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PI. XIX

Fig. 207 et 20S.

Châsse d’Ambazac (Haute-Vienne).

L’ÉMAILLERIE AU MOYEN-AGE

En outre, la scène représentée à l’une des extrémités : le martyre de sainte Catherine, nous rappelle un sujet de prédilection pour nos artistes limousins, et le dessin du fond sur lequel se détache la sainte se retrouve sur la plupart de leurs œuvres (voir figure 209).

(D’après un dessin tiré des archives des Sociétés savantes.)

La châsse d’Ambazac (1) est de très grandes dimensions; sa longueur est de om 735, sa largeur de om 259, sa hauteur de omÔ3i. Elle est en bois de chêne recouvert de cuivre rouge, estampé, doré et émaillé par parties. Sa forme est celle d’une église ou nef flanquée de bas-côtés recouverts d’une toiture imbriquée à un seul rampant; elle est munie de trois transepts, l’un au centre, les deux autres aux extrémités (voir planche XIX, figures 207 et 208). Sur la face principale, ces transepts sont, à gauche et à droite, à fenêtres cintrées et à frontons triangulaires; celui du milieu, dont nous donnons le détail (figure 212), présente, sous un fronton hémicirculaire, une croix enrichie de pierreries et cantonnée de quatre fleurons émaillés.

Toutes les autres parties de la châsse sont revêtues de plaques en cuivre doré et ciselé, décorées de chatons, de filigranes et de bordures en émail figurant des rinceaux ou des dessins géométriques; les filigranes sont à tranche lisse et non tordus. Nous reproduisons à la planche XX et sous la figure 216, la plaque centrale de la partie inférieure.

Fig. 210 et 21 1. — Plaques émaillées de la chasse d’ambazac. (Reproduites en grandeur naturelle.)

Le toit du sommet de la châsse est quadrillé et enrichi de pierres cabochons et de deux plaques de cuivre découpées en losange. Sur chacune de ces plaques l’on aper-

(1) Ambazac, aujourd’hui chef-lieu de canton de l’arrondissement de Limoges (Haute-Vienne).

HISTOIRE DE L’EMAILLERIE LIMOUSINE

çoit un ange à mi-corps. Le nimbe, les ailes, la robe de l’ange, les nuages représentés au-dessous de lui sont en émail et s’enlèvent sur un fond réservé et guilloché ; la tète est en relief et rapportée après coup, suivant la coutume limousine (voir figures 210 et 21 1).

Fig. 212. — Détail de la chasse d’ambazac.

Une crête découpée à jour, et dont les extrémités surplombent au-dessus des pignons, termine le monument ; elle est ornée de quatre cabochons et de cinq fleurons émaillés. Les extrémités de la crête se terminent par une tige surmontée d’une boule. Au milieu se dresse une colombe prête à ouvrir les ailes.

L’EMAILLERIE AU MOYEN-AGE

L’autre face de la châsse reproduit, avec un décor moins riche, les mêmes dispositions. Une feuille de cuivre doré, de forme rectangulaire, occupée presque entièrement par un gros cabochon hémisphérique en cristal de roche, est accostée de quatre losanges émaillés. Nous donnons (planche XX, figure 217) la reproduction en grand de ces plaques émaillées. Tout autour, d’élégants rinceaux exécutés au repoussé, qui s’enchevêtrent les uns dans les autres, et dont les extrémités se terminent par un fleuron en émail. Ces rinceaux envahissent les murs de la nef principale et garnissent même la toiture.

Fig. 213. — Pignon de la chasse d’ambazac.

Les pignons offrent entre eux une grande analogie. Ils sont divisés en deux parties, dans le sens de la hauteur, par une bande émaillée qui suit en outre tous les contours du monument. Dans le haut une croix, dans le bas une plaque rectangulaire, toutes

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deux recouvertes d’émaux et entourées de pierres précieuses, se détachent sur un fond quadrillé exécuté au repoussé (voir figure 213).

Si le plan général de la châsse plaît par son heureuse disposition, chaque partie séparée étonne par la finesse du travail. Au milieu de toutes ces petites merveilles la monotonie est heureusement évitée par l’éclat des gemmes et des émaux, dont les nuances variées et la finesse des couleurs ressortent parfaitement sur le fond brillant de l’or.

Le nombre des pierres précieuses ou des pâtes de verre qui décorent la châsse s’élève à deux cent quatre-vingt-deux, parmi lesquelles on compte trois intailles (1) et trente-six bézoards (2), glacés de bleu de différentes nuances; tout est serti en bâte avec cordonnet à la base de la monture.

La couleur des émaux est douce et harmonieuse. On y voit tour à tour juxtaposés les uns à côté des autres le rouge, le bleu foncé, le vert clair et le jaune ; le rouge, le bleu foncé, le bleu clair et le blanc; le bleu lapis, le vert et le jaune; le rouge, le bleu clair et le blanc; le rouge, le vert et le jaune.

Cette châsse renferme aujourd’hui les ossements et la dalmatique de saint Étienne de Muret; telle n’était point jadis sa destination. A Grandmont, où elle se trouvait en premier lieu, elle contenait le corps de saint Macaire, un des martyrs de la légion thébéenne, dont les reliques avaient été données au monastère en 1269, par Thibaut, roi de Navarre, comte de Champagne.

Un inventaire.de 1666 la décrit ainsi : « La châsse de saint Macaire, martyr, un des

capitaines de la légion des Thébéens enrichie de quantité de grosses pierres et sans

personnages Nous y avons trouvé neuf grands os longs, des bras et des jambes qui

ne sont pas tous néanmoins entiers; un autre os, assez grand, d’une jointure; vingt deux ou environ des côtes, et quantité d’autres petits; le tout dans un sachet de toile, qui est dans une autre couche doublée de futaine (3), sur lequel est attaché cet écriteau :

(1) Ces intailles représentent : le Génie de la Fortune sacrifiant sur un autel; une tête de cheval-marin avec un triton; et un vieillard assis parlant à un jeune homme debout devant lui.

On peut être étonné de voir des sujets profanes décorer ainsi des objets religieux, et bien des personnes ont attribué ces faits à l’ignorance des moines qui associaient ainsi inconsciemment les figurations païennes au signe du salut. Marangoni prétend que ce sont là des témoignages éclatants de l’abaissement de l’idolâtrie subjuguée par le signe triomphant de la religion chrétienne. Le même auteur, dans son livre : Délit: cose gentilesche e profane trasporlate ad uso ed ornamento delle chiese (Rome, 1744, in-40), nous apprend que les souverains-pontifes et les évêques n’ont pas proscrit l’usage des camées et intailles à figures profanes pour l’embellissement des images saintes et des trésors des églises. Lorsque au XIVe siècle, Urbain V fit transporter les chefs des apôtres saint Pierre et saint Paul à la basilique de Saint-Jean de Latran, il leur fit faire de magnifiques châsses en réclamant le concours de tous les princes de la chrétienté; beaucoup envoyèrent, outre des dons en numéraire, des perles et des pierres précieuses gravées, sans s’occuper des sujets qui y étaient représentés; c’est ainsi qu’on vit la tête de Néron prendre place sur la poitrine de l’un des deux bustes-reliquaires. — Citation de Jacquemart, Histoire du Mobilier.

