‹ L'œuvre de H. de BalzacChapitre 66 sur 92 · PHYSIOLOGIE DU MARIAGE · texte numérisé non relu

PHYSIOLOGIE DU MARIAGE

Le Castigat ridendo mores du bon Horace est la seule excuse de la Physiologie dû mariage^ un livre que Balzac aurait d.ù plus justement nommer la « Monographie de l'adultère », Mais si ce titre a fait peur à l'écrivain, ce n'est pas à coup sûr le sujet, ni la façon dont il est traité II est évident que l'auteur de la Comédie humaine pouvait impunément aborder tous les genres; c'est là un grand mérite; mais, ce qui n'en est pas un, c'est d'être souvent tombé dans la double erreur du paradoxe en philosophie et de Pinjustice en morale, au cours de quelquesunes des « méditations » qui composent son ouvrage. Oh! la satire est très brillante, « crépitante » même, pour nous servir d'un joli mot de M.Jules Lemaître, dit à propos d'autres satires; nous n'en disconvenons pas, Lcsage, Marivaux ou Beaumarchais, auraient sans doute adopté la Physiologie du mariage, mais nous cro^'ons que Rabelais, dont se recommande Balzac non sans quelque raison assurément, aurait mis dans un pareil livre, sous des apparences tout aussi légères, un peu plus de profondeur réelle.

Personne ne voudrait ci'oire que c'est à la lecture d'un discours de Napoléon au conseil d'Etat sur les passages du code relatif au mariage, qu'est due la conception de Tétude de Balzac. C'est pourtant ce qu'avoue l'écrivain au début de sa préface. De ses considérations sur les défauts de la loi et des mœurs dont souffre le mariage, il déduit le but de sa physiologie : « Le mariage, dit-il, est un combat à outrance avant lequel les deux époux demandent au ciel sa bénédiction, parce que s'aimer toujours est la plus téméraire des entreprises... Il manquait un guîdfe, une boussole aux pèlerins mariés, cet ouvrage est destiné à leur en servir. » Voilà une remarquable intention de moraliste. Est-elle suivie? Mon Dieu, non! Quelques lignes plus loin, l'austérité de ce début fait place à une bouffonnerie. Le moraliste annonce qu'il va seulement indiquer comment on peut empêcher une femme de tromper son mari. Il a l'air de s'être levé pour cela de très grand matin; pas plus tôt que les femmes, hélas ! Il appelle son livre une entreprise neuve, un autre Spéculum vitse humanao. Singulière comparaison, où Roger Bacon ferait une drôle de contenance s'il était présent. Notre second Molière 'cède donc à la tentation de la folie et du rire, à la gratide joie des pantagruélistes, ce qui est le seul résultat de

.J'œuvre, auquel nous prenons part fort agréablement comme tout le monde.

Après l'introduction, où Balzac fait l'historique amusant de la genèse de son livre, la Physiolor/ie du mariage est divisée en trois parties dont chacune contient un certain nombre de chapi-

■ rtres appelés « méditations ». La première partie est désignée sous la rubrique do « Considérations générales ». Le caractère tout d'exception de l'étude analytique s'y découvre. Balzac montre bien qu'il ne se propose d'analyser le mariage que dans l'adultère, et dans une classe de gens exclusivement choisie ad hoc, celle des gens riches. Il n'est parlé ici que d'une seule espèce de femme : celle qui peut inspirer l'amour; et l'auteur entend ' par amour le caprice et le plaisir bien plus que le sontimenl. On voit par lii combien le titre du livre de Balzac est Iroiniuur, et combien la portée en est restreinte. Dans le chapitre intitulé

« Statistique conjugale » se trouve une désopilante définition de la femme, faite dans le sens de galanterie voulu par l'écrivain. C'est sans doute à cette définition que les gais reporters du GH Blas ont emprunté leur fameux mot d' « horizontale ». Pour désigner l'espèce parliculicre de femme dont s'occupe la Physiologie du mariage, Balzac dit en effet : « La position horizontale est celle qu'elle prend le plus volontiers. » Cette phrase nous édifie complètement sur le sens du livre. Les femmes dont parle ici Balzac sont donc les mêmes, à peu de chose près,*bien qu'il s'en défende, que celles qui servent de terme de comparaison aux fameuses « pêches à quinze sous » d'Alexandre Dumas fils; et l'on comprend pourquoi l'auteur a mis en tête de l'ouvrage : « Les dames n'entrent pas ici. »

