‹ L'œuvre de H. de BalzacChapitre 63 sur 92 · LOUIS LAMBERT · texte numérisé non relu

LOUIS LAMBERT

Après avoir vu dans VÉtude sur Catherine de Médicis comment Balzac fonde ses opinions politiques sur sa manière d'interpréter et de juger l'histoire, notre analyse des Etudes philosophiques sera terminée, quand nous aurons parlé des dernières œuvres, où l'auteur de la Comédie humaine résume la quintessence de ses principes de philosophie. Le livre intitulé Louis Lambert ne renferme pas que la biographie du jeune philosophe de ce nom : c'est une introduction au fameux Traité de la volonté, dont l'auteur n'a pu laisser que des fragments inédits. Les romans de Balzac affectent, dans leur composition même, trois formes différentes, suivant la division de la Comédie humaine à laquelle ils appartiennent. Louis Lambert, la Recherche de l'absolu, Séraphita, les Proscrits, Jésus-Christ en

' Flandre, sont avant tout des traités de science qui préparent la transition aux Études analytiques.

La vie si courte de Louis Lambert se divise en deux phases. Dans la première, l'auteur fait un tableau touchant des grandes petites misères de la vie de collège, première image des luttes futures de l'existence. Balzac se donne comme ami intime de Louis Lambert. Elevés tous les deux au collège des Oratoriens,

, à Vendôme, ils y ont subi les horreurs de l'internat, cette grande plaie difficilement remèdiable de l'éducation de la jeunesse. L'internat affecte particulièrement les âmes sensibles. Or, qu'étaient Balzac et Louis Lambert enfants? deux sensitifs que les duretés de la règle molestaient, et qui ne pouvaient se plier aux exigences de la camaraderie. De là le ridicule et les légères persécutions, comparables à de mauvais couiis d'épingle, dont on accablait, au collège, les doux souffre-douleurs. Les

élèves appelaient Louis Lambert Pythagore, et Balzac le Poète.

A la fin de ses études, Lambert est envoyé à Paris par son oncle. C'est lui qui y fonde le cénacle dont Arthez est devenu le président. Les lettres de l'étudiant à sa famille peignent les difficultés de la vie à Paris pour le jeune homme pauvre qui, tout en ayant le désir de vaincre, est malheureusement plus rêveur qu'homme d'action. Là, l'auteur fait part de ses propres impressions. Tous ceux qui savent à quel prix s'achète la fortune ou la gloire liront avec une émotion profonde les lettres sublimes de Louis Lambert. La première est un terrible paiti' phlet sur la trop fatale nécessité de l'argent. L'argent prime l'intelligence. Il est peut-être plus nécessaire au génie qu'aux gens médiocres. Or, Louis Lambert préfère, dit-il, une idée à une affaire, la contemplation au mouvement. On peut juger des soufl'rances sans nom qu'il endure. Nous ne saurions résister au plaisir de citer la fin de celte longue lettre, car de combien d'hommes n'est-elle pas le cri de douleur, cri des grandes natures blessées ou misérables, qui doit bouleverser le cœur de l'homme riche, si toutefois il en a.

« 11 faut matériellement peu à celui qui vit pour accomplir de grandes choses dans l'ordre moral; mais quoique vingt sous. par jour puissent me suffire, je ne possède pas la rente de cette ~ oisiveté travailleuse. Si je veux méditer, le besoin me chasse hors du sanctuaire où se meut ma pensée. Que vais-je devenir? La misère ne m'efiraye pas. Si l'on n'emprisonnait, si l'on ne flétrissait, si l'on ne méprisait point le mendiant, je mendierais pour pouvoir résoudre à mon aise les problèmes qui m'occupent. Mais cette sublime résignation par laquelle je pourrais émanciper ma pensée en la libérant de mon corps ne servirait à rien : il faut encore de l'argent pour se livrer à certaines expériences. Sans cela, j'eusse accepté l'indigence apparente d'un penseur qui possède la terre et le ciel. Pour être grand dans la misère, il suffit de ne jamais s'avilir. L'homme qui combat et souffre en marchant vers un noble but, présente certes un beau spectacle; mais ici qui se sent la force de lutter? On escalade des rochers^ on ne peut pas toujours piétiner dans la boue. Ici,

