CONSIDERATIONS GENERALES
Nous dirons fort peu de choses du « Théâtre de Balzac », car le propre du grand écrivain est bien d'avoir été Molière ou Shakespeare, mais sans la scène. Un romancier a toujours, plus ou moins, le tempérament d'un auteur dramatique. Balzac a donc fait du théâtre comme tant d'autres, mais, à vrai dire, sans grand succès. Ce n'est pas que les drames qu'il a composés soient mauvais, mais ils s'adaptent difficilement à la scène. De tel roman, inférieur au roman le moins bon de Balzac, on peut tirer une pièce supérieure au meilleur de ses drames. Balzac mettait bien au-dessus de la gloire du romancier celle de l'auteur dramatique. Il était passionné pour le théâtre, qu'il considérait comme une école universelle de morale. Faire des pièces de théâtre était pour lui une aussi haute mission que celle de l'historien, du professeur, du philosophe, en même temps que la meilleure manière de propager une idée. Sa grande ambition eût été de transformer son u'uvre en comédies et en drames, de manière à donner une représentation réelle des scènes de la -Comédie huu)aine. S'il n'a pu arriver à faire jouer que cinq pièces, il en a laissé vingt et une à l'état de projet sous diflcrents litres, ce qui prouve qu'il a beaucoup écrit pour le théâtre, et que son désir le plus cher était d'y triompher, chimère qu'il n'a pas eu besoin de réaliser pour être un homme vraiment célèbre. Le génie de Balzac était donc fait pour toute autre chose que le théâtre; c'est peut-être à regretter, car on connaît l'irréprochable
conscience littéraire de l'écrivain. Si, auteur dramatique de génie bien plus que romancier, il avait apporté dans l'élaboration des pièces cette admirable conscience, son théâtre aurait été, comme plus tard celui d'Emile Augier, une incomparable merveille. Mais • un auteur, pour si puissant qu'il soit, ne peut avoir tous les tempéraments. Il nous paraît difficile à un écrivain d'atteindre, par exemple, le même degré de perfection en poésie et en prose, et de faire d'un bon roman une pièce de même valeur. Aussi,. devons-nous nous contenter d'étudier, dans Balzac, le roman, et*.^ non le théâtre. Et d'abord, une chose aurait manqué au romancier pour être auteur dramatique complet : c'est la faculté d'écrire en vers. Poète par le cœur, il ne l'était point de fait. .__ Avec sa pétulance et la manière dont les idées lui venaient, il lui aurait été impossible d'observer le rythme. Sainte-Beuve a comparé la manière d'écrire de Saint-Simon, « à une source abondante qui veut sortir par un goulot trop étroit et qui s'y étrangle ». — Qu'il nous soit permis d'emprunter à l'illustre critique cette heureuse comparaison, pour l'appliquer à Balzac. « Cette précipitation des choses sous la plume », observée dans les fameux Mémoires, se remarque pareillement dans la Comédie humaine, et c'est la meilleure raison qu'on puisse donner de l'inaptitude de Balzac à écrire en vers. Or, nos plus grands auteurs dramatiques, à peu d'exceptions près, ont été poètes; il est donc peu rationnel de mettre le théâtre de Balzac en parallèle avec leurs œuvres. Du reste, l'auteur de la Comédie humaine, bien qu'il fût un peu vantard, avait la bonne foi de se reconnaître lui-même, en fait d'art dramatique, très inférieur à beaucoup de ses contemporains, qui, d'un autre côté, ne lui arrivaient pas à la cheville comme romanciers.
On allait jadis au théâtre entendre une pièce de Balzac par curiosité, par engouement pour la célébrité dont l'auteur jouissait depuis longtemps. On faisait même des ovations à ses pièces. La postérité a été plus froide, et Balzac le pressentait. Au lendemain de la première de la Marâtre, jouée en pleine révolution de 1848, un ami dit à l'auteur : '< Nous avons remporté la victoire. — Oui, répondit Balzac, une victoire à la façon de
THÉÂTRE DE BALZAC i^^
celle de Charles XII. » On voit qu'il ne se dissimulait point sa défaite. Plus modeste en cela qu'un de nos écrivains du jour qui prétend l'égaler presque, il ne lançait pas, sur le ton de l'anathème, à la face des critiques, ces paroles d'un pédanlisme inouï : « Vous m'avez déjà fait grand romancier, vous êtes en train de me rendre grand dramaturge! » Non, plus sensé que le trop célèbre auteur de cette phrase, Balzac est resté romancier, et, comme tel, il a acquis une gloire plus que suffisante, pour être aussi grand, dans son temps, que le premier de nos auteurs dramatiques.