II y a cependant d'excellentes choses dans ce livre, et l'homme supérieur à qui il est dédié, suivant le mot de l'auteur, doit savoir les y distinguer. Le « Catéchisme conjugal », les « Considérations sur les dangers de l'internat pour les jeunes filles », et enfin la merveilleuse adaptation de la légende athénienne du Minotaure aux phénomènes du « Messer Cocuaige » de Rabelais ne sont des morceaux appréciables que pour les plus fins goarmets littéraires. « Ne commencez jamais le mariage par un viol! » crie Balzac, après avoir fait cette hilarante comparaison de l'homme et du singe dans la manière de jouer de l'instrument délicat, appelé violon pour l'orang-outang, femme pour un nouveau marié. « Arlequin, ajoute-t-il, essayant de savoir si son cheval peut s'accoutumer à ne pas manger, n'est pas plus ridicule que ces hommes qui veulent trouver le bonheur en ménage et ne pas le cultiver avec tous les soins qu'il réclame.^ Les fautes des femmes sont autant d'actes d'accusation contre l'égoïsme, l'insouciance et la nullité des maris. » Bravo ! voilà- Balzac qui défend les pauvres femmes contre l'aveugle bêtise des hommes! N'a-t-il pas mille fois raison? Mais, où la note change, c'est quand le moraliste, prenant le ton le plus sérieux du monde, soutient, dans l'épilogue de la première partie, la . théorie scabreuse de l'émancipation des jeunes filles; et cela sous prétexte de conformer nos mœurs au climat, de détruire la

honteuse plaie des filles publiques, et de diminuer enfin le nombre des adultères. Il nous semble à nous que c'est tout le contraire qui arriverait. Balzac partage sans hésitation les idées que contiennent à ce sujet XÈmMe et la Nouvelle Héloise. « Le XYiii-^ siècle, dit-il, était trop profondément gangrené pour comprendre les hautes leçons que renferment ces deux poèmes. » ■ Nous admirons certes Jean-Jacques Rousseau autant que pouvait lé .vouloir Balzac; mais, chaque fois que nous lisons un livre de ce divin enjôleur, il nous semble voir apparaître derrière la couverture le modeste bout d'oreille des plus furieux paradoxes; aussi sommes-nous méfiants à l'égard de ses théories morales. Dans le cas qui nous occupe, nous laissons à chacun le som de juger si Balzac et Rousseau ont raison de vouloir que les jeunes filles usent de leur libre entendement dès l'âge nubile.

La seconde partie de la Physiologie du mariage traite des moyens de défense contre l'adullère. L'auteur donne comme épigraphe aux méditations qui suivent, le vers bien connu de Shakespeare : To be or not be , Ihat is tlie f/uestion. L'èlre ou ne pas l'être, voilà toute la question. Cette application de la plus profonde des idées métaphysiques au plus ridicule des accidents moraux de l'homme marié, nous paraît d'un goût douteux. Rabelais, à qui nous sommes toujours obligé de revenir pour ces sortes de cas litigieux, aurait à coup sur trouvé une plus fine allusion. Le sens dénaturé de la pensée d'Hamlet est loin de valoir l'explication de l'anti(iue sacrifice au Minotaure. Examinons, comme précédemment, les quelques passages où reparaissent, à côté de plaisanteries burlesques et d'élégants • paradoxes, le bon sens et la vraie finesse d'esprit de Balzac. C'est "i^- d'abord, dans le « Traité de la politique maritale », l'heureuse •'• comparaison entre un mari et un monarque constitutionnel. « Qui peut gouverner une femme, dit l'écrivain, peut gouverner \,une nation. Il existe en effet beaucoup d'analogie entre ces deux "gouvernements. La polili(iuc des maris ne doit-t-Ue pas être i\ peu près celle des r(»is? Neles voyons-nous pas iruhanl tr.uuuser le peui)lc pour lui dérober sa liberté; lui jetant dos comestibles à la léte pendant une juurnée, pour lui faire oublier la misère

d'un an; lui prêchant de ne pas voler, tandis qu'on le dépouille; et lui disant: — Il me semble que si j'étais peuple, je serais vertueux? » Voilà sept lignes qui valent autant que tout le livre. C'est du Rabelais ceci, et du vrai, Montaigne lui-même n'a rien dit d'aussi spirituellement profond.

Nous ne faisons que citer les chapitres relatifs à 1' « Hygiène du mariage »; quelque peu grivois, ils sont tout de même intéressants, instructifs, et contiennent des vérités de premier ordre. « La femme est pour son mari ce que son mari l'a faite. » Telle est la conclusion. On ne saurait mieux trouver. Après la « Théorie du lit », qui n'a rien que de très moral, malgré le titre, nous retombons dans le paradoxe, à propos des « Révolutions conjugales », d'où nous détachons cette perle digne de Machiavel : « Le dernier degré du bien jouer chez un prince est de persuader à son peuple qu'il se bat pour lui quand il le fait tuer pour son trône. » Dans la Physiologie du mariage, le prince est le mari, et le peuple la femme; le trône, c'est l'indépendance et l'honneur du mari.