tout décourage le vol en droite ligne d'un esprit qui tend a l'avenir. Je ne me craindrais pas dans une grotte au désert et je me crains ici. Au désert, je serais avec moi-même sans distraction; ici l'homme éprouve une foule de besoins qui le rapetissent. Qu'and vous êtes sorti rêveur, préoccupé, la voix du pauvre vous rappelle au milieu de ce monde de faim et de soif, en vous demandant l'aumône. 11 faut de l'argent pour se promener. Les organes, incessamment fatigués par des riens, ne se reposent jamais. La nerveuse disposition du poète est ici sans cesse ébranlée, et ce qui doit faire sa gloire devient son tourment : son imagination y est sa plus cruelle ennemie. Ici l'ouvrier blessé, l'indigente en couches, la fille publique devenue malade, l'enfant abandonné, le vieillard infirme, les vices, le crime lui- 'même trouvent un asile et des soins; tandis que le monde est impitoyable pour l'inventeur, pour tout homme qui médite. Ici, tout doit avoir un résultat immédiat, réel; l'on s'y moque des essais d'abord infructueux qui peuvent mener aux plus grandes découvertes, et l'on n'y estime pas cette étude constante et profonde qui veut une longue concentration des forces. L'État pourrait solder le talent, comme il solde la baïonnette; )a(iais il tremble d'être trompé par l'homme d'intelligence, comme -si l'on pouvait longtemps contrefaire le génie. Ah! quand on a détruit les solitudes conventuelles, assises au pied des monts sous des ombrages verts et silencieux, ne devait-on pas construire des hospices pour les âmes souITranlcs qui, par une seule pensée, engendrent le mieux des nations ou préparent les progrès d'une science. »

Louis Lambert, malade, est forcé de revenir en province. Là, il passe du joug de la misère sous celui de l'amour. Il aime en homme de génie ([u'il est; il sait trouver dans le sentiment de (luoi décupler les jouissances humaines. L'objet de sa passion est mademoiselle de Villcnoix. De nouvelles lettres de Lambert à sa fiancée sont reproduites par Balzac. Il y en a cinq. Nous ne conuaissons rien de plus saisissant sur la passion et l'amour physique que ces cinq lettres. On peut dire qu'elles forment un traité complet de l'amour on cinq leçons. Connue dans le

célèbre livre de Stendhal, la gradation du sentiment y est observée. La dernière lettre représente le triomphe de l'amour, dans sa double nature idéale et physique chez l'homme. Balzac, après nous avoir raconté et montré les mille actions de l'amour au cours de ses Études de mœurs, fait ici, pour ainsi dire, la monographie du sentiment.

Louis Lambert, marié à mademoiselle de Villenoix, se livre exclusivement à sa passion pour les recherches philosophiques, et ce gigantesque travail de pensée le rend fou. Si l'auteur fait, finir aussi tristement son héros, c'est qu'il veut appliquer une fois de plus ridée qui sert de base à ses premières Études philosophiques : La pensée tue le corps, quelque forme qu'elle revête, quelque transformation qu'elle subisse; qu'elle soit le désir et l'ambition, comme dans la Peau de Chagrin; qu'elle devienne l'amour paternel, comme dans Un Drame au bord de la mer; le remords, comme dans Melmoth réconcilié et V Auberge Rouge.

Nous connaissons déjà bien des maximes de la philosophie de Balzac. C'est le moment de les rassembler et d'en résumer l'expression. Balzac est un philosophe essentiellement spiritualiste, ce qui ne paraît pas évident au premier abord quand on lit le premier paragraphe du Traité de la volonté^ par Louis\ Lambert. « Ici-bas, tout est le produit d'une substance éthérée, base commune de plusieurs phénomènes connus sous les noms impropres &^ électricité , chaleur, lumière .^ fluide galvanique , magnétique, etc. L'universalité des transmutations de celte substance constitue ce que l'on appelle vulgairement la matière. » Eh bien, Balzac admet la difïerence de la matière et de l'àme; seulement il croit aussi bien à l'immortalité de la matière qu'à celle de l'àme. Il veut entendre par là qu'on ne peut replonger dans le néant le moindre atome créé, faire enfin qu'il n'existe plus. La matière étant composée est sujette à des transformations : de là sa fin apparente que nous appelons la mort, quand il s'agit du corps de l'animal. L'àme, au contraire, substance simple, ne change pas : de là son immortalité quand le corps cesse de vivre et que la matière qui le compose se transforme en molécules fluides, immortalité dont la preuve échappe à nos

sens ordinaires et ne peut être conçue que par notre entendement.

