‹ L'œuvre de LimogesChapitre 10 sur 118 · POST RES ABLATAS, PROPRIA DE SEDE FVGATVS · texte numérisé non relu

POST RES ABLATAS, PROPRIA DE SEDE FVGATVS

HOSPES ERAT MVNDI, CERTA STATIONE CAREBAT (i).

Les lettres formant cette inscription, ainsi que les motifs de décoration des bandeaux (voir figures 160 et 161), étaient obtenus en faisant ressortir le dessin tracé sur les lames de cuivre au moyen d’un vernis brun appliqué d’après les procédés indiqués par le moine Théophile dans son Diversarum artium schedula (2).

Un ancien inventaire de 1630 nous dit que les niches abritaient « des statuettes ou médailles », ce qui semblerait indiquer des pièces rapportées sur champ ; mais comme l’on ne trouve en ces endroits aucune trace de clous, il est probable que ces statuettes devaient être repoussées dans une feuille de cuivre de peu d’épaisseur occupant la baie entière de l’arcade, ainsi que nous le remarquons sur la châsse de Moissat-Bas.

La partie centrale du mausolée formait un rectangle de om 48 de hauteur sur om 30 de largeur, renfermant autrefois l’effigie émaillée du prélat. Cet émail a aujourd’hui disparu, et il n’est connu que par le seul dessin que nous en a laissé Gaignières. Ce dessin est empreint de l’inintelligence du xvme siècle à l’égard des œuvres médiévales: il accuse une légère saillie du côté des ombres, ce qui a fait supposer à Viollet-le-Duc ( Diction . du Mobilier, t. II, p. 224) qu’on avait à faire ici à une statue en demi-relief bien qu’émaillée. Mais des textes, récemment découverts par M. de Farcy (3), éclairent la situation et nous font connaître que cette plaque était en émail champlevé. Nous reproduisons (planche XIII, figure 157) le dessin de Gaignières, mais avec certaines modifications qui rendent à la plaque émaillée l’aspect qu’elle devait avoir. La figure 162 nous donne la tête de même grandeur que l’original.

Nous transcrivons intégralement les textes donnés par M. de Farcy.

On lit dans le manuscrit 627, folio 19, v°, conservé à la Bibliothèque d’Angers :

(1) Bibliothèque d'Angers, ms. 628. p. 142.

(2) « Caput LXX. Quomodo denigretur cuprum. — De cupro supradicto, quod rubeum dicitur, fac tibi laminas attenuari, quantæ longitudinis et latitudinis velis. Quas cum incideris et aptaveris operi tuo, pertrahe in illis flosculos, sive bestiolas, aut aliud quod volueris, et fode cum gracili ferro fossorio. Deinde toile oleum, quod fit de semine lini, et cum digito superlinies per omnia tenue, atque cum penna anseris æquabis, et tenens cum forcipe pones super prunas ardentes. Cumque modicum incaluerit, et oleum liquefactum fuerit, denuo cum penna æquabis rursumque impones prunis, sicque faciès donec exsiccetur. Quod si videris per omnia æqualiter esse, mitte super carbones valde ignitos, et tam diu jaceat, donec omnino cesset fumare. Et si satis nigrum fuerit, bene; sin autem, valde parum olei cum penna super calidum ita linies, æquatumque denuo constatis carbonibus superpone, faciens sicut prius. Cumque refrigeratum fuerit, non in aqua sed per se, cum ferris rasoriis valde acutis rade diligenter flosculos, ita ut campi remaneant nigri. Si vero litteræ fuerint, in tuo sit arbitratu, utrum eas volueris esse nigras an deauratas. Cum vero lamina diligenter rasa fuerit, statim invivabis eam cum confectione vinicii lapidis et vivo argento, et mox deaurabis, deauratamque non exstingues in aqua, sed per se refrigerabitur, poliesque sicut supra dictum est, et eodem modo colorabis ».

(3) Cité par Ch. de Linas, Œuvres de Limoges conservées à l'étranger. — Nous faisons de nombreux emprunts à cet ouvrage, qui reproduit plusieurs passages de celui de M. L. de Farcy, Recueil d'objets d'art religieux , 3mc année, 2mc livraison, Orfèvrerie.

L’ÉMAILLERIE AU MOYEN-AGE

« Sa figure est émaillée sur du cuivre, avec une mitre en forme de bonnet carré ». (i Chronologie des évéques d’Angers.)

Lebrun-Desmarettes se montre beaucoup plus explicite :

« Vis-à-vis, au côté droit, il y a un cercueil de bois avec des ornemens et des plaques dessus... dans lequel fut mis l’Évêque Eulger, représenté dessus en mignature, avec une mitre tournée de côté et toute cornue, ce qui est particulier à lui seul ». ( Voyages liturgiques, par le sieur de Molèon, p. 82, Paris, 1718.)

Fig. 162. — Tête d’eulger.

(Interprétation du dessin de Gaignières.)

Voici d’autres témoignages dans le même sens :

« Épitaphe d’Eulger autour de sa figure d’émail plate, qui paraît sur un tombeau de bois couvert de feuilles de cuivre doré... » ( Cérémonial de Le Horeau, t. II, p. 148; 1692 à 1717, Bibl. de l’évêché d’Angers.)

« Copie de l’épitaphe d’Eulger, autour de sa figure d'émail plate qui paraît sur un tombeau... » ( Chapelle d’Angers, ms. du xvne siècle, p. 167, Musée diocésain d’Angers.)

« La représentation d’Eulger était en émail et plate peinture... » (Barthélemy Roger, Histoire d’Anjou, ap. Revue d’Anjou, 1852, p. 144.)

De ces cinq documents écrits, le premier mentionne simplement un émail quelconque; les derniers spécifient un émail plat ou en plate peinture; au second, le terme mignature employé par Lebrun-Desmarettes est surtout caractéristique, car le savant liturgiste, peu versé dans le vocabulaire technologique, n’a pas trouvé de meilleur moyen pour exprimer sa pensée que de recourir a une comparaison avec les tableaux enluminés des anciens manuscrits. Quatre témoignages affirment donc la présence d’une plaque en émail champlevé. Au surplus, ce n’est qu’à partir du xine siècle que l’on trouve des tombes de ce genre en relief, et celle qui nous occupe, comme nous le dirons bientôt, appartient au xiie, et encore convient-il de remarquer que les tombes en relief ne sont point traitées de cette façon, et que si l’émail est employé ce n’est que pour décorer le fond, ou parfois une partie des vêtements ; le personnage représenté est généralement en demi-bosse.

Autant qu’on peut en juger par le dessin de Gaignières (voir planche XIII, figure 157), la figure se détache en clair sur champ bleu ; une bordure composée d’espèces de fleurs emboîtées l’une dans l’autre, aux émaux vert clair nué de blanc ou de bleu, rappelle le

q6 HISTOIRE DE L’ÉMAILLERIE LIMOUSINE

goût français plutôt que le style germanique. Tout autour de la plaque on lit l’inscription suivante :

* HIC . IACET . EVLGERIVS . TENERIS . CONSVETVS . AB . ANNIS ;

LINGVA . MENTE . MANV . FRYCTIFICARE . DEO :

HVIVS . OPVS . MVLTIS . PRODESSE . DOCERE . MINORES.

EXTIRPARE . SCELVS . CONSOLIDARE . FIDEM.

FLENTEM . SOLARI . NVDVM . VESTIRE . SVPERBVM ;

FRANGERE . NEC . QVEM . QVAM . LEDERE . RECTA . LOQVI.

Le versant du toit, disposé absolument comme la face du coffre, montrait, au centre, la Majestas Domini inscrite dans une vesica piscis , cantonnée des symboles des évangélistes; à droite et à gauche les douze apôtres, et probablement aussi douze prophètes, remplissaient les arcatures disposées horizontalement sur deux rangs. Il est à remarquer que la Majestas Domini, encadrée d’une vesica piscis, n’apparait sur aucune châsse du Rhin ou de la Meuse, non pas que Belges et Allemands n’aient traité aussi ce thème, mais ils l’ont toujours appliqué d’une manière différente. En revanche, le décor des reliquaires exécutés à Limoges montre fréquemment le Christ dans une auréole elliptique accompagnée d’arcatures en plein cintre abritant des personnages; la châsse de Chamberet, celle de Saint-Viance nous en fournissent de beaux exemples. Aussi Charles de Linas regarde-t-il comme essentiellement limousines la forme et l’ordonnance du cénotaphe d’Eulger; s’il admet que les cuivres vernissés sont de travail angevin, il s’empresse d’ajouter que la plaque représentant le prélat a été exécutée à Limoges (i). Remarquons encore que la tonalité des émaux est très douce ; les tons allemands, surtout au xiie siècle, auraient été plus criards, plus énergiques; en outre les pignons du tombeau, par leur forme très aiguë, rappelleraient plutôt la forme française des châsses que la forme allemande, dont la toiture est moins inclinée.

L’exécution de ce précieux monument doit être postérieure à l’année 1153. On a remarqué que quatre des noms propres mentionnés dans l’inscription sont précédés d’une -J-, signe qui, au Moyen-âge, marque généralement les décès sur les diptyques et les nécrologes. On peut en conclure que les personnages dont les noms sont dépourvus de -fvivaient encore à l’époque où le monument fut parachevé, tandis que ceux qui en sont munis avaient alors cessé de vivre. La -j- accompagne le nom de l’archidiacre Normand, très vraisemblablement Normand de Doué, successeur immédiat d’Eulger au siège épiscopal d’Angers, et qui mourut le 27 avril 1153 (2), tandis que le nom qui suit Ramond (. Ruamundus ) en est dépourvu. Or comme Ramond, ou Romond, qui était grand-archidiacre, n’est mort qu’en 1160, la date du monument se trouverait ainsi circonscrite entre les années 1133 et 1160.

Nous avons à parler maintenant des deux belles plaques que possède le Musée de Cluny et qui proviennent de l’abbaye de Grandmont; elles mesurent om 26 sur om 18. La première représente un sujet tout-à-fait topique pour le Limousin : c’est la mise en scène d’une apparition de saint Nicolas, évêque de Myre, au moine Étienne de Muret, fondateur de l’ordre de Grandmont, près de Limoges (3). Le moine (voir planche XIV,

Ci) Ch. de Linas, Œuvres de Limoges conservées à l’étranger, p. 53, 36 et 57.

(2) Gallia christiana, t. XIV, col. 56g.

(3) Collin, Histoire sacrée de la Vie des saints principaux... du diocèse de Limoges, p. 48. Limoges, Martial Barbou, impr., 1672.

L’EMAILLERIE AU MOYEN-AGE

figure 163) est représenté sans nimbe, la tête nue, une main appuyée sur une crosse en forme de tau, causant, comme le témoigne son geste, avec le saint évêque ; celui-ci est nimbé, vêtu de la chasuble et tient un livre de la main gauche. Au-dessus des personnages est figurée une arcature décorée de cinq coupoles dont les lanternons et les toitures, surbaissés, sont ornés d’imbrications en émail. L’inscription qui se lit au-dessous de l’arcature explique le sujet en patois du pays, et ne laisse aucun doute sur la provenance limousine de ces émaux :

N1COLAZ ERT | PARLA [N] AM [E]N ETEVE DE MVRET (Nicolas était conversant avec le seigneur Étienne de Muret) (1).

L’abbé Texier et Laborde supposent que cette plaque provenait du revêtement de l'autel émaillé de Grandmont; et comme dans cet émail la tête de saint Étienne est sans nimbe, ils en ont conclu qu’il a été fait entre les années 1124, date de la mort du saint, et celle de 1189, date de sa canonisation (2).

Labarte n’adopte pas cette manière de voir ; il rapporte cet émail aux années qui suivirent la canonisation du saint, lorsque le corps, ayant été levé de terre, fut placé dans une châsse sur laquelle étaient représentés des épisodes de sa vie ; cette châsse reposait sur un autel qui était lui-même recouvert d’émail : il impute l’absence du nimbe a une négligence de l’émailleur.

Il nous reste une description de l’autel et de la châsse émaillés; cette description, faite au xvie siècle par un religieux de Grandmont, le frère Pardoux de Lagarde, mort en 1591, bien qu’un peu laconique, semblerait devoir donner raison à Labarte. Voici d’abord ce que notre historien dit de l’autel : « Entre ces quatre excellentz pilliers est ledict grandautel, et tant le contretable que le davant d’ycelluy est de cuyvre doré esmailhé ; et y sont les hystoires du vieux et Nouveau-Testament, les treze apostres et aultres saincts; le tout eslevé en bosse et enrichi de petitte pierrerie, fort bien ouvré et excellent, aultant ou plus riche que si le tout estoyt d’argent » (3).

Nous ajouterons que lors de la construction de la nouvelle église de Grandmont, de 1732 à 1738, on y transporta ce qui restait de ce magnifique ouvrage, ainsi mentionné dans un inventaire de 1771 dressé par Lépine, subdélégué de l’Intendance : « Plus, du côté gauche, nous avons trouvé une chapelle à laquelle on a rapporté l’ancienne décoration et devant cl’autel qui étoit dans l’ancienne église, de cuivre jaune esmaillé en

(1) Du Sommerard ( Catalogue du Musée de Cluny , année 1881, p. 246) et Labarte {Recherches sur la Peinture en émail , p. 102) traduisent ainsi cette inscription : Nicolas er[a\t parla[nt] à m[onseig)n[eur ] Elève (pour Étienne) de Muret. ■ — L’abbé Texier ( Essai sur les Émailleurs, p. 74, et Diction. d'Orfèvrerie , col. 903) l’interprète ainsi : Nicolas était -parlant au moine de Muret — Nicolas était parlant avec notre Étienne de Muret , faisant observer que la traduction de Tève par Étienne ne présente aucune difficulté aux personnes qui savent qu’à Limoges, dans l’abbaye de Saint-Martial, le tombeau du duc Étienne était devenu pour le vulgaire le tombeau de Tène-le-Duc. — La leçon que nous en avons donnée nous paraît la plus rationnelle; elle est de MM. Vallet de Viriville et Robert de Lasteyrie. — NETEVE DE MVRET doit se lire : EN ETEVE DE MVRET. L’hésitation n’est point possible sur ce point. Voir Du Cange, verbo EN :

« EN et NA. Voces nobilium utriusque sexus nominibus prceponi solitas quæ quidem sonant quod Do-

minus vel Domina ». Quant à la traduction du mot TEVE par ÉTIENNE, nous ferons remarquer que, dans le département de la Corrèze, le village de Nesteve , commune de Chenaillers-Mascheix, canton de Beaulieu, est appelé dans les actes anciens mansus Stephani. Saint-Étienne d’Obasine, arrondissement de Brive, est aussi désigné sous le nom de Saint-Estèphe.

(2) Essai sur les Émailleurs , p. 74. — Notice des Émaux du Louvre , p. 34.

(3) Abbé Texier, Essai sur les Argentiers et les Émailleurs , p. 72. — L. Guibert, Description de l'ordre et de l'abbaye de Grandmont , p. 978.

HISTOIRE DE L’EMAILLERIE LIMOUSINE

bleu, anciennement doré, avec grand nombre de figures en relief, et au devant d'autel

est Notre-Seigneur, les quatre évangélistes et les douze apôtres » (i).

Comme on le voit, les sujets représentés sur l’autel n’étaient point relatifs à la vie de saint Étienne, mais il n’en était pas de même de ceux qui décoraient la châsse : « Sur

le contretable », ajoute le frère de Lagarde, « au plus éminent dudict autel, est une

fort belle eslévation et grand châsse, dans laquelle repose le corps de sainct Estienne. Ladicte châsse est de cuyvre doré, esmailhé, enrichie de perles de cristal et aultre petitte pierrerie, où est par personnages le portrait en bosse de la vie dudict sainct entièrement » (2).

« Cette châsse, la plus grande que l’on connaisse », ajoute encore l’annaliste de l’ordre Jean Lévesque, « avait trois pieds trois pouces de long, un pied de large et deux pieds neuf pouces de haut » (3). Elle fut donnée à l’église de Razès (Haute-Vienne), mais on ne sait pas ce qu’elle est devenue.

De ces textes, on peut conclure d’une façon à peu près certaine que le panneau en question provient de la châsse de saint Étienne, le fondateur de l’ordre de Grandmont.

Il est regrettable de n’avoir point le dessin de cette œuvre capitale.

La bibliothèque du grand-séminaire de Limoges possède bien un précieux manuscrit du xine siècle provenant de Grandmont. et où l’on voit représenté, sur une curieuse miniature, le monument qui renfermait les restes du fondateur de l’ordre, mais rien ne nous autorise à regarder ce dessin comme la reproduction exacte de l’original.

