LA RECHERCHE DE L'ABSOLU
La Recherche de l'absolu est un remarquable symbole des malheurs et des désordres intimes, causés dans une famille par l'hystérie intellectuelle de son chef, dont le singulier égoïsme dévore, au profit de la science, la fortune des enfants, compromet leur avenir et amène la mort de leur mère, après avoir éteint au cœur de l'époux le sentiment de la famille et de l'amour conjugal.
« Le vice et le génie, a dit Balzac, produisent des effets sem- *blables. Le génie n'est-il pas un constant excès qui dévore le t^mps, l'argent, le corps, et qui mène à riiôpilal plus rapidement encore que les passions mauvaises. » C'est le développement de ^ .^^ cette profonde et amére pensée que contient la Becherche de r absolu.
Balthazar Claës est un chimiste, élève de Lavoisior, (|ui, sur ^*-^'- les inspirations d'un officier polonais, Adam de Wierzchownia, cherche à prouver par l'analyse chimique l'unité de composition de la matière. La découverte de cette loi, simplement pressentie par la chimie moderne et à la(|uelle le savant donne le nom d'<'al)S()lu»,df)it faire la fortune et la gloire de son auteur. Aussi B;ilthazar sacrifie-t-il sans li('silation à l'entreprise de travaux ruineux, ses devoirs d'éjjoux, de |)èrc, d'homme privé enfin, espérant que les résultais de ses recherches lui permettront do réparer, dans un avenir qu'il croit toujours proche, les funestes conséfjuences de la conduite que lui impose son goût déréglé pour la chimie;.
Une jircinière remarque est à faire avant tout en dehors de
l'action : c'est qu'on voit apparaître ici, précédant la métaphysique de Louis Lambert et de Séraphita,Ve\^o?>é des preuves scientifiques de la philosophie de Balzac, dont les principaux inspirateurs ont été Spinoza, Hegel, Cuvier et Geoffroy Saint-Hilaire. Balzac puise ses principes de philosophie à deux sources distinctes qui sont: la science expérimentale et la pensée humaine. Il essaye de corroborer les données positives de l'une par le raisonnement hypothétique de l'autre. Dans la Recherche de l'absolu, il profite de son sujet pour s'étendre complaisamment sur l'étude des probabilités que donne l'analyse chimique, à propos de l'origine et de la constitution de la matière. En philosophie, de même qu'en littérature, Balzac prend, comme on le voit, pour base de ses observations, le réel, le palpable; en un mot ce que perçoivent d'abord les sens. Il étudie les lois qui régissent la matière, pour leur appliquer les raisonnements qu'il imagine, et voir ensuite comment l'accord peut se faire entre les deux. Quelque hardies que soient ses hypothèses, il est intéressant d'en résumer le sens, qui ne manque ni de profondeur ni de vraisemblance.
Pour Balzac (qui fait parler ici Balthazar Claës), les cinquantetrois corps jusqu'à présent reconnus simples, qui forment la matière des mondes, ont un principe commun, modifié jadis par l'action d'une puissance, inconnue aujourd'hui, mais que le génie humain doit faire revivre. Il croit par exemple que l'azote est décomposable, et que les progrès incessants de la chimie réduiront de plus en plus le nombre des corps simples, métaux ou métalloïdes, au lieu de l'augmenter. Faisant le rapport d'une curieuse expérience analytique, il en conclut la position elaire et nette du problème offert par l'absolu, et qui lui semble cherchable, c'est-à-dire l'existence d'une substance commune à toutes les créations, à tous les produits, et que modifie une.force unique, le mouvement. La « matière une », voilà la première base de l'ontologie de Balzac, le point de départ d'une marche en avant vers la découverte de l'origine des mondes, parl'explication de la formation de la matière. Cette unité, désignée sous le nom d'absolu, devenue indéniable, Balzac s'attaque au
mouvement, cette force mystérieuse, principe de la vie, dont la chaleur, la lumière, l'électricité ne sont que des modalités diverses. A partir de là, les observations de la pliNsique et de l'astronomie ayant un champ trop limité, il faut abandonner l'expérience directe faite sur la matière animée, pour revenir aux hypothèses de l'intuition, dont le raisonnement savant, plein de bon sens, est malheureusement impossible à confirmer par la matérialité positive et irréfutable des faits. Du domaine de la science, nous passons à celui de la métaphysique, et c'est plus loin, dans Louis Lambert, que nous voyons la suite des pensées de Balzac. Une des conclusions du discours philosophique de Claës sur l'existence de l'absolu est à citer, car elle indique allégoriquement, de la façon la plus claire, par la raison qu'elle cherche à donner de tous les effets de la nature, le point extrême atteint dans la recherche du vrai, par les efforts combinés de la chimie, de l'astronomie et du raisonnement métaphysique. « Rien n'est plus conforme à nos idées sur Dieu, dit Balthazar, que de croire qu'il a tout fait par le moyen le plus simple. L'adoration pythagoricienne par le un d'où sortent tous les nombres et qui représente la matière une; celle pour le nombre deux, la première agrégation et le type de toutes les autres; celle pour le nombre trois, qui, de tout temps, a configuré Dieu, c'est-à-dire la matière, la force et le produit, ne résumaient-elles pas traditionnellement la connaissance confuse de l'absolu? »
Tel est le résumé de la partie analytique si curieuse, que renferme la Recherche de l'absolu. Revenons maintenant à l'idée morale du livre, que nous n'avons fait qu'indiquer, et observons (juel genre d'éludé de mœurs se trouve intimement liée, dans le roman, à l'étude philosophique.