La pensée, d'après Balzac, est un fluide dont les phénomènes se préparent dans notre cerveau. Ce qui produit ce fluide, c'est la volonté, et la volonté c'est Tâme dont la faculté première est de penser, c'est-à-dire de donner le mouvement au fluide de l'appareil nommé cerveau. La volonté transmet par ce fluide le mouvement à la matière. La pensée transformée en sentiment, puis en action, devient une force comparable à celle de la vapeur. Balzac appuie sa théorie sur l'étude des instincts et des innombrables formes qu'afl"ecte l'animal. Mais une particularité qui donne à sa doctrine le plus de vraisemblance, c'est l'expérience du magnétisme. Nous avons déjà dit ce que le romancier pensait de cette science encore incertaine dont les phénomènes, s'ils sont réels, donnent un poids énorme aux hypothèses de Balzac. Comment, en effet, expliquer l'expérience de la transmission de la pensée d'un cerveau à un autre sans gestes, ni paroles, si on n'admet pas que la pensée est un fluide transmissible par la volonté. Cette mystérieuse action de la pensée se fait plus facilement quand le sujet magnétisé est endormi. Pourquoi? dit Balzac. Est-ce que, pendant le sommeil l'esprit ' peut quitter le corps mieux que pendant la veille? Mais cela n'alteste-t-il pas je ne sais quelle faculté locomotive de la pensée, ou des effets équivalents à ceux de la locomotion. Le sommeil, le rêve, accusent, aussi bien que la faculté de voir intérieurement qui constitue l'imagination et le souvenir, la double vie de l'homme et la nature de la pensée.

L'écrivain cite quelque part un des derniers progrès de la

science de Mesmer que nous rapportons ici, tant le fait est

curieux et doit donner à rclléchir s'il est exact. Ce n'est plus du

somnambulisme. Un individu, spécialement doué, prie le premier

venu de lui donner menlalomcnt un ordre ou de désirer (pie It4

- acte bien défini soit accompli. Aussitôt, le sujet qui doit exécuter

l'ordre ou faire l'acte désiré prend la main de l'homme qui

vJ-ir onionne ou qui désire, et, recevant par ce simple contact la

'' pensée d'autrui, il accomplit exactement le fait imaginé par

cette pensée. De cette expérience, Balzac conclut que la force entière d'un homme doit avoir le pouvoir de réagir sur les autres et de les pénétrer d'une essence étrangère à la leur, s'ils ne se défendent contre cette agression. En un mot, la pensée, véritable force vive, peut, par un mouvement tout contractile de l'être intérieur, s'amasser; puis, par un autre mouvement, être projetée au dehors et même être confiée à des objets matériels.

Partant de ce principe, le philosophe classe les phénomènes de la vie en deux séries d'effets distincts : l'action et la réaction. Il admet ainsi pour la pensée le même antagonisme qui fait la loi de la gravitation universelle. La volition ou l'idée, noms communs à toutes les créations du cerveau, constituent l'acte par lequel l'homme use de la pensée. L'ensemble de nos voli-ï lions et de nos idées constitue l'action; et l'ensemble de nos actes extérieurs la réaction.

Voilà le résumé de la métaphysique enseignée dans Louis Lambert. Beaucoup de critiques se sont moqués des dissertations de Balzac. D'autres ont accusé l'auteur d'être sensualiste et matérialiste au même titre que Locke, Hobbes, Spinoza et Gondillac; Noire premier devoir, à nous, est d'imposer silence aux rieurs. Nous devons observer que Balzac, qui ne fait pas profession d'être philosophe, ne nous expose que de pures hypothèses' qu'il n'a certes pas été le premier à émettre. Les témoignages, développés pour rechercher la solution vraie de ces graves problèmes, nous sont présentés de la façon la plus simple et la plus, pittoresque afin d'en atténuer le caractère abstrait. Le système exposé se trouve ainsi à la portée de tout lecteur. Le romancier philosophe a donc droit à notre respect. Nous ne devons pas moins lui accorder toute notre attention en raison du caractère vraiment sérieux de ses théories. Tout ce que dit Balzac sur les phénomènes de la pensée, qui résument ceux de la vie universelle, est parfaitement vraisemblable et rationnel. La démons-, tration d'une vie future pour l'âme, dont nous dirons un mot tout à l'heure dans Séraphita, est aussi pleine de sens, avec moins de profondeur bien entendu, que le discours de Leibnitz expliquant le phénomène de la transsubstantiation.

