CHAPITRE DES CONCLUSIONS
Français, s'emparent avec avidité de toute littérature qui, comme celle de Balzac, revêt un ton dogmatique.
Ce fait véritable, que nous signalons à peine et sur lequel les limites imposées à notre lâche ne nous permettent pas de nous étendre, suffirait à prouver combien l'œuvre de Balzac est moralisatrice, et nuisible seulement aux esprits chagrins, déjà portés naturellement à nier tout bon mouvement du cœur.
Certains critiques ont dit que Balzac était le chantre du désespoir i.-que la lecture de ses romans engendrait fatalement le scepticisme, PindifFérence en matière de morale. D'aucuns sont allés jusqu'à prétendre que Balzac est sensualiste comme Condillac, matérialiste comme le baron d'Holbach et La Mettrie. Toutes ces accusations, qui s'adressent au fond de l'œuvre, sont bien graves et bien peu justifiées; nous essayerons de les réfuter quelque peu pour compléter notre jugement.
Et d'abord, les accusateurs nous paraissent tous confondre le mal avec l'étude qu'en fait le médecin. Balzac n'a pas été, ainsi que le prétendent les malveillants, un anatomiste sec, un analyste absolu, froid comme l'acier d'un scalpel. Celui qui, précisément dans ses Eludes philosophigues, nous a si bien fait toucher du doigt, à côté des progrès de la science expérimentale, les maux causés par les excès de l'analyse, celui-là, disons-nous, n'est pas un professeur sans âme qui dissèque un cadavre pour faire la nomenclature de ses fibres, ou qui, pour étudier le principe de la vie, se contente de galvaniser des chairs mortes. Cette manière de faire appartient exclusivement au savant proprement dil, au métaphysicien comme au chimiste; ce n'est point celle du romancier, dont la qualité maîtresse est l'imagination; et c'est faire fausse route que d'en trouver l'application dans la 'vuiédie humaine. Il y a heureusement dans l'œuvre de Balzac, à côté de ses terribles analyses explicatives des maux de l'humanité, la contre-partie de ce système dont la nécessité s'ini- WJ^o tout d'abord, quand on ne veut, à aucun prix, sarrilicr là vérité. 11 faut avoir constamment sous les y(>ux la suiiliine antithèse de Jésus-Clirisl en Flandre qui lorniinc la Coinédic humaine. Qu'on se rappelle la vieille femme en guenilles,
représentant aussi bien la civilisation que l'Église. Dans son apostrophe, l'auteur reproche à la vieille courtisane sa coquetterie, sa partialité, la perfidie et la dureté de son cœur qui ont fait verser le sang, et régner sur terre l'injustice. Et en réponse à ce discours, la courtisane se transforme en jeune vierge; l'ignobte mansarde qu'elle habite devient un palais féerique, au frontispice duquel on peut lire : Histoire, littérature, beaux-arts. Le feu presque éteint de la chaufferette de la vieille devient un feu semblable à celui du soleil. C'est la lumière de la science qui éclaire le monde. « Vois et crois! » dit la femme. « Vois et espère! » pourrions-nous ajouter. C'est la plus pure leçon donnée par un admirable médecin de l'âme à l'humanité tout entière, pour la préserver de son plus grand mal, le doute. Or Balzac nous a prodigué, à côté de tableaux de railleries puissantes comme la Peau de chagrin, les vues consolantes de l'espérance comme dans Séraphita. Doit-on encore, après cela, douter de son cœur?
Gomme tout produit de l'intelligence humaine, l'œuvre de Balzac ne saurait être parfaite. Nous savons déjà qu'elle est incomplète. Est-ce une raison pour faire, en rhéteur, comme certains écrivains, le procès de la Comédie humaine? En tout cas, ce n'est pas à nous, sincère et profond admirateur du maître, qu'il appartient de le faire. Les mots nous manqueraient pour cela, sinon les idées. La critique injuste ou haineuse s'est maintes fois attaquée à Balzac sous des dehors honnêtes, en prétextant comme toujours un devoir de morale littéraire, voire même un but de démonstration du principe qu'il faut sans cesse réaliser le beau dans l'art. Mais, comme la vipère, elle n'a pu mordre que le talon du colosse, et, dans ses plus puissar efforts, elle n'en a jamais atteint la cheville.
Dans le nombre des ouvrages écrits sur le caractère de Balzac, sa vie et son œuvre, on trouve beaucoup de jugements partiels qui nous paraissent manquer de justesse. Nous essayerons d'analyser les principaux.
Pour faire la critique juste et impartiale de la Comédie humaine, il faut l'avoir lue et relue depuis la première page jusqu'à