' Balthazar f.laës est originaire des Flandres, et habite à Douai un vieil hôtel connu sous le nom de « maison Claës ». Il a épousé, en* 1795, mademoiselle de Temninck, une Espagnole descendant des Casa-Real, famille qui remonte au duc d'Albe. De celte union sont nés quatre enfants, dont l'aîné, une fille, Marguerite, joue après la mère le principal rôle. José[thine de Temninck, disgraciée par la nature, mais dont la beauté morale parvient
à faire oublier les défauts physiques, a su se faire adorer de son mari. Elle est du nombre de ces femmes qui prouveraient la vérité de la sentence : « Bienheureuses les imparfaites; à elles appartient le royaume de l'amour! » Après quinze ans d'un bonheur parfait, elle découvre avec terreur chez Balthazar les premiers symptômes d'un changement de caractère. A une demande d'explication faite un jour timidement, le Flamand répond avec brusquerie : « Ma chère, tu n'y comprendrais rien. » D'abord résignée à l'abandon de son mari, Joséphine ne tarde pas à apprendre, par le notaire Pierquin, que M. Claës doit trois cent mille francs à MM. Protez et Chiffreville, droguistes parisiens, qui fournissent tous les matériaux et instruments nécessaires aux expériences du chimiste. Entrevoyant dès lors la ruine de ses enfants, elle trouve dans son amour assez de force pour arracher une première fois Balthazar à ses cornues et à ses machines de physique, en lui faisant comprendre qu'il prépare inconsciemment, par son insouciante dilapidation, le malheur des siens. En se rendant compte du chagrin qu'il cause autour de lui, le chimiste jure de renoncer à ses expériences. Il est vaincu par le dévouement de la sublime Joséphine qui triomphe un instant, dans le cœur de son mari, de sa terrible rivale, la science. « Lai?se-moi, mon grand et beau Claës, lui dit-elle, exercer sur ton noble cœur cette influence féminine si nécessaire au bonheur des artistes malheureux, des grands hommes, souffrants. Tu me brusqueras, tu me briseras si tu veux, mais tu me permettras de te contrarier un peu pour ton bien. Je n'abuserai jamais du pouvoir que tu me concéderas. Sois célèbre, mais sois heureux aussi. Ne nous préfère pas la chfmie. » Mais, vains efforts! Au bout de quelque temps, Balthazar tombe dans un ennui profond : « (Juand un homme, dit Balzac, s'est accoutumé à manier de grandes choses, il devient inamusable s'il ne conserve pas au fond du cœur ce principe dé candeur, ce laisser aller qui rend les gens de génie si gracieusement enfants. C'est le cas de Claës. Oppressé par une pcns'ée qui l'étreignait, il rêvait les pompes de la science, des trésors pour rhumaiiilé, pour lui la gloire. II souITrait comme souffre un
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artiste aux prises avec la misère, comme Samson attaché aux colonnes du Temple, et Joséphine ne pouvait rien contre cette espèce de nostalgie scientifique. » Aussi sa femme Hnit-elle par le délier de ses serments.
