‹ L'œuvre de La Haye 1899 et 1907Chapitre 4 sur 6 · Revue des Deux Mondes, V octobre · texte numérisé non relu

Revue des Deux Mondes, V octobre

réduction des armements, mais profiter de la circonstance pour travailler à la codification du droit international public.

Cette première circulaire a été suivie d'une autre, au mois de décembre de la même année. Dans ce second message, il y avait deux tendances : la première partie parlait encore de la réduction possible des armements, et des mesures qui pourraient être prises pour diminuer les charges militaires; puis, la seconde partie abordait un programme plus précis : revision du projet de Bruxelles relatif aux lois et coutumes de la guerre sur terre, adaptation à la guerre maritime des principes de la convention de Genève, moyens de prévenir les conflits armés. En d'autres termes, il s'agissait d'essayer de rendre les hostilités plus rares et moins cruelles. N'y avaitil pas là un objet digne d'attention? La Russie ne faisait que continuer de nobles initiatives prises par elle en 1780, 1S()8, 1874.

Cette dernière partie du programme a réussi, tandis que la première a échoué, ce n'est pas douteux. Alors certains n'ont voulu voir que ce qui n'avait pas abouti, sans s'arrêter aux résultats que l'on avait obtenus. Ils ont dit : « La Conférence, voyant qu'elle ne pouvait mener à bien la première réforme, a fait porter tous ses efforts sur la seconde, de manière à ne pas échouer sur tous les points. ))

Devrait-on lui faire un grief de cela? N'était-il pas naturel qu'après avoir constaté que certaines questions étaient insolubles, au moins pour le moment, on étudiât avec un soin parliculier celles qui, au contraire, paraissaient de nature à être réglées et que l'on profitât d'un bon vouloir général?

La Conférence a été appelée Conférence de la paix. A quel moment cette dénomination a-t-elle surgi?

Je ne saurais le dire. Cependant, me semble-t-il, la première manifestation extérieure s'est produite sur les buvards qui étaient à nos places dans la salle des séances, et qui portaient : « Conférence de la paix. » (Sourires,) La formule n'avait rien alors d'officiel, mais elle a été consacrée par VAcle final.

Autrefois, certains critiques, chargés de rendre compte d'un livre, se contentaient, dit-on, de lire la table des matières, {/(ires,) Et on avait la naïveté de s'en scandaliser! Nous avons changé cela : on doit juger maintenant non sur la table des matières, mais unique-

ment sur le titre. Lire une table des matières, cela dépasse un peu les forces de la plupart des hommes. Et alors on fait des variations ingénieuses sur le titre. C'est très facile; on ne se fatigue pas outre mesure, et on amuse toujours le public. C'est tout profit, si on n'est pas très difTicile sur le genre de succès. {Nouveaux rires.)

Je vous assure que je n'exagère nullement, et qu'il y a une série — je ne peux pas dire de travaux ou d'études — une série d'élucubrations, dont les auteurs n'ont guère aperçu que ce titre : « Conférence de la paix. » Ceux-là ont dit que, du moment que l'on s'occupait de la guerre, il ne fallait pas parler de la paix, car il y avait contradiction dans les termes.

J'avoue que, dès le début, je n'ai pas été très enthousiaste du titre « Conférence de la paix ». Je lui trouvais des inconvénients qui apparaissaient plus que ses avanlages. Mais, néanmoins, les railleries auxquelles je viens de faire allusion sont vraiment trop faciles et peu sérieuses. Toute conférence qui, en définitive, a pour but de soumettre les rapports internationaux à des règles juridiques, peut revendiquer ce titre, quand même elle s'occuperait de rapports entre les belligérants, et surtout de rapports entre les belligérants et les neutres. N'est-ce pas au cours d'une guerre que les questions internationales se présentent avec le plus d'acuité? N'est-ce pas alors qu'il importe d'avoir des règles? N'a-t-on pas vu des guerres entre deux puissances susciter des récriminations, puis des confiits entre les neutres et les belligérants? Par conséquent, c'est faire œuvre essentiellement utile, pacifique, que d'essayer de régler les rapports de cet ordre.

Maintenant ce titre de « Conférence de la paix » a présenté un inconvénient à un autre point de vue. Les enthousiastes ont pensé que cette réunion allait donner la paix au monde, comme si la paix se fabriquait sur mesure et devait résulter de formules bien tournées. Il paraît que Minerve est sortie tout armée du cerveau de Jupiter. La déesse de la Paix ne peut évidemment pas naître ainsi, parce que les pacifiques ne seraient pas contents de la voir avec des attributs guerriers; elle ne peut davantage sortir, même désarmée, du cerveau d'une Conférence. {Sourires.) L'idée d'une conférence chargée d'établir définitivement la paix est par trop simpliste et un peu puérile. Les conférences de la paix, au sens littéral de l'exprès-

sion, sont celles qui se tiennent à la fin d'une guerre pour le rétablissement des relations normales entre les belligérants; elles ont bien pour but de faire la paix et elles la font au moins provisoirement.

Ma conclusion est donc que, si Ton peut regretter les illusions et les déceptions que devait amener la dénomination de Conférence de la paix, cette dénomination se justifie au point de vue rationnel, parce que c'est faire œuvre de paix qu'essayer de substituer le droit à la force, la justice à l'arbitraire.

La première Conférence s'est réunie à la Haye, le 18 mai 1899. Cétait un milieu bien choisi, essentiellement calme. 11 importe qu'une semblable réunion soit à l'abri de toutes les agitations extérieures. Ceux qui furent alors les hôtes de la Maison du Bois — et j'en vois un certain nombre en ce moment — peuvent se rappeler avec plaisir notre élégante installation dans un cadre de'verdure. 11 est certain que, l'année dernière, nous n'avons pas retrouvé celte intimité dans ce grand palais comtal, qui, pour nos séances plénières, nous fournissait « la Salle des Chevaliers ».

Vingt-six États étaient représentés. Pour la première fois. Ton voyait une conférence diplomatique aussi nombreuse. Je parle de conférences diplomatiques proprement dites, et non de congrès administratifs comme ceux des postes et des télégraphes, par exemple, qui comprennent à peu près tous les Étals du monde. Alors que la plupart des conférences de ce genre ne réunissaient autrefois que des États de l'Europe, à celle de 1899, il y avait, en outre, des États de l'Amérique et de l'Asie, réprésentés par une centaine de délégués.

Qu'a-t-on fait?

On a échoué sur une portion du programme, dont je vous ai parlé tout à l'heure, et on a réussi sur plusieurs autres; on a codifié une partie du droit de la guerre continentale., ce qui n'était pas si facile. A Bruxelles, en 1874, on n'avait pu aboutir; mais les oppositions qui s'étaient alors produites ont disparu à la Haye. Cet heureux résultat est dil en grnnde partie à la prudente habileté de M. de Martens.

On a ensuite appliqué à \\i guerre maritime les principes de la Convention de Genève. H y a longtemps que l'on réclamait cette

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