CHAPITRE m
Victor de Verna. — Sa famille. — Son caractère et sa vie. — Son attachement aux Œuvres et, notamment, à celle de In Propagation de la Foi. — Sa mort. — Les Présidents de.v Conseils centraux.
Avant de poursuivre notre historique, arrêtonsnous quelques instants devant celui qui, le premier, présida aux destinées de l'Œuvre de laPronagation de la Foi naissante. Pour quelles raisons M. de Vernafut-il élu par les membres de la réunion du 3 mai, quand ils constituèrent la commission chargée de rédiger le Règlement ? Pourquoi fut-i* dans l'ordre du temps, le premier président du Conseil central de Lyon ? Par quelles qualités ce modeste, dont les publications de l'Œuvre n'ont jamais donné la biographie, s'imposa-t-il au choix d'ardents chrétiens, recommandables par leur valeur morale, par la considération dont ils étaient entourés, par leur situation sociale et par leur foi ? Si M. de Verna et ses collègues ne croyaient pas que leur nom dût être mis en vedette dans les Annales, et cherchaient à ensevelir, dans l'oubli, leur action féconde, il ne nous est pas interdit, après tant d'années, de raconter ce qu'ils ont caché. Un doux parfum s'exhale souvent des anciens récits ; on le respire avec une joie tranquille, car il embaume sans enivrer.
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En remontant le cours des années, l'auteur de cet opuscule revoit, dans la brume de ses lointains souvenirs, les murs sombres du collège de Riom, la porte qui donnait sur une petite rue silencieuse se refermant sur lui, et, dans la cour de la maison, un prêtre à la chevelure grisonnante, à la taille peu élevée, aux manières simples, le recevant avec un sourire fait de finesse et de bonhomie.
Ce prêtre, mort depuis longtemps mais vivant dans la mémoire de ceux qui l'ont connu, appartenait à une famille de dix enfants, respectable entre toutes, attachée aux traditions du passé, entourée d'une grande considération qu'elle avait acquise par les services rendus, aussi bien que par la dignité de la vie (i). Il était le fils de Jean-Marie Victor Dauphin de Verna. Si nous réveillons uq souvenir personnel, c'est que nous croyons, en le faisant, remplir le devoir de reconnaissance que
(i) La famille Dauphin de Verna est établie au château de Verna depuis le commencement du xvn* siècle ; c'est Raymond Dauphin, seigneur de Saint-Etienne, conseiller-auditeur en la Chambre des comptes de Bouro^ogne, en i623, qui vint s'y établir et prit le nom de Verna, seigneurie qui lui avait été concédée par Melchior de La Poype.
Cette famille a fourni, depuis 1485, un gentilhomme de la Maison de Henri IV et de Louis XIII, un chevalier de Malte, deux conseillers auditeurs en la Chambre des comptes de Bourgogne, un trésorier de France en Dauphiné, des officiers des armées du roi, un chanoine au chapitre de Saint-Maurice de Vienne, plusieurs religieux et religieuses. Elle blasonne : d'azur à la bande d'or, chargée en chef d'un dauphin de gueules et d'une étoile du même, en pointe, avec couronne de marquis-.
Les membres de la famille ont porté les titres de barons de Verna, barons de Saint-Romain, seigneurs du Single, de Pontchéruy, de Montcizet et de Saint-Etienne.
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tout élève doit à des maîtres dignes de respect et d'affection ; c'est qu'il nous est agréable aussi d'associer à l'image d'un père celle d'un fils dont la direction paternelle avait fait une âme de choix.
Deux des fils de M. de Verna entrèrent dans les ordres (i) et deux de ses filles furent admises dans la Congrégation des Dames du Sacré-Cœur. Dévoué lui-même à toutes les bonnes œuvres, l'un des ouvriers de la première heure de celle de la Propagation de la Foi, il mérita bien, non seulement de l'Eglise mais aussi de la France, comme tous ceux qui travaillèrent à l'établissement et au développement d'une telle institution. Le bel ouvrage les Missions catholiques françaises au XIX^ siècle, publié sous la direction du P. Piolet (2), a résumé en six volumes, la part^ considérable prise par la France dans l'expansion de la civilisation chrétienne au moyen des Missions catholiques. Il faut être aveugle pour ne pas voir le bien que ce pays retira des travaux poursuivis par les ouvriers évangéliques ; mais comment agir si une Œuvre ne s'était pas établie pour chercher à procurer les ressources nécessaires ?
(i) Un autre fils de M. Victor de Verna fut relig-ieux. Comme son frère Félicien, mort prématurément supérieur du collège de Riom, le P. Augustin de Verna entra dans la Société de Marie. Il enseigna la théologie dans plusieurs séminaires et devint assistant de son supérieur général en 1880. Il rendit son âme à Dieu au mois de novembre 1886. L'Echo de Fourvi'ere a donné, le 18 décembre de la même année, une notice nécrologiqne sur le P. Augustin de Verna.