(2) On a désigné sous le nom de bézoard des concrétions de nature très variée, qui se rencontrent dans les diverses régions du corps de différents animaux. Le Bézoard oriental (Lapis bezoardicus ) a joui autrefois d’une immense renommée, non-seulement comme remède souverain contre toutes les maladies, mais encore comme ayant la vertu d’éloigner de son heureux possesseur les maux de toute nature. Ce précieux talisman, qui devait sa réputation à l’école des médecins arabes de Cordoue, se retire de la caillette ou quatrième poche stomacale de la gazelle des Indes. Il se présente sous la forme d'un corps arrondi, à surface lisse, d’une couleur brune ou verte. Le bézoard, aujourd’hui entièrement tombé dans l’oubli, se payait jadis au poids de l’or. Il était alors très recherché, et les orfèvres limousins l’appliquaient sur les reliquaires, à l’instar des intailles et des pierres précieuses.

(3) Fustaine, Futaine. — Étoffe de fil et de coton, d’origine orientale, mais qui était déjà adoptée en

L’ÉMAILLERIE AU MOYEN-AGE

Sanctus Macharius, dux et martyr , qui fuit de societate sancti Mauritii, quem Dominas Theobaldus, rex Navarrce, Campanice et Brice , cornes Palatinus, attulit in Grandimonlem VII idus aprilis anno Domini 126g ».

Le catalogue des reliques de l’abbaye, et un autre inventaire dressé en 1639, constatent les mêmes faits (1).

Si la châsse avait été exécutée pour cette destination, elle ne serait qu’une œuvre qui daterait de la deuxième moitié du xiue siècle : nous n’avons pas malheureusement, pour être affirmatif, d’autres documents historiques (2).

Les fenêtres à plein cintre qui sont figurées sur ce petit monument, la composition générale de la pièce et le caractère de certains décors paraissent accuser une époque plus ancienne, mais il convient de remarquer, et nous l’avons déjà dit plusieurs fois, que les œuvres des orfèvres, comme celles des émailleurs limousins, ont souvent un air archaïque dont il est bon de tenir compte.

La beauté du travail, la rareté de cette pièce remarquable, ont donné à ce reliquaire une renommée justement méritée, et tout naturellement on lui a supposé alors une origine étrangère, d’après une habitude contractée depuis longtemps et qui ne repose sur aucun fondement sérieux. Aussitôt qu’un morceau sort de l’ordinaire, l’on refuse de l’attribuer à la fabrication limousine. Il est venu du Rhin ou de la Meuse, de Byzance ou de Venise, peu importe, mais il ne peut sortir de la main de nos orfèvres.

« Il faut bien admettre pourtant », fait remarquer avec raison M. Guibert, « que les artistes de Limoges n’ont pas conquis et maintenu la réputation incontestable dont ils ont joui durant plusieurs siècles en produisant exclusivement des œuvres grossières et médiocres. Il est impossible que YOpus Lemovicense ne consistât qu’en plaques ou coffrets à bon marché, décorés d’émaux quelconques ou de grotesques poupées de cuivre » (3).

M. Palustre et Mgr Barbier de Montault voient dans cette châsse une œuvre d’inspiration rhénane. C’est de Cologne, suivant eux, que vient en droite ligne l’idée première, le plan de la fierte d’Ambazac. Us signalent les ressemblances qu’eile offre avec la célèbre châsse des Trois Rois Mages et ajoutent : « Un tel rapprochement n’est pas l’effet du hasard, et l’intention de fixer un souvenir est évidente » (4).

Nous avouerons que les rapports existant entre la châsse d’Ambazac et celle qui est conservée dans la cathédrale de Cologne ne nous paraissent point suffisants pour contester à la première son origine limousine. Pour pouvoir mieux en juger nous reproduisons, figures 214 et 215, la châsse des Trois Rois Mages, d’après l’ouvrage de Bock, Les Trésors sacrés de Cologne , planches XI et XII.

France au xne siècle. A partir de cette époque on trouve des futaines unies, croisées, rayées, ouvrées à grain d’orge, moirées et à ramages. A la fin du xve siècle, les futaines de divers genres se fabriquaient en France, en Allemagne, en Italie et en Angleterre. — Victor Gay, Glossaire, p. 750.

(1) Abbé Texier, Dictionnaire d’ Orfèvrerie, col. 827 et 828.

(2) Victor Gay, dans le Glossaire archéologique , verb. Chasse, p. 341, et M. Émile Molinier, dans la Gazette des Beaux-Arts , année 1886, p. 171, regardent la châsse d’Ambazac comme une oeuvre du xme siècle. Telle était aussi l’opinion de Charles de Linas. — Cette châsse a été reproduite dans les ouvrages suivants : Dictionnaire d’ Orfèvrerie, col. 147$; — Seré, Moyen-âge et Renaissance, chromolithographie; — Labarte, Histoire de l'Orfèvrerie ; — Victor Gay, Glossaire archéologique, p. 341; — Mieusement, Exposition rétrospective de Limoges en 1886, pl. II, III et IV ; — Palustre et Barbier de Montault, Orfèvrerie et Émaillerie limousines ; — Guibert et Texier, Exposition de Limoges , pl. XXVI.

(3) Louis Guibert, L'Orfèvrerie limousine, dans le Bulletin de la Société archéologique et historique du Limousin, tome XXXV, année 1888, p. 21 1.

(4) Palustre et Barbier de Montault, Orfèvrerie et Émaillerie limousines , ch. iv.

HISTOIRE DE L’ÉMAILLERIE LIMOUSINE

Les deux reliquaires d’Ambazac et de Cologne ont tous les deux des bas-côtés, mais cette particularité insolite, il est vrai, en Limousin, ne l’est pas moins en Allemagne. Ajoutons que l’épave de Grandmont a des transepts, ce que l’on ne voit pas sur les châsses allemandes, mais qui se trouve assez souvent sur nos châsses limousines; nous citerons entre autres la châsse de saint Calmine, qui autrefois était à Laguenne; celle décrite sous le N° 137 du Catalogue de la collection Soltykoff; une châsse que l’on voyait autrefois à Nexon (Haute-Vienne) et que nous décrirons plus tard ; deux autres qui figuraient à l’Exposition de Tulle et qui sont conservées à l’église cathédrale et à Saint- Pantaléon de Lapleau. Disons encore que le fond quadrillé des deux pignons (voir figure 213) représente des têtes de diamants en creux, exécutées au repoussé, et que nous avons déjà trouvé ce motif de décoration sur le reliquaire de Pépin au Trésor de Conques, sur la châsse de Moissat-Bas et sur la Vierge de Beaulieu.

La châsse de Cologne, comme la plupart des châsses allemandes, offre un aspect un peu écrasé, elle repose sur un soubassement ; celle d’Ambazac est plus élancée, elle est supportée par des pieds carrés; jamais, ailleurs qu’en Limousin, on n’en rencontra de semblables. La crête, par sa forme dégagée, se rattache encore à l’École limousine, elle offre une certaine analogie avec un autre monument dont l’origine est indiscutable et qui est conservé dans la riche collection de M. Spitzer.

Ajoutons que les têtes en relief des anges, et que la forme des fleurons émaillés ne rappellent en rien l’émaillerie rhénane et sont, au contraire, caractéristiques de l’émaillerie limousine.

Quant « au souvenir que l’artiste aurait eu l’intention de fixer », on ne peut guère s’en rendre compte. En effet nous ne connaissons, fait encore observer M. Guibert, aucun voyage de Limousins à Cologne pouvant être le point de départ de l’exécution de ce morceau, postérieurement au fameux pèlerinage des quatre moines Grandmontains envoyés par le prieur-général Guillaume de Treignac ; il faudrait donc nous résoudre, si nous voulons appuyer l’hypothèse, à penser et à dire que notre pays doit cette œuvre à l’impression produite sur un de ces religieux par la vue de la châsse des Trois Rois.