Cette miniature (voir figure 165) nous montre l’épisode principal de la cérémonie de la « relevation » des restes de saint Étienne de Muret. Deux évêques coiffés d’une mitre blanche, vêtus de l’aube que recouvrent une dalmatique rouge et une chasuble bleue, élèvent sur un brancard les reliques du patron de Grandmont. La châsse est peinte en jaune avec une corniche bleue; le toit, de couleur vermillon, orné d’un dessin à losanges piqués de points blancs, est surmonté de deux boules bleues cerclées de blanc. La face principale de la châsse est divisée en parties égales par quatre lignes verticales qui pourraient bien indiquer des colonnes, entre lesquelles l’artiste a tracé d’une main incertaine des sortes de panneaux pour figurer peut-être les plaques émaillées qui la décoraient. Une colombe, image du Saint-Esprit, descend du ciel au-dessus du reliquaire; elle est blanche avec un bec rouge, et sa tête est entourée d'un nimbe bleu. La scène se détache sur un fond d’or. Les traits du dessin ont une certaine épaisseur, ce qui donne à cette enluminure l’aspect d’un vitrail avec son armature en plomb (4).

L’autre plaque du Musée de Cluny, où l’on voit Y Adoration des Mages (voir planche XIV, figure 164), peut avoir appartenu aussi à l’autel où à la châsse de Grandmont. Dans tous les cas elle est de la même époque que celle où est représenté saint Étienne de Muret ; c’est le même faire, ce sont les mêmes émaux ; elles ont certainement une origine commune.

Dans ces deux plaques, à l’exception de l’Enfant Jésus, dont la tête seule est en relief, particularité qui ne se rencontre que dans l’École limousine, toutes les figures sont entièrement émaillées; le fond seul est réservé et doré. Les carnations sont rendues

(1) Louis Guibert, Destruction de l'ordre et de l'abbaye de Grandmont , p. 937, 983 et 987.

(2) Abbé Texier, Essai sur les Argentiers et les Émail leur s, p. 73. — Guibert, loc. cit.

(3) Lévesque, Annales.

(4) Voir Louis Guibert, L'Orfèvrerie et les Orfèvres de Limoges, p. 30 et 31. C’est à cet ouvrage que nous empruntons le dessin reproduit sous le N° 165.

L’ÉMAILLERIE AU MOYEN-AGE

par un émail rosé, les vêtements par des émaux bleu et vert. Le rouge mat est employé dans la couverture du livre, dans les ornements et dans les souliers de l’un des trois rois Mages. Les couronnes de ces rois sont jaunes, et la lampe suspendue dans une arcade est d’un blanc opaque. Toutes les tailles d’épargne sont niellées de rouge.

Fig. 165. — Invention des reliques de saint Étienne de muret. Miniature du xme siècle, conservée au grand- séminaire de Limoges.

Deux abbés de Saint-Augustin : Étienne, mort en 1137, et Raymond, décédé en 1184, sont mentionnés comme les auteurs d’œuvres conservées dans le trésor de leur église (1).

Dans l’abbaye de Saint-Martial, l’abbé Pierre de Barri fait exécuter des croix, des calices en argent, des burettes, et laisse en mourant (1174) une somme assez forte pour permettre de confectionner plusieurs reliquaires (2). Isambert, qui lui succède dans le

(1) « Stephanus thesauros vero auris et argenti ecclesiæ, necnon et Majestatem matris Domini, tex-

tum Evangeliorum ex lapidibus pretiosis ornatum, calices et cappas et thuribulum fecit. Non est penitus

ornamentum quod ipse non construeret Raimundus multa ornamenta ipse fecit, id est majorem crucem

argenteam et duos calices deauratos magnæ pulchritudinis ». Annales ord. S. Bénédictin in append., t. VI, col. 694, citées par l’abbé Texier, Dictionnaire d’ Orfèvrerie, col. 725, 815 et 1309.

(2) « Petrus [de Barri]... fecit fieri crucem argenteam ad altare Sancti Salvatoris XXli duarum marcarum prêter aurum et facturas; fecit ibidem fieri calicem argenteum, cum duabus ampulis, VII marcarum prêter aurum et facturas. Reliquit ibi très marcas ad faciendam quandam crucem, et quatuor marcas ad duos textos et filacteria quedam, que satis valent x marcas ». Chroniques de Saint Martial, p. 12.

IOO

HISTOIRE DE L’ÉMAILLERIE LIMOUSINE

gouvernement de l’abbaye (1175-1198), enrichit le trésor avec la même libéralité. On lui doit, notamment, une tablette d’autel et la châsse dorée de saint Alpinien (1), faite de « leston figuré et esmaillé » , au dire d’un inventaire du xvff siècle cité par l’abbé Legros (2). Ce fut aussi sous son administration, et en 1191, que Bernard Itier fit fabriquer une croix en or des plus précieuses (3).

C’est également vers la fin du xne siècle qu’eut lieu l’exécution de l’autel et du retable de la commanderie de Bourganeuf (4), « en cuivre doré et émaillé, avec les gestes de saint Jean, patron de l’église ». Un procès-verbal de visite de la commanderie de cette localité, dressé au mois d’octobre 1772, le décrit ainsi : « Plus, avons treuvé dans lad

esglise le maistre hostel qui est dans le cœur avecq le tabernacle et un retable de

chasque costé du tabernacle qui contient la longueur dud hostel, de cuivre émaillé, garni de mesme que led devant d’hostel de figures en relief comme dessus » (5).

Faut-il regarder l’abbé Pierre, dont le nom est gravé sur la châsse de saint Calmine, conservée dans l’église de Mozac (Puy-de-Dôme), comme l’exécuteur ou le donateur de ce remarquable monument? L’inscription qu’on y lit : PETRVS ABBAS MAYZIACVS FECIT CAPSAM PRECIO, peut se traduire de différentes façons.

Nous avons déjà vu que les abbés de Saint-Martial s’étaient adonnés aux pratiques de l’orfèvrerie , et il est facile d’établir par des textes que l’abbaye de Mozac relevait de celle de Saint-Martial de Limoges : ainsi un abbé de Saint- Martial, Adhémar, signa à Mozac, en 1095, l’acte Par lequel le roi Philippe donna ce monastère à celui de Cluny (6). Au xiie siècle, entre 1115 et 1143, Amblard, abbé de Saint-Martial, et Adélard, firent une convention; ce dernier, autrefois prieur de l’abbaye limousine, était alors abbé de Mozac (7). Quelques années après, l’abbé Isambert (1175-1198) racheta une dette de 3,000 sols qu’avait contractée l’abbaye de Mozac (8).

Quoi qu’il en soit, nous croyons qu’il y a lieu de figurer et de décrire cette belle pièce d’émaillerie, ne serait-ce que pour réfuter les objections des personnes qui prétendent que les artistes des bords du Rhin, plus érudits que leurs confrères de Limoges, répandaient seuls et à profusion des légendes explicatives sur leurs œuvres.

Cette châsse, la plus grande en ce genre que l’on connaisse, a la forme d’une maison rectangulaire surmontée d’un toit à deux rampants; sa hauteur est de om4Ô, sans la galerie qui la surmonte, sa longueur de ora82.

(1) « Isenbertus... tabulam et capsam deauratam ad reponendum corpus sancti Alpiniani ibidem fecit ». Chroniques de Saint-Martial, p. 14.

(2) Abbé Texier, Essai sur les Argentiers et les Émailleurs de Limoges , p. 65. — Geoffroy de Vigeois ( Labbe , t. II, p. 321) mentionne ainsi cette châsse : Isembertus capsam sancti Alpiniani opéré mirabili composuit.

(3) « Anno gracie M°C°XCI°, preciosa crux aurea que in Parasceven a conventu adoratur et orologium consummantur, que jussit lieri Bernardus Iterii tune thesaurarius ». Chroniques de Saint-Martial , édition Duplès-Agier, p. 63.

(4) Aujourd’hui chef-lieu d’arrondissement du département de la Creuse.

(3) Abbé Texier, Essai sur les Émailleurs et les Argentiers , p. 82 et 270.

(6) Besly, Rois de Guyenne , p. 139. — Gallia christ, nov., t. I, col. 529, et Instr ., col. 1 10. — Baluze, Histoire de la maison d Auvergne, t. I, p. 5 1, et t. II, p. 54.

(7) « Constitueruntque inter se abbas Amblardus et domnus Adelardus quondam hujus monasterii prior, tune autem Mauzaciensis monasterii abbas ». Mss. abb. S. Mart. — Bonav. de Saint-Amable, t. II, col. 348.

(8) « Isembertus Mauzac de tribus millibus soliclorum redemit ». Labbe, t. II, p. 321.

L’ÉMAILLERIE AU MOYEN-AGE

ioi

De riches bandeaux en cuivre gravé, ornés de charmants petits boutons émaillés, di-

Fig. 166. — Chasse de mozac.

(Puy-de-Dôme.)

visent la face principale en six panneaux superposés sur deux rangs (voir figure 166). Ces panneaux mesurent, en moyenne, om 24 sur om 10.

Fig. 167. — Panneau émaillé de la chasse de mozac.

Les panneaux du milieu représentent : en dessous la Crucifixion, à laquelle assistent

HISTOIRE DE L’ÉMAILLERIE LIMOUSINE

la Sainte-Vierge et saint Jean, comme l’indiquent les inscriptions MARIA HIOANNES; au-dessus le Christ de Majesté dans une gloire, entre les symboles des évangélistes.

A droite et à gauche de ces deux panneaux sont représentés des apôtres sous des arcatures en plein-cintre, surmontées de coupoles à toiture imbriquée. Nous donnons, tigure 167, le détail d’un de ces panneaux.

Les apôtres n’ont d’autres attributs que des livres. Saint Pierre seul tient la clef symbolique. Toutes les figures sont en cuivre repoussé en demi-bosse, ciselé et appliqué sur un fond émaillé. Ce fond, constellé de rosaces, est divisé par deux bandes horizontales. La première est décorée de dessins inspirés de caractères arabes ; la seconde indique les noms des personnages représentés :

MATIAS SIMON IVDAS FILIPVS B ART OLOMEV S IACOBVS

MATEVS TOMAS PETRVS ANDREA IACOBVS PAVLVS

Une des particularités à noter, c’est que quatre des apôtres : Simon, Judas, Philippe et Jacques ont les pieds chaussés, contrairement aux règles de l’iconographie.

Fig. 168. — Saint calmine et namadie construisent le monastère de saint-ciiaffre.

L’autre face de la châsse est la plus intéressante. Six panneaux, admirables de conservation, la décorent également. Ils représentent la légende de saint Calmine et de Namadie, son épouse; les personnages sont réservés; le fond, émaillé, est d’un beau bleu lapis.

Dans le premier panneau (voir figure 168), dans le bas et à gauche du spectateur, quand on a la châsse devant les yeux, les deux époux, dont les noms NAMADIA, CALMINIVS, se lisent sur le fond au-dessus de leur tête, dirigent la construction du monastère de Saint- Chafifre (1) ; des ouvriers montent à l’échelle en portant des ma-

(1) L’abbaye de Saint-Théoffred, vulgairement Saint-Chaffre, ne prit ce nom qu’après le décès de saint Calmine. On appelait cette abbaye, à l’origine, Calminiac.

L’ÉMAILLERIE AU MOYEN-AGE

tériaux; ils sont guidés par un ange. On lit dans la partie supérieure et dans la partie inférieure du panneau :

S[anctus] ! CALMINIVS : CO[n]STRVIT ■ VN AM ; ABBA[t]IAM : IN PODIENSI E[pisco]PATV IN [hJONORE S[an]C[t]E {sic) THEOFREDI MARTIRIS

Fig. 169. — Saint calmine et namadie construisent le monastère de tulle.

Dans le second panneau (voir figure 169), les mêmes saints : S CALMINIVS, NAMAD1A. surveillent la construction du monastère de Tulle :

S[anctus] CALMINIVS SENATOR ROMAN[us] CONSTRVIT : S[e]C[un]D[a]M j

ABBA[t]IAM : IN LEMOVICENSI : E[pisco]PATV | NO[m]I[n]E : THVELLAM j

Sur le troisième (figure 170) ils président à l’achèvement de l’église de Mozac, dédiée a saint Caprais : S . CAPRASIVS ; MARTIR ; DEI | X j. Des ouvriers, la truelle à la main, terminent l’intérieur de l’église. On lit l’inscription suivante :

S[anctusJ CALMINIVS CO[nJSTRVIT : TERCIAfm] : ABBA[t]IAM : NOM1NE

MAVZIACVM IN ARVERNENSI : E[pisco]PATV : IN [hJONORE

S[ancti] CAPRASII : M[arti]RIS : ET : S[an]C[tJI : PETR[iJ QV[a]M OF[fJER[tJ ; EISDEM : S[an]C[t]lS

Sur le toit de la châsse et dans le panneau du milieu, le fondateur de l’église d’Auvergne ensevelit sa compagne, et sous le costume d’un abbé bénit sa sépulture, pendant que des anges enlèvent aux cieux en l’encensant l’âme de la sainte, représentée par une jeune fille revêtue de ses habits terrestres (voir figure 171). La main divine sort d’un nuage pour la bénir. La légende, du reste, nous donne l’explication du sujet :

BEAT A | N AM ADI A j SEPELIT[ur] [h] IC

HIC IN MONASTERIO MAVZIACO j AB ANCEL [is] DVCITVR

HISTOIRE DE L’ÉMAILLERIE LIMOUSINE

Le panneau de gauche (figure 172) nous fait assister à l’ensevelissement de saint Calmine :

SEPELIT[turj Sfanctus] ; CALMINIVS ; CONFESOR XPI (Christi) IN M[onasteriJO

Fig. 1 yo. — Saint calmine et namadie construisent l’abbaye de

Fig. 171. — Ensevelissement de namadie.

Dans le haut du panneau apparaît la main de Dieu entourée du nimbe crucifère.

L’ÉMAILLERIE AU MOYEN-AGE 105

L’àme du saint, représentée par un corps de petites proportions et sans sexe, inscrit dans [une gloire circulaire, est enlevé par deux anges : MIC | ANIMA ; AB ANGEL[is] PORTATVR.

Fig. 172. — Ensevelissement de saint calmine.

Fig. 173. — Pierre, abbé de mozac.

Sur le panneau de droite (figure 173) l’abbé Pierre : PETRVS ABBAS Mfauziacus],

io6

HISTOIRE DE L’ÉMAILLERIE LIMOUSINE

revêtu des habits sacerdotaux, officie devant un autel. L’inscription du haut : PETRVS ABBAS MAVZIACVS FECIT CAPS AM PRECIO, nous laisserait supposer que nous devons le regarder comme l’auteur de la châsse.

Sur les pignons sont représentés : d’un côté saint Austremoine (voir figure 174) : S|anctus] AVSTREMONIVS ; sur l’autre la Sainte-Vierge : MARIA, tenant l’Enfant Jésus

Fig. 174 et 175. — Pignons de la chasse de mozac.

sur le bras gauche (voir figure 175). La Vierge est debout et non point assise; c’est l’exemple le plus ancien que nous connaissions sur une châsse limousine, de la Mère de Dieu dans cette attitude.

L’émail du fond est bleu, les rosaces sont nuancées de jaune, de vert et de blanc, les bordures émaillées de rouge et de bleu foncé.

Cette châsse nous paraît appartenir au dernier quart du xne siècle. Les quatrefeuilles arrondis employés dans l’ornementation, concurremment avec les quatrefeuilles lancéolés, les cintres circulaires couronnés de coupoles, la forme de certaines lettres de l’inscription, celle des M par exemple, qui presque toujours ressemble à la lettre O à laquelle serait réuni un segment de cercle, forme que revendique la paléographie du xne siècle, justifient cette manière de voir. L’abbé Pierre, dont le nom figure deux fois sur cette châsse, à titre d’auteur, serait alors l’abbé Pierre, troisième du nom, qui était abbé dès 1168. D’un autre côté, le Père Bonaventure de Saint-Amable nous apprend que le corps de saint Calmine fut trouvé l’an 1172 dans l’église de Laguenne (1), ainsi que le relatait une vieille inscription : Hic est corpus B. Calminii confessoris, quod fuit invention in tumulo ipsius, quod est infra ecclesiam Aquince , juxta magnum altare, Anno ab

(1) Laguenne, aujourd’hui commune et canton Sud de Tulle, possédait également une châsse émaillée renfermant des reliques de saint Calmine. Nous la décrirons dans la deuxième partie de notre ouvrage.

L’ÉMAILLERIE AU MOYEN-AGE

incarnatione D. N. J. C. MCLXXII (1). Cette invention aura été sans doute l’occasion de la division des reliques et de l’exécution de la châsse de Mozac (2).

Disons, pour terminer cette monographie, que cette belle pièce d’émaillerie a failli être vendue en 1840, et que ce n’est qu’à un mouvement local, à une sorte d’émeute des habitants, qu’elle doit de se trouver encore dans son lieu d’origine (3).

L’abbé Texier possédait les débris d’une châsse sur laquelle se trouve la signature d’un moine émailleur. « Cette châsse », nous dit-il, « est ornée d’incrustations bleues et de rosaces de diverses couleurs. Une figure de saint est gravée au ciselet sur le plat du cuivre doré. Elle représente un personnage vêtu de la tunique et de la dalmatique. Sa main droite porte un livre; à sa gauche, dans une ligne perpendiculaire, se lisent ces mots : F [rate] R GVINAMVNDVS ME FECIT ».

L’abbé Texier a identifié, par erreur, ce Guinamundus avec un moine de l’abbaye de la Chaise-Dieu, qui sculpta, en 1077, le tombeau de saint Front, à Périgueux. Ajoutons qu’il s’empresse d’émettre des doutes, non sur l’authenticité des fragments de la châsse, mais sur l’inscription même dont « les caractères sont en partie incrustés d’une pâte rouge où il a cru retrouver tout autre chose que de l’émail » (4).

