CHAPITRE DES CONCLUSIONS
Pour achever de juger la Comédie humaine, il nous reste à exprimer une idée qui résulte de toutes nos observations précédentes, c'est que Balzac a constamment écrit avec tout son cœur bien plus qu'avec son esprit. C'est encore là le secret de son triomphe, ce qui rend, peut-être mieux que toute autre qualité maîtresse, sa gloire impérissable. C'est le cœur de l'écrivain que l'on sent battre à chaque page de la Comédie humaine, où il déborde parfois, et qui communique au lecteur ces grandes émotions d'un genre indescriptible.
La présente étude ne comporte pas de biographie de l'auteur delà Comédie humaine. Qu'on nous permette cependant de rappeler, pour expliquer la sensibilité communicative de Balzac, jgu'il a été malheureux et qu'il a connu la misère. Napoléon a dit : « L'infortune est la sage-femme du génie. » Si jamais parole fut vraie, c'est bien celle-là s'appliquant à Balzac. Un de ses amis nous le représente habitant, au fond d'une impasse du faubourg Saint-Marceau, une mauvaise chambre, un grenier sous les combles, après le dernier étage. Là, n'ayant pour tout meuble qu'un méchant lit de fer, une table, une chaise, et un lambeau de rideau jaune pour atténuer l'éclat du soleil qui envahit la chambre par Tunique ouverture pratiquée au toit, Balzac travaille avec une opiniâtreté sans égale, convaincu que seule cette .opiniâtreté dans le travail peut produire quelque chose de grand. "Une plume, une rame de gros papier sont toutes ses armes, tout »son bagage d'homme de lettres. A côté de sa chaise, une cruche ^ eau et un gros morceau de pain suffisent aux besoins de son //*^jnac. Un penseur n'a pas besoin de beaucoup manger. Au sein de ces dures privations qui provoquent l'excitation de sa sensibilité nerveuse, Balzac, dont l'eslomac crie la faim, mais dont le cerveau est lucide, rêve de gloire lilléraire et écrit. Le plan gigantes(iue de son œuvre se dessine peu à peu dans son esprit et prend des formes. Les premières grandes publications, telles que la Peau de Chagrin, Gobseck, Louis Lambnrt, etc., où l'auteur décrit sa propre misère et sou ambilion, soulèvent la presse entière. Tous les jeunes gens que de nobles instincts Ira-
vaillent se reconnaissent dans les personnages de Balzac, et l'enthousiasme de nombre de ses contemporains prend bientôt les proportions du délire. C'est avec un attendrissement mêlé d'effroi que l'imagination évoque principalement les scènes de la Comédie humaine oii les passions et l'avenir de la jeunesse, si puissamment observés par l'écrivain, sont en cause; et on aime ou on plaint, on admire ou on condamne Rastignac, pauvre et ambitieux en butte aux séductions de Vautrin; Lucien de Rubempré, riche de génie poétique, mais faible, prêt à se livrera l'esprit du mal; Raphaël de Valentin, en proie aux tentations de la richesse et de la volupté; Henri de Marsay, le dandy sceptique et railleur, l'esprit fort rêvant de gloire politique après les tromperies de l'amour; David Séchard, génie modeste, poursuivant dans une vie obscure la découverte scientifique qui doit rendre son nom immortel; Louis Lambert, le métaphysicien, expliquant que la volonté c'est l'âme et donnant le mouvement au fluide de la pensée ; Balthazar Claës cherchant à démontrer par l'analyse chimique l'unité de composition de la matière ; le baron du Guénic, Macumer, Marie Gaston, lord Grenville, Vandenesse, Savarus, ThaddéePaz, faisant de l'amour idéal l'objet exclusif de leur existence; Daniel d'Arthez, président du vertueux cénacle s'assimilant les principes de toute science; Michel Chreslien, lé républicain austère rêvant de nobles chimères politiques; Desplein, Bianchon, les gloires de la médecine et de la chirurgie; Canalis, le poète homme d'Etat; Claude Vignon, le prince de la critique littéraire; Blondet, le grand écrivain politique; Dorlange, Schinner, Léon de Lora, Sarrasine, Steinbock, les grands peintres ou sculpteurs de la Restauration.
Tous ces hommes inoubliables, généralement élevés à une rude école, défilent sous les yeux : et à travers les complications du récit, on court, on vole, emporté par un souffle surnaturel; on s'attache à la fortune des héros du livre, on les suit avec un effort de passion inimaginable; on s'étonne et on s'arrête parfois, surpris de subir la contagion de sentiments en apparence insignifiants. Mais l'intérêt grandit toujours; des tableaux saisissants, majestueux ou lugubres, continuent à se dérouler; haie-