Mais à une semblable allégation il y a une réponse absolument irréfutable. La châsse des Trois Rois Mages ne remonte qu’aux dernières années du xii' siècle. Elle aurait été exécutée du temps de l’archevêque Adolphe d’Altona, aux frais d’Othon IV, immédiatement après son élection à l’Empire, qui eut lieu à Cologne en l’année 1198 (1).

Sur l’un des pignons (voir figure 214), dans le bas et à la droite de la Vierge, l’on aperçoit, dans une scène figurant l’Adoration des Mages, un jeune homme, le donateur, qui s’y est fait représenter, ainsi que le constate l’inscription OTTO REX gravée audessus de la tête, dans l’épaisseur du petit arc qui surmonte la statue. Or, à la date indiquée, dix-sept années s’étaient écoulées depuis le voyage des pèlerins de Grandmont. 11 ne leur était donc pas possible, en visitant Cologne en 1181, de contempler une pièce d’orfèvrerie qui n’existait pas encore à ce moment-là.

Bien plus, s’il fallait s’en rapporter à une tradition fort ancienne et à un inventaire de 1435 (2), la châsse d’Ambazac reproduirait, par la forme générale de ses lignes archi-

(1) Bock, Les Trésors sacrés de Cologne, traduction de Suckau, p. 57. Paris, Morel, 1862.

(2) Abbé Texier, Dictionnaire d'Orfévrerie, col. 98. — Essai historique sur les Émailleurs et les Argentiers, p. 117- — k’abbé Texier confirme de nouveau cette tradition dans le Bulletin archéologique publié par le Coinilé historique des Arts et Monuments, année 1842, q"1 2' séance, p. 1 44 : « La châsse d’Ambazac représente, dans la forme qu’elle avait au xu' siècle, l’abbaye de Grandmont, chef-lieu d’ordre, comme on sait, de plus de douze cents monastères ».

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HISTOIRE DE L’EMAILLERIE LIMOUSINE

tecturales, l’aspect de l’église de Grandmont reconstruite, dans le cours du xne siècle, aux frais des rois d’Angleterre.

La fierte d’Ambazac a aussi son histoire. Pour augmenter les revenus de sa mense épiscopale, Mgr Charles du Plessis d’Argentré, évêque de Limoges, venait de supprimer l’ordre de Grandmont. En 1790, le riche trésor de l’abbaye fut distribué aux églises du diocèse. La châsse de saint Macaire avait été, paraît-il, destinée à l’église de Compreignac, mais le curé Gay-Vernon, le futur évêque constitutionnel de la Haute-Vienne, la trouva trop rouillée et refusa de faire la dépense du nettoyage dont elle avait besoin (1). Elle fut alors attribuée à la paroisse d’Ambazac, sur le territoire de laquelle se trouve la Celle (2) de Muret, berceau de cette communauté célèbre.

En 1835 ou 1836, M. Germeau , antiquaire et préfet de la Haute- Vienne , offrit de l’acheter et de la payer 1,800 francs. Cette offre ne fut point acceptée, grâce à l’intervention de M. Gardavaud, ancien curé d’Ambazac. Quelques mois après, M. Renard, marchand d’antiquités, vint à Ambazac et voulut à son tour en donner 3,000 francs; cette acquisition était faite pour le Musée de Cluny. Le conseil de fabrique, les différentes autorités de la localité paraissaient accepter cette vente ; mais la population d’Ambazac, ayant été informée du fait, se porta en masse dans l’auberge où M. Renard était descendu et chercha à lui faire un mauvais parti. M. Renard fut obligé d’abandonner immédiatement sa chambre, en s’échappant par une fenêtre pour se soustraire à la fureur des habitants.

Mgr l’évêque de Limoges ayant visité Ambazac un peu plus tard, loua beaucoup le curé de sa courageuse résistance, et déclara que jamais et pour aucun prix la châsse ne serait vendue. Le prélat, voulant même contribuer à la conservation du précieux reliquaire, pria M. Gardavaud de le lui faire parvenir a Limoges pour y faire quelques réparations à ses frais. Gette translation donnant lieu à une foule de bruits répandus par la malveillance, M. le curé d’Ambazac fit rapporter la châsse dans son église et, disons-le, heureusement avant l’exécution des réparations projetées (3).

Caractères de l’émaillerie limousine. — Mais avant d’aller plus loin, étudions les caractères de l’émaillerie limousine.

Dans les émaux limousins, jusqu’au xne siècle, la matière vitreuse colore la totalité du sujet, les carnations comme les vêtements. Le métal qui affleure à la surface de l’émail ne sert plus alors qu’à tracer les linéaments principaux du dessin : c’est une imitation des émaux cloisonnés grecs. Les carnations sont blanches ou légèrement rosées ; les émaux rouges sont granuleux ou semi-transparents (voir planche XIII, figures 156 et 157, les plaques émaillées des tombeaux de Geoffroy Plantagenet et de l’évêque Eulger).

L.e fond est quelquefois en métal plein, comme on le voit souvent dans les émaux cloisonnés. Parfois il est uni : tels sont ceux du coffret de sainte Foy et de la châsse de Bellac (voir planches I, IV et V), des deux plaques du trésor de Grandmont, conservées au Musée de Cluny (planche XIV), et du Christ, signé Garnier, de la collection Victor Gay (voir figure 176). Nous reproduisons en grandeur naturelle, sous la figure 218, l’un des disques émaillés qui manquent sur la châsse de Bellac et que nous avons dé-

(1) Louis Guibert, L’École monastique d' Orfèvrerie de Grandmont , p. 22, note 2.

(2) Les maisons de l’ordre de Grandmont portaient le nom de Celle, du latin cella , maison ou sanctuaire d’un temple.

(3) Bulletin archéologique publié par le Comité des Arts et Monuments , année 1843, ir° séance, p. 41 1 et 412. — Communication de l’abbé Texier.

L'Œuvre de Limoges.

PJ. XX

Fig. 216 et 217. —

Détails de la châsse d’Ambazac (Haute- Vienne).

L’EMAILLERIE AU MOYEN-AGE

couvert récemment à Paris, dans la riche collection de M. Wasset. Il représente un oiseau fantastique s’enlevant sur fond d’or et inscrit dans une bordure qui suit les contours de la circonférence. Les couleurs des émaux sont le blanc et le bleu clair pour l’oiseau; le vert, le bleu clair et le bleu lapis pour la bordure.

Fig. 218. — Disque émaillé de la chasse de bellac. (Collection Wasset, à Paris.)

D'autres fois ce fond est recouvert d’un simple guillochis (voir figure 219) ou décoré d’une sorte de pointillé, de fleurons ou de rinceaux finement gravés. On voit ces rin-

Fig. 219. — Médaillon appliqué sur une chasse émaillée. (Collection Soltykoff, N° 137.)

ceaux sur le Christ de M. Bonnay et sur la châsse représentée sous la figure 231. On retrouve le pointillé et les fleurons sur l’une des plaques qui ornent le revers d’un crucifix qui fait actuellement partie du Musée de Neufchâtel-en-Bray, dans la Seine-Inférieure (voir figure 220). Nous décrirons cette pièce importante dans la seconde partie de notre ouvrage.