Un texte de la Bibliothèque de Labbe (5) nous apprend bien qu’au temps de Guillaume de Montbron, en 1077, un moine de la Chaise-Dieu, du nom de Guinamundus, sculpta

(1) Histoire de saint Martial, t. II, p. 42.

(2) Bonaventure de Saint-Amable, il est vrai, nous retire bien vite l’appui qu’il vient de nous prêter pour assigner une date à la châsse de Mozac. Cet écrivain croit à l’existence de deux saints Calmine distincts d’époque. S’il faut s’en rapporter à lui, saint Calmine de Laguenne ne serait jamais allé en Auvergne, et il aurait vécu à sept siècles de distance de son homonyme, mais il nous fait lui-même l’aveu que dans la défense de cet étrange système, il n’a eu pour but que de placer au icr siècle l’apostolat de saint Martial.

(3) Bulletin archéologique -publié par le Comité historique des Arts et des Monuments , année 1842, p. 34, communication de Du Sommerard. — Voir, pour la châsse de Mozac : Mallay, Essai sur les Églises romanes et romano-byzaniines d' Auvergne, p. 26, fig.; — Du Sommerard, Album des Arts au Moyen âge, 10"' série, pl. XIII: — Abbé Texier, Diction, d' Orfèvrerie, col. 977 et suiv.; Manuel d'Épigraphie, p. 146.

(4) Abbé Texier, Dictionnaire d' Orfèvrerie, col. 915 et 916; Essai sur les Émailleurs et les Argentiers, p. 62, 63 et 1 10.

(5) « Post hune (Gérald de Gordon, évêque de Périgueux, 1037-1059) successit Guilhermus de Monte Berulpho, qui rexit ecclesiam annos XX, menses XI, dies III. Obiit autem anno Domini millesimo LXXXI

VIII, idus febr cujus tempore, Guinamundus, monachus Casse Dei, sepulchrum sancti Frontonis mira-

biliter sculpsit, anno Domini MLXXVII. Stephanus Iterius, canonicus Sancti-Frontonis et cellarius omnia necessaria huic operi ministravit ». Labbe, Rerum Aquitanicarum colleclio : Nova Bibliotheca manuscriptorum librorum, t. II, p. 738. (Fragmentant de Petracoricensibus episcopis.)

Le tombeau de saint Front, à Périgueux, était enrichi de plusieurs plaques émaillées. Le livre rouge de la mairie de Périgueux en donnait la description suivante : « Entre les ruines (faites par les protestants) en fut faicte une signalée du tabernacle où estoit gardé le chef de sainct Front, et plusieurs autres sainctes reliques, lequel estoit édifié en rond, couvert d’une voûte faicte en pyramide, mais tout le dehors estoit entaillé de figures de personnes à l’Antiquité, et de monstres, de bêtes sauvages de diverses figures, de sorte qu’il n’y avoit pierre qui ne fut enrichie de quelque taille belle et bien tirée, et plus recommandable pour la façon fort antique enrichie de pierres de vitre (de verre) de diverses couleurs, et de lames de cuivre dorées et émaillées ». — Taillefer, Antiquités de Vésone , t. II, p. 509. — Lors du commencement des travaux entrepris pour la restauration de l’église de Saint-Front, l’on découvrit parmi les décombres une de ces plaques qui décoraient le tombeau exécuté par le moine de la Chaise-Dieu. Cette plaque devait être belle, car au lieu de la déposer dans un Musée, sa place toute naturelle, on s’empressa de la faire disparaître, et elle se trouverait aujourd’hui à Paris, dans le cabinet d’un amateur. Plusieurs personnes des plus honorables de la localité m’ont récemment affirmé le fait.

I08 HISTOIRE DE L’ÉMAILLERIE LIMOUSINE

le sépulcre de saint Front, à Périgueux. Il nous fait connaître aussi qu’Étienne Itier, chanoine et cellérier de Saint-Front, lui fournit toutes les choses nécessaires à son œuvre, mais il ne nous dit pas que c’est à ce moine que l’on devait les plaques émaillées qui décoraient le tombeau. L.’on ne peut donc, sans de nouvelles preuves, confondre le moine-sculpteur de la Chaise-Dieu avec son homonyme qui a gravé son nom sur la châsse appartenant à l’abbé Texier.

C’est ici le moment de décrire un objet qui nous paraît appartenir à la fin du xnc' siècle et sur lequel nous trouvons la signature d’un émailleur limousin : « Garnerius Lemovi-

Fig. 176. — Croix émaillée de jean garnier, orfèvre a limoges. (Collection Victor Gay.)

censis » (1). C’est une croix en émail champlevé, mesurant om 444 de hauteur et om2io de

(1) Le nom de Garnier n’est pas commun en Limousin, pendant la période qui nous occupe; toutefois

largeur; cette pièce capitale fait partie de la collection Victor Gay (figure 176); elle aurait été trouvée dans l’ancienne abbaye de Savigny-le-Vieux (Manche).

Sur un fond uni et doré se détache le Christ, les bras et le torse infléchis; la tête, barbue, penchée à droite, repose sur un nimbe métallique, crucifère; ce nimbe est bordé de bleu, l’intérieur des croisillons est rempli d’émail rouge. Un long voile de couleur bleue part de la ceinture et descend au-dessous des genoux : les pieds, non superposés, reposent sur un suppedaneum de forme très irrégulière. Au-dessous du Christ, Adam (1), les mains jointes, sort d’une tombe blanche encastrée dans une terrasse imbriquée noir et bleu clair; au-dessus, le titulus IMS XRS en émail bleu, surmonté de l’inscription suivante disposée sur sept lignes ; elle est niellée de noir, les interlignes sont de couleur rouge sombre :

IOHANNIS : GARNERIVS : LEMOVICENSIS : ME FESIS : FRATRIS : MEI

On remarquera que la fin de l’inscription est inintelligible. M. Robert de Lasteyrie pense qu’elle « fait sans doute partie d’un membre de phrase que l’artiste, aussi illettré que la plupart des émailleurs ses compatriotes, aura tronqué par négligence ou faute de le comprendre » (2). M. Émile Molinier émet l’avis que l’inscription pouvait se continuer sur le revers de la croix qui a aujourd’hui disparu (3).

Quoi qu’il en soit, cette inscription est suffisante pour nous faire connaître que Garnier, habile émailleur de Limoges, était un véritable artiste. Le Christ est correctement dessiné; le corps décèle un souci de la vérité anatomique, trop rare chez la plupart des artistes de cette époque. Les plis du voile dénotent une remarquable entente de la draperie ; les couleurs, bien qu’employées sobrement, sont vives et harmonieuses.

Pour compléter la description, ajoutons que les barbes et les chevelures des personnages sont noirs; les chairs sont émaillées d’un rose foncé, comme dans les plaques du Musée de Cluny. L’émail vert se retrouve également sur le suppedaneum et sur les interlignes du titulus. Remarquons aussi que les extrémités de la croix ne sont pas tranchées carrément ; elles se creusent en arc de cercle où devaient s’emboîter probablement des médaillons ou des écussons quadrilobés.

Une grande partie des richesses accumulées dans les monastères, et principalement dans les abbayes dépendant de Limoges, ont disparu. Aux causes de destruction déjà signalées, les incendies et les invasions des Normands, nous devons ajouter les pillages effectués par les Anglais. Les historiens du temps se répandent en plaintes amères à l’occasion de la dilapidation des trésors des églises. Un des plus renommés, Geoffroy de Vigeois, déplore la perte des sanctuaires emportés par les Anglais et nous donne le récit

nous relevons dans une charte datée de 1260 et conservée dans les Archives de l'hôtel de ville de Limoges, ancien Cartulaire du Consulat AA1, fol. 62, r°, la mention d’un nommé Joufre Guarnier, qui pouvait bien être parent de notre orfévre-émailleur.

(1) Le personnage souvent représenté au pied de la croix est bien la figure d’Adam. L’une des curieuses miniatures de YHortus deliciarum d’Herrade de Landsberg reproduisait cette scène avec cette légende explicative tracée de la main de l’artiste : « Jheronimus refert quod Adam sepultus fuerit in Calverie loco ubi crucifixus est Dominus ». Robert de Lasteyrie, Gazette archéologique de 1884, pl- 9-

(2) Bulletin de la Société des Antiquaires de France, 1884, p. 192 à 195.

(3) Émile Molinier, Dictionnaire des Émailleurs, p. 33, 34. — Voir aussi, sur cette pièce intéressante, V. Gay, Glossaire archéologique , fasc. IV, p. 618, fig. — Ch. de Linas, Les Crucifix champ levés polychromes en plate peinture, p. 5, chromo. (Extrait de la Revue de l'Art chrétien, t. III, 4e livr., 1885.)

HISTOIRE DE L’EMAILLERIE LIMOUSINE

lamentable des pilleries exercées par Henri-le-Jeune à Grandmont et à Saint-Martial (i). En guerre avec son frère Richard, que soutenait le roi Henri II, leur père, le prince Henri, qu’on appelait le jeune roi, ne sachant plus où trouver de l’argent pour payer ses troupes, se décida à mettre la main sur le trésor de Saint-Martial (1183). Des morceaux d'orfèvrerie d’un prix inestimable et d’une haute antiquité furent jetés à la fonte pour satisfaire aux exigences de ces bandes de pillards. Presque toutes les pièces importantes qui avaient échappé aux incendies de 1053 et de 1167, disparurent pour toujours. Les l'eligieux durent remetti'e au prince la table de l’autel du sépulcre avec les cinq statues, celle du grand-autel qui supportait la Majesté de Dieu et l’image des douze apôtres, le tout d’or pur; un calice d’or, un vase d’argent d’un merveilleux travail; la croix de l’autel de Saint-Pierre, la moitié du reliquaire du même saint, la châsse qui renfermait les restes de saint Austriclinien, une grande croix donnée par le frère Bernard, convers. Le tout, pesant cinquante-neuf marcs d’or et cent ti'ois marcs d’argent, fut estimé à vingt-deux mille sols (environ cent vingt à cent trente mille francs d’aujourd’hui), et on ne tint compte ni de la valeur du travail, ni de celle de l’or qui recouvi'ait les pièces d’argenterie.

A Grandmont, Henri-le-jeune (1182) enleva jusqu’à la colombe d’or destinée à l'enfermer l’hostie consacrée (2), et donnée au monastère par son propre pèi'e, le roi Henri II.

Les abbés eux-mêmes, poussés par les guei'res et les malheurs de l’époque, en furent réduits aux expédients les plus extrêmes, et nous voyons le pape Clément Y accorder a Jourdain, prieur-généi'al de Grandmont, l’autorisation d’invoquer le bras séculier contre des moines qui avaient pi'ofité de la longue maladie de son prédécesseur pour dérober des reliquaires et d’autres ornements ecclésiastiques. La bulle est datée de Châteauneuf, le 22 novembi'e 1313 (3).

Plus tard, pour poui'voir à des situations critiques, nous dit M. Guibert, « on vit l’abbé François de Neufville forcé, vei's 1589, de vendre un grand nombre de bassins

(1) « ... Coegit monachos princeps dare thesaurum, ingrediens claustrum, foras expulsit cunctos etiam

juvenes et parvos schole; quosdam nocte prima nocte foras retinuit Crastino solutis monachis expo-

nitur thésaurus : tabula altaris sancti Sepulchri, ubi erant imagines quinque, cum mensa majoris are, in qua erant sedes majestatis cum duodecim apostolis ex auro purissimo, calix aureus cum vase mirifice operis argenteo quod Arnaldus de Montasin dedisse narratur; crux altaris sancti Pétri cum medietate scrinii

ejusdem; capsa beati Austricliniani, cum cruce magna Bernardi conversi Auri quinquaginta, argenti

fuit centum trium marcharum, hec omnia non recte pensantes nec appréciantes (plus enim valebat) pretio

22,000 solidos computatere Pretium vero aurificum et aurum quod erat in auratione argenti compu-

tata non sunt. Loricam que in armario servabatur Guidonis de Grandimonte, nocte quadam petiit et accepit ». Geoffroy de Vigeois in Labbe, Bibl. nov., t. II, p. 335, 336.

(2) Rex puer de cænobio Grandimontensi thesaurum violenter accepit, et, quod auditu horrendum est, columbæ aureæ, in qua dominicum corpus habebatur, non pepercit, quam pater ejus dederat olim. Historiens de France , t. XXIII, p. 217. — Geoffroy de Vigeois, Labbe, Bibl. nov.

(3) Archives du Vatican, Clément V, an. 9, N° 47, rég. coté 61. — Antoine Thomas, Bulletin de la Soc. archéologique du Limousin, t. XXX (année 1882), p. 33, 54.

Ce pillage des trésors des églises par ceux même qui devaient en assurer la conservation est, en France, un fait assez commun au Moyen-âge. L’abbaye de Saint-Père de Chartres avait un riche trésor qui, plus d’une fois, excita la cupidité des évêques et des chanoines. Sans parler des violences et des rapts du prélat Élie, nous citerons un document dont la mention se trouve dans V Inventaire de l'abbaye (t. I, fol. 63, r°) : « Juillet 1233. Jugement rendu par Gautier, évêque de Chartres du temps de l’abbé Gilon, qui ordonne que les chanoines de la cathédrale restitueront à l’abbaye de Saint-Père un bras de saint Ignace, deux autels bénits et deux textes, qu’ils avaient enlevés par violence la veille de Saint-Pierre ». Merlet, Note siale Chartrier de Saint-Père (Extrait du Bulletin de la Société archéologique d'Eure-et-Loir, janvier 1889, p. 424, note 1).

ou coupes d’argent, sept châsses du même métal, dix-huit calices et une croix magnifique (i). Le même général avait aussi enlevé du trésor deux statues en or de la Vierge, qu’un de ses domestiques fut chargé de porter à l’orfévre de la ville voisine (2). Nous en saurions plus long, sans nul doute, sur les déprédations dont fut victime la sacristie de Grandmont durant l’administration de cet abbé, si nous possédions tous les manuscrits du frère Pardoux de la Garde, religieux du monastère, lequel recueillait à la même époque les matériaux nécessaires à l’histoire de l’ordre ; mais Pardoux de la Garde mourut avant Neufville, et le supérieur général ordonna de jeter au feu tous ses papiers. Son seul crime, au témoignage d’un religieux du xvne siècle qui a annoté l’unique volume de ce studieux compilateur échappé aux flammes : le Recueil des Antiquités de Grandmont, était de n’avoir pas voulu taire la vérité » (3).

Malgré tant de vicissitudes, la célèbre abbaye gardait encore, au siècle dernier, des reliquaires en assez grande quantité pour que la plupart des églises de la contrée aient pu avoir une part dans la distribution de ses dépouilles lorsque l’ordre de Grandmont fut supprimé, en 1790, par l’évêque de Limoges, Mgr du Plessis d’Argentré, au profit de la mense épiscopale.

Quand on considère, ajoute M. Guibert, « l’importance et le nombre des objets de ce splendide trésor, les analogies remarquables de forme, de décor, de style, d’exécution qu'ils présentent dans leur variété; quand on voit l’abbaye expédier aux maisons conventuelles, dès la fin du xue siècle, des reliquaires en même temps que des reliques (4), il n’est guère possible de mettre en doute l’existence d’un atelier d’orfèvrerie dans le monastère » (5), bien qu’aucun document historique ne l’établisse d’une façon explicite. Au xvne siècle Grandmont, à son déclin, triste, sans espoir désormais de se relever de ses ruines, garde encore un reflet de sa splendeur d’autrefois. C’est à un artiste de la bourgade construite au pied du vieux monastère qu’une église de Limoges s’adresse, en 1602, pour la réparation cl’un vitrail important (6).

Les citations faites et les quelques monuments que nous venons de mentionner prouvent d’une manière suffisante que pendant une série de longs siècles, on n’a pas cessé de fabriquer des émaux à Limoges; ils renversent donc les théories de ceux qui, avec Labarte, croyaient à la priorité de l’émaillerie rhénane sur l’émaillerie limousine. Pour eux, l’importation en France de l’industrie des émailleurs était due aux artistes que Suger fit venir de Lorraine, vers 1145, pour exécuter les grands travaux de Saint- Denis, et où ils séjournèrent deux ans, au nombre tantôt de cinq, tantôt de sept. Le célèbre ministre d’État ne se serait pas adressé à des artistes étrangers si la France en avait alors possédé de capables, et ce sont ces artistes étrangers qui auraient fait con-

(1) « Cum autem antedictus Neufvillius abbas apud Grandimontem degere conaretur, bellorum civi-

lium vel inopiæ causa multos argenteos cratères, octodecim calices et septem capsas argenteas, specio-

sissimamque crucem quingentis nummis a se impignoratam vendidit ». Jean Levesque, Annales ordinis Grandimontis. Troyes, Eustaches Régnault, 1662, in-12, p. 387.

(2) Quendam nuntium familiarem dicti Abbatis, qui, dum Lemovicis reverteretur, ubi duas aureas Beatæ

Marias imagines, e thesauro Grandimontensi sublatas, vendiderat {Ibid.).

