JESUS-CHRIST EN FLANDRE
La belle légende de Jésus-Christ en Flandre est comme la croix placée au faite du monument de l'écrivain, pour indiquer au lecteur le sens moral de l'œuvre. Balzac qui, dans ses Études philosophiques, s'est attaché à produire au grand jour les maux causés par les diverses transformations de la pensée humaine, s'est vu obligé de peindre le plus souvent des tableaux aux ■couleurs sombres; car la pensée, quand elle devient passion, engendre presque toujours les infortunes morales qui sont le propre de l'existence. Faut-il pour cela se vouer en misanthrope aux horreurs de la désespérance, abandonner la vertu par découragement, renoncer à la lutte du bien contre le mal, on laissant le champ libre au vice? Non, répond Balzac. Écoutez, en ellét, la dernière grande parole de la lin de son œuvre; et, si le dégoût des maux inévitables de l'existence a conduit voire âme à une sorte de suicide, renaissez au bonheur de vivre en comprenant l'idée suprême du pbilosophe. C'est le chant de
victoire de la charité contre l'égoïsme; c'est la morale décente et pure, après la tourmente des passions et les orages du monde.
Pour faire l'histoire de l'humanité, le romancier s'est servi de l'instrument même dont il a étudié les ravages, l'analyse. Il ne pouvait pas faire autrement; mais le moment est venu de se rappeler les maximes de la préface de la Comédie humaine dont Jésus-Christ en Flandre contient l'application.
« L'auteur ne partage pas la croyance d'un progrès indéfini quant aux sociétés, mais il croit fermement au progrès de l'homme sur lui-même. Si l'intérêt de la vie matérielle développe les mauvais penchants de l'homme, la civilisation et la société, loin de le dépraver, comme l'a prétendu Rousseau, le perfectionnent et le rendent meilleur. »
Jésus-Christ en Flandre est une double allégorie qui tend à résumer la preuve de cetle grande vérité, sans laquelle la vie de l'homme serait un horrible non-sens. La première partie de la légende est une vieille chronique brabançonne, à laquelle l'auteur a voulu conserver son fantastique, « sa fleur d'imagination et son sens caché dont peut s'accommoder le sage ».
Le Christ traverse un jour, dans une frêle barque de pêcheur, le bras de mer qui sépare Ostende de l'ile de Cadzant. Les passagers-sont divisés en deux groupes bien distincts. A l'avant, se trouvent des gens pauvres; à l'arrière, des riches. Un orage s'élève, et, avant de toucher au port, la barque est engloutie. A ce moment, le Christ transfiguré s'écrie : « Ceux qui ont la foi seront sauvés, qu'ils me suivent! » Et il marche d'un pas ferme sur les flots. Seuls, les passagers de l'avant et le patron de la barque se sauvent, tout le reste périt. C'est une vraie parabole dont le sens est facile à deviner, La barque est l'image de la vie. Durant le trajet, chacun exprime dans la conversation des sentiments difl"érents. Du côté des riches, c'est l'orgueil, la débauche, le ; crime; la société humaine enfin, telle que la font la pensée, le monde et ses lois. Pendant l'orage, les passagers de l'arrière sont en proie aux mille impressions du doute et aux angoisses de la peur. Le patron de la barque représente un des rois de la
terre, un chef fataliste qui ne doute de rien, se fait sa propre providence et crie « Sainte Écopel » en vidant l'eau de son embarcation. A l'avant sont les faibles, gens ayant la foi d'autant plus robuste qu'ils n'ont jamais rien discuté ni analysé, natures vierges où la conscience est restée pure et le sentiment puissant. « Chez eux le remords, le malheur, l'amour, le travail, ont exercé, purifié et concentré leur volonté, la seule cht)se qui, dans l'homme, ressemble à ce que les savants nomment une âme. » Tous ceux-là peuvent suivre en troupe fidèle le Christ sur les eaux courroucées. Les autres sont entraînés au fond de l'abîme, « lourds de crimes peut-être, mais plus lourds encore d'incrédulité, de confiance en de fausses images, lourds de dévotion, légers d'aumônes et de vraie religion ». — « Telle a été, dit le conteur, la dernière visite du Christ à la terre. »
