MAÎTRE CORNELIUS
Voici une étude philosophique sur les effets de l'avarice, qui nous prépare quelque peu par son cadre à V Etude sur Catherine de Médicis.
L'avare Cornélius est une sorte de banquier du roi Louis XI, un « Lombard », comme on dit dans le vieux style, qui a fait successivement pendre trois de ses apprentis accusés de vol, et que la rumeur publique dit innocents. Un beau jour, Georges d'Estouteville, gentilhomme tourangeau, voulant se rapprocher de sa maîtresse, Marie de Sassenage, fille naturelle de Louis XI et femme du comte de Saint-Vallier, ne trouve rien de mieux que de se faufiler chez Cornélius, dont la maison est attenante à l'hôtel de Saint-Vallier. Dès la première nuit passée sous le toit de l'argentier, Georges pénètre chez son amante; mais, au retour de
son expédition galante, il est appréhendé de bon malin par les acolytes du grand prévôt Tristan. Accusé de vol par Cornélius, comme tous les opprentis qui l'ont précédé, Georges va être traduit en justice; mais la comtesse de Saint-Vallier vient demander au roi la grâce du jeune homme. Louis XI, voulant bien faire plaisir à sa fille sans léser les intérêts de son ami Cornélius, se décide à instruire lui-même l'affaire du vol. Avec la ru-âe .d'un vieux juge, le royal inquisiteur se rend compte que malfre Cornélius, atteint de somnambulisme, se vole lui-même, et change simplement de place son or et ses pierres précieuses; l'avare^ une fois réveillé, ne peut plus se rappeler où est la cachette recelant les trésors qu'il croit perdus. Comprenant que Louis XI a deviné ce secret, Cornélius, devenu plus méfiant que jamais et ne pouvant supporter les tortures que lui cause l'idée fixe de ses soupçons, finit par se couper la goi'ge avec un rasoir. Nous voyons ainsi le sentiment de l'avarice tuer l'avare lui-même. C'est le fond de la pensée philosophique du livre. Mais une foule d'autres choses sont à remarquer dans cette œuvre.
D'abord le caractère essentiellement religieux de l'amour au moyen âge, dont l'écrivain fait une peinture des plus vraies. « La religion, dit-il, avait passé dans la science, dans la politique, dans l'éloquence, dans les armées, sur les trônes, dans la peau du malade et du pauvre; elle était tout. » Cette observation ne conliontelle pas tout le moyen âge? Ce qui donne au livre de Maître Corni'dius une valeur exceptionnelle, c'est le portrait ^e Louis XI, sûrement aussi remarquable que celui qu'en a fait Waltcr Scott dans Quenlin Duricard, et après lui une foule d'his-
' toriens. Cette physionomie de Louis XI est restée pour la postérité plus mystérieuse et plus iiidécliillVablc qu'aucune. Les mœurs originales de ce grand monarque à esprit pr<.fond ont
' laujours été mal définies. Ce n'est pas pour Balzac un mince niôrilc (jue d'avoir .su nous représenter un Louis W d'une mervçjUeuse authenticité. L'étonnant portrait de Cornélius forme le dl'gnc pendant de celui du roi; les traits de l'un servent admira-
-> blemcnt à compléter ceux de l'autre. Cornélius n'est plus un avare; c'est le dieu Avarice en personne, tant l'aisimilalion de
sa propre substance d'homme avec For est devenue intime, croissant d'intensité avec l'âge. Aussi la peinture d'un tel caractère est-elle pour le romancier observateur un de ces triomphes qu'aucun de ses contemporains n'a pu atteindre, et dont, parmi ses prédécesseurs, Molière a été seul digne.
Le suicide de Cornélius est ainsi expliqué : « L'idée la plus vivace, dit Balzac, et la mieux matérialisée de toutes les i'dées humaines, l'idée par laquelle l'homme se représente lui-même en créant en dehors de lui cet être tout fictif nommé la- propriété, ce démon moral lui enfonçait à chaque instant ses griffes acérées dans le cœur. Enfin, cet homme si puissant, ce cœur endurci par la vie politique et la vie commerciale; ce génie obscur dans l'histoire, dut succomber aux horreurs du supplice qu'il s'était créé. Il fut tué par quelque pensée plus algue que toutes celles auxquelles il avait résisté jusqu'alors. »
Est-il possible de mieux expliquer le principe des tourments indéfinissables, qu'infligent à tout homme qui a une passion quelconque, les pensées morales dues à cette passion, personnifiées comme des êtres vivants?