(3) libros quos combussit R. P. Franciscus de Novavilla, abbas Grandimontis, quia veritatem non

celaverat auctor. Recueil des Antiquités de Grandmont , ms. du xvic siècle au grand-séminaire de Limoges.

(4) Cum aliis reliquiis, quarum nonnullæ per ordinem datæ sunt, cupro deaurato incluse. Annales, p. 147.

(5) Louis Guibert, L’École monastique d’orfèvrerie de Grandmont, p. 7 et 8.

(6) Abbé Texier, Bulletin de ta Société archéologique et historique du Limousin, t. 1, p. 256; Laforest, Limoges au xvii' siècle, p. 247.

HISTOIRE DE L’EMAILLERIE LIMOUSINE

naître leurs procédés à nos émailleurs français (i). Autant pourrait-on soutenir aussi qu’il ne devait pas y avoir d’émailleurs en Allemagne à la fin du xmc siècle, puisqu’à cette époque nous verrons les comtes de Champagne, ces voisins immédiats de la Lorraine et presque de l’Allemagne, s’adresser à nos artistes limousins pour recouvrir d’émaux les tombes de leurs aïeux.

Dans tous les cas, les artistes français auraient si bien profité des leçons qu’ils auraient reçues qu’en peu de temps ils seraient parvenus à rivaliser avec les Allemands, et à accaparer le monopole de l’orfèvrerie émaillée dans la plus grande partie de l’Europe, au point que souvent ils étaient appelés à grands frais hors de France pour élever des monuments de leur art. Mais alors il faudrait expliquer comment la fabrication limousine aurait pu, avec une si merveilleuse rapidité, acquérir cette renommée extraordinaire et s’approprier des procédés nouveaux à ce point que quinze ans après l’arrivée à Saint-Denis des artistes lorrains, l’orfèvrerie émaillée fut déjà considérée, nonseulement en France, mais encore à l’étranger, comme un produit principal, caractéristique, presque exclusif des ateliers de Limoges, et appelée du nom de cette ville, comme si à Limoges seulement l’émail eut été connu et employé (2).

Comme le fait très bien remarquer M. Émile Molinier, ceux qui ont soutenu cette théorie n’avaient, en somme, au service de leur thèse, aucun texte positif. » Si Suger avait employé là un procédé nouveau, d'importation étrangère, il n’aurait pas manqué de s’en faire honneur, car il n’est pas avare de détails dans son De rebus in administratione gestis. Il ne fut évidemment guidé, dans le choix qu’il fit d’ouvriers lorrains, que par son goût personnel : il fit venir des émailleurs lorrains comme il avait fait venir des verriers étrangers; et on ne contestera pas, je pense, qu’il aurait pu trouver d’habiles verriers en France. Les vitraux du Mans sont là pour donner un démenti formel à ceux qui soutiendraient le contraire » (3).

On est allé encore plus loin dans cette voie : « On a dit que les émaux français, auprès des émaux allemands, n’étaient que de la pacotille, des produits grossiers et arriérés qui ne pouvaient supporter la comparaison avec l’orfèvrerie polychrome fabriquée sur les bords du Rhin. Je me contenterai d’une seule observation. Chez nous on a passé plus d’un demi-siècle à chercher les émaux de Limoges pour les livrer aux chaudronniers, et il en reste dix fois plus encore qu’il n’y a d’émaux allemands; de ces derniers nous possédons des pièces très fines, très bien exécutées sur commande et pour une destination déterminée. C’est en face de ces monuments qu’on place les pièces que Limoges fabriquait à la douzaine pour des églises de village ou pour l’exportation, même pour l’Allemagne où elles abondent. On aurait dû au moins, pour être juste, ne comparer ensemble que des pièces de même qualité ; le jour où l’on fera cette comparaison, je crois qu’on abandonnera bien des préjugés. Nous avons des œuvres qui peuvent être mises en parallèle avec n’importe quelles pièces sorties des ateliers de Cologne ou des bords de la Meuse. J’ajouterai que dans les émaux limousins, même dans les pièces de second ordre, se révèle un sentiment de la couleur que ni les émailleurs, ni les miniaturistes allemands, n’ont jamais possédé. D’ailleurs, l’exportation si considérable que faisait autrefois Limoges de ces petits objets qu’on retrouve en An-

(t) Labarte, Recherches sur la Peinture en émail, p. 163, 174, 203; Histoire des Arts industriels, t. II, p. 244. — Darcel, Notice des Émaux du Louvre , p. 9.

(2) Louis Guibert, toc. cil., p. 16.

(3) Émile Molinier, Note sur les origines de l’Émaillerie française, p. 8.

L’ÉMAILLERIE AU MOYEN-AGE

gleterre comme en Allemagne et en Danemarck, en Espagne et en Italie comme en Russie, sont un sûr garant de la renommée qu’ils ont eue autrefois » (1).

Dès la fin du xne siècle la réputation des émaux de Limoges était tellement bien établie, qu’à partir de cette époque les émaux de cette ville ne sont connus, même à l’étranger, que sous le nom d 'Œuvre de Limoges (2), et il n’en aurait pas été certainement ainsi si l’on n’avait eu à faire qu’à des objets dépourvus de tout côté artistique. L’on n’a jamais dit Œuvre de Cologne, Œuvre d’Aix-la-Chapelle , et ce n’est que deux siècles plus tard qu’on trouve dans les inventaires la mention d’un émail désigné d’une façon générale sous le nom d 'émail d’ Allemagne (3).

Pour essayer de prouver que l’École limousine est tributaire de l’École allemande, Labarte s’appuie sur le voyage effectué en 1181 par quatre religieux de Grandmond, qui « chevauchèrent à travers pluie, vent et grêle jusqu’à Cologne », dans le but d’obtenir des reliques de quelques-unes des onze mille vierges. Ce voyage aurait exercé une grande influence sur l’art limousin et lui aurait imprimé une impulsion toute particulière. L’abbé Texier a reproduit, d’après un vieux manuscrit provenant de l’abbaye de Grandmont (4), le récit pieusement naïf des démarches heureuses qui furent tentées dans ce but : Philippe de Heinsberg, archevêque de Cologne (1 167-1191), accueillit avec faveur nos religieux et leur remit des ossements de cinq des compagnes de sainte Ursule qu’ils rapportèrent à Grandmont, non dans des fiertés de bois ou de métal, mais dans de simples vases d’argile : in lagenis (5) honestissime repositis ac Jïrmatis; la relation de leur voyage l’énonce expressément (6). Aucune mention n’est faite de coffrets ni de reliquaires, ce qui n’existerait certainement pas si les donateurs avaient joint une riche enveloppe à leur cadeau.

(il Émile Molinier, L'Émaillerie. Conférence faite à l’Union centrale des Arts décoratifs en 1887, p. 17. Paris, Picard, 1889.

(2) Aux textes déjà cités pages 87 et 88, nous ajouterons les suivants qui se rattachent à la première moitié du xm' siècle :

1218. — Pierre de Nemours, évêque de Paris, offre en don à l’eglise de la Chapelle-en-Brie : « coffros Lemovicenses ». Gallia christ, nova, t. Vil, Instrum ., col. 90. — Du Cange, Glossaire, v° cofferum.

1220. — Dans le Registre des visites faites aux églises par Guillaume, doyen de Salisbury, on voit qu’à cette date il se trouvait à Wokingham, dans le Berkshire : « Crux processionalis de opéré Lemovicensi », et dans la chapelle de Hurst, du même comté : « Pixis dependens super altare cum Eucharistia, de opéré Lemovicensi ». Dugdale, Monaslic. Anglic., t. III, lib. III.

1230. — « Duæ pixides, una argentea vel eburnea vel de opéré Lemovitico, vel alia idonea in qua hostiæ reserventur ». Constit. dom. Willielmi de Bleys. Wilkins, Concil. Mag. Brit., t. I, p. 623.

1231. — « Duo bacini qui sunt de opéré Lemovitico ». Inventaire de Foulques, évêque de Toulouse. Catel, Histoire du Languedoc, p. 901.

1240. — Duæ pixides, una argentea vel eburnea vel de opéré Lemovicino in qua hostiæ conserventur ». Mobilier des églises fixé par les règlements épiscopaux. Constit. Walteri de Cantilupo, Wigornensis episcopi, anno Domini 1240.

(3) 1372. — Un hanap de cristail, à pié d’argent et à esmaux d’Allemaigne, pes. 3 m. 15 est., prisié 25 fr. Compte du testam. de Jeanne d'Évreux, p. 134.

1380. — Un fermail d’or, escrit en allemant d’un costé et 2 petits lyonceaux esmailliez de l’autre. Invent, de Charles V.

(4) Abbé Texier. Manuel d'Épigraphie du Limousin, p. 348. Le manuscrit reproduit par l’abbé Texier est conservé au grand-séminaire de Limoges; il a pour titre : Recueil des Antiquités de Grandmont. L’intéressante relation du voyage de Cologne occupe les folios 59 à 75.

(5) Lagena, « large vase de poterie destiné surtout à tenir du vin, mais employé quelquefois à d’autres tins, comme pour garder du fruit. Il est décrit comme ayant un corps plein qui s’enfle ainsi qu’une gourde, un col court et un pied pour se tenir ». Anthony Rich, Dictionnaire des Antiquités romaines et grecques, p. 374.

(6) Antiquités de Grandmont, fol. 72, r°.

HISTOIRE DE L’EMAILLERIE LIMOUSINE

Ce ne fut qu’à Grandmont qu’on déposa les reliques dans des châsses. On peut objecter que les châsses furent envoyées plus tard à l’abbaye par les moines de Cologne, ou exécutées à Cologne même sur la commande des voyageurs, mais il n’y a ici qu’une pure hypothèse que rend improbable l’état florissant, dès cette époque, des ateliers de Limoges, car onze ans auparavant, en 1170, comme nous l’avons vu, on trouve déjà la dénomination d 'Œuvre de Limoges appliquée aux ouvrages émaillés. Il est invraisemblable que les religieux de Grandmont eussent commandé à l’étranger des ouvrages qu’ils pouvaient faire exécuter par des artistes régionaux; ils n’auraient pas été demander à l’Allemagne les secrets, ou tout au moins les leçons d’un art pour lequel ils jouissaient eux-mêmes d’une réputation européenne.

Il serait au reste bien difficile d’admettre que le souvenir de la provenance étrangère de ces objets n’eût pas été conservé par les annalistes de l’ordre de Grandmont. Or, ceux-ci sont, à cet égard, également muets. Bien plus, ils nous font connaître qu’une partie des reliques rapportées des bords du Rhin par les quatre envoyés du monastère, furent tout aussitôt expédiées, dans des reliquaires de cuivre doré, à diverses maisons de l’ordre, entre autres à celle de Mathons, près de Joinville (1), et il n’est pas possible d’identifier ces reliquaires de cuivre doré avec les vases d’argile ayant servi au transport des reliques de Cologne en Limousin.

L’un des reliquaires renfermant des restes des vierges de Cologne avait été attribué, après la destruction de l’ordre de Grandmont, à l’église de Saint-Priest-Palus (Creuse) ; il a malheureusement disparu pendant la tourmente révolutionnaire. L’inventaire de 1666 le décrit ainsi : « Une autre châsse de mêmes matières, travail et figures que la précédente (cuivre doré émaillé par-dessus), où est au-devant une image de la Vierge avec le petit Jésus entre ses bras (2), et par-dessus un Sauveur; aux côtés sont les figures de quelques vierges, d’un archevêque et d’un abbé, avec ces mots écrits parmi : Hi duo viri dederunt lias duas Virgines Ecclesiæ Grandimontis Giraldus , abbas Sibergiœ : sancta Albina, virgo et martyr : Essencia, virgo et martyr : Philippus, archiepiscopus Coloniensis. Frater Reginaldus me fecit. Par derrière est démontré le martyre de ces vierges » (3).

Cette inscription, après avoir mentionné les noms des donateurs : Gérard Ier, abbé de Siegburg, et l’archevêque de Cologne, Philippe de Heinsberg, nous fait connaître les reliques renfermées dans la châsse et nous donne, par une heureuse exception, la signature de l’orfèvre : FRATER REGINALDVS ME FECIT. Mais Reginaldus , nous dit Labarte, c’est Reinhold, un nom allemand ; nous sommes donc devant un objet d’origine allemande (4).

Charles de Linas fait remarquer, avec juste raison, qu’un Allemand n’aurait pas écrit Siberge , Sibergie ou Sibergiœ, comme l’indiquent différentes copies de l’inscription, le nom propre de Siegburg (5), mais bien Sigebergensis ou bien Sigebergii, sinon Siegbergii. L’orthographe de l’inscription de la châsse est la même que celle qui a été adoptée par

(1) Cum aliis reliquiis, quarum nonnulæ per ordincm datœ sunt, cupro deaurato inclusæ, præsertim apud cellam Mastonis. Jean Levesquc, Annules ordinis Grandimontis, p. 147.

(2) Cette expression nous laisserait supposer que la Vierge était représentée, comme 'sur la châsse de Mozac, debout et non assise.

(3) Abbé Texier, Dictionnaire d'Orfévrerie , col. 830. - — Manuel d'Épigraphie, p. 163.

(" 4) Labarte, Recherches sur la Peinture en émail, p. 214.

(5) Siegburg, célèbre monastère dont Girard était abbé en 1181, fondé sous l’invocation de saint Michel, en 1066, par Annon, archevêque de Cologne. Vit a sancii Annonis archiep., apud Pertz, Mon. Germ. hist , t. XIII, p. 476 et seq., 515 et 317. Citation de Labarte, ut supra, p. 214.

Plaques émaillées de la chasse de saint Dulcide, a Chamberet (Corrèze).

les rédacteurs de Y Itinerarium fratrum Grandimontensium. Les hommes qui estropièrent ainsi le nom du monastère ignoraient les premiers éléments des idiomes tudesques et, en bons Aquitains qu'ils étaient, ils couchèrent sur le métal les sons que leur oreille inexperte avait recueillis (i).

M. Louis Guibert ajoute à son tour que le nom de Reginaldus est fort commun durant tout le Moyen-àge de l’un et de l’autre côtés du Rhin, et que si en Allemagne il se traduit par Reinhold, on retrouve dans nos contrées le nom de Régnault , Renaud ou Reynaud qui a été porté par des milliers de personnes (2). Au surplus, les religieux qui rapportèrent les reliques ne séjournèrent que peu de temps, dix jours à peu près, à Cologne et dans les environs; un si court intervalle n’aurait pas suffis pour l’exécution d’un reliquaire approprié à sa destination par les images des donateurs.

Une dernière observation à laquelle on ne peut refuser quelque valeur. Les titres de nos monastères, les registres de nos communes, les chroniques de la province signalent fort peu de rapports entre l’Allemagne et le Limousin, et les faits qu’on y relève à ce sujet n’ont aucune portée générale, alors qu’ils constatent des relations assez fréquentes avec l’Espagne (3), l’Angleterre et l'Italie. Ainsi, entre 1170 et 1270 par exemple, l’ordre de Grandmont fonde trois prieurés au moins en Angleterre et deux en Navarre; à aucune époque il n’eut de membres dans les pays rhénans, et jamais un seul de nos monastères n’y posséda terre, redevance ou juridiction quelconque.

Quand nous aurons cité la note d’un manuscrit de Saint-Martial relative à l’admission, au xne siècle, d’un chanoine de Ratisbonne et de ses parents au bénéfice spirituel des prières et bonnes œuvres du couvent (4) ; le voyage de l’abbé de Solignac, Gérald IV, à Aix-la-Chapelle en 1157, voyage qui s’explique par la communauté d’origine de Solignac et de Stavelo (5), le passage tout fortuit de l’abbé de Siegburg, vers 1180, à travers le Limousin et la Marche au retour d’un pèlerinage à Saint-Gilles et à Roc-Amadour, et enfin le séjour de l’évêque Sébrand-Chabot dans les pays rhénans (6), nous aurons dit tout ce que nous apprennent les documents écrits connus de nous sur ce sujet (7).

Du xive au xve siècle, on a quelquefois imposé le pèlerinage de Roc-Amadour (8) pour la rémission de certains délits (g), et parfois ce sanctuaire a été visité par des pèlerins

(1) Ch. de Linas, La Châsse de Gimel, p. 137 du tirage à part.

(2) Louis Guibert, U Orfèvrerie et les Orfèvres de Limoges , p. 18.

(3} Voir ci-dessus, p. 47 et 48 et plus loin, ce que nous dirons au sujet du Ciboire d'Alpaïs.

(4) « Altmannus Noricus, Ripensis, canonicus Ratisbonensis, cum pâtre suo et matre nostram receperunt societatem; ipse vero suant et illorum promisit nobis fidelitatem ». Bibliothèque Nationale, manuscrit latin 5243, fol. 140.

(5) Historiens de France, t. XVI, p. 683.

(6) Ce prélat était à Spire le 3 janvier 1 194; il est nommé à la charte par laquelle le roi Richard accorde certains privilèges aux chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem. Arch. nat., Trésor des chartes, J. 368.

(7) Louis Guibert, L'Orfèvrerie et les Orfèvres de Limoges , p. 19.

