CHAPITRE DES CONCLUSIONS
tons-nous au Père Goriot. Lorsque Eugène de Raslignac fait sa première visite à la vicomtesse de Beauséant sa parente, la souveraine du jour dans la vieille noblesse de la Restauration, il l'appelle naïvement « ma cousine » au lieu de « madame ». La vicomtesse, froissée de ce léger manque de convenances, répond par le mot « Hein? » accompagné, dit Balzac, « d'un regard dont l'imperlinence glaça l'étudiant ». C'est ce mot de « Hein? » quia le pouvoir d'exciter les railleries de la critique. Ce monosyllabe fi'appartient pas à la langue du faubourg Saint-Germain, disentils, mais bien à celle des harengères. Que vous semble de la grande • preuve ainsi donnée que Balzac ne savait pas faire parler les femmes de la noblesse? Admettons un instant que faire dire dans -tin livre « Hein? » à une vicomtesse, soit de mauvais goût, cette fegère exception est-elle proportionnée à la gravité du reproche fait, reproche qui ne tend à rien moins qu'à faire passer Balzac pour un imbécile. Le romancier donne lui-même la réplique à ce fameux « Hein ? » dont l'opportunité est contestée par les critiques, et CCS derniers n'ont probablement pas achevé de lire. — « Madame, reprend Raslignac en rougissant, car le jeune roué avait parfaitement compris le « Hein? » et le regard, pardonnez-moi, j'ai besoin de tant de protection qu'un bout de parenté n'aurait rien
''^it gâté. » Nous ne trouvons pas de scène plus piquante, faisant mieux ressortir, d'un côté la fierté un peu égoïste de la grande dame pari-
■''".-., sienne, de l'autre la fine bonhomie du jeune provincial qui s'essaye à se mettre sur le pied de l'égalité avec sa puissante cousine. Les critiques citent encore, avec un sérieux qui prèle à rire, ou trois mois, pas très heureux de Balzac, pour achever de .^^^cr son manque d'art et de goût. Si c'est sur d'aussi faibles mdices qu'il est permis d'asseoir un jugcnicnl, c'est à désespérer de la critique. Alors même que ces indices seraient iiilorprélés avec justesse, nous croyons, en raison de leur peu d'importance, qu'un œil tant soit peu bienveillant ne les aurait jamais observés. Ne ? n'en citerons plus qu'un pour finir.
\jt{ des portraits de plus mauvais goût imputés à Balzac, toujours à propos d'aristocratie, est celui de la baronne de Nucingen. Nous ferons remarquer que celte baroniui n'appartient en au-
cune façon à la vraie noblesse. Tout le monde sait qu'elle est la fille d'un vulgaire vermicellier, le fameux père Goriot, un ancien fort de la halle avant la Révolution, enrichi par le commerce. Elle a forcément tous les défauts d'une basse origine, ajoutés à ceux d'enfant gâtée et sans éducation. Elle est enfin, comme femme du baron de Nucingen, un simple produit de la noblesse de l'Empire. Il ne faut donc point s'étonner de son langage, de ses mœurs et de ses manières. Elle représente au pontraire, avec une remarquable exactitude, l'invasion incessante de la haute bourgeoisie riche dans l'aristocratie. Une demoiselle de Nucingen, petite-fille de vermicellier, sera la femme du comte de Rastignac, pair de France. Ces sortes d'alliances sont devenues très communes de nos jours. Balzac savait bien ce qu'à faisait en prévoyant de tels faits dans son œuvre. Est-ce uny faute contre le goût d'en parler? Pas plus que de faire dire « Hein? » à la vicomtesse de Reauséant. Tout cela, c'est le temps précurseur du nôtre, mis sous le jour le plus clair, le plus frappant qu'il soit possible d'admirer dans une étude de mœurs.
Nous avons déjà répondu au reproche fait à Balzac de n'avoir pas su peindre la jeune fille. Nous renvoyons de nouveau les critiques à la lecture un peu plus approfondie de la Comédie humaine. S'ils ne sont pas aveugles, ils pourront après refaire leurs articles.
Les digressions philosophiques de Balzac n'ont aucun intérêt pour nombre d'écrivains; ils en démontrent l'inutilité, ils prétendent qu'elles sont oiseuses, alors que tout le monde s'accorde*, dire qu'elles sont le complément obligé de tout roman de moy' On les trouve, ou naïves comme des vérités de La Palisse, paradoxales et immorales, en fin de compte blâmables. Toutes les fois que Balzac fait un peu d'érudition, qu'il cite — à l'appui des faits du roman en politique, en science, en littérature — un ou plusieurs personnages de l'histoire, les critiques ne digèrent pas la digression; c'est ce qui a fait dire à l'un d'eux que Balzac joint à ses traits de génie des réflexions d'imbécile. Nous conseillerons à ce dernier, s'il se croit un Daniel d'Arthez ou un Claude Yignon, d'étudier plus particuhèrement le portrait de Louf