CHAPITRE DES CONCLUSIONS
ments dont la vérité est incontestable, et appeler l'attention sur les côtés les plus saillants de ce vaste génie, véritable miroir à mille faces qui réfléchit, ensemble et détail, toute une société. C'est la fécondité de Balzac dans tous les genres de littérature qui déroute le plus les critiques; c'est ce qui donne lieu à la multitude d'opinions défavorables au romancier, et à toutes les critiques de détail, dont la plupart, sinon erronées, sont du moins impuissantes à découvrir la pensée qui a présidé à l'accomplissement de l'œuvre.
Balzac, dès le début de sa carrière d'écrivain, avait un idéal. Il existait en lui un sentiment très élevé qui dominait l'orage 4es passions et ne s'y laissait jamais submerger. Se recueillant de longues heures dans cet Olympe intellectuel, il aimait à contempler le but suprême, y dirigeant le plan de son œuvre et édifiant avec conscience le monument. Dans la poursuite d'un but aussi vaste que celui qu'il se proposait : peindre l'humanité dans son siècle, il y avait forcément des chances d'erreurs. Un observateur ne s'abandonne pas sans danger à faire usage du don excessif de tout voir et de tout sentir, surtout quand ce don naturel prend, comme chez Molière, Saint-Simon et Balzac, les proporlions d'un phénomène. Mais l'auteur, très préoccupé d'être avant tout impartial en disant la vérité, s'en accuse luimême avec une grande bonne foi. On doit donc lui pardonner quelcjucs écarts. Malgré cela, il y a beaucoup de critiques qui p^cfusent d'admettre la raison des divisions de la Comédie humaine vjBt ne reconnaissent pas la double nature de poète et de philosophe de l'auteur, comme origine de son double talent d'écrivain romancsfjuc et réaliste. Après avoir vu ce qu'il faut en penser, nous pouvons conclure que, dans tous ses romans et en particulier dans ses Eludes philosophifjiœs, Balzac a fait fusionner do la façon la plus harmonieuse, en dépit de quelques imperfections de détail, le romanes(|ue du sentiment et même le fan- „ tastiiiue de rallégorie avec la réaliti- des faits. Sous les dehors dont il a revêtu ses héros de fantaisie, on sent vivre la nature humaine, étudiée au vif dans ses mystères les plus impénétrables
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OU les plus imperceptibles; et nous sommes ainsi amené à répéter ce que nous avons déjà dit au commencement de notre étude, à savoir que Balzac a véritablement introduit dans la littérature contemporaine Tari de rechercher le vrai, et de mettre en lumière l'histoire morale de l'époque dans laquelle le romancier a été à la fois acteur et témoin.
Balzac a bien été le plus grand peintre de son siècle, et ce qui fait sa remarquable supériorité comme écrivain, ce qui Je rend presque l'égal de l'historien proprement dit, c'est que, en' le lisant, il semble qu'on vive dans le temps qu'il raconte. Là, bien plus que dans les dimensions de son œuvi^e, se trouve celte supériorité à laquelle il doit de n'avoir, pour ainsi dire, pas d'égaux dans son genre. Arrivés aussi à de très grandes hauteurs, quelques-uns de ses contemporains dont George Sand, Jules Sandeau, Mérimée, Alexandre Dumas père, Théophile Gautier, Stendhal, About, ont été les pionniers de la nouvelle école du roman. De nos jours, beaucoup d'écrivains que nous ne nommons pas, pour ne pas blesser leur modestie, car ils pourraient se trouver parmi nos juges, ont singulièrement agrandi, complété surtout et approprié à notre temps l'œuvre de Balzac, en faisant une sorte de suite à la Comédie humaine. Ils ont accompli leur tâche avec une très sensible supériorité dans la forme et dans le style, en mettant dans les faits plus de poésie que Balzac. Mais ils doivent néanmoins laisser planer sans jalousie, au-dessus d'eux, le génie de celui qu'on doit appeler le Maître. Les sommets atteints par cet aigle, d'où son regard, aussi étendu que perçant, a essayé de sonder et d'embrasser à la fois l'infini, sont de ceux qui disparaissent dans la nue. Quant à quelques-uns d'entre les naturalistes, qui se disent avec aplomb continuateurs de Balzac et voudraient faire remonter jusqu'à lui les brutalités de leur réalisme, impuissants à gravir les pentes abruptes de ia montagne sanilc de la littérature ou à déployer les ailes du génie pour se transporter sans effort au sommet, ils ont dégringolé nu fond de l'abîme. La postérité, qui est un bon juge, les condamnera à y rester.