(2) Les Missions catholiques françaises au XIX* siècle^ publiées sous la direction du P. J.-B. Piolet, avec la colla^ horation de toutes les Sociétés de missions. 6 volumes in-8*, d'après lea documents originaux. — Armand Colin, Paris.
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Victor de Verna alliait à l'énergie du soldat, les qualités civiques et la foi des premiers croyants ; c'était un homme à principes arrêtés et qui savait, chose rare, y conformer sa conduite. Sans peur devant la mort qu'il avait affrontée dans l'armée de Précy défendant Lyon contre la Convention, il fut sans faiblesse devant les mouvements d'opinions qui agitèrent la France. Remplaçant, en 1830, à la tête delà mairie deLyon, M. de Lacroix- Laval alors absent, il résista courageusement à l'émeute triomphante. Il se souvint toujours que l'épée des officiers du roi avait pendu à son côté et que, sur son front, l'eau du baptême avait coulé ; mais, tandis que les révolutions l'empêchaient de servir les princes qu'il aimait, le Christ était toujours là et son amour pour le Rédempteur devenant, chaque jour, plus ardent, lui donnait cette beauté morale dont resplendissent les saintes âmes. Répéterons-nous, après sa fille (1), que M. de Verna passait en prières la plus grande partie de ses nuits et que jamais un mendiant ne lui tendait la main sans recevoir une aumône ? Dirons-nous qu'il consacrait son temps à visiter les pauvres, à consoler les affligés, et qu'il le faisait avec une touchante discrétion ? Rapporterons-nous ici le trait d'héroïsme chrétien raconté par le général Ambert (2) et qui frappait d'une surprise émue cet écrivain capable de comprendre
(i) Mme Marie de Verna, religieuse du Sacré-Cœur, a consacré une notice à son père.
(2) Illustrations et célébrités du XIX' siècle, 7" série, Bloud, Paris.
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les élévations de la pensée et du sentiment ? Les actes de haute vertu font trop d'honneur à l'humanité pour qu'on se lasse d'en faire le récit.
En une triste journée où l'on vit vingt exécutions capitales, le 27 janvier 1793, mourut, sur l'échafaud, Joseph de Verna, baron de Saint-Romain^ capitaine à l'ancien régiment de Bretagne, chevalier de Saint-Louis. Or, un jour, un mendiant tend la main au fils de cette victime de l'anarchie révolutionnaire ; Victor de Verna lui remet dix sous ; mais voici que soudain il reconnaît dans cet homme le dénonciateur de son père. Tout troublé et tremblant, il revient vers lui : « Mon ami, que vous ai -je donné ? dit-il. — Dix sous. Monsieur 1 — Eh bien, répond son bienfaiteur, rendez-les-moi, et prenez ces cinq francs. » ' — En cet instant, l'amour de la croix avait triomphé de la raison humaine. Le chrétien avait obéi à ces paroles de l'apôtre : « Si votre ennemi a faim, donnez-lui à manger ; s'il a soif, donnezlui à boire ; en faisant cela, vous amasserez des charbons ardents sur sa tète (i). » Il s'était souvenu de la parole de Celui qui a dit : « Aimez vos ennemis et faites-leur du bien, et prêtez sans rien espérer : et votre récompense sera grande, et vous serez les fils du Très-Haut, car il est bon envers les ingrats et les méchants (2). » Il avait eu la vision du Christ sur la croix priant pour ses bourreaux et disant à son Père : « Père, pardonnez-leur, car ils ne savent ce qu'ils font (3). »
Survivant de l'ancienne société française, M. de
(i) Saint Paul aux Romains, m, 20.
(2) Saint Luc, vi, 35.
(3) Saint Luc, xxm, 34.
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Verna la rappelait par la distinction de ses manières, la correction de son langage, par son aimable gaieté et son exquise politesse. Il aimait les lettres qu'il cultivait et les arts qu'il appréciait en fin connaisseur.
jean-Marie-Victor Dauphin de Verna fils de Joseph de Verna et de Marie Fournillon de Butery, d'une vieille famille du Forez, vint au monde le 28 juillet 1775. Il fit de bonnes études sous la direction d'un pieux ecclésiastique et fut admis ensuite à l'Ecole navale de Brest. Embarqué, à la fin de ses cours, sur un des vaisseaux du roi, il voyagea dans la Méditerranée, mais la Révolution lui fit briser sa carrière. Nous avons dit comment mourut son père à l'âge de cinquante ans, et nous avons rappelé la participation du jeune officier à la révolte de la ville de Lyon exaspérée par les crimes des révolutionnaires. Fait prisonnier, Victor de Verna s'évada, prit du service, sous un nom supposé, dans l'armée de Montesquiou, puis, après la Terreur, rentra dans ses foyers.
En 1826, nous trouvons de Verna premier adjoint de la ville de Lyon, et, en 1828, député du département du Rhône. Il parut rarement à la tribune, mais, par larectitude desonjugement, parl'étendue de ses connaissances, par son aptitude au travail, il occupa, dans les Commissions, une place importante. En 1806, il avait épousé une de ses cousines germaines, Lucie Ferrus de Vendranges, dont le père avait été, lui aussi, décapité pendant la Révolution.
