‹ L'œuvre de LimogesChapitre 9 sur 118 · SI · texte numérisé non relu

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L’EMAILLERIE AU MOYEN-AGE

Or le mot de Fo-Lang signifie France, et celui de royaume des Démons en est, à ce qu’il paraît, un synonyme consacré. Émail français est aussi synonyme d’émail limousin » (1).

La pièce la plus remarquable de cette époque et que nous possédions, est, sans contredit, la célèbre plaque émaillée du Musée du Mans. C’est une des plus grandes que l’on connaisse et elle a soulevé de nombreuses discussions.

Elle est de forme rectangulaire, mesurant omÔ3 sur 33. Elle représente un guerrier debout, tenant dans la main droite une épée nue et haute et ayant à son bras gauche un grand écu de couleur d’azur chargé de quatre léopards gravés sur le métal réservé. Ce guerrier est coiffé d’un bonnet pointu, émaillé d’azur, au lionceau d’or et bordé d’un émail vert sur le front. Son costume, rappelant celui porté par les nobles au milieu du xiie siècle, se compose d’un manteau doublé de vair indiqué par un émail bleu clair; d’une longue robe de même couleur avec un bliaux vert par dessus. Le personnage, dont la barbe et les cheveux sont émaillés en jaune, se détache sur un fond recouvert d’un réseau vert avec fleurettes alternativement blanches et bleu lapis: il est placé sous une arcature en plein cintre soutenue par des colonnes, surmontée de trois édicules et entourée d’une riche bordure émaillée. Les carnations sont rendues par un émail rosé. Une inscription est gravée au sommet de la plaque (voir planche XIII figure 156).

ENSE TVO PRINCEPS PREDONVM TVRBA FVGATVR ECCLE[S]IIS QVE QVIES PACE VIGENTE DATVR.

« Par ton épée, ô prince, la troupe des brigands a été mise en fuite, et la paix rétablie a donné le repos aux églises ».

M. Labarte pense que cette inscription s’applique à Henri Plantagenet qui, par son mariage avec Éléonore d’Aquitaine (1152), réunit la souveraineté du Limousin à celle de la Grande-Bretagne et fut proclamé roi d’Angleterre en 1154 sous le nom d’Henri II. Le prince débuta par mettre un frein au pouvoir aristocratique des barons en faisant démolir les châteaux fortifiés qui servaient d’asile aux criminels et aux gens de guerre coupables de toute sorte d’exactions; voilà, nous dit-il, pour le premier vers de l’inscription. Il eut de vives contestations avec le Pape et le clergé, surtout après le meurtre de Thomas Becket; mais, revenu à de meilleurs sentiments, il se soumit, rendant ainsi la paix à l’Église cruellement agitée dans ses vastes états ; telle serait l'explication du second vers. En outre, cet émail n’aurait jamais fait partie d’un tombeau, il formerait un tout complet, un ex-voto. Henri Plantagenet mourut en 1189, cette plaque ne saurait donc être antérieure" à cette date (2).

Ch. de Linas n’adopte pas cette manière de voir. Il nous fait remarquer, à juste raison, que l’émail du Mans représente un homme à la fleur de l’âge dont la physionomie peut se rapporter à Geoffroy, mort à la suite d’une imprudence, à peine âgé de trente-huit ans, et ne saurait s’appliquer à son fils Henri II, mort à cinquante-sept ans, usé de chagrins et bourrelé de remords (3).

Hucher est du même avis ; pour lui la plaque du Mans représente bien Geoffroy

(1) F. de Verneilh, Les Émaux allemands et les Émaux limousins, — Bulletin monumental, 26™' volume, année 1860, p. 128.

(2) Labarte, Recherches sur la Peinture en émail , p. 199 et 200. — Hist. des Arts industriels, 2™' édit., t. III, p. 136 et suiv.

(3) Ch. de Linas, Œuvres de Limoges conservées à l'étranger, extrait du Bulletin de la Soc. arch. de la Corrèze , année 1885, p. 62.

