APPRÉCIATION GÉNÉRALE
Noire étude sur Balzac] ne saurait être complète, si nous ne disions un mot de ce que le romancier a produit en dehors de la Comédie humaine. L'esprit et le style des fameux Contes drolatique?,, par exemple, ne peuvent être passés sous silence. Ces contes auraient suffi pour donner à leur auteur une bonne place dans notre littérature. Comme on le verra plus loin, nous avons dû constater que Balzac a souvent manqué d'esprit ou écrit très incorrectement, mais il faut bien se garder de formuler cette accusation à propos des Contes, drolatiques, qui sont un chefd'oMivrc de style, et qu'on jurerait être sortis de la cervelle de Rabelais ou de Yerville, tant ils donnent l'illusion de la gracieuse et naïve époque de la Renaissance, où rois et princesses ne s'eflarouchaient point du franc parler des ïriboulets.
Balzac, tout poète qu'il était, n'avait point le caractère excessif
du rêveur, comme lord Byron, ou du conteur lugubre, comme
'Hoffmann. 11 avait l'esprit plus positif et très peu sceptique,
■ presque naïf, sans qu'il le paraisse. Sans cela, il n'aurait jamais
• été réaliste. Aussi, en vrai disciple de Rabelais, en dépit de son
manque d'argent et de protections, aimait-il à rire, de ce rire
bruyant, franc, épanoui, très lin aussi parfois, qui indique une
heureuse insouciance, une philosophie douce, la franchise et la
bonté de l'àme. H y a trop peu de ces bons et braves rieurs du
genre de Balzac, qui sachent, quand on doit, d'une part, « humer
le piot » comme Gargantua et « se réjouir la panse »; de l'autre,
compatir eirectivemenL aux souffrances d'autrui. Franchement, c'est à regretter. A l'opposé de certains gêneurs moroses, Balzac trouvait que la vie matérielle a du bon. Que voulez-vous? Il n'était pas un méchant buveur d'eau claire, et l'écrivain, cjue l'on pourrait accuser de pessimisme, quand on a lu le Père Goriot ou les Parents pauvres^ était au contraire, dans la vie pratique, l'optimiste le plus entêté qu'il fût possible de voir.
C'est à ce légitime amour du rire, chez Balzac, que nous devons les Contes drolatiques. Si la morale en est un peu légère, 'c'est pour nous le cas ou jamais de désirer n'avoir point d'yeux pour voir; car, en dépit de leur légèreté, ces contes sont un rude coup porté à la sécheresse des analystes, à l'humeur noire des hypocondriaques, voire même à l'hypocrisie de certaines gens par trop vertueux, dissimulée sous le nom de pudeur. Le conteur nous donne lui-même un bon conseil : « Voiez les joieulzetés qui se pourmènent soubz voslre nez et en riez, dit-il. Tout est chair à ridiculet : le hault trésorier et la iustice abbatiale, ceùix portant braquemart et rapière, gens de grimoire et de moinerie'ribauds et gentils damoiseaux, hault assis, hault perchés, tous vrais parpaillots et grands saulteurs. Toute cette harpaille doibt estre marottée de la bonne façon, comme boule à travers quilles, par petites joieulzetés, joieulzes mocqueries, mocqueuses adventures, advenlureuses souvenances, pourtraicturant les faicts, dicts et gestes de tout dràlard, petit ou grand. Ai fiance qu'ainsy gros nous rirons. » — Eh bien, il fait si bon rire innocemment de cette manière, qu'il y aurait mauvais vouloir à ne pas suivre l'auteur dans cette joyeuse voie. Nous reconnaissons volontiers que les Contes drolatiques sont une épice d'un goût un peu fort pour le palais des délicats. En les faisant, Balzac s'est peut-être laissé aller à payer un large tribut à cette tendance particulière d'esprit obscène, qui pousse tant d'écrivains de génie à la « gaudriole », à la « gauloiserie »; mais, ceci dit, nous ne pouvons nous empêcher de constater qu'il y a de fort jolies trouvailles à faire dans les Contes drolatiques.