‹ L'œuvre de H. de BalzacChapitre 77 sur 92 · CHAPITRE DES CONCLUSIONS · texte numérisé non relu

CHAPITRE DES CONCLUSIONS

grands écrivains, sachons comprendre que la nature est pleine de variétés et de moules divers; ce qu'on doit rechercher avant tout dans un livre, c'est la vérité d'impression dans laquelle il convient de faire une large part à la sensibihté, au caractère et aux affections de celui qui regarde et exprime. Le paysage, en se réfléchissant dans ce lac aux bords sourcilleux et aux ondes un peu amères, dans ce lac humain, mobile et toujours plus ou moins prestigieux, s'y teint nécessairement de la couleur de ses eaux. »

Nous devons à présent, avec un esprit impartial, prêter quelque attention à certains faits curieux, dus à la lecture des romans de Balzac. Nous en avons développé ailleurs les causes essentiellement psychologiques; constatons, pour en finir, que de rares exemples d'influence directe et personnelle d'un romancier nous sont donnés dans le temps présent. Nous ne voyons guère que Victor Hugo et Alexandre Dumas père, dont l'influence ait été aussi universelle en Europe et ait revêtu le caractère du fanatisme. Nous ajouterons que les fervents de Balzac, quoique très répandus, sont bien moins nombreux que ceux des deux autres. L'œuvre de Balzac n'a pas la popularité des romans de Dumas' ou des odes de Victor Hugo. Même chez les illettrés, on a plus ou moins entendu parler de Victor Hugo et d'Alexandre Dumas. C'est bien différent pour Balzac : ou on l'ignore tout à fait, ou on le connaît en entier. Quand on commence à lire les Mémoires de Saint-Simon, par exemple, ou on ferme le livre dès la première page, quand on n'a pas l'esprit sérieux; ou on ne s'en détache plus, attiré que l'on est par la découverte de beautés saisissantes. Il en est de même pour la Comédie humaine. Seuls, les esprits sérieux savent goûter complètement Balzac et le comprendre. Le style du grand romancier, parfois lourd, incohérent, pénible, rebute bien des lecteurs. Beaucoup préfèrent l'élégant bavardage do moeurs des contemporains ipii, sans avoir le solide fond de Balzac, emploient, comme nous l'avons déjà dit, une forme plus claire, plus précise, plus coulante. Donc, à proprement parler, Balzac n'est pas un romancier populaire; et, à notre avis, cela ne nuit pas à la réputation de

son génie. Nous ne croyons pas que la vraie littérature ou bien le style sans défauts doivent'être reconnus pour tels à la popularité dont ils jouissent. Les œuvres de bien des écrivains de génie sont peu connues et n'ont pas eu cette popularité. On se contente de les citer, sans les lire, parce que quelques rares esprits éclairés les ont lues pour tout le monde et en ont dit du bien.

Pour Balzac, il est intéressant d'observer qu'il a été tout d'abord plus populaire, plus répandu, si l'on veut, à l'étranger , qu'en France. Gela tient à ce goût inné chez l'esprit français pour l'élégance de la forme dans toute œuvre littéraire, élégance dont manque le génie compliqué de Balzac, fait tout de force et de raison, sans posséder suffisamment aussi la clarté, cette qualité première du philosophe et de l'historien.

Balzac avait peu d'esprit, cet élément si français, ce sel attique qui déborde par contre dans la prose du poète Musset, et que l'on aime à Paris aussi passionnément que jadis à Athènes. En cela le romancier, avec tout son talent, ressemblait à ces millionnaires qui n'ont jamais de menue monnaie dans leurs poches. Dire cependant, comme certains détracteurs, que Balzac était totalement dépourvu d'esprit serait exagéré; il en avait rarement si l'on veut, mais du plus fin : c'était l'esprit du génie. Ailleurs qu'en France, où l'on ne connaît pas assez notre langue, ce défaut de Balzac ne pouvait être jugé. On regardait le fond des pensées traduites, et on le trouvait si beau qu'on le comparait volontiers aux conceptions les plus géniales des auteurs étrangers. En Russie, où l'on sait mieux qu'autre part apprécier le génie de notre langue, Balzac a directement influencé les novateurs de la littérature russe. Aujourd'hui, les livres di' romancier Tolstoï, qu'on lit en France par curiosité beaucoplus qu'on ne lisait autrefois Balzac, recommencent dans ce pays la Comédie humaine, et le succès en est étourdissant. T ^ haute société de Saint-Pétersbourg, qui parle français, a ju^'é Balzac avec un à-propos et une fermeté qu'on ne croirait pas devoir rencontrer chez des étrangers. C'est que les Russes, plus jeunes, plus ouverts à l'émotion, moins blasés enfin que les

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