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HISTOIRE DE L’ÉMAILLERIE LIMOUSINE

Plantagenet (1113-1151), marié en 1129 avec Mathilde, fille d’Henri Ier, roi d’Angleterre, et à l’appui de sa thèse il cite des faits importants. Jean de Marmoutier, moine chroniqueur du XIIe siècle qui dédia son livre à Guillaume de Passavant, évêque du Mans (1143-1187), s’exprime ainsi au sujet de Geoffroy :

« Il fut inhumé dans la très sainte église de Saint-Julien du Mans, dans un magnifique tombeau que l’évêque Guillaume, de pieuse mémoire, avait élevé à sa noblesse. On y voit l’image révérée du comte honorablement imprimée en or et en pierreries (en émail), dans l’attitude d’un prince qui semble vouloir abattre l’orgueil des superbes et faire grâce aux humbles » (1).

C’est la phrase même de l’inscription qui, suivant Hucher, fait allusion à une coutume ancienne abolie par Geoffroy, sous l’épiscopat de Hugues de Saint-Calais. Cette coutume, paraît-il, autorisait les habitants du Mans à prendre, à la mort de chaque évêque, tous les meubles et ustensiles qui se trouvaient dans le palais épiscopal (2). Sur notre émail Geoffroy est représenté l’épée nue mais en costume de justicier; c’est bien l’image d’un prince agissant dans son palais, mais non en public, montrant à ses bas-officiers jusqu’où il ira pour maintenir le nouvel ordre de choses qu’il vient d’établir. Pour se montrer reconnaissant, Guillaume de Passavant qui devait, en 1144, recueillir le bénéfice de cette ordonnance par son élévation à l’épiscopat, aurait fait faire, du vivant du prince, cette plaque et la lui aurait offerte ; ce n’est qu’après la mort de Geoffroy qu’on l’aurait appliquée sur son -tombeau. Dans cette hypothèse, elle aurait été exécutée entre les années 1 140 et 1 144 (3).

Bien des archéologues n’ont pas adopté cette manière de voir que les expressions du chroniqueur ne permettent pas de soutenir d’une façon formelle, et tout en pensant que cette plaque émaillée représente Geoffroy, ils sont convaincus qu’elle a été faite pour le tombeau de ce prince et après sa mort. La date de fabrication serait alors un peu modifiée, mais il est possible de la préciser en se servant des textes cités par M. Émile Molinier dans une brochure aujourd’hui introuvable : Note sur les origines de l’Émaillerie limousine. « Voici ce que dit Thomas de Loches, dans ses Chronica de gestis consulwn Andegavorum , dont la rédaction peut se placer, avec toute vraisemblance, vers l’an 1160 :

( Gaufridus ) interiit, corpusque ipsius Cenomannum delatum est. Cujus mausoleum tanti viri dignum, cum epitaphio composition, honoriftee extat » (4). Ce passage nous permet donc de fixer l’inhumation de Geoffroy dans l’église de Saint-Julien du Mans entre 1151, date de la mort de "ce prince, et 1160, date de la rédaction des Gesta. Un acte publié dans le Cartulaire de l’église du Mans nous apprend en outre que vers 1161, Henri le Jeune donna quarante livres angevines de rente à l’église de Saint-Julien pour l’entretien de

(1) « Humatus est autem in sanctissima Beati Juliani Cenomannensis ecclesia, in nobilissimo mausoleo quod ei nobilitatis (gratia) episcopus, piæ recordationis Guillelmus, nobiliter exstruxerat. Ibi siquidem effigiati comitis reverenda imago, ex auro et lapidibus impressa, superbis ruinam, humilibus gratiam distribuere videtur ». Johannes, monachus Majoris Monasterii, Historiée Gaufredi comitis Andegavorum , Chroniques d'Anjou (Soc. de l’Hist. de France), t. I, p. 293.