Si Balzac a été assez hardi pour toucher à ces grands mystères de la vie humaine qui hantent les esprits chercheurs, il le pouvait; son génie lui permettait de découvrir dans le problème une donnée de plus. Le jour viendra peut-être où, comme dans les questions, de sciences mathématiques, le nombre des données sera égal à celui des inconnues. L'équalion ainsi posée, la solution aura lieu. Certes, bien avant Balzac, un grand nombre de noms illustres appartenant à l'histoire de la philosophie dans chaque siècle, sans compter les anciens, viendront alors signer cette solution. Le nom de l'auteur de la Comédie humaine aura une place, si petite qu'elle soit, sur cet impérissable monument à venir. Qui sait même, s'il ne sera pas cité comme un de ceux qui dans le groupe modeste des moralistes, aura eu au temps du mystère la perspicacité du plus fort métaphysicien?

SERAPHITA

Le livre qui a pour titre Séraphifa est un gracieux monument comparable, pour la touchante poésie religieuse qu'il -exprime, au chœur d'une belle église gothique. C'est une œuvre - de foi, où l'àme chrétienne de l'écrivain aspirant au bonheur sans fin, souffrante ici-bas et inquiète du mystère de la mort, s'élève jusqu'à Dieu dans un sublime élan au sein des sphères supérieures de l'univers. Il y a dans Séraphita un roman à côté ^ -'tîe l'œuvre mystique. Wilfrid et Minna, deux enfants de la Norvège, aiment un séraphin, un ange exilé : Séraphita pour Wil- •frid, Séraphitus pour Minna. La mission de cet ange est de péné- "Urer de la parole divine l'àme des deux créatures qui se sont '•;• attachées à lui. Après leur avoir ainsi donné la foi en la vie "'. éternelle, il remonte aux cicux en leur présence, ne laissant plus ^'àu cœur des deux mortels qu'un désir, celui d'aller à Dieu.

Cette œuvre délicate, où abondent les charmes du mysticisme et de l'extase, a été inspirée à Balzac par la lecture du fameux juvrage du visionnaire SAvcdenborg. Elle renferme une traduction résumée delà doctrine du philosophe suédois, qui ne peut

être appréciée et comprise que par un fervent spiritualiste. Ce qu'il y a pour nous de plus attachant dans ce livre, c'est l'ensemble des preuves de l'immortalité de l'âme, qui y sont écrites avec la lumineuse intelligence d'un apôlre. L'auteur fait gravir au séraphin, à Wilfrid et à Minna, les sommets du Falberg, le « Bonnet de Glace », sorte de pic en aiguille, convertie neige d'une blancheur immaculée, qui s'élance dans les nues comme une flèche de cathédrale, et forme une poétique image des aspirations constantes de l'âme humaine vers le ciel, « Là, dit Balzac, on respire les pensées de Dieu comme un parfum. Sur ces sommets disparaissent les nuances des expressions terrestres. Appuyé sur cette nature subtilisée par l'espace, on sent en soi plus de profondeur que d'esprit; on a plus de grandeur que d'enthousiasme, plus d'énergie que de volonté; on éprouve des sensations dont l'interprète n'est plus en nous. «