Gomme personnage du roman, Cornélius fait simplement partie du curieux entourage de Louis XI, et c'est dans l'étude de cet entourage que Balzac, devenu pour un moment historien, a écrit sur la politique du roi, ses manies, son caractère et celui de ses familiers quelques pages aussi fortes que des chroniques du temps. « Tout ce que le bon sens des publicistes, dit Balzac, et le génie des révolutions a introduit de changements dans la monarchie, Louis XI le pensa. L'unité de l'impôt, l'égalité des sujets devant la loi (alors le prince était la loi) furent l'objet de ses tentatives hardies. » La petite scène où le roi demande à son médecin Coyclier s'il peut manger de la lamproie, est un de ces détails f|ui font entrevoir des montagnes d'autres faits. L'auteur s'est particulièrement attaché à représenter la figure de Louis XI aux derniers jours de sa vie : « Figure maladive, creusée, dit-il, jaune et brune, dont tous les traits exprimaient une ruseanièr'c, une ironie froide. Il y avait dans co masque un front de grand homme, front sillonné de rides et chargé de hautes pensées; puis,
dans ses joues et sur ses lèvres je ne sais quoi de vulgaire et de commun. A voir certains détails de cette physionomie, vous eussiez dit un vieux vigneron débauché, un commerçant avare ; mais, à travers ces ressemblances vagues et la décrépitude d'un vieillard mourant, le roi, l'homme de pouvoir et d'action, dominait, Ses yeux d'un jaune clair paraissaient éteints, mais une étincelle de courage et de colère y couvait et, au moindre choc, il pouvait en jaillir des flammes à tout embraser. » Ce dernier portrait du terrible monarque n'est-il pas d'une vérité sans comparaison possible?
Si Balzac s'était donné la peine de faire de l'histoire, quel monument aussi impérissable que celui de Michelet n'eût-il pas édifié! Mais nous allons encore mieux juger son talent dans les études suivantes, où il fait revivre, avec un relief tout spécial et marquées de sa puissante griiïe, les physionomies extraordinaires de Catherine de Médicis, Marie Stuart, Goligny, Calvin, Chaulieu, Théodore de Bèze, Robespierre et Marat, comme il a déjà fait revivre celles de Napoléon et de Louis XVIII d'une façon exceptionnelle, malgré la connaissance vulgarisée de leurs traits.
su H CATHERINE DE MEDICIS
On a tant écrit sur Catherine de Médicis, que la peinture du caractère de cette reine semble être devenue un lieu commun. Aussi, l'étude de Balzac s'offre-t-elle au critique sous le double aspect (le l'histoire et du roman; et c'est à ce double point de vue que nous avons à juger l'œuvre. Elle se divise en trois parties 011 règne la môme idée, mais dont les faits n'ont pas do suite. Dans la première, intitulée « le Martyr calviniste », Balzac met en action, comme un drame de théâtre, la fameuse conjuration d'Amboise. 11 y met en lumière le rùlc de Catherine; et, mêlant très habilement le roman à l'histoire, il nous montre la part prise à cet événement par un jeune calviniste, Christophe Locamus, fils d'un riche bourgeois de Paris, dont l'oxistence n'est qu'un long
dévouement à la cause des Valois et à celle du pouvoir absolu rêvé par Catherine.
« LaConfidence des Ruggieri » forme la seconde partie de l'étude. Nous sommes après la Saint-Barthélémy. Charles IX, qui a deviné la terrible ambition de sa mère, veut régner par lui-même. Connaissant la croyance de la fille des Médicis aux sciences occultes, il fait appeler auprès de lui, dans la maison de Marie Touchet, les deux astronomes Laurent et Cosme Ruggieri, conseillers de la reine mère, pour les interroger sur l'avenir. La réponse des deux magiciens est simplement conforme aux vues de leur maîtresse. La politique de Catherine et celle des Ruggieri ne fait qu'un.