Le procédé dont nous venons de parler, limité à la reproduction d’un dessin d’ornement, produisait un effet des plus heureux, mais il offrait beaucoup de difficultés pour

obtenir ainsi, au moyen de cloisons métalliques, quelque souplesse dans le dessin, pour donner une expression à la figure humaine. L’épaisseur qu’il fallait laisser à ces cloisons, pour qu’elles résistassent au travail du champlevage et aux accidents de la cuisson, donnaient à ce procédé parfois de la grandeur, mais le plus souvent une sauvagerie des

Fig. 220. — Plaque émaillée appliquée sur le revers d’un crucifix. (Musée de Neufchâtel-en-Bray, Seine-Inférieure).

plus caractéristiques. Pour remédier à ce défaut, les émailleurs, vers la fin du xm siècle, surtout lorsque les figures étaient très petites, exprimèrent les têtes, les mains, les pieds, et généralement toutes les parties nues, par un trait gravé sur le métal ; ce trait était assez profond pour être très souvent niellé d’émail bleu foncé, noir ou plus rarement

L’ÉMAILLERIE AU MOYEN-AGE

rouge; les vêtements et les fonds, dont le cloisonnage exigeait moins de souplesse et moins d’habileté, étaient seuls émaillés. Ce procédé, déjà simplifié, conduisit bientôt à un mode d’exécution plus facile, plus expéditif et moins coûteux : les figures, les parties mies ainsi que les vêtements furent entièrement réservés, et les fonds et les accessoires reçurent seuls une coloration en émail. C’est ainsi qu’ont été fabriqués un grand nombre de nos reliquaires, entre autres l’une des faces de celui de Mozac, dont nous avons donné les dessins figures 168 à 173.

Désireux de pénétrer plus avant dans la voie de la perfection, et remarquant sans doute que les têtes simplement gravées se distinguaient difficilement du fond, les artistes limousins leur substituèrent, vers la fin du xue siècle, des tètes en relief ou en ronde-bosse, pièces de cuivre fondu et ciselé, rivées au revers de la plaque. C’est là une particularité qu’on ne rencontre qu’en Limousin; nous le voyons sur la boîte aux saintes huiles à Saint-Viance, sur le scyphus d’Alpaïs (voir planche XVI), sur un grand nombre de reliquaires.

Sur certaines châsses, ces petites têtes fondues ainsi en relief sortent toutes du même moule et sont les mêmes pour toutes les figures, bien que les personnages soient souvent de dimension différente ; mais sur bien d’autres ce sont de véritables petites merveilles de ciselure, comme nous le prouve la châsse de saint Étienne, à Gimel.

Fig. 221. — Statuette en demi-relief et émaillée. (Collection de M. Clément-Simon, au château de Bach, près de Tulle.)

Enfin nos émailleurs limousins allèrent jusqu’à remplacer ces têtes en relief par des figures entière de ronde-bosse et de haut-relief, simplement fondues, puis ciselées, qu’on appliquait après coup sur la partie réservée. Parfois ces personnages sont d’informes poupées grossièrement fabriquées, parfois aussi, comme sur la châsse de Mozac (figure 167), ce sont des statuettes cl’un relief très prononcé et offrant un grand caractère. Les sujets représentés sont ordinairement le Christ dans sa gloire entouré des symboles des évangélistes ; le Christ en croix ayant à sa droite la Vierge, à sa gauche saint Jean; et la Sainte-Vierge assise tenant l’enfant Jésus sur ses genoux. L’émailleur rivalise alors avec le sculpteur, et le résultat obtenu rappelle souvent nos belles sculptures monumentales.

HISTOIRE DE L’ÉMAILLERIE LIMOUSINE

Ajoutons encore que quelquefois, mais rarement, nos artistes émaillèrent les figures en relief pour les fixer ensuite sur des plaques qui souvent étaient elles-mêmes émaillées. Les vêtements, les nimbes, les couronnes de ces têtes, ainsi que les livres et les attributs, tout, en un mot, reçoit des couleurs d’émail, à l’exception des figures dont les yeux sont parfois éclairés par une gouttelette d’émail noir. Le Christ de l’église de Montlevron (Aisne), la grande châsse de Chamberet (figure 179), nous en fournissent des exemples frappants. Le petit ange que nous reproduisons sous la figure 221 rentre dans la même classe; il appartient à M. Clément-Simon.

Des statues entières sont aussi rendues par ce procédé, et on en rencontre souvent qui représentent la Vierge dont les vêtements sont incrustés d’émail.

Fig. 222 et 223. — Statue émaillée de la vierge. (Appartient à Mme de Lamazière, à Égletons, Corrèze )

Celle que nous reproduisons (figures 222 et 223) est la propriété de Mme de Lamazière, à Égletons. Sa hauteur est de om 145. Les couleurs des émaux employés sont le blanc, le vert et le bleu lapis.

Il arrive quelquefois que les différents personnages d’une scène, au lieu d’être indiqués par un simple trait, sont légèrement ciselés en creux, de manière à produire un demi-relief dont les saillies affleurent la surface de la plaque. Nous n'avons remarqué cette particularité que sur un plus petit nombre de monuments. Nous citerons, entre autres, la châsse du Musée de Limoges, deux reliquaires de la collection Spitzer, une châsse carrée à Munich et la plaque du Musée du Louvre, représentant la mort de la Vierge. Nous donnons, figure 224, la reproduction de cette dernière.

L’EMAILLERIE AU MOYEN-AGE

La Vierge nimbée, vêtue d’une longue robe et d’un manteau, les bras croisés sur la poitrine, les pieds chaussés, est étendue sur un lit recouvert d’une draperie. Les douze apôtres assistent à ses derniers moments. Deux d’entre eux tiennent un cierge, les autres un livre: sur celui cle saint Jean, on lit : S[anctus] IOHANES AfpostolusJ. Deux anges nimbés, dont le corps émerge de nuages placés au-dessus d’eux, encensent la Mère du

Christ. La scène se compose bien, les personnages ont un certain mouvement et les figures une grande expression. Le fond est en émail bleu lapis, enrichi d’élégants rinceaux qui se terminent par de grosses fleurs émaillées de rouge, de bleu foncé, de bleu clair et de blanc, ou de rouge, de vert foncé, de vert clair et de jaune. Les draperies du lit sont bleu clair bordé de blanc. Cette plaque mesure om 260 sur om 200. Dans le haut, on lit cette inscription en lettres onciales gravées et émaillées de bleu : REGINA MVNDI DE TERRIS ET DE. Dix trous, réservés par l’orfèvre sur les bords de la plaque, indiquent qu’elle devait être fixée à un reliquaire avec d’autres plaques, sur lesquelles devait se trouver la fin de l’inscription.

Notons encore une particularité que nous avons déjà signalée sur la châsse de Cnamberet (planche XV, figure 177), où l’on voit le Christ de gloire entouré du symbole des quatre évangélistes: ces derniers sont repoussés en relief et entièrement recouverts d’émail

HISTOIRE DE L’EMAILLERIE LIMOUSINE

non poli après la cuisson. La couche de l’émail n’est, en aucun endroit, séparée par des cloisons métalliques.

Tels sont les différents procédés qui nous donnent une idée des efforts tentés par les orfévres-émailleurs pour mériter la réputation qu’ils s’étaient acquise. Il est inutile de faire remarquer que souvent ils ont associé ces différents procédés pour obtenir un effet plus saisissant. Nous les trouvons réunis sur la châsse de Billom (Puy-de-Dôme) et sur celle de Gimel (Corrèze); nous trouvons môme sur le petit ange conservé à Billanges, dans la Haute-Vienne, et sur le Christ de Majesté de la collection Spitzer, les deux procédés du cloisonnage et de la taille d’épargne. Dans ces deux pièces, l’intention d’imiter un véritable émail cloisonné est évidente, et nulle part on ne saisit mieux l’alliance et la transition entre les deux procédés.