Il est donc reconnu que Balzac n'a eu au thécâlre que des demi-succès, et cela tient, non au fond de ses pièces, qui est semblable à celui de ses romans et tout aussi intéressant et solide, mais à une foule de petits défauts dans la façon du drame : c'est d'abord l'agencement des scènes, quelquefois inhabilement fait, comme dans les Ressources de Quinola, puis l'exagération du réalisme des personnages qui, acceptable dans le roman, devient choquante au théâtre.
En voyant Vautrin, Gertrude de Meilhac ou Mercadet sur la scène, le parterre erie à la fantaisie, et il na pas tort. Le dialogue, remarquable dans le roman, est souvent lourd dans la pièce. Là où il ne faudrait que de courts traits d'esprit, l'auteur déploie les tirades philosophiques qui lui sont familières. Les paradoxes ne manquent pas, et, quel que soit leur brillant, ils sont plus difficiles à digérer quand on les entend sur une scène que lorsqu'ils sont lus. — Quant à l'intrigue, toujours assez sobre d'événements, elle n'est pas mal conduite. On a dit de Balzac qu'une grande pauvreté d'intrigue règne dans ses œuvres. Nous n'affirmerons pas le contraire, mais nous pensons que, dans le roman, cetlc pauvreté d'intrigue, qui dans la Comédie humaine est (lu reste très relative, consliluo plul.it un mérite. Le caractère d'un individu nous importe plus à connailrc que les événements tout particuliers de son existence, bons à citer seulement pour la clarté du livre, et dont le récit dèlaillé ollVe peu dinlerèl. Mais ce qui est une qualité pour le roman est souvent uudelaut au théâtre. Si Balzac a raison, d'un coté, de préférer dans ses
romans la simplicité de l'intrigue aux trucs spéciaux qui font parfois le succès d'un livre, il néglige trop, d'autre part, dans son théâtre, les nécessités d'art dramatique, indispensables à la vogue d'une pièce.
Quoique Balzac n'ait pas eu beaucoup de chance au théâtre, ses comédies et ses drames, au point de vue de l'idée générale qui les a fait concevoir, ont une réelle valeur. Nous croyons même que, joués devant un public exclusivement composé de philosophes et de gens de lettres, ils seraient goûtés des plus difficiles. Cette opinion, tout à l'honneur du théâtre de Balzac, nous fait engager le lecteur à parcourir les quelques pièces qui en sont connues. Cela ne peut que jeter plus de lumière sur ce que nous avons déjà dit de l'universalité du génie de l'écrivain.
Les deux drames les plus connus de Balzac, ceux qui peuvent donner une idée juste de la valeur de l'écrivain comme auteur dramatique, sont Vautrin et la Marâtre. A propos de drame, il est particulièrement intéressant de signaler le projet, prêté à Balzac, de prendre pour sujet d'une de ses pièces capitales, l'épisode le plus romanesque de l'histoire de la Russie : l'élévation de Catherine, ancienne fille d'auberge, remarquée par. Pierre le Grand, au rang d'impératrice. Dans ses Historiettes et Souvenirs d'un homme de théâtre, M. Hostein a reproduit, comme le tenant de la bouche même de Balzac, le prologue entier de cette pièce qui devait être intitulée Pierre et Catherine. Ce passage de la conversation attribuée à Balzac est tellement empreint du cachet de facture dramatique propre à l'auteur de la Comédie humaine, que nous ne saurions douter de son authenticité. En quelques phrases, s'y trouve condensé l'intérêt le plus émouvant qui puisse ressortir d'une intrigue. Le prologue donne véritablement une idée éblouissante de ce qu'aurait été la pièce : cela s'explique parfaitement. Balzac adorait les Russes et leur pays. 11 ne tarissait pas d'éloges sur le grand peuple, dont il disait : « Il n'y a chez eux ([uc des cœurs d'or. » Aussi regrettons-nous vivement que le temps lui ait fait défaut, pour
appliquer quelque peu son génie à l'étude des mœurs de cette nation, dont le comte Tolstoï, le Balzac russe contemporain, nous révèle les qualités merveilleuses . Quel retentissement énorme aurait eu sur une scène parisienne un drame tel que Pierre et Catherinel Nous ne pouvons reproduire ici l'article de M. Hostein qui en a conservé le prologue; mais nous engageons sincèrement tout le monde à le lire dans la quatrième partie de YHlstoire des Œuvres de H. de Balzac, très remarquable ouvrage, dû à la plume d'un éminent balzacien, le vicomte de Spoelberch de Lovenjoul, vrai monument de bibliographie contemporaine oîi sont recueillis tous les documents pouvant utilement servir à la propagation du renom de Balzac '.
