les baïonnettes des républicains.
L'épo.pie de la Révolution est une mine inépuisable de tra- . gédies 01 de drames réels, que Tauteur de la Comédie humain, se proposait d'exploiter. .
/.s Chownn sont la pr.Muière preuve de eell.- vaste ulee de IJal/ae, à la.inrll. les Srl'ws ,h' h rir polUiqw, .p.e nous . avons d/jàvurs, ont do.iné plus lard un commm.vn.ml d exécution. An..i. malgré l.s .l.fauls de T.vuvre, nous ne pouvons ~ .'n(;^^semiuVli-r d'a.l-nirrr 1 > pnulnr. du rararirre .t de 1 oMtrieur des personnages, qui porlml m rux-u.èuirs la represen-
talion la plus exacte et la mieux caractérisée de toutes les choses de leur temps, et quel temps! le plus fertile qu'ait jamais vu le monde en grands événements politiques, en drames exceptionnels de la vie privée, où les hommes vivaient doublement avec une àme plus forte, plus sensible, ouverte à l'immense tumulte des passions les plus entraînantes! — Ayant apporté dans ses consciencieuses études d'histoire une étonnante puissance d'assimilation, Balzac avait acquis une science aussi profonde qu'étendue de la Révolution française et de ses moindres faits. A la fois chroniqueur et philosophe émérite, il eût rendu des points à M. Taine ou à M. Sardou dans un jugement à porter sur tel fait, ou pour donner son vrai cadre à tel épisode privé. Zcs Chouans, sont la première apparition constatée dans notre littérature de cet art merveilleux, qui ressuscite une époque dans le décor voulu avec ses détails bien vivants. Balzac, qui n'a encore que vingt-six ans au moment où il écrit son premier grand livre, laisse deviner sa méthode. Même dans la présentation qu'il fait de personnages secondaires, le commandant Hulot, Corentin, Marche-à-Terre, la du Gua, on pressent la création des types à venir de la Comédie humaine. Quoi de plus curieux en effet que le portrait du futur maréchal Hulot? Nous l'avons déjà vu dans la Cousine Bette; mais ici, voyez avec quel galbe est crayonné le chef de demibrigade, avec quelle pénétrante expression sont rendues les physionomies diverses des soldats qui l'accompagnent et lui obéissent comme à un dieu, les capitaines Gérard et Merle par exemple, les deux héroïques victimes du guet-apens de la Vivctière! Nous nous sommes laissé dire que les traits du maréchal Brune, le second pacificateur des guerres de l'Ouest, ont été assez Qdélement reproduits dans la silhouette du colonel Hulot.
Quelles étourdissantes images du troupier français dans le sergent Falcon dit Beaupied, le bel esprit de la compagnie, et la Clef-des-Cœurs, le plus brave des lurdus de la dcmi-bripade « la Mayençaisc »! Et les figures des Chouans, les chuhis, comme disent les Bretons! Quel contraste avec les bleus! L'abbé Gudin, un prêtre ipii a sacrifié le sacerdoce aux intérêts politiqJcs, Mai'che-à-Terre, Pille-Miche, ces fanati(jues chasseurs du Iloi,
sont-ils taillés à l'emporte-pièce dans leur fond de granit! Nous n'avons pas besoin de revenir sur le portrait du cauteleux Corentin, revu pour la deuxième fois dans Une Ténébreuse Affaire, après Splendeurs et Misères des Courtisanes. Ici, en plein Directoire, le policier est en incroyable; ses petits yeux verts de basilic donnent déjà le frisson; ils incommodent singulièrement Hulot autant que mademoiselle de Verneuil. Corentin fonde tout son avenir politique sur un projet d'union avec l'espionne. Une femme aussi remarquable doit être le point d'appui de son ambition, l'élever peut être plus haut que Fouché! Mais le drame est dominé par la poétique passion de Montauran et de sa femme.
Une grande analogie existe entre Marie de Verneuil et Félicité des Touches, car toutes les deux sont du nombre des femmes qui ont rêvé de s'offrir vierges à l'amour et dont la dissimulation, si elles ne le sont pas, est toujours un hommage qu'elles rendent à leurs amants. On se Ogure volontiers la célèbre Camille Maupin à la place de l'héroïne des Chouans. Ce sont deux natures d'un romanesque identique. La Révolution a beaucoup produit de ces sortes de femmes, dont le caractère un peu masculin s'est mis à la hauteur des événements. Les grandes iiéro'ïncs n'ont pas été rares en ce temps troublé d'où est sortie, avec l'exaltation passionnée des sentiments féminins, toute la littérature romantique. Aussi le personnage de Marie de Verneuil, dans lequel le courage enthousiaste de madame Roland semble s'unir à la coquetterie de la superbe madame Tallien, est-il attachant au dernier degré, beaucoup plus, sans aucun doute, que celui (11! son mari.