Enfin, dans la troisième partie, « les Deux Rêves », le romancier nous présente sous une forme allégorique les conclusions des principes politiques exposés au cours du livre. En 1786, dans une soirée chez Bodard de Saint-James, trésorier de la marine, Robespierre et Marat, encore inconnus, font, en présence de quelquesuns des ministres de Louis XVI, entre autres Calonne, le récit de visions singulières qu'ils ont eues pendant leur sommeil. Robespierre a vu Catherine de Médicis. La reine lui a expliqué les causes de la Saint-Barthélémy; elle a voulu s'absoudre ellemême de ce grand crime en prétextant que la liberté politique, la tranquillité d'une nation, la science même sont des présents pour lesquels le destin prélève des impôts de sang. Elle annonce au futur dictateur de la Convention qu'il achèvera, lui, en faveur de la souveraineté des masses, la révolution qu'elle a tentée, elle, en faveur du pouvoir absolu de la royauté. La. liberté indéfinie de l'homme, dit-elle, est la mort de tout pouvoir. Les doctrines de Luther et de Calvin ayant progressivement amené les peuples de l'esprit d'investigation au désir de renverser la monarchie, elle a condamné les huguenots promoteurs des idées nouvelles. Robespierre sera un des maçorts du futur édifice social. « Tant que tu promèneras ton niveau sur les têles, lui dit la mère de Charles IX, tu seras applaudi; quand tu voudras prendre la truelle, on te tuera. »
D'un autre côté, Marat affirme avoir vu en songe, dans la cuisse gangrenée d'un malade, une multitude de vers dont il a
tué un millier d'un seul coup de bistouri. Il reconnaît dans ce malade une image de la société française. Ces deux rêves sont ^ donc une préface du régime de la Terreur, dans laquelle les deux %v derniers chefs de la Révolution veulent expliquer et excuser, comme Catherine de Médicis, leur conduite politique à venir. Voilà le résumé des faits du livre. Voyons ce que l'auteur a voulu y exprimer.
U Étude sur Catherine de Médicis forme la partie des Etudes philosophiques correspondant aux Scènes de la vie politique. Nous avons analysé, dans une de ces scènes, le caractère particulier de cert^iins faits politiques pris dans l'histoire de notre siècle. Ici Balzac, suivant l'idée philosophique qui lui a inspirée la seconde partie de son œuvre, a voulu nous donner un aperçu des principes qui, selon lui, doivent servir de base à la poHtique en général. Son but est la démonstration de la vérité de ces principes. Pour "y arriver, il n'était pas nécessaire à l'écrivain d'embrasser toute l'histoire ou de ne chercher de preuves que dans l'histoire contemporaine. Il lui suffisait de prendre n'importe où, les exemples lui paraissant le plus propres à la démonstral ion poursuivie. C'est pourquoi il n'a choisi que trois épisodes, dont deux, « le Martyr calviniste » et « la Confidence des Ruggieri », appartiennent au siècle de la Réforme, et le troisième, « les Deux Rêves '), à la Révolution. Ce choix est assurément fort restreint, /i-:. Mais chacun de ces romans, dont le fond lient à l'histoire, est "'^' pourl'auteurun simple moyen d'exposer ses théories en politique, théories déduites de son opinion personnelle sur les faits indi- ''.qués. JCela explique le cadre d'apparence peu vaste, mais cependant suffisant, donné à celte partie des Etudes philoi^ophiqucs. ;•-;.,■' '^Nous voici arrivé au point le plus difficile de notre œuvre : ^'^.- porter un jugement impartial sur les opinions de Balzac en his- • toirc, d'où découlent à la fois les convictions politiques et religieuses de l'écrivain. On comprendra sans peine tout ce qu'il y a eic délicat dans notre entreprise. Mais, courageusement armé du (lambeau de la vérité, nous n'hésiterons pas à signaler les nombreux paradoxes et les graves erreurs du romancier, en tant qu'homme politique.
C'est chose permise au génie que de se tromper en théorie. Quel est le philosophe qui n'a point propagé quelque erreur? Il faut cependant prendre garde à l'application des principes enseignés; c'est pourquoi, tout en ne cessant de rendre hommage au grand esprit de Balzac, nous condamnerons impitoyablement quelques-uns des dogmes de sa religion pohtique. • .