(8) Roc-Amadour, aujourd’hui canton de Gramat, arrondissement de Gourdon (Lot), possède un pèlerinage des plus anciens dédié à la Vierge, et qui avait acquis, dès le xii” siècle, une grande réputation.

(9) « En 1301, l’héritier de Jehan Borluat enverra quelqu’un, en son nom, en pèlerinage à Rochemadour avant la prochain Saint-Martin, pour le soufflet que ledit Jehan Borluat donna à Jehan de Brune ». Archives de Rupebnonde (Belgique), p. 323, citées par Charles Desmaze, Les Pénalités anciennes, p. 48. Paris, Plon, 1886.

En 1313, la Paix d’Angleur, à Liège, commine le voyage de Roc-Amadour au profit de la cité, pour un coup simple; à Saint-Gilles en Provence (sic), pour coup à « sang corant »; à Compostelle, pour plaie ouverte.

« IV. Item, qui ferrât l’autre de baston sens membre brisier, mains que li blecheure apeirt, il irat à

HISTOIRE DE L’ÉMAILLERIE LIMOUSINE

venant des bords de la Meuse, de Namur, des Flandres, de Bouvines, de Bruges, de Courtrai et de Tournai (i); mais ces pèlerins n’ont laissé aucune trace de leur passage dans le Limousin si toutefois ils y sont venus, car nous ne sommes pas renseigné sur l’itinéraire qu’ils ont suivi.

Ajoutons enfin, pour en finir avec cette question, que les textes recueillis où nos émaux limousins sont désignés par la mention : Œuvre de Limoges , avec des variations d’orthographe qui ne cachent jamais le sens littéral, viennent généralement de l’Angleterre, du nord de la France, de l’Italie, mais n’arrivent point d’Allemagne.

La translation de saint Dulcide (2), évêque d’Agen, donna lieu, au xne siècle, à l’établissement et à l’agrandissement de la paroisse de Chamberet (3). L’église de ce lieu conserve encore le précieux monument où furent déposées les reliques du saint. Nous devons en parler pour signaler, à son sujet, un procédé d’émaillerie tout-à-fait particulier.

C’est une châsse en forme de maison, ayant om645 de longueur et om 520 de hauteur sans la crête qui la surmonte. Sur cette crête, percée d’ouvertures en forme d'entrée de serrure, sont fixées quatre petites tours émaillées de bleu lapis, de bleu turquoise et de rouge (4) ; ces tours sont crénelées et en relief.

Sur la face antérieure (voir figure 179) sont représentés : dans le bas, le Christ en croix accompagné de la Vierge, de saint Jean, du Soleil et de la Lune personnifiés par deux anges ; dans le haut, le Christ de gloire couronné, bénissant et entouré des symboles des évangélistes. Ce qui est à remarquer et presque unique dans les émaux de ce genre, c’est que ces symboles des évangélistes sont en relief et émaillés en plein, sans que les couleurs, qui n’ont pas été polies après la cuisson, soient séparées par des cloisons (voir planche XV, figure 177).

A droite et à gauche de ces sujets sont figurés, sous des arcatures en plein-cintre, des statuettes d’apôtres ou d’évangélistes n’ayant pour attributs que des livres, à l’exception de saint Pierre qui porte les clefs symboliques. Ces statuettes, en demi-bosse, sont en cuivre doré et émaillé de bleu lapis bordé de bleu clair et de blanc ; les livres sont en émail rouge. Les arcatures, également en demi-relief, ainsi que les colonnes qui les supportent, sont en émail bleu au milieu duquel brillent des rinceaux en cuivre doré ; des fleurons tricolores décorent les chapiteaux.

Le Christ en croix et deux des apôtres ont été enlevés sur cette face ; nous croyons en outre que les personnages ont été déplacés. Si l’on s’en rapporte à la hauteur des

Nostre-Dame de Rochemadu et trente sols de turnois paierat d'amende XXXI. Item, quicunques geterat

nutrenalment a manson datruy par violence, sens fraytin faire, il irat a Rochemadoul et XL sols de turnois paierat d’amende, sous paines d’estres banis 1111 ans, etc. ». Statuts de la cité de Liège (1328), cités par Ch. de Linas, La Châsse de Gimel, p. 126 et suiv.

(1) Voir, à ce sujet, l’ouvrage déjà cité de Ch. de Linas, La Châsse de Gimel , p. 125 à 132.

(2) Saint Dulcide est indifféremment désigné par les auteurs sous les noms de Dulcide, Doucis, Dulcème ou Dulcissime. Ce fut lui qui éleva, à Agen, une église en l’honneur de sainte Foy (voir ci-dessus, p. çi). Il mourut vers l’an 420.

(3) Chamberet, aujourd’hui commune du canton de Treignac, arrondissement de Tulle (Corrèze), possédait autrefois un prieuré soumis à l’abbaye de Solignac. Le vicomte de Comborn s’en empara par force et en fit une dépendance de l’abbaye d’Uzerche.

(4) Ce détail ne doit point faire croire que la châsse de Chamberet est une oeuvre du xme siècle et un don de Blanche de Castille. Le château-fort de Turenne apparaît aussi à cette époque sur un grand nombre de sceaux de cette famille; en outre, il convient de remarquer que les tours se trouvent sur plusieurs blasons limousins, notamment sur ceux des seigneurs de Lastours, d’Ayen et de Pompadour

L’EMAILLERIE AU MOYEN-AGE

Fig- 1 79 et 180. — Citasse de saint A Chamberet (Corrèze).

DTJLCIDE.

HISTOIRE DE L’EMAILLERIE LIMOUSINE

nimbes, les personnages qui sont représentés debout devaient se trouver dans le bas de la châsse, le haut étant réservé pour ceux qui sont représentés assis. Parmi ces derniers, l’un, celui qui est actuellement à la droite du Christ, tient un livre sur lequel est gravée l’inscription suivante qui nous paraît dépourvue de sens : AEM CAIO.

La face postérieure est décorée d’une série d’arcatures également en relief et émaillées (voir figure 180), mais elles reposent sur des colonnettes plates ou légèrement convexes. Ces colonnettes sont superposées sur deux rangs et abritent des plaques un peu bombées (voir planche XV, figure 178) sur lesquelles sont représentés des apôtres, dont les têtes seules sont en relief et rapportées après coup ; les corps, simplement tracés au trait, se détachent sur un fond décoré de rosaces émaillées.

Les arcatures du haut sont interrompues dans le milieu pour laisser la place à une plaque rectangulaire mesurant om2io sur om 155, et servant de porte au reliquaire. Elle

Fig. 181. — Mise au tombeau de saint duecide. (Châsse de Chambciet (Corrèze).

représente la mise au tombeau de saint Dulcide (voir figure 181). Deux clercs portent le corps du bienheureux dans un linceul; un évêque le bénit; trois autres clercs assistent l’officiant; l’un tient la croix, l’autre un chandelier et un bénitier à goupillon, le troisième un livre ouvert sur lequel l’artiste a tracé, sans ordre, des lettres dont la réunion ne présente aucun sens. Les personnages sont réservés, le fond est bleu semé de rosaces multicolores; la mitre du saint est blanche, son sarcophage rouge, vert et bleu clair.

L’Œuvre de Limoges.

Pl. XVI.

182. — Coupe émaillée, connue sous le nom de « Ciboire d’Alpaïs

(Musée du Louvre).

L’ÉMAILLERIE AU MOYEN-AGE

Les deux pignons de la châsse sont très endommagés ; ils représentent chacun deux apôtres en demi-bosse et émaillés, assis entre des colonnes réunies par deux arcades en plein-cintre sur lesquelles vient s’appuyer directement une troisième arcade abritant un ange à mi-corps, les bras levés, les mains étendues.

L’émaillerie au xiiie siècle. — Le xinc siècle est la période du Moyen-àge où les arts ont brillé du plus vif éclat. Le Limousin participe au mouvement général, et Y Œuvre de Limoges voit augmenter la faveur dont elle est l’objet.

11 faut remarquer toutefois que si l’extension de l’exportation limousine est contemporaine du grand mouvement artistique qui se produit dans le nord de la L rance et de l’épanouissement du style gothique, les orfèvres de Limoges restent pendant longtemps encore fidèles aux traditions de l’époque antérieure. Bon nombre de monuments du xme siècle présentent des lignes et une décoration encore toutes romanes, et ce n’est que lentement que le Limousin, pays de Langue d’oc, adopte les formes créées par les artistes du nord de la Lrance, qui pour lui sont des artistes étrangers.

Nous aurons quelques noms d’artistes à faire connaître.

En 1 2 1 1 , un bourgeois de Limoges, Chatard, qualifié par le chroniqueur Bernard Itier de très célèbre orfèvre, clarissimus aurifer, offre à l’abbaye de Saint-Martial une custode en argent doré (i). De cet artiste qui, selon toute vraisemblance, contribua largement a la restitution du trésor dépouillé par Henri-le-Jeune, nous ne possédons malheureusement aucune œuvre importante, nous n’avons aucun détail sur sa vie. Il pourrait même se faire que nous ne le connaissions que par son prénom et non par son nom de famille. En effet, plusieurs seigneurs de la contrée ont porté ce prénom. Nous trouvons dans le Cartulaire du Consulat, conservé aux Archives de l’hôtel de ville de Limoges (AA1 2 3, folio 67, r°), document qui remonte au xme siècle, des passages concernant un habitant de cette localité nommé Chatard Clément. Clément est certainement ici un nom patronymique. Ce Chatard Clément est, en 1242, désigné par les consuls du château pour les assister, avec onze notables ou bourgeois, dans un procès soutenu par la commune contre l’évêque de Limoges, l’official et l’abbé de Solignac.

Guillaume La Concha (Wilelmus La Concha), abbé de Saint-Martial, mort en 1226, est l’auteur de différents objets précieux dont il fit don à l'abbaye (2). Les mots : W. La Concha fecit, répétés deux fois dans l’inventaire du trésor, autorisent, dans une certaine mesure, cette opinion.

Géraud Labre, moine de Saint-Augustin, mort en 1264, fait différentes œuvres pour le trésor de son église (3).

Le Musée du Louvre conserve une belle coupe, connue sous le nom de ciboire d’ALpaïs, sur laquelle se trouvent réunis tous les procédés de l’orfèvrerie : fonte, gravure,

(1) « Capsa ubi caput Apostoli manet, renovatur; et copain ubi corpus Domini reservatur, promisit Chatart, clarissimus aurifex, se daturum. — Sabbato in Rarnis palmarum, ad missam majorera, Chatart, clarissimus aurifex, optulit copam argenteam, intus et foris deauratam, ad custodiendum corpus Christi. Sexdecim libras valet ». Chroniques de Saint-Martial, éd. Duplès-Agier, p. 80, 83.

(2) « Duo candelabra deaurata que Wilelmus Laconcha fecit Tria auricularia et unum auriculare

novum quod fecit Wilelmus Laconcha ». Invent, des ornements conservés dans la Trésorerie de l'abbaye de Saint-Martial de Limoges, au xiiT siècle. Extrait du manuscrit N° 1139 de la Bibl. du roi, et reproduit dans le Bulletin archéologique publié par le Comité historique des Arts et des Monuments, t. III, p. 105, an. 1844-1845. — Le même inventaire nous révèle le nom d’un autre artiste, moine de la même abbaye : « G. Trobat , chasublier ».

(3) Annales ord. s. Bencdicli, in Append., t. VI, p. 694.

HISTOIRE DE L’EMAILLERIE LIMOUSINE

ciselure, émaux, dorure et sertissage des pierres fines (i). Ce remarquable objet (voir planche XVI, figure 182), qui provient de l’abbaye de Montmajour, près d’Arles, a une hauteur de om 304. Il se compose de deux valves, identiques de forme, s’emboîtant l’une sur l’autre. L’inférieure repose sur un pied ajouré formé de méandres enchevêtrés recé-

Fig. 183 et 184. — Pied et bouton du « ciboire d’alpaïs ». (Musée du Louvre.)

lant trois hommes en tunique courte poursuivant chacun un dragon (voir figure 183). La supérieure est terminée par un riche bouton composé de quatre anges en ronde-bosse, à mi-corps, abrités par des arcatures en plein-cintre (voir figure 184). Chacune des deux valves est frettée de seize bandes en métal, légèrement concaves, que décorent des incrustations d’émail rouge, et ornées, a leurs intersections, de turquoises, d’émeraudes et de grenats. Les champs laissés libres par ces frettes sont occupés par des bustes d’apôtres ou d’anges nimbés sortant des nuages. Les têtes, qui semblent ne provenir que de deux moules différents, sont seules en relief et sont modelées avec une grande finesse, tandis que les corps, en réserve et gravés, se détachent sur un fond d’émail bleu lapis. Une bande annulaire circonscrit, en les rétrécissant un peu, l’ouverture des deux valves : l’une est ornée de lignes croisées, l’autre est gravée d'un motif dont M. de Longpérier a fait ressortir l’intérêt (2) ; il reproduit ornementalement et par une répétition inconsciente, la forme générale de la devise des rois de Grenade (3).

(1) Cet objet intéressant aurait ctù être désigné sous le nom de scy films. Comme l'a fait remarquer Mgr Barbier de Montault dans un travail des plus complets inséré dans le Bulletin monumental, année 1881, pages 153 à 186 (.Inventaires de la Basilique royale de Monza), le scyfihus est un vase en forme de boule reposant sur un pied bas et surmonté d’un bouton. Il servit primitivement à recevoir le tropplein du calice lors de l’oblation du vin faite par les fidèles; on s’en servait aussi pour la communion des fidèles, qui y buvaient à l’aide d’un chalumeau.

(2) A. de Longpérier, Œuvres comfilètes, éd. G. Schlumberger, t. I, p. 390 (De V emploi des caractères arabes dans l’ornementation chez les peuples chrétiens de l'Occident).

(3) Cette influence orientale ne doit pas nous étonner. Nous avons signalé des caractères arabes sur la

L’ÉMAILLERIE AU MOYEN-AGE

Cette remarquable pièce d’orfèvrerie nous paraît appartenir au premier quart du xme siècle. L’artiste a gravé son nom au fond de la coupe (voir figure 185) dans un

Fig. 185 et 186. — Dessins gravés a l’intérieur du « ciboire d’alpais ».

(Reproduits en grandeur naturelle. — Musée du Louvre.)

cercle qui inscrit un ange tenant un livre et bénissant : ^ : MAGITER : G : AERAIS : ME FECIT : LEMOVICARVM :

châsse de Mozac et sur la crosse de Saint-Maurice d’Agaune. A la page 47 nous avons indiqué les rapports qui existaient entre l’Espagne et le centre de la France, du Xe au xvi° siècle. Aux preuves déjà fournies nous ajouterons les suivantes :

Le i'r mai 1087, Chatard, gendre de Pierre de Nieub (?), prévôt du Queyroix, à Limoges, concède sa prévôté à l’église Saint-Étienne avant d’entreprendre le voyage d’Espagne : « Deinde vero habuit ipse Catardus in animo ut pergeret ad Hispaniarum partes ». Bibliothèque Nationale, collection Moreau. Chartes , vol. 34, fol. 239.

Dans l’Obituaire de Saint-Martial, nous trouvons la mention suivante : « Vrraca, soror regis Yspanie. — Aibelis soror regis H(ispanie) (xiiic siècle) ». Leroux, É. Molinier et Thomas, Documents historiques concernant la Marche et le Limousin, t. I, p. 76. Limoges, Ducourtieux, impr., 1883.

Une lettre datée de 1479, de Jean Barthon de Montbas, évêque de Limoges, recommande les quêtes faites en faveur de l’hospice de Roncevaux. Archives de M. Astaix , à Limoges.

Une lettre de l’abbé de Saint-Martial, Jacqùes Jouviond, sollicite des secours pour l’hôpital de Saint- Martial; elle est datée de 1481 et adressée : « Illustrissimis et serenissimis regibus et reginis Hispaniæ, Aragoniæ, Portugalliæ, Castellæ, Hispalis, Murtiæ, Toleti et Brugensis ». Archives de la Haute-Vienne , fonds de Saint-Martial. — Bonaventure de Saint-Amable, Hist. de saint Martial, t. I, p. 584.

Dans un manuscrit de l’abbaye de Saint-Martial, cité par le P. Bonaventure de Saint-Amable, t. I, p. 584, on lit la phrase suivante : « Très etiam fratrum prebendæ dantur ad eleemosinam pro Fredelando et ejus uxore, et regibus Hispaniarum ».

Disons enfin, pour ne pas prolonger les citations, qu’il a existé à Limoges, jusqu’à la Révolution, une confrérie de Jacquiers ou pèlerins de Saint-Jacques, composée de personnes qui avaient fait ou qui se proposaient de faire ce pèlerinage. Cette confrérie fit représenter le 25 juillet 1596, sur la place des Bancs, la tragédie de saint Jacques du vénérable Bardon de Brun, imprimée chez Barbou cette même année 1596, aux frais d’un des confrères, Pierre Guibert. Archives de la Haute-Vienne, fonds de la communauté de Saint-Pierre.

122 HISTOIRE DE L’ÉMAILLERIE LIMOUSINE

A l’intérieur du couvercle, il a tracé sur un nimbe crucifère la main de Dieu (voir figure 186).