Pour terminer, Balzac raconte le sujet d'un de ses rêves. On va voir quel sens profond se cache sous ce récit allégorique. Visitant un jour une cathédrale de Flandre, l'auteur se trouve pris d'une hallucination subite par l'elfet de laquelle il voit l'intérieur de l'église s'animer, et tout ce qu'elle renferme, depuis les colonnes jusqu'aux encensoirs du chœur, s'agiter au sein d'une lumière éblouissante. Une vieille femme dont l'aspect fait frémir d'horreur, car elle semble sortir du tombeau, se dirige vers lui. Il la reconnaît; c'est la civilisation et l'Église personnifiées. Dans une formidable apostrophe, le visiteur reproche à la vieille femme ses œuvres criminelles. Balzac a écrit là son dernier réquisitoire contre les inslitulions humaines; c'est une superbe page que nous croyons devoir résumer :
« Malheureuse, pourquoi t'es-tu prostituée aux hommes? Hardie, fière, voulant tout, obtenant tout et renversant tout sur ton passage comme une prostituée en vogue qui court au plaisir, lu ras été sanguinaire comme une reine hébétée de volonté, l'n jimi" fantasque et insolente, toi (|ui drivais être chaste et modost»', nas-tu i)as tout soumis à ta pantoufle et ne l'as-lu pas jetée sur la tùte des souvi.'rains qui avaient ici-bas le pouvoir, l'argent et le talent? Insultant à l'homme et prenant joie à voir jusciu'oii allait la bclisc humaine, tu disais à tes amants de marcher à
quatre pattes, de te donner leurs biens, leurs trésors, leurs femmes même, tu as sans motif dévoré des millions d'hommes. Femme, au lieu de consoler les hommes, tu les as tourmentés, affligés. Sûre d'en obtenir, tu demandais du sang; tu pouvais cependant te contenter d'un peu de pain. Pourquoi extravaguais-tu jusqu'à vouloir l'impossible? Semblable à quelque courtisane gâtée par ses adorateurs, pourquoi t'es-tu affolée deniaiseries et n'as-tu pas détrompé les gens qui expliquaient ou justifiaient toutes tes erreurs. Enfin, tu as eu tes dernières passions. Terrible comme l'amour d'une femme de quarante ans, tu as rugi; tu as voulu étreindre l'universentier dans un embrassement ; et l'univers, qui t'appartenait, t'a échappé ! Au lieu d'être un ange au front de paix, et de semer la lumière et le bonheur sur ton passage, tu as été une Messaline aimant le cirque et les débauches, abusant de ton pouvoir; tu ne peux redevenir vierge; il te faudrait un maître ; ton temps arrive ; tu sens déjà la mort ; tu t'es suicidée! N'est-ce pas là ton histoire, vieille caduque? oîi est ta fortune? pourquoi l'as-tu dissipée? oîi sont tes trésors? qu'as-tu fait de beau? »
A cette demande, le terrible accusateur voit aussitôt la vieille femme se transformer, comme un papillon sorti de sa larve, en une blanche jeune fdle qui agite vers l'espace une longue épée de feu. « Vois et crois! s'écrie-t-elle. Et tout à coup, dit l'écrivain, je vis dans le lointain des milliers de cathédrales semblables à celles que je venais de quitter, mais ornées de tableaux et de fresques. J'y entendis de ravissants concerts. Autour de ces monuments, des milliers d'hommes se pressaient comme des fourmis dans leur fourmilière : les uns empressés de sauver des livres et de copier des manuscrits; les autres servant les pauvres, presque tous étudiant. Du sein de ces foules innombrables surgissaient des statues colossales élevées par eux. A la lueur fantastique projetée par un luminaire aussi grand que le soleil, je lus sur le socle de ces statues : Histoire, Sciences, Littérature. »
Toute la morale de la Comédie humaine est résumée dans ces dernières lignes. On peut voir (ju'elle n'est pas décourageante.