Fig. 226. — Médaillon émaillé de la chasse de saint-viance (corrèze).

Nous décrirons, dans la suite de cet ouvrage, le reliquaire de Billanges; nous nous bornerons, pour le moment, à reproduire la belle pièce qui appartient à M. Spitzer (voir planche XXI, figure 225) et à signaler un devant d’autel conservé au Musée de Burgos.

C’est une plaque de reliure mesurant om23Ô sur om 136. Dans une auréole en forme de vesica piscis richement ciselée, le Christ barbu, les cheveux longs, la tête entourée d’un nimbe crucifère, est assis les pieds placés sur un escabeau. De la main droite il

L’Œuvre de Limoges.

Pl. XXI

ig. 225. Plaque de reliure émaillée, représentant le « Christ de gloire ».

(Collection Spitzer. )

L’ÉMAILLERIE AU MOYEN-AGE

bénit; de la gauche il s’appuie sur un livre fermé. De chaque côté de la tête sont figurés sur le fond un A et un O. Les quatre angles de la plaque sont occupés par les symboles des évangélistes.

Fig. 227. — Panneau émaillé de la chasse de nexon.

Les personnages se détachent sur un fond uni de cuivre doré ; les têtes seules sont en relief et rapportées ; les mains et les pieds du Christ sont ciselés. Les procédés de la

Fig. 228. — Reliquaire de l’église de salins (cantal).

taille d’épargne ont été employés pour figurer les évangélistes et les vêtements du Christ; on retrouve ceux du cloisonnage dans les petits disques qui ornent le nimbe crucifère

HISTOIRE DE L’EMAILLERIE LIMOUSINE

et les orfrois des vêtements. Les couleurs des émaux sont le bleu lapis, le bleu clair, le bleu turquoise, le vert foncé, le vert clair, le rouge et le blanc. Cette plaque est marquée, au revers, d’un A gravé; elle paraît être de la fin du xne siècle.

La décoration des fonds émaillés sur lesquels se détachent les figures gravées ou en relief est généralement des plus simples et présente, à quelques exceptions près, deux motifs différents : ce sont des rinceaux en forme d’S, réservés en métal, s’enroulant avec beaucoup de simplicité et termines souvent par de beaux fleurons richement émaillés (voir figure 226), ou bien des rosaces offrant plusieurs cercles concentriques remplis d’émaux de différentes couleurs, juxtaposés sans l’intermédiaire de cloisons métalliques; quelquefois ces rosaces inscrivent une étoile à quatre branches (voir figures 167 à 175).

Les fonds sur lesquels ne se détachent aucune figure présentent le plus souvent, comme système de décorations, des rosaces émaillées (voir figure 230), et des carrés ou des losanges dans l’intérieur desquels se trouve un quatrefeuille plus ou moins ornementé (voir figures 227 et 229); plus rarement l’émail simule une sorte de quadrillé, dont la figure 228 nous donne un exemple.

Les plaques émaillées sont généralement entourées d’une bordure composée d’une bande ondulée mi-partie en métal, mi-partie en émail nuancé (voir figure 229), ou formée par de petites croix à branches égales épargnées sur le métal, et qui se détachent par l’éclat de la dorure sur un émail tantôt rouge, tantôt bleu foncé (voir figures 227 et 230).

Les artistes limousins ont souvent décoré les pièces d’orfèvrerie de filigranes et de pierres précieuses, et à plusieurs reprises ils ont modifié leur manière de faire.

Sur la couronne de la Vierge, à Beaulieu, le filigrane est composé de minces bandelettes, fort courtes, taillées dans une feuille de métal et soudées en plein sur le fond (voir figure 154).

Sur d’autres reliquaires, on trouve des filigranes exécutés d’après les méthodes décrites à la fin du xuc siècle par le moine Théophile. La première, qui est la plus ancienne, consiste à former sur le fil, à l’aide d’une lime spéciale, des perles ou des grains plus ou moins gros (1). La seconde réclame l’emploi du marteau et de l’enclume pour aplatir ce même fil et ne laisser le grain visible qu’en dessus et en dessous, de façon que les faces latérales soient complètement plates ; les deux autels portatifs de Conques ont été décorés de cette façon.

Les orfèvres, à partir de la fin du xue siècle, au lieu de poser sur un fond plat des enroulements composés de fils de métal se détachant à peine de ces dessous unis, cherchèrent à donner à ces ornementations plus de vie et d’éclat: ils ne les fixèrent au fond que par leurs extrémités, qui se terminèrent par une petite boule destinée à faciliter par son épaisseur le travail de soudure: d’autres fois ils réunirent plusieurs fils granulés soudés ensemble, ne tenant à leur récipient que par leur souche, d’où ils se détachaient en s’élevant en spirale jusqu’à 7 à 8 millimètres.

A partir du xme siècle, le filigrane se complique et forme des fleurons; il est composé de deux fils juxtaposés, tordus et aplatis au marteau, de manière à présenter sur les tranches un grènetis oblique et allongé ; ils sont soudés sur le champ qu’ils dé-

(1) « Fiunt etiam ferri graciles ut festuca, longitudine unius digiti, quadri ; sed in uno latere latiores, quorum caudæ, in quibus manubria ponuntur, sunt sursum curvæ; inferius autem per longitudinem est tractus fossus et limatus quasi sulcus, et ex utraque ejus parte sunt costæ acutæ limatæ. His ferris liman-

tur fila aurea et argentea grossa et subtilia, ita ut in eis grana appareant ». Theopliili, diversarum artium schedula, lib. III, cap. x.

L’ÉMAILLERIE AU MOYEN-AGE

corent, et fixés en outre, au moyen d’un clou à tête sphérique, par l’œil qui termine leur volute.

Les filigranes qui décorent les fonds sont parfois associés à des bâtes qui maintiennent des pierres précieuses, des bézoards, des intailles et même simplement des pâtes de verre diversement coloré. Ces bâtes sont habituellement unies ou zônées de filets granulés, mais ne présentent point d’ajours ; plus tard, au lieu d’être soudées à la plaque même du fond, elles sont élevées sur des supports plus ou moins travaillés, comme nous le voyons sur la croix d’Eymoutiers (Haute-Vienne).

Il convient de remarquer qu’à défaut d’un nom spécial, devenu français seulement au xvne siècle, le filigrane passe presque inaperçu dans les documents et les inventaires du Moyen-âge. 11 s’y dissimule quelquefois sous les termes vagues de triphoire (i), d’œuvre de Damas (2), d’outremer (3) ou de Venise (4).

Sur les châsses offrant une certaine importance, le travail de ciselure en relief est constamment opposé à des dessins gravés sur métal. Aux grands reliquaires de Mozac, de Chamberet, de Saint-Viance, les statuettes figurant Notre-Seigneur, la Sainte-Vierge et les apôtres occupent la face principale. Sur la face opposée, des gravures rappellent la vie des saints dont la châsse renferme les reliques.

Les sujets les plus fréquemment représentés sont l’Adoration des Mages, la Fuite en Égypte, le Martyre de sainte Catherine, celui de saint Thomas Becket, sainte Valérie présentant sa tête à saint Martial, etc.