C'est en cet endroit inaccessible de la terre, que le séraphin révèle aux deux mortels qui l'ont suivi l'éblouissante vision des cieux, en les arrachant à la vie réelle. Conception sublime! « Quel est, en effet, le savant ou le poète qui ne se. laisse pas enlever sur les ailes d'une chimère lorsque, s'isolant des circonstances extérieures qui l'enserrent ici-bas, il se lance à travers les régions sans bornes où les plus immenses collections de S&its deviennent des abstractions, où les plus vastes ouvrages de la nature sont des images. Malheur à lui, si quelque bruit soudain frappe ses sens et rappelle son âme voyageuse dans sa prison d'os et de phair. Le choc de ces deux puissances, le corps et l'esprit, dant l'une participe de l'invisible action de la foudre, et dont l'autre partage avec la nature sensible cette molle résistance qui défie momentanément la destruction; ce combat, ou mieux cet horrible accouplement engendre des souffrances inouïes. Le corps a redemandé la flamme qui le consume, et la flamme a ressaisi sa proie. » ;

Telle est la double impression de Wilfrid et de Minna, quand ils sont sur la montagne, et quand ils reviennent au bord dé la mer, « En bas, leur dit le séraphin, vous avez l'espérance, ce beau commencement de la foi qui est l'espérance réalisée. » A propos

des visions de Swedenborg, personnage dont Séraphita contient une assez longue biographie, Balzac émet une idée profonde : « Les actes, improprement appelés surnaturels, ne sont possibles et ne peuvent s'expliquer que par le despotisme avec lequel un esprit nous contraint à subir les effets d'une optique mystérieuse qui grandit, rapetisse, exalte la création, la fait mouvoir en nous à son gré, nous la défigure ou nous l'embellit, nous ravit au ciel ou nous plonge en enfer, les deux termes par lesquels s'expriment l'extrême plaisir et l'extrême douleur. En lisant

♦iSwedenborg, il faut ou perdre le sens ou devenir un voyant. On éprouve des ravissements inconnus, des saisissements profonds, des joies intérieures qui donnent seules la plénitude de la vérité

-l'évidence de la lumière céleste. Tout ici-bas semble petit quand l'âme parcourt les pages dévorantes de ces traités. «

Wilfrid et Minna sont deux êtres allégoriques, comme Raphaël Valentin et Louis Lambert. Wilfrid est une sorte de Manfred « qui a, dit l'auteur, trop bien pressé le monde dans ses deux formes, la matière et l'esprit, pour ne pas être atteint de la soif de l'inconnu, du désir d'aller au delà, dont sont presque tous saisis les hommes qui savent, peuvent et veulent ». Une seule phrase définit l'amour de Wilfrid et de Minna pour le séraphin : «;'*ïls avaient rencontré tous deux ce mur d'airain à franchir qu'ils cherchaient sur la terre. Après avoir épuisé la coupe de l'amour terrestre, ils apercevaient le vase d'élection où brillent les ondes limpides. » Le séraphin va transformer cet amour en amour divin, et laisser Wilfrid et Minna destinés à s'unir sur la terre. Enfin, dans le chapitre intitulé « les Nuées du sanctuaire » se trouvent les arguments en faveur de l'existence de Dieu et de la vie des âmes dans un monde spirituel. En voici le résumé :

''(.(. Les générations spiritualistes n'ont pas fait moins de vains efforts pour nier la matière que n'en ont tenté les générations matérialistes pour nier l'esprit. Pourquoi ces débats? L'homme n'oirrait-il pas à l'un et à l'autre système des preuves irrécusables? Ne se rencontre-t-il pas en lui des choses matérielles et des choses spirituelles? Ainsi l'homme présente une preuve suffisante de ces deux modes, la matière et l'esprit. En lui vient

aboutir un visible univers Uni; en lui commence un univers invisible et infini, deux mondes qui ne se connaissent pas. En mettant Dieu face à face avec le grand tout, il n'est entre eux que deux états possibles : La matière et Dieu sont contemporains, ou Dieu préexistait seul à la matière. Supposons Dieu contemporain de la matière; est-ce être Dieu que de subir Tàction ou la coexistence d'une substance étrangère à la sienne? Dans ce système, Dieu ne devient-il pas un agent secondaire obligé d'organiser la matière? Qui l'a contraint? Entre sa gros-1 sière compagne et lui, qui fut l'arbitre? Est-ce être Dieu que de ne pas plus pouvoir se séparer de sa création dans une postérieure que dans une antérieure éternité? Cette face du problème est donc insoluble dans sa cause; ainsi, dans la conception comme dans l'exécution des mondes, pour tout esprit de bonne foi, supposer la matière contemporaine de Dieu, c'est vouloir nier Dieu. ))