Le savant retourne aussitôt au grenier qui lui sert de laboratoire; il est sur le point, assure-t-il, d'arriver à la gazéification des métaux, et il ne tarde pas à s'endetter pour une somme considérable chez Protez et Ghiffreville, ce qui nécessite de nouveau}^ emprunts hypothécaires. Mesurant avec une surprenante, justesse l'étendue des malheurs qui menacent la maison, Joséphine fait venir auprès d'elle son vieil ami, l'abbé de Solis, aux mains duquel elle confie quinze mille ducats, à compte sur le prix des tableaux de la maison Claës, vendus aux banquiers Happe et Duncker, pour les besoins de Balthazar. Au cas où la famille serait réduite à la misère par l'imprévoyance continue de son chef, cette somme doit servir de réserve. — La science dévora alors si complètement Balthazar que ni les revers éprouvés par la France, ni la première chute de Napoléon, ni le retour des Bourbons, ne le tirèrent de ses occupations; il n'était ni mari, ni père, ni citoyen, il fut chimiste. Au reste, comme fa slbien dit l'officier polonais : « Quand on porte dans son cerveau le clernier mot de la création en pressentant !'« absolu », est-ce vivre que d'être entraîné dans le mouvement de ce ramas d'hommes qui se ruent à heure fixe les uns sur les autres sans savoir ce qu'ils font? » Aussi Balthazar est-il étranger à tout. Cependant madame Claës, reconnaissant que la passion de son ^ mari ne peut être vaincue par aucune puissance humaine, se laisse aller au désespoir. Atteinte d'une incurable maladie de langueur, elle ne tarde pas à mourir de douleur et de consomption; et c'est à peine si l'on peut, le jour de celte mort, tirer Balthazar de l'état d'absorption oii l'ont plongé ses recherches. t)ès lors, le gouvernement de la maison Claës passe aux mains de Marguerite, la lillc aînée du savant.» Il arrive un moment, dit Balzac, clans la vi(! intérieure dos familli-s, où les enfants deviennent, soit volontairement soit involontairement, les juges de leurs parents. » Marguerite touche à cette situation critique. Madame
Claës Ta prévu; aussi, avant de mourir, tous ses soins se sont-ils portés sur sa fille afin de lui inspirer un inaltérable dévouement et un respect sans bornes pour le père. La jeune fille a depuis longtemps découvert le drame domestique qui se passe dans la maison. Vieillie avant l'âge par la raison et l'expérience, elle entreprend la tâche difficile de détourner son père de la voie fatale qu'il suit. Sa sagesse et sa fermeté lui permettent de réussir là où Joséphine Claës, hésitant entre son adoration pour son mari et son amour pour ses enfants, a succombé âu chagrin de rincerlitude. Marguerite est fiancée depuis longtemps au jeune Emmanuel de Solis, neveu du vieux prêtre qui a été l'ami de sa mère. Les sentiments généreux d'Emmanuel en font un homme peu ordinaire, digne de la belle et douce fille de Claës. Les deux jeunes gens ont dû l'un et l'autre s'être vus dans leurs rêves avant de se rencontrer; aussi l'amour qui les unit est-il né d'un premier regard!
Aidée par le dévouement d'Emmanuel et les conseils de l'abbé de Solis, Marguerite parvient à sauver les débris de la fortune des Claës. Une dernière fois, pour ne pas désobéir à la recommandation suprême que lui a faite sa pauvre mère de ne pas contrarier Balthazar, elle se laisse aller, par faiblesse, à remettre à son père, qui l'en supplie à genoux, la somme confiée jadis à l'oncle d'Emmanuel. Le savant ne réussit pas mieux que les fois précédentes à trouver l'absolu; il dévore bien vite cet argent. La fille se décide alors à l'éloigner pour quelque temps de Douai. Elle sollicite et obtient pour Claës une place de receveur des contributions en Bretagne. Pendant que le chimiste se confine dans sa nouvelle résidence, Marguerite prépare le relèvement de la maison. Arrivée bientôt à la complète réalisation de ses projets; ayant rendu à l'antique demeure flamande la splendeur du passé, elle accorde sa main à Emmanuel de Solis, et celle de sa sœur Félicie au notaire Pierquin, tandis que son frère Gabriel, élevé par Emmanuel et sorti ingénieur de l'Ecole polytechnique, obtient la main de mademoiselle Conyncks,Xille d'un cousin des Claës.