Nous ne connaissons de Balzac que trois comédies. Deux d'entre elles seulement ont^été jouées : les Ressources de Quinola et Mercadet le Faiseur. La troisième, V École des ménages, dont le titre promet une pièce bien intéressante, analogue peutêtre à VÉcole des femmes et à VÉcole des maris de Molière, existe à l'état de manuscrit, mais nous n'en connaissons point le canevas.
Lorsqu'il fit les Ressources de Quinola, Balzac songeait à doter la scène française d'une pièce du genre anglais ou espagnol, réclamé à grands cris, paraît-il, par tous les critiques d'art. La tentative fut infructueuse et, malgré les éloges de quelques écrivains illustres, entre autres Victor Hugo et Lamartine, la comédie de Balzac fut sifflée. 11 s'en émut beaucoup, car il n'a jamais cessé, en dépit des critiques, de considérer sa pièce comme un chef-d'œuvre. On peut dire que c'est celle à laciuelle il tenait le plus, en raison des tendances d'art nouveau qu'il cherchait à y introduire. Quinola joint à l'esprit de Mascarille et à la ruse de
\. S'il se fonii.iit une association rogiilièrc «l'atl mi râleurs de Balzac et
(le Icclcurs faiialiques de ses œuvres, c'est à jM. de Lovoujoul qu'il fau-
"■'drail en donner la présidence. — En citant ici son niaf,'nitiiiuc ouvrage
.'d'crudilion balzacienne, nous sommes heureux de l'occasion qui nous est
. oiïerte de lui exprimer, en même temps <iue notre sympatliie, notre
profrmde f,'ratilude pour les renseif,'nemenls <iu'il nous a si gracieusement
fournis au cours de notre Étude sur les travaux inéditset la correspondance
de Jialzac, actuellement en iiréparation.
Gil Blas la philosophie de Triboulet. En créant ce personnage, Balzac a fait preuve de beaucoup d'esprit; Quinola ne vaut pas cependant le fameux Mercadet, dont nous dirons un mot pour finir notre étude du théâtre de Balzac.
La comédie intitulée Mercadet est sans contredit la meilleure de Balzac. Elle n'a été représentée qu'après avoir subi un remaniement complet de la part de M. d'Ennery. Mercadet, bien mieux que Vautrin^ est une pièce toute d'actuahté. Après les récents désastres financiers qui ont affligé le pays, ce qu'elle représente a un cachet de vérité, bien plus frappant de nos jours qu'en 1840. C'est une terrible satire, d'une verve sans égale, contre la soif effrénée des spéculateurs, les menées avides d'hommes d'argent qui côtoient sans cesse l'infamie. La fièvre de la spéculation, une des grandes plaies modernes, y est décrite avec un talent hors ligne. Là, le génie réaliste de l'auteur se déploie dans toute sa force; le moraliste y exerce ses plus brillantes facultés de redresseur de toris. Certaines scènes de M ei^cadet sont inimitables. Nous ne croyons pas que Molière ou Cervantes, flétrissant des vices ou des ridicules de leur époque, aient trouvé des accents de raillerie plus forte que Balzac pour châtier la cupidité dévorante des sociétés financières de notre temps. Il y a dans cette comédie une abondance inimaginable de traits mordants, tranchants comme un couperet, qui, appliqués à la conduite de certains de nos brasseurs d'affaires, mettraient leur réputation en miettes. Et encore, Balzac a-t-il voulu que son « faiseur » possédât quelques bons sentiments. Il le fait sauver au moment de la chute irrémédiable, ce qui produit dans la pièce un admirable mélange de grotesque et de pathétique des plus saisissants. Balzac ne pouvait choisir pour le lieu de l'action d'autre endroit que Paris. Cette comédie appartient essentiellement à la vie parisienne. Elle est le corollaire obligé des romans : Gobseck et la Maison Niicingen.
En terminant ce trop court aperçu du théâtre de Balzac, rappelons une opinion de plusieurs critiques, que nous partageons entièrement, à savoir que l'auteur de la Comédie humaine, bien que placé au second rang comme auteur dramatique, a eu une
influence considérable sur le théâtre contemporain. Le fait est exact; seulement ce n'est pas, comme on pourrait le croire, dans les quelques pièces jouées de Balzac qu'il faut en rechercher la cause, mais dans son œuvre tout entière, dans le roman surtout; c'est à la méthode de composition littéraire inaugurée par Balzac, à son réalisme, en un mot, qu'est dû le genre de nos pièces de théâtre actuelles. Et ceci n'est qu'un corollaire de l'influence générale exercée par le romancier sur la littérature contemporaine.