Quelle sublime antithèse que la Peau de Chagrin, qui commence les Études philosophiques, et Jésus-Christ en Flandre, qui les finit. Plus de satires, plus de pamphlets contre la société ! non; mais l'expression du plus pur et du plus vif enthousiasme pour son action civilisatrice sur l'homme. Balzac n'est un moraliste sévère pour l'égoïsme humain, que parce qu'il s'agit de défendre le sentiment et la foi au bien qui s'en vont, contre l'envahissement des intérêts matériels. « Ne demandez jamais rien de grand aux intérêts, parce que les intérêts peuvent changer; mais attendez tout des sentiments, de la foi religieuse, de la foi patriotique. » Quelle pensée consolante ne doit pas laisser dans l'esprit l'œuvre d'un écrivain qui a si noblement dit de telles
choses!
La dernière allégorie de Jésus-Christ en Flandre est comme l'auréole sacrée qui couronne l'édifice de la Comédie humaine; cette magnifique cathédrale, où l'architecte, fidèle à la sublime tradition de l'art chrétien, a mis à côté de sinistres tètes de chimères de belles figures d^anges. Bien des parties basses de la nef sont dans les ténèbres; mais au sommet resplendissent, comme les feux du soleil à travers les dentelles de pierre de •l'art gothique, les vives lumières de la science et les douces clartés du sentiment.
INTRODUCTION
Par la nouvelle de Jésus-Christ en Flandre^ où Balzac pressent pour l'avenir le triomphe des idées spiritualistes, se terminent les Études philosophiques. Nous voudrions avoir à parler longuement à présent de la troisième et dernière partie de IVouvre, les Eludes analytiques:, mais, hélas, la mort n'a pas attendu que l'arehiteete ait posé la dernière pierre de l'édifice. De ces études, dont nous avons vu un fragment dans Louis Lambert au sujet du Traité de la Volonté., il n'a été publié que la Physiologie du mariage et les Petites misères de la vie conjugale. Nous savons quel était le plan de Balzac. Ses Études analytiques, où devaient se condenser tous les principes générateurs de l'organisme moral, étaient le complément indispensable des précédents livres. Elles devaient être la lumière, apportée dans les mille recoins obscurs du monument, le moyen de compréhension de l'œuvre entière, dans son ensemble comme dans ses plus petits détails. La fantaisie a malheureusement une trop large part dans la Physiologie du mariage, pour que nous puissions juger dans cet unique ouvrage comment le but a été rempli. Celte physiologie est une satire, parfois aussi peu raisoimable que ccriains romans de George Sand, contre les institutions, Ih'Iîis iiii|);uTail('s! (pii sont la règle actuelle du mariage. L'étude est biillante, amusante môme; mais les paradoxes y fourmillent. L'auteur a eu le grand tort d'y exposer des principes contraires ù. SCS propres opinions sur le but du mariage, que nous l'avons
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vu développer, avec tant de bon sens, dans certaines Scènes de la vie jiinvée.
Le livre n'a de valeur qu'au point de vue de l'art. Aussi devons-nous le considérer comme occupant une place très inférieure, à côté des autres volumes en projet, qui devaient terminer la Comédie humaine, et dont voici les titres :
Anatomie des corps enseignants, — Pathologie de la vie sociale i^, — Monographie de la vertu, — Dialogue philosophique et politique sur la perfection du XIX'' siècle.
Ces titres, où se révèlent les derniers ressorts de la puissance d'observation scientifique du romancier, ont une éloquence significative, — Ils suffisent bien à faire deviner le sens de la fin de l'œuvre de Balzac; sens profond, que la Physiologie du mariage n'a pas qualité pour traduire.