La première partie de Y Étude sur Catherine de Médicis est une absolution complète des crimes de celte reine, que l'auteur appelle une grande et belle figure de notre histoire. « En France, dit Balzac, et dans la partie la plus grave de l'histoire moderne, aucune femme n'a plus soufTert des erreurs populaires que Catherine de Médicis. Cette reine, obligée de combattre une hérésie prête à dévorer la monarchie, sans amis, apercevant la trahison dans les chefs du parti catholique et la république dans le parti calviniste, a employé l'arme la plus dangereuse, mais la .plus certaine de la politique, l'adresse. Pourquoi donc refuser à la majestueuse adversaire de la plus inféconde des hérésies la grandeur qu'elle a tirée de sa lutte même? Tout pouvoir, légitime ou illégitime, doit se défendre quand il est attaqué; mais, chose étrange, là où le peuple est héroïque dans sa victoire sur la noblesse, le pouvoir passe pour assassin dans son duel avec le peuple. La ruse n'est-elle pas permise au pouvoir, contre la ruse? rse doit-il pas tuer? Les massacres de la Révolution répondent à ceux de la Saint-Barthélémy. Le peuple devenu roi a fait, contre la noblesse et le roi, ce que le roi et la noblesse ont fait contre les insurgés du xvi^ siècle. Ainsi les écrivains populaires, qui savent très bien qu'en semblable occurrence le peuple agirait encore de même, sont sans excuse quand ils blâment Catherine de Médicis et Charles IX. Tout pouvoir est une conspiration permanente. Il y a malheureusement à toutes les époques des écrivains hypocrites prêts à pleurer deux cents conjurés tués à propos! » La conclusion de ce discours est nette. Balzac admet en politique l'opportunité du crime toutes les fois qu'il s'agit de défendre le pouvoir absolu, que ce pouvoir soit entre les mains d'un seul; roi, dictateur, premier ministre, ou entre les mains de plusieurs, comme au Conseil des Dix, dans une confédération,
dans une république oligarchique. Cet égoïsme du pouvoir, tant pratiqué jadis, est encore en vigueur dans bien des pays d'Europe. Nous connaissons en France les terribles formules de nos pires ennemis : chez les Allemands, c'est « la force prime le droit »; chez les Anglais, « la ruse remplace la force ». N'est-ce pas, n'en déplaise à Balzac, le plus grand honneur de notre paya de s'être théoriquement affranchi d'aussi affligeantes maxinaes.
Tout monarque, tout homme d'État, ou tout parti souverain, qui applique dans un pays le principe du pouvoir absolu, est absous par Balzac des moyens employés pour maintenir ce pouvoir, quelle qu'en soit l'origine. C'est ainsi que l'auteur delà Comédie humaine, rigoureusement logique dans son idée, en arrive à admirer la Convention tout autant que Catherine de Médicis, le duc d'Albe, Richelieu, Cromwell, Louis XIV et Napoléon. Remarquez, en effet, sa manière d'interpréter le rêve de Robespierre et celui de Marat. « Les vérités, fait-il dire au premier, ne sortent de leur puits que pour prendre des bains de sang oîi elles se rafraîchissent. Le christianisme s'est-il établi sans martyrs? Le sang n'a-t-il pas coulé à flots, ne coulera-t-il pas toujours? » Quant au corps humain rongé aux vers que Marat a rêvé qu'il soignait, c'est la société française avant la Révolution. Pour sauver le corps, il faut tuer la vermine, a pensé le médecin. C'est toute l'explication à donner au régime de la Terreur, sous lequel des tyrans de la race des Nérons, des Tibères, des Philippe II et des ducs d'Albe, commirent au nom de la liberté des crimes inimaginables, par application de ce fameux principe d'autorité sans restrictions ni limites, tel (|ue le comprenait Balzac.