A propos de la correspondance, Balzac émet une opinion que de récentes discussions entre Alexandre Dumas fils et je ne saLs plus quelle femme de lettres, nous font un devoir de mettre en lumière. « Une convention qui doit rester sacrée entre les époux est celle par laquelle ils se jurent l'un à l'autre de respecter le cachet de leurs lettres respectives. Celui-là est un mari habile qui consacre ce principe en entrant en ménage, et qui sait y obéir consciencieusement. » Que ce soit calcul ou galanterie, Balzac se range donc sur ce point délicat à l'avis des femmes, et il a d'autant plus raison que, comme il l'avoue ensuite, il n'existe aucun moyen d'empêcher deux amants de correspondre. Toute cette haute pliilosophie conjugale se termine enfin, après les « Essais sur la police », « l'Art de rentrer chez soi » et « les Péripéties », par la méditation sur « le Budget », oîi l'auteur flétrit avec une énergie dont on ne saurait trop le louer, la plus dégradante des fautes de la femme, commise, hélas! trop souvent dans les ménages brouillés, et que nous appelons, sans plus de commentaires, la prostitution dans le mariage.

« La Guerre civile », tel est le titre de la troisième et dermere partie de la Physiologie du mariage. Ce n'est presque plus uae étude analytique; l'écrivain substitue maintenant aux théories une série de faits racontés avec un art des plus piquants La, Balzac passe en revue et généralise les événements qui ont habituellement lieu dans l'adultère. Après en avoir étudie les causes et trop peu sérieusement les remèdes, nous en voyons les effets expliqués et commentés suivant des vues généralement saines. A p^rl le chapitre où il est parlé des « Compensations », dissertation très juste, mais d'un sens forcément peu moral, cette partie est la plus sérieuse de tout l'ouvrage. Il s'y trouve une remarquable définition de la pudeur, qui prouve combien Balzac avait en réalité d'estime pour les femmes en général. « La pudeur, dit-il est la conscience du corps, elle est une des conditions essenliellcs de la vitalité du mariage. » Cela rachète bien des légèretés d'ailleurs. La méditation sur « laPaix conjugale » développe un fait qui est presque toute la raison du mariage dans 1 ordre moral avant de l'être dans l'ordre social : c'est que le temps affaiblit les passions, et efface le souvenir de tous les maux de la vie v compris l'adultère. Balzac rappelle le mot de Napoléon • « Si l'homme ne vieillissait pas, je ne lui voudrais pas de femme. » C'est parfait, mais puisqu'il vieillit... la conclusion est en faveur du mariage. « Après tout, dit l'écrivain, s il existe tant do plaintes contre cette institution, c'est peut-être parce que l'homme n'a de mémoire que pour ses maux, et qu'il accuse sa . lemmc comme il accuse la vie, car le mariage est une vie dans ■'\ii vie » Voilà qui est la raison même.

■:• ■ Eh bien, nous ferons en terminant un dernier reproche a Balzac : c'est, après avoir parlé de toutes les choses en somme ■'■plutôt déplorables que risibles de l'adultère, de n'avoir presque rien .lit de l'amitié des époux, succédant souvent aussi bien a la diBcordc qu'à l'amour. N'est-ee pas là le dr.id.ralum légitime de l'homme et de la femme dans un contrat nu.ral base sur le bon sens et la raison? On regrette que l'aulour de la Comed.o humaine n'ait fait qu'efllcurer ce sujet. Il faut bien se hgurer que, dans la vie ordinaire, un mari n'est pas uniquement aime

pour ce qu'il procure de bien-être ou de plaisir à sa femme, mais pour ce que son amitié éclairée causera de joies morales, rendra de véritables services à celle qui en est l'objet. La paternité morale, voilà le véritable sentiment que l'homme doit prodiguer à la femme, qui est presque toujours un enfant, pour s'en faire aimer jusqu'à la mort. L'amour rassasié fait faillite, suivant la juste expression de Balzac lui-même, parce que la raison n'est presque jamais la base de l'amour. L'amitié, au contraire, devient de plus en plus forte à mesure qu'on avance daiis la vie. Celle d'une femme, avec sa tendresse et son charme particulier, aide beaucoup à vivre; il faut donc la rechercher; mais il est bien difficile, peut-être impossible à certains hommes de faire la conquête de cette précieuse chose qui demande pour exister beaucoup de délicatesse, de grandeur d'âme et une perpétuelle soumission des sens.

Nous parions que si M. Henry Fouquier, le plus gracieusement.féminin de nos virtuoses de la chronique, avait fait lai* /lysiologie du mariage, il n'aurait point commis la lacune de Balzac. Nous lui laisserions volontiers la parole pour la combler, mieux que ne nous le permettent nos moyens. Seul, il pourrait achever notre jugement sur cette étude analytique, et même compléter la Physiologie du mariage^ lui qui a tant de fois parlé, avec une sagesse que la génération présente ne saurait trop admirer, du beau, du noble, du grand rôle de la femme dans la façon dont elle doit élever et guider l'homme. Notre digression sur le nom et le talent de cet écrivain n'a d'autre but que de montrer dans quel sens nous aurions voulu que fût écrit le livre de Balzac sur le mariage. N'aurait-il pas mieux valu, pour l'auteur de la Comédie humaine, ne consulter que la raison et presque pas la fantaisie pour faire son étude? 11 avait bien assez des Contes drolatiques pour prouver qu'il pouvait balancer Rabelais,

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