L’objet a été fait à Limoges, on ne peut en douter, mais on a voulu, du Sommerard entre autres, contester à l’artiste son origine limousine; il aurait été de nationalité orientale parce que son nom, Alpais, devait se prononcer à la grecque Alpaïs, comme si la lettre I eût été surmontée d’un tréma. Cette hypothèse est tout-à-fait erronée ; nous ferons remarquer que le nom propre Alpais se prononce, dans notre patois corrézien, précisément comme s’il y avait un double point sur l’I. Mais quelle que soit la prononciation adoptée, il n’en est pas moins vrai que ce nom se rencontre assez souvent en Limousin du xne au xve siècle.

Pour la Corrèze les citations abonderaient; c’est ainsi que nous rencontrons, en 1424 et en 1461, Antoine Alpaïs, notaire à Meymac : « Et me Antonio Alpays, villas de Meymaco, Lemovicensis diocesis »; les 31 janvier 1444 et 26 février 1458 : « Johannes del Alpays, alias Marsalo, sutor Tutelæ. — Johannes Alpays semellator Tutelle »; en 1447, Antoine de Alpays, curé de Marcillac-la-Croizille, et Guillaume de Alpays, notaire à Meymac (1).

A Limoges le nom d’ Alpaïs est porté, au xme siècle, par toute une famille dont plusieurs membres sont nommés au Cartulaire municipal. Trois passages relevés dans ce registre, par M. Guibert, peuvent se rapporter à notre orfévre-émailleur. L’un, daté de 1216, énonce que Jean Alpaïs possède sur la part de patrimoine détenue par son frère Guillaume, sept livres et demie, plus trente sols monnaie de Limoges; qu’il avait d’autres frères ; que sa mère s’appelait Bernarde et qu’à ce moment ses enfants ne lui devaient plus rien pour sa dot. Les deux autres passages nous font connaître que J. Alpaïs ou G. Alpaïs était propriétaire à Limoges, au Gras du Queyroix, c’est-à-dire au-devant de l’église Saint-Pierre (2).

Cet immeuble était-il la maison de famille ? Guillaume y avait-il son atelier et la fameuse coupe du L.ouvre aurait-elle été exécutée à cet endroit ?

M. Émile Molinier a aussi trouvé ce nom deux fois inscrit sur l’obituaire de Saint- Martial (3).

Ajoutons que ce nom a longtemps subsisté à Limoges, mais avec une légère altération. On le retrouve aujourd’hui sous le nom d’Aupaix et Aupeix dans plusieurs communes des environs.

Le nom d’ Alpaïs, comme sa prononciation, prouve donc d’une façon irréfutable l’origine limousine de notre monument (4), et les nombreux documents que nous venons de signaler mettent fin aux discussions qui ont été soulevées à ce sujet.

(1) Nous devons ces citations à l’obligeance de M. Jean-Baptiste Champeval.

(2) Fol. 89, r° : « Conoguda chausa sia a toz homes qi son et qi son a venir, que J. Alpaïs ha sobre la frairescha W. Alpaïs, so frair, vu liuras et demia e xxx s. 1. per la messio deu messatge, e na Berniart. lor mair, quitet J. Alpaïs e toz sos autres efans et las lor chausas... Anno Verbi incarnati M° CC° XVI°. »

Fol. 87, v° : « Conoguda chauza sia que li Cossol feiren far J. Alpais per perul que era en la via e volver lo cluzeu qui es soz lo Graas deu Queiroi; e costet li de messio xxls; e aisso an P. G. Aovas qui conpret

aisso e la maijo d’En J. Alpais Lo cuminals de Lemotges a x s. 1. redens en claus qui fo G. Alpais, qui

es josta la vigna a l’Arcidiague, que donet Fiel. Ameils. »

Au folio 20 du même registre, il est fait mention d’un emplacement à Limoges qui appartenait à G. Alpaïs : « En solar G. Alpaïs deu Gras deu Cairoi. » Archives de l'hôtel de ville de Limoges. Ancien registre du Consulat, AA1 2 3 4.

(3) Documents historiques concernant la Marche et le Limousin , t. I, p. 66.

(4) Cet objet a été décrit et gravé dans les Annales archéologiques, t. XIV, p. 5 ; dans le Dictionnaire du Mobilier , t. 11, p. 223, et dans le Dictionnaire d' Orfèvrerie , col. 85 et 1479.

Pl. XVII

L'Œuvre de Limoges.

Fig. 187 et 188. — Chasse de Moissat-Bas (Puy-de-Dôme).

L’ÉMAILLERIE AU MOYEN-AGE

La châsse que nous allons décrire est conservée actuellement dans l’église paroissiale de Moissat-Bas, canton de Vertaizon (Puy-de-Dôme).

Moissat-Bas, désigné indifféremment par plusieurs auteurs sous les noms de Maensac, Moissacum, Maissago , Magenciacum, Moissac ou Moissat, possédait primitivement un petit monastère qui fut plus tard érigé en prieuré sous la dépendance de l’abbaye de Saint- Lomer de Blois (1).

La châsse de Moissat-Bas est exécutée au repoussé en plaques de cuivre rouge, dorées par parties et clouées sur une âme de bois; elle affecte la forme si usitée d’un édifice rectangulaire, surmonté d’une couverture à double versant, ayant om ^ de hauteur, om 77 de longueur et om 29 de largeur.

Les deux grands côtés et les deux faces du plan incliné formant toiture (voir planche XVII, figures 187 et 188) sont divisés par des bandes de métal estampé en cinq compartiments, dans chacun desquels a été figuré un personnage ; ces bandes représentent des enroulements d’un dessin à la fois élégant et ferme ; plusieurs d’entre elles sont ornées çà et là de pâtes de verre de différentes couleurs, disposées avec une certaine symétrie.

Sur l’une des grandes faces, et à l’intersection des lignes qui séparent les compartiments étaient fixées de petites plaques d’émail cloisonné, dont il ne reste malheureusement qu’un seul spécimen.

Les deux petits côtés ou pignons (voir planche XVIII, figures 201 et 202) offrent la représentation de deux saints ; tous les deux sont nimbés ; ils sont assis sur un siège décoré par des arcatures en plein cintre; leurs pieds, chaussés de sandales, reposent sur un marchepied en forme de console, et leurs corps se détachent en assez faible relief sur un fond treillissé, exécuté également au repoussé.

(1) Simon, supérieur de cette abbaye, se voyant entouré d’un nombre trop considérable de religieux, résolut de faire quelques fondations en diverses contrées. Au commencement du x' siècle, il envoya plusieurs moines en Auvergne, notamment à Moissat, et leur donna de nombreuses reliques, entre autres le chef de saint Lomer et une partie de l’un de ses bras.

Quantité de miracles s’opérèrent par la vertu des reliques de ce saint, nous dit le P. Noël Mars; ils furent si frappants et si notoires que Guillaume Ier dit le Pieux, comte héréditaire d’Auvergne, concéda aux religieux, vers l’an 913, le lieu de Moissat et ses dépendances. (Voir Dom Vaissète, Histoire de Languedoc, t. II, p. 50; nouvelle édition, t. III, p. 83.)

A partir de ce moment, le monastère devint un prieuré dépendant de l’abbaye de Saint-Lomer de Blois, et son église, qui était alors sous le vocable de saint Léger, prit dès lors celui de saint Lomer.

En 1107, le pape Pascal II confirma cette annexion, qui fut maintenue jusqu’au commencement du xvne siècle. A cette époque, un nommé Jean de Bordes, originaire du Limousin, résigna ce prieuré aux pères jésuites de Billom, lesquels, conformément aux bulles expédiées à ce sujet par le pape Paul V, en prirent possession le 1 5 décembre 1607. (Dom Noël Mars, religieux bénédictin, Histoire des Prieurés qui dépendaient de l'abbaye de Saint-Lomer de Blois, 1646, manuscrit conservé à la bibliothèque de Blois.)

Après la suppression de l’institut des jésuites en 1773, le prieuré n’eut plus qu’une existence nominale. La chapelle de Saint-Lomer fut attribuée au collège de Billom, le trésor de l’abbaye fut dispersé, et notre châsse, qui en était un des plus beaux ornements, ne dut son salut qu’à la vénération dont elle était l’objet; elle fut transportée dans l’église de la paroisse.

A l’époque de la Révolution, elle courut de grands dangers et fut sauvée, grâce au dévouement et à la présence d’esprit d’une femme courageuse, Mme Turgon, qui, après en avoir retiré les reliques qu’elle cacha avec soin, s’en servit comme d’un coffre, et supplia les soldats chargés de faire des perquisitions dans les maisons de lui laisser un objet ayant perdu sa valeur et qui lui était indispensable pour enfermer le peu de linge qu’elle possédait.

Malheureusement, ce sauvetage ne fut pas effectué avec tout le discernement voulu; on ne prit pas le soin de conserver les étiquettes des reliques et les authentiques, qui auraient pu fournir des données archéologiques et faire connaître peut-être la date précise de la fabrication de ce précieux monument.

HISTOIRE DE L’EMAILLERIE LIMOUSINE

L’un représente un jeune abbé, non mitré, tenant de la main droite une crosse et de la main gauche un livre fermé; l’autre un évêque, également jeune. Revêtu des ornements pontificaux, il élève la main gauche à la hauteur de la poitrine, la paume en avant et les doigts étendus, et porte de la droite le bâton pastoral. Nous ferons remarquer combien les ornements du prélat sont pleins d’élégance. La crosse est effilée, la volute toute simple, accompagnée d’un nœud à sa naissance; la mitre est basse et contraste singulièrement avec ces mitres de mauvais goût et d’une hauteur exagérée que l’on voit de nos jours sur la tête de nos évêques.

Les vêtements sont l’amict sans collet, l’aube à manches étroites, la dalmatique, la chasuble ronde sans échancrure latérale et le pallium; ces vêtements sont traités avec une rare habileté ; ils tombent avec grâce et suivent avec souplesse les mouvements du corps, qu’ils voilent sans le gêner. L’orfévre était à coup sûr un grand artiste ; il a su donner à ses figures une noble aisance et un grand style.

Sur la face principale de la châsse, cinq personnages sont représentés debout. Dans le compartiment du milieu, qui est le plus large, Jésus-Christ est attaché sur la croix, les pieds reposant sur une tablette, un suppedaneum ; il est vivant, la tête droite, nue et entourée du nimbe crucifère; les bras ne sont point étendus horizontalement, mais sensiblement relevés, sans raideur affectée; le corps est revêtu d’un linge qui descend des reins aux genoux. Signalons, en passant, les pieds du Christ séparés et non superposés, ce qui prouve que l’artiste partageait l’opinion que Notre-Seigneur avait été attaché avec quatre clous; cette opinion, fort répandue au xue siècle, fut complètement abandonnée dans le courant du xme siècle, où domina la doctrine des trois clous. Dans la partie supérieure de la croix se trouve le nom de Jésus, sous la forme abrégée du monogramme IIIS (figure 199). Les lettres grecques A et O (figure 200), qui accostent la tête du Sauveur, rappellent d’une façon apparente le texte de saint Jean : « Je suis le commencement et la fin de toutes choses [Ego sum A et Q, initium et finis ) (1) ».

Aux côtés du Christ se tiennent debout deux personnages, dont l’un, celui qui est à la gauche, porte un livre: il est jeune et imberbe; sa physionomie est douce; ses cheveux sont bouclés : c’est l’apôtre saint Jean; l’autre représente la Sainte-Vierge, vêtue d’une robe traînante et cl’un long voile qui lui couvre la tête en descendant jusque sur les épaules.

Dans les compartiments suivants, on reconnaît, à gauche, la figure allégorique de l’Église, sous les traits d’une femme couronnée, tenant un calice et un étendard; à droite, en pendant de l’Église, on aurait dû figurer la Synagogue; mais, par une dérogation aux règles habituelles de l’iconographie du Moyen-âge, la Synagogue est remplacée par le centurion. Ce dernier a la main droite levée pour rendre son témoignage; il proclame la divinité du Crucifié, ainsi que le constate l’inscription gravée au-dessus de sa tête : VERE F1LIVS DEI ERAT (ISTE) (2) (voir figure 189).

Le versant de la toiture est divisé également en cinq compartiments. Dans celui du milieu, le Christ est représenté assis dans sa gloire, nimbé du nimbe crucifère et les pieds nus, habillé de la robe et du long manteau comme les philosophes antiques ; il pose sur son genou gauche le livre de la loi et élève la main droite pour bénir, les trois premiers doigts ouverts à la manière latine. Bien que la figure soit un peu mutilée, on voit parfaitement que le visage est ovale, que la barbe est courte, taillée en pointe et bifurquée au menton.

(1) Apocalypse, xxi, 6.

(2) Saint Marc, ch. xv, v. 39.

Fig. 199. Fig- 200.

Inscriptions de la chasse de moissat-bas (Puy-de-Dôme).

Il est entouré des quatre évangélistes :

A sa droite, saint Luc déploie sur un rouleau les premiers mots du cinquième verset de son évangile : FVIT IN DIEBVS ERO[DISJ (voir figure 190).

Saint Mathieu tient le livre où se trouve décrit la génération temporelle et humaine de Jésus-Christ : LIB[ER] GENERA[TIONIS] (voir figure 191).

A sa gauche, saint Jean est reconnaissable au livre qu’il porte à la main : IN PRIN- CIPIO ERAT VERBVM (voir figure 192).

Et saint Marc montre un volumen sur lequel on lit l’inscription suivante : ECCE [EGO] MITTO ANG[ELVM[ (voir figure 193).

Le côté opposé présente la même combinaison de compartiments et de lignes. L’ornementation est à peu près la même que celle que nous venons de décrire. Cinq jeunes abbés y sont représentés debout, en habits de chœur, leurs têtes sont nues, ornées d’une large tonsure et entourées d’un nimbe uni ou festonné; quatre d’entre eux portent la crosse et tous tiennent un livre ou ont une main levée à la hauteur de la poitrine.

A la partie supérieure de la châsse, sur la toiture, sont figurés, en commençant par la gauche, les personnages suivants qu’il est facile de reconnaître aux inscriptions gravées à la hauteur de leur tête, sur une bande horizontale : S. PAVACIVS, S. LIBO- RIVS, S. MARTINVS (figures 194, 195 et 196).

Ces trois personnages sont revêtus des ornements épiscopaux ; assis sur des sièges à décoration architecturale, ils ont les pieds chaussés de sandales et tiennent de la main gauche un livre fermé.

Saint Panace, Pavas ou Pavace, troisième évêque du Mans, serait mort en 346 d’après certains auteurs (1); mais selon d’autres, il conviendrait de faire remonter son décès au 24 juillet 190 (2).

Saint Liboire, élevé sur le même siège en l’année 348, mourut en 397, et en 836 ses reliques furent transportées à Paderborn, dont il est le patron (3).

Saint Martin doit être ici saint Martin de Tours, qui, d’après bien des historiens, assista aux funérailles de saint Liboire.

Viennent ensuite saint Pierre et saint Jacques : S. PETRVS, S. IACOBVS (figures 197 et 198). Tous les deux ont la tête et les pieds nus. Saint Pierre tient cl’une main les clefs symboliques ; sa barbe et ses cheveux sont courts, épais et crépus.

11 est regrettable de ne pas connaître tous les autres saints qui se trouvent figurés sur la face que nous venons de décrire, et il est bien probable que leurs noms étaient inscrits dans la partie inférieure de la châsse, dont le soubassement n’existe plus, comme nous aurons occasion de le dire. L’artiste a mis un soin trop minutieux à nous indiquer toutes les figures qui ne portaient pas avec elles un attribut assez caractéristique, pour avoir négligé de nous renseigner sur celles dont nous parlons.

En effet, nous remarquons que le fond quadrillé d’un des pignons n’est point homogène : la partie voisine du pied droit du jeune abbé non mitré est formée de différentes pièces, et nous distinguons une inscription placée verticalement, sur laquelle se trouve le mot VIARDV ; les deux premières lettres de ce mot, V et I, sont parfaitement visibles, lorsque l’on soulève, sur l’original, la petite plaque de métal qui les recouvre.

Ce mot de VIARDV ne se rencontre que dans le nom propre de SIVIARDVS, saint

(1) Aligne, Dictionnaire d' Hagiographie, t. II, col. 687. — Giry, Vie des Saints , article : saint Pavace.

(2) Dom Jean Bondonnet, Les Vies des Évêques du Mans, etc. — Paris, 1651, in-40, p. 9$ à 1 15.

(3) Mignc, toc. cit.

L'Œuvre de Limoges.

201 et 202. — Pignons de la chasse de Moissat-Bas (Puy-de-Dôme).

L’ÉMAILLERIE AU MOYEN-AGE

Siviard ou Sèvard, qui mourut vers 728, après avoir fondé a Savonnière, près Châteaudu-Loir (Sarthe), une petite dépendance de l’illustre monastère de Saint-Calais, dont il était abbé. Or, comme saint Siviard n’a jamais été ni évêque ni prieur, il se trouverait forcément représenté par le seul des abbés qui, sur notre châsse, ne porte point la crosse. Cette dénomination est même d’autant plus certaine que nous voyons le nom de Siviarclus figurer dans un inventaire des reliques renfermées dans la châsse et dressé, en 1284, par Simon de Beaulieu, archevêque de Bourges; nous ferons connaître plus au long cet intéressant document.