Certes l'écrivain, très honnête et très moral par lui-même, se garde bien de nier le crime; il le déplore même. Mais, en nous dévoilant le sens de la pensée intime de Catherine de Médicis, de Marat et de Robespierre, à savoir que ces hommes d'Ëtat, partant d'un principe faux, absolument contraire à la morale des gouvernants, sont néanmoins persuadés d'avoir fait acte de justice pour sauver l'avenir de leur pays, Balzac domie à entendre
que, envisagés dans leurs causes respectives, les massacres de la Saint-Barthélémy et ceux de 93 doivent être considérés comme de fatales nécessités politiques; et c'est sur ce point que nous repoussons avec énergie l'avis de l'écrivain. Pour Balzac, les égorgeurs de huguenots, comme Montluc, ou les chefs de comités révolutionnaires, comme Fouquier-Tinville, sont des gens également dévoués à la défense du pouvoir auquel ils croyaient. « Soldats ou juges, ils obéissaient les uns et les autres à une royauté. » C'est ce qui s'appelle transformer les personnages en événements. D'après Balzac, ces crimes politiques ont produit de grandes choses. Or, comme l'a écrit railleusement un historien, « les choses sont tout, les hommes ne sont rien, et les choses ne sont point coupables ». — « Il y a, dit Chateaubriand, mille erreurs déplorables dans ce système. Grâce au ciel, il n'est pas vrai qu'un crime soit jamais utile, qu'une injustice soit jamais nécessaire, et l'histoire elle-même le prouve. »
Reprenons les deux exemples de Balzac. Le 24 août 1572, la Saiut-Barthélemy a-t-elle produit ce qu'on en attendait? Assurément non, puisqu'un siècle plus tard, en 1685, il a fallu, pour combattre de nouveau l'hérésie, faire la révocation de l'édit de Nantes. Catherine de Médicis a échoué dans sa funeste entreprise ; Balzac est forcé de l'avouer. « Pour les massacres de 93, c'es't une étrange méprise, dit encore Chateaubriand, que de glorifier ces attentats pour faire aimer la République. Ce n'est point l'année 1703 et ses énormitésqui ont produit la liberté. Ce temps d'anarchie n'a enfanté que le despotisme militaire. Ce despotisme durerait encore si celui qui avait rendu la gloire sa compHce, avait su mettre quelque modération dans les jouissances de la victoire. Le régime constitutionnel est sorti des entrailles de l'année 1789; nous sommes revenus, après de longs égarements, au point du départ; mais combien de voyageurs sont restés sur la route !»
A propos d'un livre de M. Wallon, YHisloire du Tribunal ré' voMionnaire, M. Jules Simon disait : u Nous sommes quelques vieux philosophes pour qui le crime est toujours un crime et la morale une vérité. Nous pensons qu'il n'y a pas une morale pour
les individus et une autre pour les peuples; que c'est au nom de cette morale unique et souveraine qu'il faut juger l'histoire et gouverner la politique. Appelez-nous, si vous voulez, des utopistes ou des esprits à courte vue; nous sommes les suivants de la justice et les amants de l'idéal, tandis que vous mettez la violence au service de toutes les doctrines en remplaçant la Bastille par la lanterne, la Terreur rouge par la Terreur blanche, la guillotine de .1793 par le collage au mur de 1871. » — Si nous nous somm.eS permis de citer cette magnifique page, c'est pour combattre avec plus d'autorité la doctrine fataliste de Balzac en histoire, et sa croyance à la nécessité malheureuse de l'injustice ou de la violence, pour ceux qui exercent le pouvoir absolu. Ces deux sophismes d'ordre social se dégagent de son Etude sur Catherine d&JJédicis. Abstraction faite des actes, Balzac professe en histoire la plus profonde admiration pour tous les hommes de génie indistinctement : ceux qui ont eu de grandes idées, comme la pensée unique de la domination, l'amour du pouvoir pour le pouvoir, aussi bien que ceux qui ont fait de grandes choses, prép-aré ou détruit des empires. Tous ces esprits supérieurs, affirmet-il, ont été fatalistes. C'était là un des principaux attributs de leur caractère. Nous voulons bien le croire, quoique la chose ne soit rien moins que démontrée; mais ce n'est pas une raison pour que l'historien admette en histoire la fatalité des événements, et c'est, hélas! ce que Balzac s'empresse de faire.