Mademoiselle Claës, heureuse alors, mais se sentant criminelle
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envers son père, suivant la belle expression de Balzac, à la manière des grands hommes qui violent les libertés pour sauver la patrie, va chercher Balthazar au fond de la Bretagne; elle a hâte de se jeter dans les bras de son père, et de lui demander pardon de sa gloire domestique. Elle le trouve toujours occupé de chimie et endetté. Elle le ramène à Douai pour assister à la signature des trois contrats, et lui faire présider la cérémonie des msariages. Pendant quelques instants, Claës, redevenu le patriai'chè flamand qui semble rendre à ses enfants les comptes de tutelle voulus par le devoir et la loi, oublie la recherche de l'absolu. « Chers enfants, s'écrie-t-il le soir de la fête qui réunit autour de lui tous ses parents et tous ses amis, vous avez tué le veau gras pour le retour du père prodigue! » Et ce mot par lequel le savant se fait justice, ce qui empêche peut-être qu'on ne la lui fasse plus sévère, est prononcé si noblement que chacun attendri essuie ses larmes.
Mais, quelque temps après, pendant un voyage obligé d'Emmanuel-et de Marguerite en Espagne, le vieux Claës, laissé seul, se remet à la chimie. Comme précédemment, il dépouille sa maison de la cave au grenier pour alimenter le goufl^re des ^expériences. De nouveau les tableaux, les objets d'art, la vieille .^argenterie, disparaissent. Seule, la chambre de sa fille est respectée par le savant. A son retour, Marguerite est saisie de douleur en parcourant la maison dont les appartements ofl'rent le déso- .lanfe spectacle d'une afl'reuse nudité. « L'idée de l'absolu avait passé partout comme un incendie. » Ne vivant plus qu'avec son vieux serviteur Lemulquinier, son admirateur de tous les instants depuis le début, dont les économies se sont aussi fondues ,au creuset du cliimistc, Balthazar est dans un état de torpeur voisin de la folie, (juand il sort, les enfants le suivent et l'appellent le fou, le sorcier. Un jour, une troupe de gamins excités par un ouvrier l'accablent d'injures et le couvrent de boue. Une réaction se fait alors dans son esprit; ordinairement absorbé en lui-même, il recouvre pour un instant ses facultés et devine l'afl'ronl qui lui est fait. A la suite de cette scène, il est frappé de paralysie et meurt peu de jours après.
L'intrigue, on le voit, est fort simple; c'est la vie d'un homme, d'un savant, dont l'entêtement intellectuel, en opposition directe avec les lois de l'existence animale et sociale, provoque la douleur de ceux qui aiment ce génie, et la mort du génie lui-même. Que d'exemples à citer dans la vie réelle! Ils sont innombrables, ceux dont la fortune et les facultés sombrent dans l'excès d'une passion unique. Dans les Éludes de mœurs, le baron Hulot, Goriot, sont tués par des vices en quelque sorte physiques. Dans les Etudes philosophique», Balthazar Claës succomba aux effets du génie, qu'on pourrait appeler un grand vice moral, La lutte gigantesque, soutenue par l'esprit de Claës conti'e l'inconnu, a la même origine, relativement à la pensée philosophique, que les combats livrés ou la politique suivie par d'ambitieux conquérants. Le résultat est le même au point de vue humain. Dans le cas d'un Claës, aussi bien que dans celui d'un Bonaparte, la lutte se termine par la défaite et la mort de l'individu. Gomme le dit Balzac quelque part : « Dieu seul dispose d'une puissance que l'homme n'aura jamais, celle de créer. » La science peut arriver par l'analyse à tout décomposer, tout expliquer; elle ne découvrira jamais le secret de la force coercitive par laquelle le Maî-tre de l'univers a dû créer. Sous ce rapport-là, entreprendre sUr Dieu est folie. C'est toute l'explication à donner à bien des entreprises humaines, dans lesquelles les plus grands génies oublient à tort le sens profond et vrai de cette allégorie traditionnelle, vieille comme le monde : le péché d'orgueil commis par Satan. La Recherche de l'absolu peut être considérée comme une représentation positive de ce grand symbole mystique.
Parallèlement à l'étude philosophique, la Recherche de V absolu contient une des plus remarquables études de mœurs qu'ait écrites Balzac, et nous ne saurions mieux faire que d'en rappeler quelque peu les passages saillants.
