L'ENFANT MAUDIT
Une des œuvres les plus romanesques de Balzac, où il n'y a de plnco que pour l'idéal et les choses du sentiment; une étude
d'une délicatesse exquise où domine l'expression de la douleur des martyrs jointe à celle de leurs joies célestes, voilà ce qu'est VEnfant maudit.
Cette naïve histoire se passe en Normandie, à la fin du xvi° siècle, au temps de la Ligue. Des deux fils du comte d'Hérouville, le fcadet,Maximilien, est seul reconnupar le père. L'aîné, Etienne, venu au monde avant terme et pris pour un bâtard, est chassé du manoir paternel. Maximilien étant mort, ainsi que sa mère, Etienne restant seul héritier du nom d'Hérouville, est rappelé auprès de son père, dont l'orgueil nobiliaire ne peut supporter l'aliénalion des domaines en faveur d'une autre branche de la famille. Le comte veut imposer h son fils un mariage avec une riche héritière normande, mademoiselle de Grandlieu. Mais Etienne aime Gabrielle Beauvouloir, la fille d'un vilain, d'un 'feboidew, à qui il a donné sa parole de gentilhomme qu'elle serait sa femme. Furieux de ce projet de mésalliance, le comte d'Hérouville menace dans sa colère de tuer Gabrielle. Etienne et sa fiancée meurent d'épouvante comme des fleurs qu'abat l'orage, en entendant cette sentence féroce.
L'étude philosophique a ici plusieurs objets. Le premier est l'amour immense de la comtesse d'Hérouville pour l'enfant que renie le père. Faisant l'histoire des malheurs de la « gente dame », Balzac a écrit des pages d'une mélancolie charmeuse, un poème qui doit arracher des larmes à toutes les mères. Après eotte préface, que termine la douloureuse et poétique fin de la comtesse, vient le tableau de l'amour qui unit Lticnnc à Gabrielle, deux cœurs vierges, rapidement pénétrés par celte divine croyance en eux-mêmes, qui ne connaît ni jalousie ni tortures, 'et, semblable au génie dans sa plus haute expression, sait se tenir dans la lumière la plus vive.
Là, comme dans /iéalrix, les Mémoires de daux jninrs Marires, te Lya dans la vallcrj Eugmie Grandet, Bal/.ae a prodigué les plus riches trésors de sa sensil)ilité et de son génie mystique, <(u'il semble enqininlcr à l'Irdon. La scène où ces {\c\\\ Tires si 'purs échangent le secret de leurs scntimenls échappe à toute analyse. (Comment l'auteur de la Comédie humaine a-l-il
39i L'OEUVRE DE BALZAC
pu faire VEnfanl maudit et la fille aux yeux d'or? Insondable mystère, dont le génie de l'écrivain ne pourrait lui-même nous donner la raison! Un tel livre nous prépare à étudier tout à l'heure Scraphita. On regrette, en le lisant, que le vaniteux égoïsme du vieux soudard d'Henri IV vienne jeter une note discordante dans cet angélique concert. Mais la présence de ce monstre complète l'idée de l'auteur. Etienne, recommandé par sa mère, au lit de mort, à Beauvouloir, père de Gabrielle, et à Bertrand, l'écuyer du comte, vit pendant longtemps seul dans une grotte déserte des bords de l'Océan. Balzac a fait à ce sujet une peinture d'un grandiose suprême de l'union de l'âme de l'enfant avec celle de la nature, qui vaut les plus magnifiques conceptions mystiques de Séraphita. On ne sait décidément de quel côté admirer le plus Balzac. U Enfant maudit, malgré quelques passages non irréprochables, est une des manifestations les plus éclatantes des innombrables formes sous lesquelles pouvait se produire si aisément son génie, doublement composé, on le sait déjà, delà sensibilité la plus raffinée des poètes et de la science la plus pénétrante des métaphysiciens