‹ L'œuvre de H. de BalzacChapitre 69 sur 92 · CONTES DROLATIQUES · texte numérisé non relu

CONTES DROLATIQUES

Prenons au hasard comme exemple le conte intitulé la Belle Impéria. Quelle plus jolie satire trouver, contre les mœurs « guallantes » des princes de l'Église, accusateurs de l'infortuné Jean Huss? Un tout joli « petit prebstre Tourangeau, pauvre tout son saoul », est le héros du conte. Balzac ne manque pas de rapporter à son mignon et plantureux pays de Touraine, patrie de François Rabelais, son maître en sapience et en comédie, tout ce qui se passe de pkis amusant. Ce petit prêtre amené à Constance par le. vieil archevêque de Bordeaux, qui« par force ne peschoyt plus et passoyt pour un sainct », voit parmi les membres du concile 4es gens menant une vie dissolue « et n'en gaignant pas moins d'indulgences plénières et de bénéfices que d'aultres très sages et .rangez ». Il veut alors, lui aussi, « faire sa provision à pannerées, puisque ung ehascun puise au giron de nostre saincte mère TEcclise sa^is le tarir, miracle qui prouvoyt bien la présence de Dieu ». Nip.tre rusé et mignard Tourangeau se faufile un jour jusque dans la chambre de la belle Impéria, « la plus précieuse et fantasque fille du monde, la plus lucidificquement belle, qui s'entend le mieulx à papelarder les cardinaux, les potentats, les oppresseurs du peuple; qui n'avoyt qu'un mot à soufller à ceste fin d'occire ceulx qui faisoyenl les faschez, et qui rabrouoyt ou menoyt à la baguette les abbés commendataires, auditeurs de rote, légats, évecques, princes, ducs et margraves, comme elle auroyt pu faire de simples clercs desnuez d'argent. Là, le petit prebstre émerillonné, parlant ce bon languaige auquel les dames entendent sans poincts, virgules, accens, lettres, figures ni characlères, notes ou imaiges, trouve moyen do faire donner congé par la maistresse de céans au gros évecque de Coire, soingneux plus qu'aulcun du vestemcnt de peau eeclésiasticque dans lequel sa desfuncte mère l'avoyt cousu. » Le cardinal de Raguse, le I)Oulo-(;n-lrain du concile, homme « à dagucr ileux iu(tviies et à vendre son morceau de vraye croix pour obtenir sa rei)euc », n'est pas plus heureux que l'évèquc. Il a eu beau donner à choisir au petit prêtre entre « le hault bois » s'il r(\><te, ou « la mitre » s'il décampe; promettre à la gentc Galloise des dispenses in uriirub) inovtis^ et la plus l)elle place dans le ciel; il se

452 l'oeuvre de BALZAC

trouve congédié comme simple moine par la belle Impéria, « qui, trouvant le petit prebstre rougeaud le plus parfaict moyne, le plus ioly petit moyne, moynant, moynillant, qui ayt iamais moyneaudé dans ceste saincte et amoureuse ville de Constance, lui promet, qu'il sera tost cardinal, quand pour rougir sa barrette, elle debvroyt verser tout le sang de son cueur, elle dont les princes treuvoyent la pantophle de plus hault goust que celle du pape ».

Tout cela est un petit tableau comique de la vie menée par quelques membres du haut clergé au concile de Constance. Après les discussions théologiques et la lecture du bréviaire, les abbés de ce temps chantaient l'alleluia secret chez les Galloises. « Tout alloyt bien ainsy, dit le conteur ; mais aussy il y avoyt de la foy et de la rehgion. Voilà comment le bonhomme Huss fut bruslé. Et la cause? Il mettoyt la main dans le plat sans en estre prié. Et doncques, pourquoi estoyt-il huguenot avant les aultres? »

De grandes vérités se cachent sous ce ton plaisant, qui est la plus mordante critique de l'aveuglement du fanatisme religieux, mêlé aux abus impudiques qu'engendre le trop grand bien-être des gens au pouvoir.

Nous devons considérer l'ensemble de ces Contes^ qui ne sont pas sans apprendre d'excellentes choses au lecteur, malgré le côté obscène de certains, comme une œuvre d'art admirablement fouillée et ciselée par la main du plus fin des artistes. Ces Conles sont surtout une œuvre de style. Balzac, qui a souvent parlé d'une façon défectueuse la langue du xix^ siècle, aurait doublé sans peine Rabelais au xvi^ Il est allé jusqu'à faire revivre, dans certains passages, les grâces naïves du style de Froissard et de Commines, de Montluc et de Brantôme. Pour juger les Contes au point de vue moral, nous nous contenterons de dire, avec l'auteur, qu'ils ne sont point faits pour les couvents.

Page 1