Les habitudes et le caractère du peuple flamand y sont étudiés dès le début. Une excuse de la longueur et de l'aridité des descriptions est donnée dans le mot suivant, à propos des rues de Douai et de la maison Claës : « L'archéologie est à la nature sociale ce que l'anatomie comparée est à la nature organisée. »
On ne s'ennuie guère, du reste, à s'imaginer avec Fauteur les merveilles du parloir des Claës, Le portrait de Joséphine de Temninck, montré dans ce parloir au commencement de l'action, est féerique, tant l'expression de douleur que cause à cette femme la folie de Claës est rendue avec une intensité débordante. « Cette souffrance extrême, dit l'écrivain, était marquée sur ce visage comme une lave figée autour d'un volcan. » Balzac seul savait trouver des mots de cette justesse et de cette force. Un trait particulier distingue Claës : « Ce sont ses yeux d'un bleu clair etrîche, avec la vivacité brusque remarquée chez les grands chercheurs de causes occultes, qui vivent tous en dehors de leurs affections et de leurs devoirs dans le commerce de quelque génie familier. » L'amour de Balthazar pour Joséphine de Temninck est un cas exceptionnel, dont le romancier a fait une superbe conception remplie de beaux effets. N'oublions pas que Joséphine est légèrement bossue et boiteuse; elle est donc condamnée au scepticisme sur l'affection qu'elle peut inspirer à un homme; rien n'est plus dramatique que cet état du cœur féminin. « Il faudrait un livre entier, dit l'auteur, pour bien peindre l'amour d'une jeune fille, humblement soumise à l'opinion qui la proclame laide, tandis qu'elle sent en elle le charme irrésistible que produisent les sentiments vrais. » Balzac, tenté par ce problème du cœur, lui prêle une solution victorieuse dans les admirables raisons qu'il donne du sentiment qui unit Joséphine à son mari. « La perspective d'une lutte, dit-il, dans laquelle le sentiment . devait l'emporter sur la beauté la tenta; et ainsi, chez Ballliazar, -'♦le cœur fut toujours assouvi sans fatigue et l'homme toujours heureux. Joséphine eut ce dévouement sans bornes qui est le génie de son sexe, comme la grâce en est toute la beauté. Aussi, 'ajoute le penseur, peut-être l'homme vit-il plus par le sentiment que par le plaisir? Peut-être le charme tout physique d'une belle femme a-t-il des bornes, tandis que le charme essentiellement moral d'une femme de beauté médiocre est inlini... »
Laluttc de Joséphine, ciierchant à retrouver moralement la possession de son mari ([uc hii enlève une rivale invisible, iloiine Heu ù des scènes du plus haut intérêt, où trois mots i)rouoncés
valent tout un acte de drame. « Comment une femme dont le pouvoir est limité par la nature, dit l'écrivain, peut-elle lutter avec une idée dont les jouissances sont infinies et les attraits toujours nouveaux? » Vient alors une explication remarquable de l'instinct divinatoire des femmes dont les pressentiments ont une justesse qui tient du prodige : « Ce qu'elles voient du présent leur fait juger l'avenir avec une habileté, naturellement expliquée par la perfection de leur système nerveux qui leur p^ei'met de saisir les diagnostics les plus légers de la pensée et des; sentiments. Tout en elles vibre à l'unisson des grandes commotions morales. Ou elles sentent, ou elles voient. » Nous voyons ensuite la hideuse question d'argent venir doubler les appréhensions de Joséphine. « La généreuse femme n'ose faire retentir aux oreilles du grand homme le mot argent et le son de l'argent; lui montrer les plaies de la misère, lui faire entendre les cris de la détresse au moment peut-être où il entendrait les voix mélodieuses de la renommée. »
On sait comment finissent les complications de cette do..uloureuse existence. La dernière conversation de madame Claës mourante avec Balthazar, l'appel suprême fait à Marguerite pour qu'elle remplace auprès du père l'épouse qui s'en va, la mort enfin de la pauvre martyre, forment une suite de tableaux aussi impressionnants que les plus fortes scènes des Parents jiauvres. Qu'on en juge par ces paroles que l'auteur met dans la bouche de Joséphine : « Un grand homme ne peut avoir ni femme, ni enfant. Allez seuls dans vos voies de misère, vos vertus ne sont pas celles des gens vulgaires : vous appartenez au monde, vous ne sauriez appartenir ni à une femme ni à une famille! Vous desséchez la terre à l'entour de vous comme font les grands arbres! » Et plus loin, parlant toujours à Balthazar : « Je te sais grand, savant, plein de génie; mais, pour le vulgaire, le génie ressemble à la folie. La gloire est le soleil des morts; de ifm vivant tu seras malheureux comme tout ce qui fut grand, et tu ruineras tes enfants! »
Quelle peinture horrible dans sa vérité désespérante des elVels de l'égoïsme, fatal défaut de tous les grands génies ! Tous ces
discours de Joséphine Glaës sont un enseignement de la plus haute moralité, donné avec le charme inimitable et la force de persuasion d'un poète.