Les couleurs dont se servaient les émailleurs limousins étaient variées : le noir et le blanc sont rarement employés ; le bleu domine et se subdivise en quatre tons : le bleu noir, le bleu lapis qui est le plus commun, le bleu clair et le bleu turquoise, le rouge vif opaque, le rouge purpurin demi-translucide, le violet translucide, le vert foncé, le vert tendre. Dans les draperies, le bleu lapis est bordé de bleu clair ou de blanc, le vert est bordé de jaune clair. Les rosaces qui décorent les fonds, les nimbes des saints personnages, sont exprimés alternativement par de l’émail rouge, bleu foncé, bleu clair et blanc, ou rouge, bleu foncé, vert clair et jaune. A la fin du xme siècle, le violet opaque, le gris de fer et un beau bleu très vif ont été ajoutés aux couleurs précédentes.

(1) 1180. — « D’or avoit deseure (le hanap) un oisel

A trifoire et à néel,

Qui en son pié tenoit la geme ».

(F loir e et Blanc ef., v. 483.)

(2) 1411. — « Une croix d’or appellée la croix de Troye, faicte d’ouvrage de Damas, garnie de balaiz, saphirs, perles et esmeraudes ». (Gages des joyaux ■pour un emprunt du roi , p. 315.)

(3) 1380. — « Une croix d’argent, grande, dorée, à ouvrages d’oultremer, sans crucifix, et est garnie d’une part et d’autre de mesnus doublaix rouges et yndes, et a une petite croix enlevée au milieu, à mettre reliques ». ( Inv . de Charles V, n° 830.) — • Citations de Victor Gay, Glossaire, verbo filigrane.

(4) 1295. — « Item iiij vasa de nacchara consimilia, cum pedibus, circulis, manicis, rostris et coperculis de argento laborato ad filum de opéré Venetico, cum diversis lapidibus parvis zaffirillis et granatillis » Invent, du Trésor du Saint Siège sous Boniface VIII, N° 318.

On reconnaît aujourd’hui que la mention d ’opus veneticum désigne, dans la plupart des cas, le filigrane qui décorait les pièces d’orfèvrerie du xmc et du xivc siècle. A Venise on le connaissait aussi sous le nom d'opus enlrecoseum. Ce genre de décoration eut une telle vogue que le mot d 'Œuvre de Venise fut employé partout pour désigner non-seulement des ouvrages faits à Venise même, mais aussi exécutés soit en France, soit ailleurs, à l’imitation des orfèvres vénitiens. Ferd. de Lasteyrie, Histoire de l'Orfèvrerie , p. 139.

— Darcel, Notice des Émaux du Musée du Louvre, p. 381. — Pasini, Tesoro di San Marco , prefazione, p. 12.

— Émile Molinicr, Venise, ses arts décoratifs, ses musées et ses collections, p. 1 1 o. Paris, libr. de Y Art, 1889.

HISTOIRE DE L’ÉMAILLERIE LIMOUSINE

Différences entre les émaux limousins et les émaux allemands. — Nous signalerons maintenant quelques différences que l’on peut constater entre les émaux limousins et les émaux allemands.

Les châsses limousines se reconnaissent au manque de ressauts, aux pieds carrés, aux crêtes dont les ajours rappellent, dans leurs formes variées, des entrées de serrure (voir figures 22g, 230 et 231). Ce genre de décoration se fait remarquer sur un grand nombre d’objets de différentes natures : on le rencontre sur des châsses, sur des encensoirs. Nous l’avons déjà trouvé sur le siège de la statue de la Vierge, appartenant à Mrae de Lamazière (figure 223).

Ces crêtes sont quelquefois enrichies de charmants petits boutons émaillés (voir figure 231).

Fig. 229 et 230. — Chasses, en émail de limoges, de l’église de siegbourg.

En Allemagne, les ressauts sont généralemet fort accentués ; les châsses ont des soubassements en saillie reposant à l’occasion sur des griffes, et leurs crêtes s’agrémentent ordinairement de feuillages ciselés (voir figures 214 et 215).

A partir de la fin du xne siècle, dans l’École de Limoges, on rapporte souvent de petites têtes en relief, fondues et ciselées, sur des corps entiers dont toutes les autres parties sont réservées (voir figures 180, 182, 210 et 21 1).

Cette particularité ne se rencontre pas dans l’École allemande.

A Limoges, le champ métallique des châsses est parfois décoré, au burin, de rinceaux aux feuilles filiformes, imitant à distance un dessin vermiculé et caractéristique, reproduit toujours de la même façon, tel que nous le trouvons sur la châsse de Gimel, sur la châsse de sainte Valérie provenant de la collection Basilewski, et sur celle conservée

L’ÉMAILLERIE AU MOYEN-AGE

US

dans l’église de Zell, et dont nous donnons la reproduction (figure 231) d’après l’ouvrage de Aus’m Weerth : Kunstdenkmaeler des Christlichen Mitielalters in den Rheinlanden, planche LIV, n° 7.

jscie.jo.

Fig. 231. — Chasse de zell.

(D'après l’ouvrage de Aus’m Weerth.)

Souvent, ces rinceaux filiformes décorent aussi les parties unies de différents objets sur lesquels il n’y a aucune trace d’émail. Nous les retrouvons sur le revers du crucifix de

Fig. 232. — Détail du crucifix de m. louis bonnay.

M. Louis Bonnay. Nous parlerons plus au long de cette pièce capitale dans la seconde

HISTOIRE DE L’ÉMAILLERIE LIMOUSINE

partie de notre ouvrage ; nous nous bornons, pour le moment, à en reproduire un fragment sous la figure 232.

Dans les pièces allemandes, les champs métalliques non émaillés sont toujours unis et ne présentent aucun motif de décoration.

Dans les émaux limousins, le dessin des parties réservées laisse souvent à désirer: les mains et les pieds, notamment, ont parfois des proportions démesurées ; en général les personnages ne sont pas mouvementés et présentent une certaine raideur; le coloris est vif, très chaud, les teintes sont franches et éclatantes.

T37FÏ-

Fig. 233. — Émail allemand.

(Collection du R. W. Sneyd.)

(Collection de W. M. Rollis, esq.).

Les émaux allemands sont d’un dessin plus régulier, les scènes représentées sont parfois plus animées; la coloration est plus douce, plus atténuée. En général les figures sont

Fig. 235. — Chasse du chalard (haute-vienne).

un peu grandes, le geste énergique, parfois exagéré, la physionomie rude et quelque peu sauvage, les draperies serrées à plis nombreux et souvent bizarres. Ces caractères se trou-

L’ÉMAILLERIE AU MOYEN-AGE

vent dans ceux dont nous donnons la reproduction, figures 233 et 234, d’après l’ouvrage de Franks : Examples of ornemental art in glass an enamel.

Chez les Limousins, les fonds émaillés sont presque toujours décorés en bleu, bien que souvent l’on rencontre la couleur verte ; ils sont ornés généralement de rinceaux fort simples donnant parfois naissance à une sorte d’iris à pétales aigus, de goût persan (voir figure 235).

Fig. 236. — Plaque émaillée d’une chasse de la collection soltykoff. (South-Kensington Muséum.)

Chez les Allemands, les fonds émaillés sont ordinairement verts, rarement bleus; les rinceaux décoratifs, dont les extrémités s’enroulent habituellement les unes sur les autres, se terminent par une sorte de fleuron qui semble être un emprunt direct fait à l’ornementation byzantine. Une châsse conservée au South-Kensington Muséum, provenant de la collection Soltykoff, nous en fournit un bel exemple (voir figure 236). Les croix d’Essen nous montrent aussi, gravés sur le métal, de beaux motifs de fleurons que nous reproduisons figures 237 et 238.

