CRITIQUE GÉNÉRALE DE L'OEUVRE DE BALZAC
Nous avons terminé le détail de l'étude sur la Comédie humaine. Toute notre crainte est d'avoir affaibli, en le résumant, ce drame pathétique et poignant de la vie, que Balzac a écrit mieux que personne, et dont les développements, sur la scène si changeante du monde, portent, d'acte en acte, l'émotion du lecteur à son comble. Au commencement de notre étude, nous avons expliqué la conception générale de l'œuvre, et montré quelle place elle occupe par son genre dans l'histoire des lettres au XIX* siècle. Pour clore dignement le discours, il nous reste à parler quelque peu de Balzac lui-même, de sa science, de sa méthode de composition, de son genre et de ses habitudes de style; ce sera comme une vue d'ensemble du fond de la Comédie humaine, expliquée par quelques traits définitifs sur l'auteur. Nous nous permettrons ensuite de résumer, en les appréciant, les principaux jugements portéssur cette œuvre. De cette contrecritique, si nous pouvons nous exprimer ainsi, devra ressortir une dernière fois, avec ses grandeurs et ses incohérences, le genre d'architecture du monument. Dans nos conclusions, enfin, nous essayerons de dire quelle véritable impression générale doit laisser, tant dans l'esprit des lecteurs que dans celui des critiques, l'originalité du génie de Balzac,
Nous avons vu Balzac, dans les applications si diverses de son intelligence et de son talent, se révéler à la fois psychologue, physiologiste, moraliste et, par-dessus tout, grand peintre. 1! était
même un politique à la manière des historiens. Il disait un jour à M. Helzel (qui a conservé ee curieux dialogue) * : « Les hommes d'État font fi des écrivains. Groient-ils donc, » et ce disant il portait la main à sa tête, « qu'il n'y aurait là dedans rien à prendre pour eux et qu'ils auraient tort d'y fouiller? » — « Gela ne prouvet-il pas, ajoute M. Hetzel, qu'il existait une politique de M. de Balzac. » Certains biographes attribuent même au grand romancier la prétention d'avoir songé, en février 1848, à devenir le premier ministre du comte de Ghambord, au cas où la révolution aurait tourné dans un sens favorable au rétablissement de ce prince. Ge détail, s'il est vrai, est fort intéressant à connaître. Mais quittons l'homme d'État pour revenir à l'homme de lettres, et établissons un parallèle entre le fond et la forme de son œuvre; voyons si une harmonie parfaite règne ou non à ce double point de vue, dans toutes les parties du monument littéraire. Salomon a dit au livre des Proverbes : « Gomme on voit se rétléchir dans l'eau le visage de ceux qui s'y regardent, ainsi les cœurs des hommes sont à découvert aux yeux des sages. » Ges paroles, applicables à Balzac, peuvent résumer le fond de son caractère et de son œuvre. Bien peu d'auteurs ont poussé aussi loin que lui Tart et le secret de déshabiller les gens, de les retourner au dedans et au dehors. Cette sagacité, celte aptitude hors de pair à lire dans les cœurs, à pénétrer les motifs cachés, est un don d'une excessive rareté, suffisant pour placer au rang des plus profonds penseurs celui qui le possède. Nous avons donc principalement étudié dans Balzac le penseur, le mélange intime du moraliste et du peintre; fouillons un peu plus maintenant l'écrivain et son style.
Le principe même de sa méthode nous est déjà connu. D'une façon générale, il consiste à prendre la réalité comme base du roman. Ce principe, auquel nous devons présentement le caractère de notre littérature et dont s'inspire en particulier le théâtre contemporain, avait été délaissé depuis Racine, le seul auteur
1. Voir la reproduction de cette conversation de Balzac avec M. Helzel, dans la f|uatrième partie de Vllistoire des Œuvres die ll.de Balzac i\ar M. Charles de Lovenjoui.