« Retournons-nous vers la deuxième face du problème. Dieu préexistait seul, unique. Si Dieu préexistait seul, le monde est émané de lui, la matière fut alors tirée de son essence. Donc, plus de matière! Toutes les formes sont des voiles sous lesquels se cache l'esprit divin. Mais alors le monde est éternel, mais alors le monde est Dieu. Cette proposition n'est-elle pas encordeplus fatale que la précédente aux attributs donnés à Dieu par la raison humaine? En acceptant le panthéisme, la religion de quelques grands génies humains, qui sait de quel côté se trouve alors la raison? »

Ici se place une longue explication du panthéisme, précédant la réfutation de ce système de philosophie. Dans les arguments contre le panthéisme, entre une curieuse dissertation sur les abstractions du nombre, de la ligne droite, de l'espace. Les conclusions du philosophe sont à retenir. Elles forment une très séduisante hypothèse qui a pour but de remplacer la doctrine du panthéisme. « Dieu, dit Balzac, n'a créé comme vous repensez d'une façon difCérente ni les plantes, ni les animaux, ni les astres; pouvait-il procéder par plusieurs moyens? N'a-t-il pas agi par l'unité de composition? Aussi a-t-il donné des prin-

cipes qui devaient se développer selon sa loi générale au gré des milieux où ils se trouveraient. Donc, une seule substance et le mouvement; une seule plante, un seul animal ; mais des rapports continus. »

De l'imperfection du raisonnement philosophique, l'écrivain coaclut ensuite à la nécessité de la foi; et, suivant pas à pas les maximes de la religion chrétienne, il arrive à démontrer la nécessité de la prière en vue d'obtenir la foi. Que l'on partage \^u non sa croyance, on est forcé de reconnaître le talent qu'il déploie à soutenir sa thèse en faveur de la prière à adresser à JDieu. « Le poète exprime, dit-il, le sage médite, le juste agit; mais celui qui se pose au bord des mondes divins prie, et sa prière est à la fois parole, pensée, action. Oui, la prière est à la fois parole, pensée, action. Oui, la prière enferme tout, elle contient tout; elle vous achève la nature en vous en découvrant l'esprit et la marche. »

La dernière scène de Séraphita couronne dignement ce long évangile. Devant Wilfrid et Minna, le séraphin quitte sa dépouille mortelle et remonte aux cieux. Ici Balzac, redevenu poète, donne un libre cours aux éblouissantes conceptions de son esprit. Grâce à son exaltation, on peut, en le lisant, jeter ^.;jj-,r«©mme un regard sur le monde divin et Tinflui. Le récit de ■f|. . l'apothéose du séraphin, montant de cercle en cercle jusqu'au sanctuaire oîi il reçoit le don de vie éternelle, est une page qommc on n'en trouve que dans V Apocalypse de saint Jean. La -.'îf;^ beauté de cette vision swedenborgienne reproduite, est d'un éclat resplendissant. Séraphita morte, Minna et Wilfrid, après avoir vu les mondes en marche vers Dieu, retombent dans la nuit profonde du monde terrestre. Wilfrid a une seconde vision qui vient de la terre, c'est celle des hommes combattant avec acharnement pour la con(]uète des biens matériels, sans que la pensée de la mort vienne les distraire de leur oeuvre cupide. Le ^^ftune homme les interpelle; ils ne répondent pas, mais d'un ^uouvement unanime ils entr'ouvrent leurs robes et laissent voir des corps desséchés, rongés par dos vers, corrompus, pulvérisés, travaillés par d'horribles maladies. « Vous conduisez les nalions

à la mort, leur dit Wilfrid, vous avez adultéré la terre, dénaturé la parole, prostitué la justice. Vous croyez-vous justifiés en montrant vos plaies? Je vais avertir ceux de mes frères qui peuvent encore entendre la voix du ciel, afin qu'ils puissent aller s'abreuver aux sources que vous avez cachées. »

Ces dernières paroles, quoique pleines d'amertume, soat la morale de l'œuvre. Il aurait peut-être mieux valu ne pas les écrire, afin de terminer le livre par une pensée consolante ; ;nais cette pensée, la récompense de la foi, est rapportée aux djîus études suivantes qui sont la fin de la Comédie humaine.

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