Fig. 237 et 238. — Détail des croix d’essen.

Ajoutons que dans les décorations de presque toutes les châsses limousines, les parties réservées dans le métal sont enrichies d’un trait qui en suit les contours. Ce trait consiste parfois en une simple ligne faite au burin (voir figure 235); d’autres fois il est formé par une série de points frappés un à un à l’aide du ciselet et du marteau, et qui sont reconnaissables à la présence de petites saillies produisant des effets scintillants et lumineux. En outre, il arrive que très souvent les personnages sont placés sous des arcatures en plein cintre, soutenues par des colonnes et surmontées de lanternons: par-

HISTOIRE DE L’ÉMAILLERIE LIMOUSINE

fois leurs pieds reposent sur un sol mamelonné comme on le remarque sur certaines parties de la châsse de Mozac, et sur la plaque de Geoffroy Plantagenet (figures 156 et 167).

Ce procédé et ce système de décoration ne se rencontrent qu’accidentellement sur les œuvres allemandes.

Bien des auteurs ont voulu affirmer que les inscriptions étaient rares sur les châsses limousines, et qu’elles constituaient même un caractère distinctif de l’École des bords du Rhin ; mais cette assertion tombe d’elle-même devant les découvertes récentes. Les nombreux monuments que nous avons déjà décrits, ceux, plus nombreux encore, que nous reproduirons dans la suite de cet ouvrage, le prouvent d’une manière suffisante.

On peut, on le voit, établir assez facilement les différences qui existent entre les émaux limousins et les émaux allemands; mais une curieuse remarque qu’il convient de faire, c’est qu’il n’est pas souvent possible, en l’absence de documents positifs et de monuments d’origine bien déterminée, de dire en quoi les émaux que l’on fabriquait à Paris (1) ou dans d’autres parties de la France différaient de ceux qui sortaient des ateliers de Limoges. Us devaient toutefois présenter des divergences assez frappantes si l’on admet que c’est à dessein que les rédacteurs d’inventaires en ont fait souvent la mention expresse (2).

Tombeaux émaillés. — Revenons à l'histoire de l’émaillerie limousine.

Limoges n’eut pas à se ressentir de la grande révolution qui se produisit dans toutes les branches de l’art vers la fin du xne siècle , lorsque prévalut dans toute l’Europe ce nouveau style d’architecture connu sous le nom de style gothique. L’École de Limoges, il est vrai, a toujours été en retard sur toutes les autres Écoles quand il a fallu s’approprier une nouveauté, mais aussi ses œuvres, à raison de la simplicité de leur forme, échappèrent aux tendances générales. C’est aussi dans leur brillante décoration polychrome, dans le dessin des figures, dans la nature de certains ornements qu’on peut suivre la transformation du style. Toujours la réputation des èmailleurs était grande; on recherchait leurs œuvres en tous lieux. A cette époque Limoges ne fabriquait pas seulement des pièces d’orfèvrerie religieuse, mais encore des tombeaux, véritables sculptures émaillées, dont elle semble avoir eu le monopole ; on lui adressait des commandes de tous les points de la France, et même de l’Étranger.

Eudes de Sully, évêque de Paris, étant mort en 1208, on lui érige, à Notre-Dame, une tombe en cuivre avec figure en relief, supportée par quatre piliers également en cuivre. Au-dessus de la tête de l’évêque on lisait, gravée sur la plaque de fond, la

(1) « On ne connaît guère qu’un monument d’émaillerie dont la provenance parisienne soit à peu près indiscutable : c’est le piédestal de la statue de la Vierge en argent, donnée en 1339 par la reine Jeanne d’Évreux à l’abbaye de Saint-Denis; elle est conservée aujourd’hui au Louvre. Selon toute vraisemblance, cette pièce hors ligne est sortie d’un atelier parisien, et les émaux qui la décorent diffèrent en effet totalement des pièces limousines de la même époque; les figures épargnées se détachent sur un fond d’argent guilloché recouvert d’émail bleu translucide semé de petites fleurs; les gravures destinées à indiquer les traits du visage et les plis des vêtements sont remplies d’émail rouge; les terrains sont traités en vert et en jaune; l’aspect général de ces émaux est un peu froid, mais le travail en est de la plus grande finesse ». Émile Mobilier, Inv. du Trésor du saint siège sous Boniface VIII (1295), p. 39, extrait de la Bibl. de l'École des chartes , Paris, 1888.

(2) C’est ainsi que dans l 'Inventaire, déjà cité, de Boniface VIII, nous lisons : Nos 324 et 687, Item unam

cupam in fundo eu jus est unum esmaltum Parisinum; — ■ Item, X. esmalta de auro quadrangularia in

modum crucis cum diversis imaginibus et fuerunt facta Parisius; — N“ 291, Item, duos flascones de ligno depictos in rubeo colore cum circulis et scutis de opéré Lcmovicensi.

L’ÉMAILLERIE AU MOYEN-AGE 159

signature suivante : « Stephanus de Boisse me fecit » (1). L’artiste serait-il un membre de la famille de Boisse, originaire d’Eyjeaux, arrondissement de Limoges (2) ?

Il existait avant la fin du dernier siècle, à la gauche du maître-autel de la cathédrale de Beauvais, une tombe de cuivre émaillé élevée en 1217 sur la sépulture de l’évêque Philippe de Dreux. Cette tombe n’existe plus, mais Gaignières nous en a conservé le dessin (3). Elle se composait d’une grande plaque en émaux champlevés avec figures d’anges réservées. L’ensemble était entouré d’une bordure d’émaux alternés avec des gravures et des pierreries. Sur la plaque était couchée la figure du prélat, de grandeur naturelle, demi ronde-bosse, mais le visage n’était point émaillé, ainsi que l’indique Viollet-le-Duc (4).

Un des beaux exemples de fabrication pour le genre qui nous occupe nous est fourni par les plaques émaillées que saint Louis fit faire pour recouvrir les tombeaux de ses enfants, Blanche et Jean, décédés en bas-âge, l’un en 1243, l’autre en 1248, et inhumés tous les deux dans l’église abbatiale de Royaumont (5). Ces tombes sont aujourd’hui placées à Saint-Denis, près du maître-autel, du côté de l’Évangile, sous des édicules construits en style du xine siècle; elles sont en cuivre émaillé, et les figures, faites au repoussé, présentent un fort relief. Celle du prince était assez bien conservée ; celle de la princesse, au contraire, avait éprouvé de graves mutilations.

Nous reproduisons la tombe du fils de saint Louis, telle qu’elle se trouve aujourd’hui après les restaurations dont elle a été l’objet (voir figure 239) (6). Le prince est représenté couché, tenant de la main gauche un sceptre fleurdelisé, les pieds reposant sur un lion passant, pour employer le langage héraldique. Il porte sur la tête un étroit diadème orné de gouttelettes d’émail bleu turquoise; ses yeux sont incrustés d’émail blanc avec la prunelle en noir. Le vêtement consiste en deux robes : celle de dessus est divisée par des galons en un grand nombre de compartiments losangés que remplissent alternativement la fleur de lys de France et le château de Castille. Le fond est composé de trois plaques ayant en tout une hauteur de om95; il est décoré de rinceaux en réserve sur émail bleu, terminé par des fleurs aux couleurs rouges, bleues, vertes, noires, blanches et jaunes, et entouré d’une inscription (7) en émail rouge et d’une bordure émaillée sur laquelle sont les écus armoriés de France et de Castille, alternant avec des mé-

(x) Recueil de Gaignières. Biblioth. Nationale, Estampes (volume ayant appai'tenu à A. Lenoir), fol. 26.