M. de Verna mourut, à Lyon, le 17 juin 1841 ;
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ses derniers moments furent des plus édifiants. L'Œuvre de la Propagation de la Foi eut, sans doute, les dernières pensées de ce chrétien qui lui avait donné, dans son cœur, une place de choix. « Avez-vous été au Conseil ? » disait-il dans son agonie ; « Venez-vous du Conseil ? » Il avait tenu à ce qu'au chevet du lit sur lequel il subissait de cruelles souffrances, fussent placés des objets, don du séminaire des Missions Etrangères de la rue du Bac, qui avaient appartenu à un missionnaire martyrisé au Tonkin, le 20 septembre 1837, ^^ parmi lesquels étaient des instruments ayant servi à son supplice (i).
Aucune œuvre de la charité lyonnaise n'avait été étrangère à M. de Verna. Il avait rempli les fonctions de vice-président de l'Association pour la défense de la religion catholique, placée sous la haute direction d'un vicaire général du diocèse. Le premier, il avait établi, à Lyon, l'Œuvre de Saint-François Régis, pour la réhabilitation des unions illicites. Pendant longtemps, il avait fait partie de l'administration des hôpitaux, de celle de TAntiquaille, etc., : il savait suffire à tout.
Durant les longues heures de la cruelle maladie qui, au printemps de l'année 1841, le clouait sur un lit d'agonie, et, en crucifiant son corps, épurait de plus en plus son âme, le premier président du Conseil central de Lyon récitait souvent le Deprofundis et VAve Maria ; le Tantum ergo avec l'orai-
(i) Ces reliques provenaient, vraisemblablement, du Bienheureux Jean-Charles Cornay, mais nous n'avons pas pu préciser ce détail. Ce saint missionnaire fut, en effet, martyrisé le mercredi 20 septembre iSSj. Il fut décapité: après sa mort, ses membres furent amputés à coups de hache, et son tronc fut fendu en quatre.
son du Saint-Sacrement futaussi une deses dernières prières. M. de Verna mourant appelait la miséricorde de Dieu sur ceux qu'il allait rencontrer dans l'éternité, qui, comme lui, devaient bientôt rendre compte des talents remis entre leurs mains. Il demandait à la Vierge Marie, de le guider dans le passage qui conduit de la vie à la mort, et qui effraya tant de saintes âmes. 11 chantait, dans la paix de son cœur, les gloires de l'Eucharistie qui, pendant son existence terrestre, avait, si fréquemment, soutenu son courage, élevé ses pensées, guidé ses pas. Celui qui avait tant travaillé pour l'Eglise n'avait pas à redouter les arrêts de l'éternelle justice, caries œuvres des justes les suivent : « Opéra enim illorum sequuntur illos, »
Les successeurs de M. de Verna, à la présidence du Conseil central de Lyon, ont été MM. de Jessé, décédé en décembre 1854, Terret, qui mourut en juin 1859, de Prandières que le Conseil perdit en 1868. M. le comte Francisque desGarets remplaça M. de Prandières. M. des Garets fit partie du Conseil pendant quarante ans et le présida durant trente années. Il donna sa démission à la fin de 1898 en la motivant sur son grand âge. Le vote unanime de ses collègues qui lui décerna le titre de président honoraire le conserva dans le Conseil, et M. Martial de Prandières fut appelé à lui succéder. Le comte des Garets fut rappelé à Dieu, le mercredi 28 février 1900, à l'âge de 93 ans.
Le premier président du Conseil central de Paris fut le comte de Senst-Pilsach qui donna sa démission en 1826. Il fut remplacé par le comte
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Ferdinand de Bertier ; ce dernier, s'étant retiré en 1 833, le fut par l'abbé Mathieu qui, devenu évêque de Langres et, plus tard, cardinal et archevêque de Besançon, eut pour successeur l'abbé vSalandre, vicaire général. M. Alphonse de la Bouillerie fut le cinquième président auConseilcentral de Paris ; il en prit la direction en 1 839 et mourut au mois de Janvier 1847. Les présidents de ce Conseil ont été ^insuite, successivement, MM. Bérard des Glajeux (1847-1865) ; Gaudry (1865-1873) ; Léon Colin de Verdières (1873- 1885) et Charles Hamel.
Nous devons, maintenant, reprendre la suite de notre récit, entrer dans le détail des premières années de l'Œuvre de la Propagation de la Foi qui ne tarda pas, comme le sénevé de l'Evangile, à devenir un grand arbre. A l'ombre de cet arbre aux fortes ramures, se constituèrent, pendant près d'un siècle, des milliers de chrétientés qui se développèrent d'une façon merveilleuse, manifestant par leur existence même et leurs progrès, la grandeur du bienfait dû à l'initiative de quelques âmes pieuses, et au dévouement d'hommes de zèle. Cet arbre puissant, qui s'est élevé sous la protection du Ciel, n'a pas subi les atteintes du temps qui détruit toute chose ; il est encore robuste et la Providence divine continue à faire monter la sève <\ui le vivifie.