Voilà le premier grand tort de l'écrivain, dont la conséquence est de croire à la nécessité de la Saint-Barthélémy ou de tout aûlre crime politique. « Appliquer à l'histoire le tystôme fataliste, dit Chateaubriand (que nous ne saurions trop citer à ce [ii'opos), c'est se débaira-ser de la peine de penser, s'épargner l'embarras de recherciier la cause des faits. Il y a bien autrement de puissance à montrer comment la déviation des principes de la morale et de la justice a produit des malheurs; comment ces malhëura ont enfanté des libertés par le retour à la morale et à la justice, que de vouloir faire sortir de dessous la hache un germe de liberté, un grain de vertu, une étincelle de génie. Croire à la fatalité des faits, c'est séparer la vérité morale des
actions humaines. Il n'est plus de règles pour juger ces actions. Si l'on retranche la vérité morale de la vérité politique, celle-ci reste sans base ; alors, il n'y a plus aucune raison de préférer la liberté à l'esclavage, Tordre à l'anarchie. »
Nous ajouterons à cela que les excès et les crimes ont presque toujours retardé l'œuvre pour laquelle ils ont été commis, et ont favorisé, au contraire, le développement de ce que les exécuteurs voulaient abattre.
Maintenant, pour ne pas séparer des faits la morale qui en résulte, Balzac a établi, suivant un mot de Napoléon, pour les rois, les hommes d'État et les peuples, une grande et une petite morale. Cette distinction, entre la morale qui régit les particuliers et celle qu'observent les peuples ou les individus hors la loi commune, est la base des Scènes de la vie politique. La chose est rationnelle ; car, en fait, la différence de ces deux morales existe, confirmée par les lois sociales; mais, en philosophie, la vérité de la morale qui émane de Dieu est une et absolue; ou, du moins tel doit être le caractère de l'idéal de justice, conçu par le philosophe, tant dans la vie privée des hommes que dans l'histoire générale des peuples. Balzac, tout en croyant sans aucun doute au principe de l'unité de la morale, s'en est fortement écarté non seulement dans son Etude su7' Catherine de Médicis, mais encore dans presque tous ses jugements sur les grands personnages historiques. Nous avons déjà remarqué cette tendance de l'auteur dans ses considérations sur la conduite de l'abbé ïroubert. Elle se révèle ici avec plus de force. Catherine de Médicis, Marie Stuart, Calvin, Charles IX, le prince de Condé, le duc de Guise, Coligny, sont jugés à l'endroit de leurs fautes avec une bienveillance qui étonne. L'écrivain fait de Charles IX un grand homme méconnu, et il admire Calvin organisant la terreur religieuse à Genève. 11 applaudit au fameux mot de Catherine : « Bien coupé, mon fils, maintenant il faut recoudre! » dit par la reine, lorsqu'elle apprend l'assassinat du duc de Guise. Résumant enfin l'histoire de l'Europe sous le règne des trois derniers Valois, il dit : « Ce fut le plus bel âge de celte politique dont le code a été écrit par Machiavel, et qui est aujourd'hui la morale secrète de
tous les cabinets où se trament les plans de quelque vaste domination. >> C'est possible; mais, sans être puritain, qui serait assez hardi pour affirmer la moralité des principes de
Machiavel? -d i „„
On voit les conséquences fâcheuses de Fentêtement de Balzac à vouloir appliquer exclusivement en politique le principe d autorité. Ce n'est pas tout. L'écrivain arrive à tomber du paradoxe dans la plus flagrante des contradictions. « Catherine et 1 Eglise, dit-il, ont proclamé le principe salutaire, una fuies, unus Dominus. enusant de leur droit de vie et de mort sur les novateurs. Selon la mère de Charles IX, et selon tous ceux qui tiennent pour une société bien ordonnée, l'homme social, le sujet, n a pas de libre arbitre, ne doit point professer le dogme de la liberté de conscience, ni avoir de liberté politique ». Voilà 1 opmion de Balzac. Il reproche au calvinisme d'avoir établi en France le libre arbitre et, son premier corollaire, la liberté de conscience. « Notre siècle, ajoute-t-il, essaye d'établir le second, la liberté politique. Mais le pouvoir est une action, et le principe électif est ia discussion. Il n^y a donc pas de politique possible avec la discussion en permanence. >>
