CHAPITRE DES CONCLUSIONS
nouvelle, il en fait la démonstration dans ses Études de mœm^s. On les accuse tous deux d'avoir calomnié la civilisation. S'ils l'ont fait, c'est à la manière d'Alceste, avec ce degré d'humeur qui est le stimulant des âmes fortes et la sève colorante du talent. Bansles Méinoii'es de Saint-Simon, il y a, a-t-on dit, « un millier de coquins dont pas un ne ressemble à l'autre ». La Comédie humaine en offre tout autant. Il ne serait pas juste, cependant, de ne voir dans les deux écrivains que les médisants et les '-justiciers de leur époque. Leurs œuvres sont un des plus parfaits produits de la loi naturelle des contrastes. On peut à chaque gredin opposer un honnête homme. Personne mieux qu'eux ■'n'a su mêler avec autant de naturel le bien et le mal, montrer à la fois l'ange et le démon dans la nature humaine, la force et les infirmités de cette nature, ses hauts et ses bas, son jour et sa nuit. Balzac et Saint-Simon avaient nombre d'idées communes. Une chose intéressante à observer, c'est que les influences de leurs idées, principalement au point de vue social et politique, ont eu le même sort. Les Mémoires de Saint-Simon, faisant ressortir la perversion de l'ordre social et limmoralilé de la monarchie 'Ke^' absolue au xv!!*^ siècle, ont servi, contre le gré de l'auteur, la ^-•'v^^ cause démocratique, en favorisant les tendances à l'établissement ^v^-»^v-du régime parlementaire. De même la Comédie humaine, signa- , Jant les abus des gens au pouvoir, tournant en ridicule les pré- \i".'tentions de la bourgeoisie souveraine et flétrissant l'inaction ' "égoïste des hautes classes, est un puissant réquisitoire contre la . *:"faiblessÇ des régimes qui se sont succédé de 1781) à 18i8. Et, au .yif'4iea de nous ramener à la j:. atique des idées de M. de Bonald, ^ partageait Balzac, le romancier, par l'éloge enthousiaste qu'il fait de l'initiative rencontrée dans les rangs du peuple, plaide la cause des masses, tout en appelant VégalUr une chimère. C'est que Balzac et Saint-Simon étaient, malgré leurs principes autoritaires, très indépendants, très sensibles aux maux de la société cl, par conséquent, de vrais libéraux. En polit i(ni(', ils n'étaient point aussi rétrogrades cpi'on le croit. Il n'y a pas à s'étonner (pie leurs œuvres aient prolilé, dans le bon sens, aux idées contraires aux leurs.
490 l'oeuvre de BALZAC.
Disons, pour terminer, que les Mémoire?, de Saint-Simon et la Comédie humaine ont été l'objet de critiques exactement semblables, surtout en ce qui concerne la vérité et la moralité de ces œuvres. Qu'on nous permette de dire à ce sujet notre dernier mot. La lecture de la Comédie humaine n'est pas plus immorale que celle des Mémoires de Saint-Simon. Sans les Mémoires, on n'aurait pas une idée aussi juste de ce qu'était la monarchie sous Louis XIV. Saint-Simon nous dcoouvre les vers rongeant cette société cadavéreuse, alors que Voltaire ne nous en montre que les brillants dehors. Ainsi a fait Balzac pour la première moitié du xix^ siècle.
Les romans de Balzac sont d'une profonde moralité pour la jeunesse pauvre; ils l'encouragent au travail, à l'étude, à la persévérance dans le droit chemin et lui montrent la gloire au bout d'une carrière d'épreuves. La vie des héros de Balzac est< donc un stimulant. L'écrivain nous a peint le vice dans tout ce qu'il a de plus horrible, c'est vrai ; mais c'est pour nous dire ensuite, en en montrant les dernières conséquences : « Voilà où mènent les passions déréglées! » L'être le plus parfait ne se séparera jamais de ce reste d'humanité qui constitue l'infirmité de notre double nature. Dans ses plus pures conceptions, Balzac, tout en se passionnant pour le beau et le bien, fait dignement l'aveu de cette infirmité. Nous ne savons rien de plus propre à fortifier l'âme contre les tentations, que cette manière de faire la morale.
Nous avons essayé de résumer tout ce qui a été dit et tout ce qui peut se dire de la Comédie humaine. Depuis la mort du romancier, il s'est ouvert dans le monde des critiques de lettres une sorte de concours oii se confondent, dans un grand nombre d'appréciations difl'érentcs du génie de Balzac, la louange et le blâme, les idées justes et les opinions fausses. Venant après une foule d'écrivains en renom qui ont jugé Balzac, une seule chose nous était possible : fixer nettement les principaux juge-