Sur le pignon opposé, et au-dessus du nimbe qui entoure la figure de l’évêque, nous découvrons aussi le fragment cl'un mot, les lettres MIR, qui ont été clouées à l’envers.

Ces lettres nous semblent devoir désigner saint RIGMIRVS, qui se trouve mentionné dans l’inventaire précité.

Saint Rigmirus, connu aussi sous les noms de Richmirus, Richimirus, Ricomirus, Rigomarus et Rigomerus, vivait sous le roi Thèodebert, quand Aiglibert était évêque du Mans (670-705). Né en Touraine, il vint au Mans pour se faire moine, fonda un monastère sur les bords d’un cours d’eau nommé Gundricus, et fut chargé par son évêque de diriger les religieuses bénédictines de Saint-Albin ; il mourut le xvi des calendes de février (17 janvier) (1).

Nous pensons aussi reconnaître, sur les pignons, saint Léger et saint Lomer, les deux patrons de l’abbaye ; leur place étant, à ce titre, toute marquée aux extrémités de la châsse, qui renferme, en outre, une partie de leurs reliques (2).

Saint Léger, évêque d’Autun, vivait au vie siècle et fut élevé à la dignité épiscopale après avoir été à la tête de l’abbaye de Saint-Maixent ; il mourut en 678.

Saint Lomer, appelé aussi Laumer ou Launomar (Launomarus), naquit vers le vie siècle à Neuville-la-Mare, près de Chartres. Nommé chanoine, il abandonna son bénéfice pour se retirer dans une forêt du Perche et y mener la vie érémitique. Vers 575, il fonda le monastère de Corbion, et vint mourir à Chartres le 19 janvier 593.

La châsse de Moissat n’a été dorée que sur sa face principale ; les autres parties ne laissent pas entrevoir, même dans les creux, la moindre trace de dorure.

Nous remarquerons les nimbes dont quelques-uns sont festonnés, les consoles sur lesquelles reposent les pieds des personnages représentés, et qui nous rappellent un peu celles que l’on voit sur les deux châsses de saint Maurice et des enfants de saint Sigismond, conservées dans le trésor de Saint-Maurice d’Agaune (3). Le motif feuillagé qui

(1) Acta SS. ordinis S. Benedicti, t. III, pars I, p. 228 à 232. — Apud Bolland., t. II, Jan., p. 177 à 17g. — Du Saussay, Martyrologium gallicanum , p. 210.

(2) Plusieurs personnes ont donné le nom de saint Eutrope à l’évêque représenté assis sur l’un des pignons, convaincues qu’elles étaient que l’un des crânes renfermés dans la châsse était celui du saint. Nous ferons remarquer que les reliques de saint Eutrope ne sont point mentionnées dans l’inventaire que nous reproduisons plus loin, que son corps fut en grande partie brûlé par les huguenots au xvic siècle, et que sa tête, sauvée de l’incendie, a été déposée dans la cathédrale de Saintes. Nous ne pouvons donc adopter cette manière de voir.

Nous ajouterons que nous avons examiné avec beaucoup de soin les crânes conservés dans le reliquaire de Moissat-Bas, et que nous n’avons aperçu sur aucun d’eux la cicatrice dont parle saint Grégoire de Tours dans son Traité de la Gloire des Martyrs : « Palladius, Sanctonensis episcopus, in ejus (S. Eutropii) honorem, circa annum Domini sexcentesimum basilicam extruxit; ad quam convocatis abbatibus, dum e turnulo sacras Eutropii reliquias honorificentius collocandas transferret, duo ex illis abbatibus, amoto opertorio, conspexerunt ictu securis illisum capul. Quibus etiam nocte sequenti idem sanctus apparuit dicens : Scitote me per eam cicatricem quam vidistis capite martyrium consummasse ».

(3) Édouard Aubert, Trésor de l'Abbaye de Saint-Maurice d'Agaune.

HISTOIRE DE L’EMAILLERIE LIMOUSINE

borde les deux pignons est la reproduction presque identique des encadrements de la porte en bronze de la cathédrale de Ravello, près Salerne, qui date de 1179.

La beauté propre à l’orfèvrerie consiste à produire des effets changeants, à amener de vives oppositions d’ombre et de lumière. Pour arriver à ce résultat sur des surfaces non ajourées, l’artiste n’a donné un fort relief qu’aux figures des personnages, dont la saillie contraste cl’une façon bien apparente avec les autres parties du corps; les ornements qui décorent chaque bande sont exécutés à l’estampe en mi-relevé.

Toutes les figures, sauf celle du Christ et celles qui remplissent les deux pignons, se détachent sur un fond poli, c’est-à-dire simplement uni au marteau et non pas adouci au rifloir ou au brunissoir, comme on le fait dans l’industrie moderne ; elles ont en moyenne om 20 de hauteur, à l’exception de celles qui se trouvent sur les deux petites faces et qui, assises, mesurent om 07 de plus.

Il nous reste encore à dire quelques mots sur l’état matériel de cette châsse, qui a malheureusement éprouvé des remaniements regrettables. C’est ainsi qu’il nous est facile de constater que le soubassement a disparu. Les compartiments de la partie inférieure, comme ceux de la partie supérieure, devaient être encadrés de tous côtés, et les pieds des personnages représentés reposaient probablement sur une bande de métal, qui pourrait bien se retrouver dans la bordure des deux pignons ; il est, en effet, facile de voir que cette bordure ne devait pas occuper cette place ; elle y a été adaptée d’une façon maladroite, surtout dans la partie supérieure de la face qui représente un jeune abbé assis.

On voit, sur l’un des grands côtés, que cinq petits émaux cloisonnés étaient sertis sous chacun des apôtres; un seul a subsisté. Nous l’avons décrit page 67, figure 126. Les autres plaques d’émaux ont été remplacées par de simples verres de couleur que l'on n’a même pas pris le soin de tailler d’une façon régulière.

Quant aux personnages, deux seulement ont été abîmés : la tête du Christ dans sa gloire a été mutilée dans sa partie supérieure, et celle de saint Pavace a totalement disparu.

Malgré ces dégradations, cette châsse n’en demeure pas moins un objet d’orfèvrerie des plus précieux. Tout y est large et simple; les figures sont finement ciselées, elles ont un grand caractère et un cachet particulier de candide naïveté ; les attitudes sont simples, les vêtements drapés avec une grande élégance, les personnages dessinés avec une remaquable pureté. On peut dire que le travail atteint, dans notre châsse, un degré de finesse qui la met bien au-dessus des pièces analogues que renferment la plupart de nos musées et de nos collections particulières.

Nous n’en connaissons, en effet, aucune qui puisse lui être comparée.

M. Émile Molinier nous a montré une châsse, conservée au Louvre, mais qui n’est pas encore exposée dans les galeries ouvertes au public; elle est cataloguée provisoirement sous le N° 2522; elle offre beaucoup d’analogie avec la châsse de Moissat-Bas, mais on n’y découvre ni ce fini de travail, ni cette expression dans les figures, ni cette justesse de dessin, qui font de notre monument une œuvre tout-à-fait capitale.

On peut poser ici deux questions importantes : Quel est l’atelier qui a produit une œuvre aussi parfaite, et à quelle époque remonte-t-elle ?

Nous répondrons avec assez de certitude à la deuxième de ces questions : notre châsse appartient à la première moitié du xiiic siècle ; quant à la première, à défaut des documents écrits, nous ne pouvons émettre qu’une simple hypothèse s’appuyant cependant sur des faits qui s’approchent de la certitude : nous la croyons d’origine limousine.

Au premier abord, en ne considérant que le côté épigraphique, nous étions tout dis-

L’ÉMAILLERIE AU MOYEN-AGE

posé à la regarder comme une œuvre de la deuxième moitié du xne siècle. En effet, les C carrés (figures 194 et 198), la forme de certains B privés de leur panse supérieure (figures 190, 191 et 192), les lettres conjointes et enchevêtrées dans les mots PAVACIVS, MARTINVS, PETRVS, 1ACOBVS (figures 194, 196, 197 et 198), semblaient confirmer une opinion que venaient encore fortifier certains caractères archaïques qui frappaient nos regards; mais, comme nous l’ont fait remarquer deux personnes bien compétentes en pareille matière, Victor Gay et M. Robert de Lasteyrie, dans les œuvres d’orfèvrerie la paléographie n’occupe qu’une place secondaire, et, dans le cas qui nous intéresse, on doit surtout s’attacher au style des figures et à l’ornementation; or, l’un et l’autre appartiennent bien certainement à la première moitié du xiiic siècle, soit les premières années du règne de Louis IX.

Il en a été de l’orfèvrerie comme de l’architecture : les écoles du centre de la France ont toujours été en retard de près d’un demi-siècle sur les écoles du Nord. Tel style, telle ornementation se trouvaient ici en pleine faveur alors qu’ils étaient depuis longtemps mis de côté dans d’autres localités. Au surplus, nous ne devons pas perdre de vue la façon de procéder des orfèvres du Moyen-àge, et surtout des orfèvres limousins. Dans le même atelier, on conservait avec soin les calques, les dessins, les poncis, les matrices dont on se servait journellement; ces modèles se transmettaient de génération en génération, on les copiait scrupuleusement ou on les modifiait suivant les besoins ; aussi ne soyons pas étonnés de trouver sur des œuvres du xmc et du xive siècle des dessins qui, par leur caractère, nous rappellent des époques plus éloignées.

La présence même sur notre monument de la petite plaque émaillée, que nous croyons relativement plus ancienne, ne peut modifier notre appréciation; l’artiste l’aura appliquée sur son œuvre comme il appliquait souvent des camées, des intailles antiques ou tout objet précieux qui lui tombait sous la main, et qui était de nature à rehausser l’éclat de son travail.

Mais s’il ne nous est pas possible de faire connaître d’une façon précise la date de fabrication de notre monument, du moins pouvons-nous affirmer qu’il existait bien avant l'année 1284, car il est mentionné dans une visite faite à cette époque par Simon de Beaulieu, archevêque de Bourges. Ce prélat, étant en tournée pastorale dans le diocèse de Clermont, fut prié par les moines de Moissat de venir dans leur monastère pour faire le relevé des reliques, qui étaient cachées sous l’autel depuis fort longtemps, pour les mettre au jour et les exposer à la vénération des fidèles.

La relation de cette visite, qui a été reproduite par Mabillon, est tellement importante pour le sujet qui nous occupe, que nous croyons devoir en faire connaître, en note, les passages principaux (1).

Nous y voyons que deux châsses en métal, recouvertes de lames de cuivre rouge,

(1) Instrumentum Simonis archiepiscopi Bituricensis de visitatione reliquiarum S. Launomari apud Magenciacum facta anno MCCLXXXIV.

Nos Simon, Dei gratia Bituricensis archiepiscopus, Aquitaniæ primas, universis présentes litteras inspecturis, salutem in Domino. Notum facimus, quod cum nos visitandi gratia Claromontensem diœcesim transiremus et in eadem diœcesi gratia visitandi descendissemus ad prioratum quemdam sancti Launomari de Blesis, qui est in loco Magenciaci, Claromontensis diœcesis, anno Domini MCCLXXXIV, die Mercurii post octavas resurrectionis Domini, rogati a priore et monachis dicti loci, ut quasdam reliquias, quas dicebant in suo monasterio occultas esse sine honore, in palam videremus, et eas de abditis levaremus, ut ab omnibus Ecclesiæ fidelibus colerentur... presentibus ( suivent les noms d'un certain nombre d'abbés et de dignitaires ecclésiastiques qui accompagnaient l'archevêque)... dicta abdita et sécréta loca sub altari majori et cassula quadam ænea cooperta laminis cupreis et vase quodam æneo eisdem laminis cooperto (quod vas

HISTOIRE DE L’ÉMAILLERIE LIMOUSINE

cassula quadam cenea cooperla laminis cupreis et vase quodam ceneo eisdem laminis cooperto, étaient conservées sous le maître-autel, et que l’une d’elles, celle que nous décrivons, vulgairement appelée « le Dour » (1), « quod vas vulgariter a dicti loci indigents Dour vocatur », renfermait de nombreuses reliques parmi lesquelles nous retrouvons les noms de tous les saints que nous avons déjà nommés.

On pourrait nous objecter que la description de l’archevêque Simon ne semble pas devoir concerner la châsse de Moissat-Bas, que nous constatons bien sur elle la représentation de la plupart des saints énumérés par le prélat, mais que les lames de cuivre

vulgariter a dicti loci indigenis Dour vocatur) diligentius perscrutantes, invenimus sub altari prædicto capita duo quasi integra, cum plurimis frustis minutis sacrorum ossium, pluribus linteaminibus involuta : quorum unum (ut tenet antiquitas) a dextris altaris inventum cum tribus dentibus integris, esse dicitur caput beatissimi Launomari abbatis, aliud vero, quod invenimus a sinistris altaris, fertur esse sancti Ebrulfi abbatis. Quæ omnia de altari levantes, cum reverentia, ut decebat, reposuimus ea super toellam mundissimam, exspectantes quid in vasis aliis haberetur.

Aperientes deinde dictam cassulam, in ea invenimus plurima membra sanctorum, integra quædam, plurima vero minimarum et grossarum partium linteamina milita, lapides quosdam, et cetera vasa minuta diversa. Quæ omnia singulatim, divisim et cum diligentia pcrtractantes, invenimus cedulas quasdam hæc per ordinem continentes : Hœe sunt pulveres plurimorum sanctorum, S. Pétri, de Monte Oliveti, S. Leonis , S. Gregorii, S. Sulpicii , S. Symphoriani, S. Pauli, S. Martini, S. Andreoe. Reliquiœ S. Leodegarii, S. Laurentii, S. Hyppoliti , S. Saturnini. De sepulcro Domini, de paleo Domini , de paleo S. Marice, de socco confessorum Germani , Remigii et Leobini. De lancea Domini, de pane S. Johannis. Alia cedula hæc erat : Reliquiœ S. Pavatii episcopi , sanctique Servandi, et S. Liborii, Ebrulfi et S. Frotasii. Vas autem tertium. quod le Dour vocatur vulgariter, postea referentes, plurima ossa similiter invenimus, integra quædam cum minutis partibus, alia linteamina plurima, et minutos pulveres, quæ omnia esse sacrorum ossium credebantur. In eo etiam duas cedulas reperimus, hæc per ordinem continentes : Hæc sunt reliquiœ SS. confessorum Ebrulfi atque Frotasii. Item, hæc sunt reliquiœ beati Launomari confessoris Christi atque beati Carilefi , et SS. confessorum S. Pavatii episcopi et S. Siviardi, S. Liborii episcopi , S. Rigmiri, S. Ebrulfi, S. Frotasii, S. Stephani protomarlyris.

Quibus inventis et diligenter inspectis, præsentibus dictis priore et Hugone, dicto domino de Mainçac, una cum pluribus de nostris, ilia duo sancta capita beati Launomari et beati Ebrulfi reponi fecimus in quodam scrinio, quod sigillari fecimus sigillo nostro et sigillis dicti domini abbatis de Virsione fratris nostri, dictorum prioris et rectoris ejusdem ecclesiæ, usquedum, administrante devotione fidelium, dicta capita tectis argenteis reponantur. Et tune convocari statuimus omnes qui voluerint interesse, ut, sine dubitatione aliqua, frangantur sigilla et duo sacra capita palam ostendantur; et sic argentea tegantur, et, ut condecet, perpetuo honoranda. Ut hoc autem perfici valeat citius, de omnipotentis Dei confisi misericordiæ, sanctissimæ matris ejus, sanctorum Pétri et Pauli apostolorum ejus, et sancti protomartyris Stephani dictorumque sanctorum, quorum reliquias honorare intendimus, et omnium sanctorum, omnibus fidelibus vere pœnitentibus et confessis, ad hæc perficienda bénéficia et eleemosynas ministrantibus, xl dies de injunctis sibi pœnitentiis misericorditer relaxentur, præsentibus quoad indulgentiam ab intrantibus octavis Pentecostes in annum futurum continue continuando valituris. Reliqua vero sacra membra, reliquias, pulveres et sacra linteamina reponi fecimus, præsentibus multis bonis, in prædicta capsa lignea quam obserari fecimus ferreis laminis, usquedum de reponendis ipsis honorificentius a dicto priore, suffragante sibi devotione fidelium, ordinetur. In quorum fidem et testimonium sigillum nostrum præsentibus duximus apponendum. Datum die et anno prædictis. (Mabillon, Acta sanctorum ordinis S. Benedicti, sæc. iv, part. II, t. II, p. 258.)

(1) On lit dans le Glossaire de Du Cange, édition Didot : DOUR, Vox vernacula in agro Blesensi, pro Tour, reliquiarium ad instar lurris seu turricutœ fabricatum. Visitatio reliquiarium S. Launomari ann. 1274 (?) inter Acta SS. Benedict. sæc. iv, part. II, p. 258. Vase quodam œneo eisdem laminis cooperto ( quod vas vulgariter a dicti loci indigenis Dour vocatur)... Uas autem tertium quod le Dour vocatur vulgariter...