^ D'après cela, il faut donc conclure que le régime parlcmentaire le système électif appliqué à la politique et tous les principes cie gouvernement représentatif nous viennent de la reforme. Eh bien, qu'on jette les yeux dans les pays où la réforme est née et où elle s'est maintenue, chose qui ne s'est pas faite en France; et partout, sauf en Angleterre, nous trouvons la monarchie absolue. A .pii la doctrine de Luther et la législation de Calvin ont-elles le plus profité? Est-ce à l'émancipation du peuple en - France, ainsi que le prétend Balzac, ou au despotisme des rois et ' empereurs dos pays allemands?Que l'on comparc.Oui, la réforme a donné théoriquement à l'Europe la liberté de conscience; mais lalilH-rté politique, jamais. Quand l'Église anglicane se forma, il y avait longtemps que l'Angleterre déposait ses rois. Ln 1- rance, riullucnce de l'Église protestante sur le progrès des idées libérales a été absolument nul, car le protestantisme a ele la religion des nobles bien avant d'être celle du peuple. C'est à l'applicalioii
des doctrines de l'Encyclopédie et, en particulier, aux œuvres de Montesquieu, que nous devons notre liberté politique. « La Révolution, dit Balzac, est la dernière phase de nos guerres religieuses. » La chose n'est vraie que dans un sens. La période révolutionnaire de 1789 à 1794 a bien en effet le caractère, la forme d'une guerre de religion, tout en étant une guerre de principes sociaux et politiques; mais, selon nous, l'idée qui a présidé à la lutte n'a eu que des rapports lointains avec les motifs de discorde soulevés jadis par Luther au sein de la chrétienté.
Nous constatons avec peine combien Balzac fait preuve d'intolérance farouche, tant religieuse que politique, dans son livre Sur Catherine de Médic'is. Cette intolérance seule explique l'admiration et la sj^mpathie qu'il professait pour Louis XIV et Napoléon ; et même, faut-il le dire, car la chose est très peu déguisée, pour certains montagnards tels que Danton et Robespierre, caractères aussi absolus dans leur genre que celui de l'auteur de la Comédie humaine. En effet, le fds d'Anne d'Autriche, Bonaparte et le chef des terroristes, ont, chacun avec la différence de leurs époques, de leurs idées et des moyens employés, substitué l'ordre à la liberté. Si grands, si bienfaisants qu'ils paraissent pour la chose publique, on ne peut nier qu'ils n'aient été despotes au premier chef, et c'est ce qui leur vaut le jugement flatteur de Balzac. « La vraie histoire de la politique, dit l'écrivain, est celle des usurpateurs et des conquérants. » Seulement, comme de tous les pouvoirs, l'auteur de la Comédie humaine, d'accord avec MM. de Bonald et Joseph de Maistre, n'estime que le pouvoir royal uni.au pouvoir religieux, nous le voyons défendre la monarchie absolue dont Catherine de Médicis a été, après Louis XI et avant Richelieu, un des plus ardents champions, contre le régime césarien de Napoléon et la tyrannie antireligieuse des conventionnels. Mais, tandis que ces deux derniers pouvoirs ont encore son estime, malgré la haine qu'il est forcé de leur vouer, Balzac n'a pas de termes assez forts pour accabler de son mépris le régime constitutionnel et l'accuser d'être dans le pays la source de tous les maux. « Qu'est-ce que la France de 1840? s'écrie-t-il, en comparant l'état du pays à la France du
xvi" siècle. C'est un pays exclusivement occupé d'intérêts matériels, sans patriotisme, sans conscience, où le pouvoir est sans force, où l'élection, fruit du libre arbitre et de la liberté politique, n'élève que les médiocrités, où la force brutale est devenue nécessaire contre les violences populaires, et où la discussion étendue aux moindres choses étouffe toute action du corps politique; où l'argent domine toutes les questions et où l'individualisme, produit horrible de la division à l'infini des héritages qui supprime la famille, dévorera tout, même la nation que l'égoïsme livrera quelque jour à l'invasion. On se dira : Pourquoi pas le tsar? comme on s'est dit : Pourquoi pas le duc d'Orléans? On ne tient pas à grand'chose, mais, dans cinquante ans, on ne tiendra plus à rien. »