Çà cl là se trouvent semées dans le livre quelques cimsidérations politiques. En général, Balzac n'a pas l'air tendre pour les chouans. 11 commence par dire (pic la chouannerie restera comme un mémorable exemple du danger de remuer les masses peu civilisées d'un pays. Marie de Verneuil se trouvant en présence des principaux chefs de l'insurrection leur accorde généralement de la (inessc vl de l'esprit; mais l'Ile rcniai-quc chez eux une absence coniplète de celle siinplirilé, de ce grandi()si\ aux-
quels l'ont habituée les triomphes et les hommes de la République. Au château de la Vivetière, les deux officiers républicains, Merle el Gérard, dominent l'assemblée par le caractère imposant de leurs physionomies; aussi Balzac fait-il dire à la jeune femme : « Oh! là est la nation, la liberté! et là, un homme,', un roi, des privilèges! » Par la bouche du commandant Hulot, dont Balzac a sûrement entendu quelque part le langage pour le si bien reproduire, l'écrivain exprime les causes qui vont amener le 18 Brumaire. Le chef de demi-brigade parle avec sefe lieutenants de la situation politique. Toutes ces conversation?, tous ces apartés sont autant de passages à méditer en raison de leur justesse et de leur profondeur. Plus loin, c'est Corentin qui a la parole : « Trahir la France, dit ce drôle, est encore un de ces scrupules que nous autres gens supérieurs laissons aux sots! » - — Toute la pensée secrète d'un Fouché n'est-elle pas traduite dans cette phrase?
Quelques scènes sont, malgré leur longueur, dignes d'être citées. C'est d'abord le combat d'Ernée, où se déploient le coup d'oeil, la solide bravoure du commandant Hulot et de ses lieutenants. C'est bien là la vraie première étude de la vie militaire prise sur le vif. L'esprit absolu de discipline, le lien mystérieux qui unit le cœur des soldats à celui des chefs, sont admirablement rendus à cette heure solennelle du danger commun. Balzac nous montre en quelques phrases concises, frappées au coin d'une irréprochable observation, les soldats serrant les coudes, tandis que Be.iupicd lâche un bon mol et que Hulot fait la grimace, prélude d'un ordre grave à donner. « C'est dans ces moments, dit le romancier, que Sf jugent les hommes en dernier ressort. » Le massacre des républicains à la Vivetière forme un épisode d'une remarquable intensité dramatique; l'attitude des viclimes atteint au sublime. Plus loin, la façon silencieûs'e dont Marclicà-Terrc et PilleMiche, se posant en jusliciei's/ tranchent la tète à Galope-(jliopini', insjiire l'épouvante. Ces' deux I) mrreaux non patentés sont d'un calme enVayant dans l'accomplissement de leur sinistre besogne ; cette simplicité d'action dans regorgement d'un malheureux innocent forme
un tableau d'un réalisme un peu outré, mais probablement exact chez de tels personnages.
Enfin, comme dans tout roman d'action, le dénouement forme la scène principale, sur l'impression troublante de laquelle doit rester longtemps le lecteur. Toute cette fin d'acte du drame serait à reproduire. On y juge la première qualité de Balzac, la force écrasante avec laquelle il provoque l'émotion :
« — Pauvre Alphonse, où crois-tu donc que je t'ai mené? demande Marie de Verneuil.
» — Au bonheur!
)) — A la mort!
» Et tressaillant d'horreur elle s'élance hors du lit.
» — Va, je t'aime toujours! dit ensuite le marquis en devinant tout.
». — Oh ! encore un baiser, reprend la voix tremblante de Marie, tandis que Marche-à-Terrc dit doucement : — Dépêchez-vous, mon général, ces crapauds de bleus se remuent. »
Ce dialogue, sur le bord d'une tombe, entre condamnés à
mort, est d'un effet tragique incomparable. Quand on apporte
au corps de garde des bleus les deux civières sur lesquelles
gisent mourants le Gars et sa femme, Hulot ému s'écrie dans
j,.';. son rude langage en voyant le déguisement de l'espionne :
« — Je m'en doutais, elle l'avait, sacré tonnerre! gardé trop longtemps! »
" Alphonse apercevant sa femme, continue l'écrivain, trouve la force de lui prendre la main par un geste convulsif; la mourante tourne péniblement la tète, reconnaît son mari, frissonne par une secousse horrible à voir et murmure ces paroles d'une voix presque éteinte : « Un jour sans lendemain! » ^ » — CommandanI, dit le marquis en rassemblant loules ses forizes et sans (|uitt(,'r la ni.iin de Marie, je conipte sur votre jiro- )i\U' pour ainioncer ma mort à mon jeune fi'rre, qui se trouve à Londies; écrivez-lui (pie, s'il veulobéir à mes dernières paroles, il ne portrra pas l(;s armes contre la l'ranec sans m-annioins 'abandonner le service du roi,
» — Ce sera fait »! dit Ilulot, en serrant la main du mourant.
Puis, prenant Corentin par le bras de manière à lui laisser l'empreinte de ses ongles dans la chair, le commandant lui dit :
« — Puisque ta besogne est finie par ici, fiche-moi le camp, et regarde bien la figure du commandant Hulot pour ne jamais te trouver sur son passage, si tu ne veux pas qu'il fasse de ton ventre le fourreau de son bancal ! »
Cette scène ne vaut-elle pas les plus belles de celles de Shakespeare? La vigueur de coloration n'en est-elle pas étonnante? Une nuit d'amour! et mourir! Telle est l'idée de la fin du poème, comme dans Roméo et Juliette; et l'on ne peut nier que l'écrivain n'ait su soutenir, dans l'exécution de l'œuvre, la hardiesse de sa conception : ce qui nous fait dire qu'à tout prendre l'œuvre de jeunesse de Balzac n'est pas inférieure aux autres de l'âge mûr.