(2) Cette coutume, fort ancienne, n’était point particulière à la ville du Mans. « L’an 909 », nous dit le P. Bonaventure de Saint-Amable, « Hervé, archevêque de Reims, avec onze évêques, célébra le concile de Troslé, près de Soissons, où l’on fit des canons contre la méchante coutume qui s’étoit glissée en France de piller publiquement les biens et maisons des évêques défuncts, comme on pilloit à Rome les maisons des Papes mourans ». Hist. de saint Martial, t. III, p. 348.

(3) Hucher, Bulletin monumental, t. XXVI, année 1860, p. 68 et suiv. — L'Émail de Geoffroy de Plantagenet, Paris et le Mans, 1880, in-fol. avec planches, p. V.

(4) Chroniques d'Anjou, publiées par MM. Marchcgay et Salmon, t. I, p. 156 et 157.

L’ÉMAILLERIE AU MOYEN-AGE

deux chapelains qui devaient dire des messes tous les jours devant le tombeau de son père (1), dont il constate ainsi l’existence, sans réclamer l’honneur de l’avoir élevé. Vers 1161, le tombeau de Geoffroy existait donc déjà. D’un autre côté Trouillard écrivait, en 1643, dans son Histoire des comtes du Maine, que « le portrait de Geoffroy est gravé dans une table de cuivre émaillé, et affiché à une des colonnes de la nef de l’église du Mans », et le P. Anselme reproduit l’assertion de Trouillard dans son Histoire généalogique de la maison de France , tome VI, p. 49. Ajoutons qu’un procès-verbal qui se trouve aux archives du chapitre cathédral du Mans nous fait connaître que le tombeau de Geoffroy fut détruit en 1562 par les Calvinistes, et que plus tard le chapitre manceau fit clouer la plaque principale à un pilier de la nef, en souvenir de la place qu’occupait jadis le mausolée (2).

« La présence d’armoiries sur le bouclier de Geoffroy », ajoute M. Molinier, « pourrait fournir une objection de quelque valeur contre la date que nous attribuons au monument; car on sait que les armoiries n’apparaissent en général que dans le dernier tiers du xiie siècle ; mais ici cette objection ne peut être soulevée, car deux textes tirés de la chronique du moine Jean mentionnent la présence de lions sur l’écu du comte d’Anjou; il nous dit que lors de son mariage avec Mathilde « pedes ejus sotularibus in superficie leunculos aureos imaginarios habentibus muniuntur » (3), et plus loin qu’on suspendit a son cou « clypeus leunculos aureos imaginarios habens » (4). Le moine Jean ne savait probablement pas plus que nous qu’à ses noces, Geoffroy avait porté des chaussures et un bouclier décorés de lions d’or ; mais pour introduire dans son récit un peu de couleur locale, qu'on nous paése cette expression, il décrivait le costume de ce prince tel qu’il l’avait vu représenté sur son tombeau (5).

On s’est demandé bien souvent où avait pu être fabriquée une pièce si importante. Plusieurs archéologues ont voulu la rattacher à l’Allemagne, uniquement à cause de la prédominance des tons verts et de l’émail qui recouvre le visage et les mains (6). Ces objections n’ont aujourd’hui aucune valeur et tombent d’elles-mêmes devant les découvertes faites depuis quelques années. Le bleu lapis domine, il est vrai, dans les objets de fabrication limousine, mais l’émailleur limousin montrait souvent qu’il savait varier la couleur de son émail, dont il se servait également quelquefois pour figurer les parties nues de ses personnages. Les deux grandes plaques du Musée de Cluny, dont nous allons bientôt parler, le Christ de la collection Spitzer, celui signé « Garnier le Limousin » de la collection Gay, et bien d’autres, en sont la preuve irréfutable.

On a essayé de rapprocher l’ornementation supérieure de l’émail avec celle de vitraux contemporains à la 'cathédrale du Mans, pour en conclure que cet émail aurait pu être fait peut-être dans cette localité. Mais c’est une supposition gratuite n’offrant rien de sérieux, car nous aurons à constater sur un grand nombre d’émaux limousins des orne-

(1) « Hac conditione quod duo presbyteri inde sustententur in servitio ejusdem ecclesiæ et illas ( les quarante livres) habeant ut serviant cotidie ad altare illud quod est ante sepulchrum patris mei ». Cartularium ecclesiæ Cenomannensis quod diciiur liber albus capituli , publié par M. Cauvin, p. 5, acte N° Vil.