Quel blasphème inspire à Balzac son fatal amour de l'absolutisme! Un pareil aveuglement, de la part d'un esprit si perspicace et peu partial d'ordinaire, est à déplorer. Chose étrange, Balzac admire le pouvoir de la Convention, non parce qu'il a puni les excès de l'ancien régime, mais parce que c'était un pouvoir plein de force, impitoyable pour ses adversaires. Rappelons donc, avecMontalembert, les vrais motifs qui doivent nous faire haïr, aussi bien le despotisme égoïste du « roi Soleil » que les écœurantes tueries des terroristes. « En songeant à ce que la
-.monarchie absolue avait fait de la société il y a deux siècles, il faut l'avouer, on ne pardonne pas, mais on comprend tout ce qui a suivi. Sans approuver les raisons inutiles et irréparables (pii l'ont accompagné, sans excuser les crimes qui ont transformé en énigme sanglante cette évidente nécessité, sans absoudre surtout les scélérats qui l'ont souillée par leurs vices ou leurs for-
. faits, on prévoit la Révolution. Quelle autre fin pouvait-il y avoir à une telle perversion du pouvoir et de la société? »
Joseph de Maistre et Balzac peuvent-ils contester dans leurs sombrcîs pamphlets contre la société française du xix" siècle la
~i>ul)limc vérité du jugement si sage de Montalemberl. Nous ne le
.croyons pas. Aucun tyran, aucun oppresseur de la liberté ne doit trouver grâce à nos yeux. Nous ne devons pas penser que des
. crimes aient seuls fondé celle liberté que nous aimons tant.
Au point de vue littéraire, V Étude sur Catherine de Médicis est un beau roman sur les mœurs et les idées du xvi" siècle. Il nous offre, sous leur jour le plus vrai, de grandes scènes de l'histoire de la réforme en France. Le drame y est bien conduit; les figures de personnages historiques, vigoureusement accusées, sont très conformes à l'idée qu'on s'en fait. En un mot, le livre est un tableau de l'histoire de ce temps, aussi pittoresque que celui de Mérimée, la Chronique de Charles IX, que l'on cite comme un chef-d'œuvre du genre. Balzac, tout moderne qu'il était comme écrivain, et malgré son habitude de ne raconter que des choses vues, a su nous rapporter ici une image fidèle du passé; il a rendu, avec la même habileté que pour des portraits de contemporains, la sombre et terrible figure de Catherine de Médicis, la grâce de Marie Sluart, l'orgueil insolent des Guises, la bonhomie du roi de Navarre, l'astuce de Ghaverny, de Birague et des frères de Gondy, espions de Catherine auprès des Lorrains, les allures chevaleresques du prince de Gondé, la mélancolie amère et l'impuissance du roi Charles IX. Sous la plume magique du romancier, les quelques figures intéressantes des conjurés d'Amboise, La Renaudie, Caslelnau, acquièrent un relief merveilleux. Christophe Lecamus et son père, pelletiers, fournisseurs de la reine, l'illustre Ambroise Paré, chirurgien du roi, le président de Thou, le chancelier de L'Hospital, représentent bien cette bourgeoisie de Paris déjà puissante, qui vendait son appui au roi et recevait en échange le droit d'acheter les terres seigneuriales et d'en porter le nom. Les physionomies de Calvin, de Théodore de Bèze, de Chaulieu, composent un groupe qui est un admirable chef-d'œuvre. Il semble qu'on lise dans les traits de ces trois hommes toute la longue histoire de la Réformation. Les Ruggieri, Marie Touehet et son fils éclairent le drame d'un peu de poésie.
Mais, malgré toutes ces beautés incontestables, cette étude, considérée non plus comme un roman mais comme un traité philosophique de l'histoire de la Réformation, est pleine d'erreurs regrettables sur le devoir des monarques dont il excuse, dans un but politique, l'injustice et la violence apportées au
maintien de l'ordre. Balzac y fait d'une façon restreinte l'applicalion du fanatisme religieux dans la loi sociale et des idées de Machiavel dans la politique intérieure. En conséquence, cette œuvre, pour les esprits non prévenus, est mauvaise à lire, parce que l'auteur revêt d'un caractère dogmatique les théories erronées qui y sont développées.