CHAPITRE DES CONCLUSIONS
genre. Voilà le procédé de Balzac, grâce auquel le banquier Nucingen, par exemple, au lieu d'être un baron James de Rothschild historique, se contente de lui ressembler beaucoup et de résumer le type des rois de la finance ou des grands brasseurs d'affaires qui sont assez~ nombreux à Paris. La ressemblance de Rastignac avec M. Thiers ou Guizot n'est pas douteuse; et cependant, quelle différence entre la vie du héros du Pèy'e Goriot et celle des hommes d'État désignés. On pourrait citer des exemples par centaines. « De nos jours, a écrit M; Adolphe Racot, plusieurs romanciers recherchent un succès d'actualité et copient servilement des personnages en vue de la société parisienne. Prenons au hasard M. Alphonse Daudet. 11 nous a servi un duc de Morny irréfutable, parfaitement authentique, sauf le nom. » Un génie comme Balzac ne devait pas user ♦' • de moyens aussi secondaires, qui eussent certainement nui à la '". réputation d'universalité de son talent, et n'auraient peut-être pas rendu, après sa mort, son œuvre aussi intéressante.
Les types de Balzac sont donc bien à la fois réels et imaginés i réels par la vérité de chaque détail de leurs traits, mais imaginés dans l'ensemble de ces mêmes traits; ensemble, atteignant la perfection du type rêvé par Fauteur et partiellement observé dans la vie réelle. Ah ! si Balzac, au lieu de faire des romans, avait écrit des mémoires, nous aurions eu certes de remarquables portraits vraiment historiques, mais, pour une pareille entreprise, l'écrivain n'était pas assez directement mêlé aux choses ^obliques de son temps, malgré le vif désir qu'il en éprouvait, si, s'est-il contenté d'être un peintre de monirs, au lieu il'un •ïeintrc d'histoire comme Saint-Simon.
** Il y a bien des points communs entre les deux genres. L'onivre de Balzac a un caractère plus général que celui des Mémoires, et son action sera peut-être dans la postérité plus durable que celle de Saint-Simon, en raison de la forme. Par l'imagination qu'il déploie dans une étude de mœurs, Balzac semble rendre la vie plus vivante. A Saint-Simon il tnan(iue l'idéal et la rêverie. L'auteur des M<hiioires était tout, excepte poêle. Mais les deux grands écrivains tendent chacun dans leur siècle, le
premier par l'histoire, le second par le roman, à des résultats identiques. Leurs œuvres, l'une historique, l'autre fictive, sont toutes les deux philosophiques et morales. Voyez le clergé, l'armée, la magistrature, les femmes de la cour à la fin du règne de Louis XIV; on ne saurait en trouver de peinture plus fidèle ailleurs que dans Saint-Simon. Etudiez les portraits de grands personnages tels que rois, princes, généraux, hommes d'État, faits par Balzac de 1820 à 1840; ils font au lecteur la même impression que des personnages historiques et donnent, la même idée exacte de l'époque oîi ils ont vécu. Cette idée se transmet même avec plus de force, parce que le romancier a un art plus profondément calculé que l'historien. On peut encore mettre en parallèle le style de Balzac avec celui de Saint-Simon. L'auteur des Mémoires est bien loin d'être un écrivain classique. Ses métaphores sont tout aussi extraordinaires que celles de la Comédie humaine. Quant aux fautes contre le goût et la grammaire, elles ne peuvent se compter. Il n'y a pas jusqu'au caractère de Balzac que l'on ne puisse comparer à celui de Saint- Simon. Ils ont eu tous deux la grande marotte de la pairie. Devenir pair de France, est le desideratum suprême de l'ambition des héros de la Comédie humaine. Le récit des procès soutenus au parlement fait connaître quel grand prix attachait Saint-^ Simon aux prérogatives du titre. Mais c'est surtout en philosophie, en morale et en politique, que se révèle la ressemblance de ces deux génies. Ils ont été tous deux en France, pour, les vices et les excès de pouvoir de leur siècle, impitoyables comme Dante et en même temps aussi comiques que Molière. Ils onf ainsi rempli le même rôle de justiciers. On dit que les anathè lancés par Tacite sur quelques-uns des hommes au pouvou de l'ancienne Rome, pèsent lourdement sur leur mémoire. Les puissantes railleries de Balzac et de Saint-Simon sur Jes ridicules et les abus de leur époque ont produit le même résultat. Les deux écrivains ont également immolé tout le monde sur l'autel de la vérité. « La société sue l'hypocrisie! » a dit Saint- Simon, et il prouve ce qu'il avance dans ses Mémoires. Au XIX'- siècle, Balzac reprend le même thème, et, sous une forme