(2) Ch. de Linas, Œuvres de Limoges conservées à l'étranger , p. 60.

(3) Chroniques d'Anjou , t. I, p. 235.

("4) Ibid., p. 236.

(5) Émile Molinier, Note sur les origines de l'Émaillerie française, p. 5.

(6) F. de Verneilh, Les Émaux français et les Émaux étrangers, Bull, monumental , année 1863, p. 231. — Labarte, loc. cil. — Darcel, Notice des Émaux du Louvre. — Palustre, Monuments d'art de la ville du Mans , p. 3, extrait de la Gazette des Beaux-Arts, année 1886, t. 33, p. 18-22.

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mentations présentant également des amortissements tout-à-fait analogues. Les deux plaques du Musée de Cluny, le beau retable du Musée de Burgos provenant de l’abbaye de Silos, un grand nombre de châsses dont l’origine ne peut être contestée, entre autres celle de Mozac, dans le Puy-de-Dôme, nous montrent ce même genre de décoration qu’on ne retrouve plus, sur des objets de cette nature, en dehors de l’École limousine. Au surplus il y a plus de vraisemblance à attribuer cet émail à Limoges, puisque Geoffroy Plantagenet est mort en 1151, précisément un an avant que son fils épousât Eléonore d’Aquitaine, et deux ans avant que ce dernier se fît couronner à Limoges dans l’abbaye de Saint-Martial.

Après l’émail du Mans, nous mentionnerons la tombe en pierre de l’évêque Eulger, mort en 1149 et inhumé dans la cathédrale d’Angers. Une châsse en bois de chêne, décorée entièrement d’orfèvrerie, recouvrait ce monument ; elle était appliquée contre un mur et n’offrait ainsi qu’un seul versant. Elle mesurait im98 de long sur ora 39 d’épaisseur et om 77 de hauteur. Les figures 158 et 159 en donnent l’ensemble.

Fig. 158 et 159. — Cénotaphe d’eulger (face et profil). (D’après M. L. de Farcy.)

Il n’en reste plus malheureusement que quelques fragments, retrouvés en 1871, et déposés aujourd’hui au Musée épiscopal d’Angers (voir figure 160).

Dès le commencement du xvne siècle, le mausolée d’Eulger était fort endommagé ; les Huguenots, en 1562, et les curieux, avaient peu à peu enlevé les cuivres; un dessin exécuté vers 1623, et conservé à la Bibliothèque d’Angers (ms. 871, p. 4), nous le montre dans un état de délabrement complet.

La caisse se compose d’une partie centrale et de deux parties latérales, formées chacune de deux rangées de six figures superposées les unes aux autres et abritées sous des arcatures en plein cintre. Plusieurs de ces arcatures ont conservé des inscriptions nous faisant connaître le nom des personnages représentés, qui étaient tous des dignitaires ou des chanoines contemporains d’Eulger : PAGANVS : ENGELA ; GAVFRID’ BEIVL’ * VALET’ MAGIST. SGOL’; * NORMAND’ ARCHIDO’ ; RVAMV... : GAVFRIDV’ POTA; RADVLP’ ARCHIDO’; I1VGO DE SABLENCIA’ ; * GVILLEL’ POTA ; * GVIDO DE PRESCENIA.

L’ÉMAILLERIE AU MOYEN-AGE

Fig. i 60. — Cénotaphe d’eulger (fragment de l’arcature). (D’après M. L. de Farcy.)

Fig. 161. — Motifs du cénotaphe d’eueger. (D’après M. L. de Farcy.)

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Sur les bandeaux séparant les arcatures, on lisait en outre une épitaphe métrique dont il ne reste plus que les mots : dare sustinuil (voir figure 160).

* HIC IACET EVLGERIVS QVI PRESVL NOMINE, QVIDQVID DVRA POTEST SORS DARE SVSTINVIT.

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