Cette interprétation ne nous paraît point exacte. Nous ferons remarquer qu'elle n'est point de Du Cange, mais de son continuateur Ilenschel, que ce dernier ne donne qu’une appréciation personnelle, ne reposant sur aucune preuve, attendu qu’il se borne à interpréter à sa manière le texte reproduit par Mabillon. Nous

L’ÉMAILLERIE AU MOYEN-AGE

reposent sur une âme de bois et non pas sur des plaques de métal, comme semble l’indiquer le document auquel nous faisons allusion.

Mais nous nous empresserons de faire remarquer que, dans des questions de ce genre, il ne faut point s’attendre à trouver des descriptions archéologiques rigoureusement exactes, et que nous ne devons pas prendre à la lettre la valeur des termes employés, en 1284, par le secrétaire de Simon de Beaulieu.

Les personnages représentés sur la châsse de Moissat-Bas ont été faits au repoussé; on sait que ce travail s’exécute sur la pièce préalablement dégrossie au marteau, puis remplie d’une sorte de mastic qui soutient le métal et lui donne à la fois plus de résistance et de malléabilité pour supporter le travail de repoussage ; et sur notre châsse, comme sur beaucoup de monuments du Moyen-âge, ce noyau de mastic est visible dans les parties qui ont été détériorées.

Nous avons dit que nous soupçonnions à cette châsse une origine limousine. En effet, il est probable qu’elle a été fabriquée dans un centre non éloigné de l’endroit où les saints représentés étaient en honneur. Parmi ceux qu’il nous a été possible de dénommer, nous voyons : un évêque de Tours, saint Martin: deux évêques et un abbé du Mans, saint Pavace, saint Liboire et saint Rigmirus; un évêque d’Autun, saint Léger, et un abbé de Corbion près de Chartres, saint Lomer. Or, dans la région comprise entre Moissat, où se trouvaient les reliques de ces saints, le Mans, Tours, Autun et Limoges, nous ne voyons que cette dernière localité dont les ateliers avaient assez de renom pour pouvoir lui attribuer un chef-d’œuvre aussi parfait.

Nous dirons encore que l’abbaye de Moissat-Bas possédait de nombreux reliquaires; ils ont tous été dispersés, mais l’un deux, contemporain de notre châsse, se trouvait encore, il y a quelques années, au collège de Billom, où il avait été apporté par les jésuites lorsqu’ils devinrent possesseurs de la chapelle de Saint-Lomer. Nous avons pu l'étudier et le dessiner. C’est une châsse émaillée d’une conservation parfaite; les nombreuses scènes qui y sont figurées sont traitées avec une remarquable pureté de dessin ; nous croyons que c’est à ce reliquaire que doit s’appliquer cette phrase de l’inventaire précité : Cassula cenea cooperta laminis cupreis. Nous n’avons pas à le décrire pour le moment, nous nous bornerons à dire que les personnages représentés sont réservés sur le métal, que plusieurs d’entre eux ont seulement les têtes en relief, particularité qui ne se rencontre que sur les œuvres de Limoges, et que leurs noms sont indiqués par des inscriptions en émail rouge. Sur le fond, de couleur bleu lapis, nous remarquons ces beaux fleurons polychromes que nous ne trouvons que sur nos châsses limousines.

Ces deux châsses appartenant à peu près à la même époque, mentionnées toutes les deux dans la visite de l’archevêque Simon, auraient été données par les religieux du Mans, s’il faut en croire la tradition conservée dans le pays et les assertions du P. Noël Mars dans l’ouvrage que nous avons déjà cité.

Rien d’étonnant, en effet, à ce que ces derniers aient envoyé à leurs confrères d’Au-

pouvons affirmer que le mot Dour n’existe pas plus dans le patois des environs de Blois que dans celui des environs de Clermont. Personne dans le pays n’a pu nous donner l’explication de ce mot, qui n’est peut-être qu’un dérivé du mot latin deauralus. On nous a en effet assuré que notre châsse était autrefois désignée sous le nom de la Dorée. Nous ferons remarquer, à ce sujet, qu’à Cahors le nom de Daurade avait été donné à une église pour rappeler une statue dorée représentant la Vierge, que les fidèles y venaient vénérer. A Toulouse, d’après Dom Martin ( Relig . des Gaules , I, p. 146) et Lamothe-Langon ( Histoire de l’Inquisition en France , I, p. 374), l’église appelée la Daurade devait son nom aux superbes mosaïques que l’on y voyait et dont la couleur jaune l’emportait sur toutes les autres.

HISTOIRE DE L’ÉMAILLERIE LIMOUSINE

vergne des reliquaires précieux pour conserver les nombreuses reliques dont ils s’étaient dépouillés en leur faveur bien des années auparavant. Rien d’étonnant aussi à ce que ces deux chefs-d’œuvre soient sortis du même atelier, quand on songe qu’à cette époque on était émailleur èt orfèvre, comme aujourd’hui l’on est l’un ou l’autre.

Il n’est pas sans intérêt de noter ici que Moissat-Bas n’était pas très éloigné du prieuré de Mozac, et que ce dernier relevait de celui de Saint-Martial de Limoges ; nous en avons fourni des preuves en décrivant la célèbre châsse de saint Calmine.

L’un de ces reliquaires, celui qui était conservé à Billom, étant limousin, on ne peut en douter, il y a de grandes probabilités pour que l’autre le soit aussi. Ajoutons qu’une personne de la localité nous a affirmé que son père lui avait souvent parlé de la châsse de Moissat-Bas. Il nous l’a décrite telle qu’elle était avant la Révolution, et il résulte de son récit qu’elle reposait alors sur des pieds carrés, et que la partie supérieure était surmontée d’une crête simulant comme ornement des entrées de serrure; or ces genres de décoration ne se rencontrent que sur les châsses limousines. Que l’on ne nous objecte pas que les ateliers de Limoges ne nous ont jamais montré une œuvre aussi parfaite ; l’objection retomberait sur tous les autres ateliers que l’on nous désignerait, car, nous le répétons, notre châsse est unique, nous n’en voyons aucune qui présente au connaisseur le même charme et le même fini de travail; son mérite artistique n’est dépassé, à la même époque, que par quelques sculptures de nos grandes cathédrales.

Signalons enfin une particularité assez curieuse qui peut bien avoir son importance. Toutes les figures des personnages sont seules en fort relief. Ainsi que nous l’avons déjà fait remarquer, elles contrastent d’une façon bien apparente avec les autres parties du corps, qui n’ont qu’une très faible saillie. Cette particularité ne se retrouve pas sur les châsses allemandes; citons, entre autres, celles de saint Maurice, des enfants de saint Sigismond, au Trésor de l’abbaye de Saint-Maurice d’Agaune (1); les châsses de saint Madelin, à Visé; de saint Domitien et de saint Mengold, à Huy; de saint Servais, de saint Candide, à Maëstricht; de saint Remacle, a Stavelot (2): les grandes châsses de saint André, de sainte Ursule, des trois Mages, à Cologne (3); celles de saint Héribert, à l’église paroissiale de Deutz ; de sainte Antonine , à l’église de Saint- Jean; de saint Albin, à l’église Sainte-Marie dans le Schnurgasse ; sur toutes, les têtes comme les corps des figurines représentées ont un égal relief. Au contraire, nous constaterons plus d’une fois que des têtes fortement en saillie sur des corps à peine indiqués ou tracés, même par un simple trait, sont un faire spécial et caractéristique des artistes limousins.

Les contestations auxquelles donne lieu, vers 1240, le choix du successeur de l’évêque Eustorge sur le siège épiscopal de Limoges, sont marquées par un épisode caractéristique où nous voyons les œuvres de nos artistes limousins jouer un singulier rôle. L’élu, Gérald du Cher, doyen de Saint-Yrieix, se rend à Rome pour obtenir la confirmation du Saint-Siège. Là, il invite à un festin magnifique les grands personnages de la Cour pontificale, et chaque convive, en se mettant à table, trouve devant lui de précieux ouvrages d’orfèvrerie (4). Bien plus, le Pape, célébrant les saints Mystères, voit Gérald

s’approcher et lui offrir une coupe d’argent pleine de deniers d’or. Grâce à son audace et à ses intrigues, le doyen de Saint-Yrieix triomphe de l’opposition de l’abbé de Saint-

Ci) Éd. Aubert, Trésor de l’abbaye de St-Maurice d'Agaune , p. 122, 128, pi. I à VI; Paris, Morel, 1870.

(2) Ch. de Linas, Souvenirs de T Exposition rétrospective de Liège, en 1881, édition illustrée, 1882.

(3) Bock, Les Trésors sacrés de Cologne , traduction de Suckau, p. 30, 37, 56, 108, 145 et 158.

(4) « Exposita sunt vasa diversa operati metalli ». Chroniques de Vigeois, ap. Labbe, t. II, p. 305.

L’ÉMAILLERIE AU MOYEN-AGE

Martial. Il faut dire qu’il racheta ces fâcheux débuts par une administration intelligente, la fondation d’importants établissements de charité et de grands services rendus au pays.

Fig. 203. — Guillaume iii, prieur de grandmont.

On voyait, a l’Exposition de Tulle de 1887, une plaque émaillée qu’il est facile de dater car elle représente probablement Guillaume III, abbé de Grandmont, qui fut prieur de cette abbaye de 12.45 à 1248 (1). Le prieur est debout et de face sous une arcature en plein cintre ornée de lanternons, la tète entourée d’une grande rosace ressemblant à un nimbe. Il est imberbe, tonsuré, vêtu de l’aube et de la dalmatique ; de la main gauche, au poignet de laquelle on voit le manipule, il tient un livre fermé; de la droite il fait un geste de bénédiction. Il a été figuré en cuivre fondu, ciselé, doré et en demi-relief se détachant sur un fond émaillé de couleur bleu lapis, semé de rosaces et divisé par

(1) Le personnage représenté ne peut être que le sixième prieur général, Guillaume de Trahinac ou de Treignac, élevé à la première dignité de l’ordre en 1170 et démissionnaire en 1188, ou le treizième, Guillaume d’Ongres, élu en 1245, démissionnaire en 1248, et mort correcteur de la Celle de Macheret au diocèse de Troyes. La plaque, par son style, nous semble devoir être plutôt attribuée à ce dernier.

HISTOIRE DE L’EMAILLERIE LIMOUSINE

quatre bandes de cuivre doré, réservées et guillochées, sur lesquelles est émaillée en bleu l’inscription suivante :

GVI — LELM[us] || P — RIOR || GRAN — DI || MON — TIS

La plaque entière mesure om 142 de hauteur (voir figure 203); elle faisait partie d’une châsse provenant de l’abbaye de Grandmont et ainsi décrite dans un inventaire du mois de novembre 1666 :

« Un autre coffre de bois, garni de cuivre doré, où sont par devant quatre images en bosse sur autant de plaques de cuivre doré, émaillé, où il y a écrit sur la première : Guillelmus, prior Grandimontis, et de même sur la seconde ; sur la troisième : Sanctus Stephanus, protomartyr ; sur la quatrième : Bernardus de sancto Eligio. Il y a aussi gravé au bas du couvercle, sur la tête de ces quatre figures : Hic sunt sanctorum sacrosancla memoria quorum sit consolamen nobis orantibus. Amen » (1).

Cette dernière inscription est encore conservée. Elle est aujourd’hui la propriété d’une personne de Limoges ; nous en donnons le dessin (figure 204) d’après un estampage que nous a envoyé M. Louis Guibert.

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Fig. 204.

Inscription de la chasse de Guillaume iii, prieur de grandmont.

Les archives de l’hôtel de ville de Limoges (ancien Cartulaire du Consulat, AA', fol. 36, r°), nous font connaître une charte, datée de 1260, qui nous fournit un nom nouveau tout-à-fait inconnu jusqu’ici : celui de S. L.astours — S. Lastors lo daurezi. Ce mot de daurezis est celui même qui sert à désigner le corps de métier dans une Échelle de guet ( estilgacha ), liste de roulement de diverses corporations pour la surveillance des remparts, document non daté, mais remontant soit au deuxième, soit plus probablement au troisième quart du xiue siècle (2).

L’église Saint-Martin, à Brive, possède un curieux reliquaire qui nous montre de quelle façon nos orfèvres limousins traitaient le métal lorsqu’ils ne voulaient pas le recouvrir de décorations en émail.

C’est une plaque de cuivre rouge ciselé et doré, de forme ovoidale, a base et sommet pointus, ayant om 165 de hauteur, omu8 de largeur et omoo5 d’épaisseur.

Cette plaque devait être fixée verticalement sur un pied, ainsi qu’il est facile de le constater par une encoche et par une petite ouverture circulaire que l'artiste a su ménager à cet effet dans la partie inférieure.

Deux scènes différentes ont été gravées sur la face principale (voir figure 205) :

Dans le haut, sainte Valérie, agenouillée, présente sa tête à saint Martial, placé à côté

(1) Abbé Texier, Dictionnaire d’ Orfèvrerie, col. 878.

(2) Renseignement fourni par M. Louis Guibert. — Voir ci-dessus, page 4, note 5.

L’EMAILLERIE AU MOYEN-AGE

Eglise Saint-Martin, à Brive.

HISTOIRE DE L’EMAILLERIE LIMOUSINE

de l’autel sur lequel il officiait. Au-dessus de sainte Valérie apparaît la Main divine entourée du nimbe crucifère et sortant des nuages figurés par une ligne légèrement ondulée. On remarquera la forme de l’autel, du calice et de la croix qui se trouvent à côté de l’apôtre des Gaules.

Dans le bas est représenté saint François d’Assise, nimbé, qui montre ses stigmates à sainte Claire, également nimbée.

Ces deux tableaux, gravés au burin, sont encadrés par une inscription qui suit régulièrement le contour de la plaque de cuivre et qui la divise en outre par le milieu en deux parties à peu près égales ; ils se détachent sur un fond guilloché, enrichi çà et là par de gros fleurons également gravés dans le métal. Voici cette inscription :

* DE TVNICA : B[eat]I : FRANCISCI : [con]F[essorisJ : ET : DE : CAPILLIS : EI[us] :

DE CAPILLIS : BfeatJE : CLARE : V[ir]G[inJlS : ET : DE TVNICA : ET : DE VELLO ElfusJ DE : TVNICA : BEATI : ANTONII : CONFESORfisJ.

Au revers sont deux capsules placées l’une au-dessus de l’autre, renfermant des reliques dont quelques-unes sont désignées par l’inscription suivante, gravée en cinq lignes sur les bords du reliquaire (voir figure 206) :

* S [an] C [t]I : MARCILIS (sic) : AP[osto]LI * : S[anJC[t]I . LAVRENCII : MfartiJRIS || S[an]C[t]I : BLASII . E[pisco]PI : ET : MfartiJRIS || S[an]C[t]I : GEORCII : MfartiJRIS || S [anJCft] I . NICHOLAI . EfpiscoJPI SfanJCftJI . CHfristJOFORI : MfartiJRIS || SfanJCftJE : PRISCE : VIRGfinisJ : SfanJCftJI S1LVANI : MfartiJRIS || SfanJCftJE : MARINE : VIRGfinis] || SfanJCftJE : CATERINE VIRGfinisJ : ET : MfartiJRIS || SfanJCftJE : PETRONILLfeJ : SfanJCftJE . VALERIE . VIRGfinis] . ET MARTIRIS : SfanJCftJI : PARDVLFI : [conJFfessoris] DE TVNICA . BfeatJI : 1ACOBI : APfostoJLI.

Dans l’intérieur de l’une des capsules se trouve un morceau de parchemin portant la mention suivante écrite en caractères gothiques : de timica et vélo s|anctje Clare et de ccipillis.

Ce qui frappe surtout quand on a l’original sous les yeux, c’est la manière dont les traits sont gravés dans le métal. Le sillon tracé par le burin n’est point continu ; il offre de nombreuses aspérités qui enlèvent à la ligne la froideur dont la glacerait une trop grande régularité; on compterait les pas que le burin faisait, poussé sur le métal par les coups répétés du marteau.

Ce précieux objet d’orfèvrerie appartient à la fin du xme siècle, mais il ne peut être antérieur à l’année 1255, époque de la canonisation de sainte Claire, qui y est représentée nimbée (1).

Pour suivre l’ordre chronologique adopté dès le commencement de notre ouvrage, nous avons à signaler ici la plaque de consécration d’un autel, trouvée en 1795 dans la chapelle de saint Paul dans l’église de Torcillac, canton de Genouillac (Creuse). Elle est émaillée et datée de 1267. De la collection Germeau (2), cette belle plaque est passée aujourd’hui dans celle de la comtesse Dzialynska. Tout porte à croire qu’elle est d’origine limousine, car l’église dont elle provient est voisine de Limoges.

(1) Publié par M. Ernest Rupin clans la Revue des Sociétés savantes, 7"'e série, t. V, 1881; par M. Émile Molinier dans la Gazette des Beaux-Arts, 2rae période, t. XXXVI, 1887, p. 48, et dans le Bulletin de la Soc. hist. et arch. de la Corrèze , an. 1887, p. 525.

(2) Catalogue de la collection Germeau, N° 61.

L'Œuvre de Limoges.

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