(2) Nadaud, Nobiliaire , t. I, p. 196.

(3I Gaignières, Collection de la Bibliothèque bodléienne d’Oxford. — François-Roger de Gaignières, mort en 1715, avait réussi à former, à force de sacrifices et de travail, une riche collection de manuscrits et de dessins qu’il vendit au Roi le 19 février 1711. Par suite de circonstances peu connues, seize volumes infolio de cette précieuse collection sont maintenant conservés à la Bibliothèque bodléienne d’Oxford. Un calque de ces volumes existe aujourd’hui à la Bibliothèque Nationale.

(4) Viollet-le-Duc, Dictionnaire du Mobilier, t. II, p. 225.

(5) Royaumont était une abbaye de l’ordre de Cîteaux, située près de Beauvais. Saint Louis, en la fondant, avait la pensée de s’y faire ensevelir; à son défaut une partie des membres de sa famille y fut inhumée. Lors de la suppression de l’abbaye, en 1791, plusieurs de ces tombes furent portées à Saint-Denis.

(6) Ce tombeau a été décrit par Willemin, Monuments français inédits; Guilhermy, Monographie de Saint-Denis , — Inscriptions de la France, t. II, p. 156; Millin, Abrégé des Antiquités nationales, t. II, pl. XXXII; Viollet-le-Duc, Dictionnaire du Mobilier, t. II, p. 222.

(7) Voici cette inscription. Il en manquait une ligne, qui a été rétablie, et que nous indiquons entre crochets : HIC IACET : IOANNESy EXCELLENTISSIMI LVD[OVICI REGIS FRANCORVM FILIVS QVI IN ETATE INFANCIE MIGRAJVIT AD XPM ANNO GRACIE : MILLESIMO : DVCENTESIMO : QVADRAGESIMO : SEP- TIMO : SEXTO : IDVS : MARCII.

HISTOIRE DE L’ÉMAILLERIE LIMOUSINE

daillons représentant des anges à mi -corps. Au milieu des rinceaux on aperçoit deux anges thuriféraires et quatre religieux récitant des prières; ces personnages, rapportés après coup, et dont il ne restait plus que les silhouettes, ont été l’objet d’une restitution récente. Une bande, gravée sur cuivre doré, garnit l’un des côtés de la plaque.

Cb-FICHOX. E. OESCnA.v? s .

Fig. 23g. — • Jean, fils de saint louis, 1248.

(Gravure extraite des Inscriptions de la France, par Guilhermy, t. Il, p. 156.)

Nous signalerons encore les tombeaux en cuivre doré et émaillé d’Aymeric Guerrut, archevêque de Lyon, et celui de Gérald, évêque de Cahors ; ces prélats vinrent mourir à Grandmont, l’un en 1245, l’autre en 1250. Gérald avait pris l’habit de l’ordre et fut

enseveli dans le chœur des religieux, en un mausolée « par dessus lequel estoit l’esfigie d’un évesque eslevé en bosse, tenant une crosse de la main droicte et de la senestre un livre sur lequel estoient escriptz et gravés les vers qui s’ensuyvent :

Respice qui transis Qui cras incertus es an sis.

Et quam sit præsto tibi mors Ex me memor esto » (i).

Le tombeau d’Aymeric Guerrut représentait l'effigie du prélat revêtu de ses ornements pontificaux; il était en cuivre doré et émaillé. Les pierreries qui le décoraient furent enlevées par les seigneurs de Saint-Germain-Beaupré, chefs d’une bande de calvinistes, lorsqu’ils saccagèrent ce monastère en 1583 (2).

Viennent ensuite les tombeaux de l’archevêque Simon de Beaulieu, dans le chœur de l’abbaye de Jouy; de Michel de Villoyseau, mort en 1260, qu’on voyait dans le chœur des Jacobins de Paris; de Jean Cholet, mort en 1292, représenté en grand costume de cardinal dans l’église de l’abbaye de Saint-Lucien de Beauvais; et ceux de deux guerriers armés, sans nom, et conservés au Maine, l’un dans l’abbaye de Fontaine-Daniel, l'autre à gauche du grand-autel de l’église de l’abbaye d’Évron.

Vers 1267, Jean Chatelas, bourgeois de Limoges, exécute un tombeau évidemment du même genre pour les comtes de Champagne, Thibaut 111 et Thibaut IV. C’est ce qui résulte d’une lettre écrite, le jour de l’octave de saint Luc, par Gui, prieur général de l’ordre de Grandmont, au comte Thibaut V, roi de Navarre, pour réclamer le prix du tombeau et l'inviter a composer amiablement avec Jean Chatelas, au sujet du transport (3).

Thibaut V meurt en 1270, et l'on enferme son cœur dans un superbe monument en pierre érigé dans l’église des Jacobins de Provins. Il est de forme hexagonale (voir figure 240), et sur chacune de ses faces s’élève une arcature trilobée abritant, sculpté en bas-relief, un moine assis tenant un livre de prières. Le couvercle, en cuivre doré et émaillé, est surmonté d’un globe de cristal à travers lequel on aperçoit la représentation en pierre du cœur du comte, qui se trouve dans l’intérieur. Les gravures du couvercle sont fort curieuses (voir figure 241). A chaque pan est un écu suspendu à une branche d’arbre et dont les supports sont successivement des figures d’évêques et de femmes sur des corps d’oiseaux chimériques, des cerfs avec leurs ramures, un joueur de violon et un lecteur, deux têtes de femmes avec la coiffure noble, et enfin deux bêtes contournées et affrontées. Les émaux des écussons ayant disparu l’on ne peut les décrire, mais il est probable qu’ils représentaient la bande et les coticés de Ghampagne, et les chaînes en orle, en croix et en sautoir de la maison de Navarre. Le long de la plinthe du couvercle se trouve gravée l’inscription suivante : ^ ICI GIST LE GANT1EV

(1) Bonaventure de Saint-Amable, Histoire de saint Martial , t. III, p. 533; — Description du frère de Lagarde citée par l’abbé Texier, Dictionnaire d'Orfévrerie, col. 984.

( 2 ) Abbé Texier, Essai sur les Argentiers , p. 81.

(3) a Johannes Chatelas, burgensis Lemovicensis, bonus et certus magister, et approbatus ac fidelis in opéré suo, bene et laudabiliter fecit tumulum patris vestri ». Martène, Thésaurus novus anecdoforum , t. I, col. 1123 et 1 124. — Voir dans le Dictionnaire d'Orfévrerie, col. 1400, la description du tombeau. — Mentionnons ici qu’on trouve un Jean de Chantelat, nommé en 1301, dans un acte du fonds de l’Hôpital de Limoges (B. 19), et que dans le fonds des Carmes déchaussés, aux Archives départementales de la Haute- Vienne (liasse 3073), il est question de Jean de Chantelac dans un acte de vente daté de 1307 : « Universis présentes litteras inspecturis, Cantor et officialis Lemovicenses, salutem in Domino. Noveritis quocl

in jure personaliter constitutis Johanne de Chatalaco, castri Lemovicensis Datum die Martis post fes-

tum beati Hilarii, anno Domini millesimo trecentesimo septimo ».

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