Un des personnages secondaires les plus importants est Leniulquinier, le vieux domestique qui remplit les fonctions de préparateur dans le laboratoire de Claës et partage avec superstition l'enthousiasme de son maître pour les futures découvertes de la . chimie, La plus riche imagination ne peut concevoir une tète d'ujae originalité aussi extraordinaire que celle de Lemulquinier. 'Marguerite, la fille de Claës, est la jeune fdle flamande telle que les peintres du pays l'ont représentée. Emmanuel de Solis et son oncle, un mystique et ardent élève de la doctrine de , madame Guyon, sont les dignes pendants des grands caractères ^ àe Marguerite et de Joséphine Claës. Une autre forme de Famour -est délicatement étudiée par Balzac chez Emmanuel et Marguerite : « L'amour enseveli dans leurs cœurs, dit-il, sans que ni l'un ni l'autre comprissent encore qu'il s'en allait de l'amour, ce sentiment éclos sous la voûte sombre de la galerie Claës, devant un vieil abbé sévère, dans un moment de silence et de calme; cet amour grave et discret, mais fertile en nuances douces, en voluptés secrètes, subissait la coideur brune, les teintes grises qui le décorèrent à ses premières heures. » L'expression de la pureté de ce sentiment, né entre deux cœurs vierges, est empreinte d'une harmonie suave que rehaussent les fines descriptions du cadre plein de recueillement où se meuvent les personnes; et, ici plus qu'ailleurs se vérifie cette belle sentence de l'auteur sur l'amour : « L'amour n'est pas seulement un sentiment, il est un art aussi. Quelques mots simples, une jirécaution, un rien révèlent à une l'eninic le grand et sublime artiste qui peut toucher son cieur sans le flétrir. » ■ A cùlé (ri"]uuMaruiel, se trouve la physionomie d'un rival de ^ufhpies jours, (pji donne au drame sa seule note gaie; nous voulons parler du notaire Picrquin, qui appelle les demoiselles Çlaës des « filles de cinq cent mille francs ». Ce seul mot peint l'homme. Pier(piin, renonçant à Marguerite, se rabat sur sa sœur Pclicie; ce changement d'ol»jpt dans l'ainonr n'a rien
d'étonnant chez le notaire, car, suivant le mot de l'auteur, « l'amour qui s'appuie sur l'argent et sur la vanité forme la plus opiniâtre des passions ». C'est le cas de Pierquin. En bon notaire de la Comédie humaine, Pierquin parle le langage affaires avec une science, une compétence, une richesse d'expressions et une morgue de maintien des plus comiques. Il faut l'entendre donner des conseils à Marguerite pour la reconstitution de la fortune du père, le dégrèvement des hypothèques, l'afTermage des terres, la coupe des forêts, etc. On sent toujours que Balzac a passé par la basoche, quand il parle de licitation, de mainlevée, de compte de tutelle; il a l'esprit plus « notaire » que le plus retors ou le plus fanatique des officiers ministériels.
Après la mort de madame Claës, deux des scènes capitales à citer sont : premièrement, les supplications de Claës faites en vue d'obtenir de Marguerite les quinze mille ducats qui lui viennent de sa mère; en second lieu, le retour du chimiste au sein d'une famille rendue à la joie, après le séjour en Bretagne. La première de ces scènes est poignante; la jeune fille, après quelques velléités de résistance au désir du père, évoque le souvenir de sa mère morte et cède, car elle a peur de provoquer le suicide du savant, après l'avoir, par son refus, réduit au désespoir. Dans la seconde scène, Balzac a accumulé d'admirables détails sur les mœurs flamandes dont l'intérieur des Claës offre la plus belle expression. La Flandre tout entière revit là, avec ses innovations espagnoles : « Un grand dîner en Flandre, dit Balzac, est comme une victoire à remporter sur les convives », et il prouve son assertion par la fastueuse description des fêtes en l'honneur de la signature des trois contrats. Ce cùté du livre est très curieux. On y trouve une foule d'appréciations fort justes sur le caractère de la société française après 1830 , caractère renouvelé jusque dans les traditions flamandes.
Le roman se termine enfin par la mort de Balthazar Claës, où l'auteur semble avoir infligé au savant une douleur suprême comme pour en effacer les dernières fautes. Comme Arcliiaiède, le chimiste cric Eurêka! mais trop tard. « Et il rend le der-
nier soupir avec l'effroyable regret de n'avoir pu léguer à la science le mot d'une énigme dont le voile s'était peut-être tardivement déchiré dans son esprit sous les doigts décharnés de la mort. »