‹ L'œuvre de LimogesChapitre 13 sur 118 · HIC : REQVIESCAT : IN : P ACE : AMEN · texte numérisé non relu

HIC : REQVIESCAT : IN : P ACE : AMEN

« Au-dessus de l’inscription sont placées, sur un fond émaillé orné de quatrefeuilles bleu lapis et de rosaces rouge, bleu clair et blanc, deux figures d’applique en cuivre séparées par un écusson qui porte : d’or à trois lions rampants de gueules. La figure de droite représente un roi debout, sans doute saint Louis, vêtu d’un manteau bleu semé de fleurs de lis d’or; celle de gauche un personnage, les mains jointes. Les mains et les visages des personnages sont argentés au lieu d'être dorés » (1).

On attribue à Jean de Limoges, qui aurait eu un frère dont le nom commençait par la lettre P, la tombe émaillée, aujourd’hui disparue, du cardinal de Taillefer, décédé en 1312 (2) et inhumé à la chapelle de ce nom, près de Guéret. La longue inscription qui se lisait sur cette tombe se terminait ainsi :

AMEN. I. P. LEMOVICI FRATRES FACERE SEPULCHRUM HOC AIMERICI MIRANDO STEMMATE PULCHRUM FIÆC LAUS IN TUMULO PROVENIT A FIGULO.

Cette inscription était gravée sur une bande de cuivre en lettres remplies d’un émail rouge ; le dernier vers nous fait connaître que ce Jean de Limoges était tout à la fois orfévre-émailleur et au besoin versificateur. On peut se demander s’il ne serait pas le même que « maître Jean », l’auteur du tombeau de Gauthier de Merton ?

Le Glossaire de Du Cange nous fournit, au sujet des tombes émaillées fabriquées à Limoges, un texte qui remonte à l’année 1327 : « Item je lais huit cent livres pour faire deux tonbes hautes et levées de l’Euvre de Limoges; l’une pour moy et l’autre pour Blanche d’Avaugor ma chere compaigne » (3).

(1) Bulletin du Comité des Travaux historiques et scientifiques , année 1883, p. 1 1.

(2) Nadaud, Dictionnaire des grands Hommes du Limousin , cité par l’ahbé Texier, Essai sur les Argentiers et les Émailleurs, p. 84. — Dictionnaire d' Orfèvrerie, col. 1060 et 1402. — Pierre de la Chapelle- Taillefer naquit à la Chapelle-Taillefer ; prévôt d’Eymoutiers au diocèse de Limoges, il fut nommé évêque de Carcassonne en 1292, transféré à Toulouse en 1298 et créé cardinal en 1303 avec le titre d’évêque de Preneste; il mourut le 16 mai 1312.

(3) Du Cange, verbo Limogia. Testament de Guillaume de Marie, an. 1327, ex Reg. 65. Chartoph. reg. ch. 229.

HISTOIRE DE L’ÉMAILLERIE LIMOUSINE

Aymard de Valence, comte de Pembroke, de la famille française des Lusignan, étant mort vers le milieu du xive siècle (i), c’est encore à Limoges qu’on a recours pour décorer son tombeau qu’on voit encore dans la chapelle de Saint-Edmond, à l’abbaye de

Fig. 245> 246 et 247-

Tombeau d’aymar de valence, comte de pembroke.

Fig. 248.

Westminster. Nous en donnons un dessin d’après l’ouvrage de Stothard : The monumental effigies of Great Britain, pl. 44 et 45 (voir figures 244 à 248).

L’effigie tumulaire d’Aymar de Valence est en bois recouvert de plusieurs plaques de cuivre repoussé, doré et émaillé par place, et assemblées avec beaucoup d’adresse. On

(1) Fils de Guillaume, ou mieux de Gui de Valence, mort en 1304, et de Jeanne de Montchausey, Aymard de Valence épousa en premières noces Beatrix, dite Jeanne, fille de Raoul de Clermont, et en secondes noces, l’an 1320, Marie de Châtillon, comtesse de Pembroke, qui possédait des terres à Bellac, Rançon et Champagnac (voir Nadaud, Nobiliaire du Limousin , t. III, p. 165). C’est donc par erreur qu’un grand nombre d’auteurs, qui ont décrit ce tombeau, le regardent comme une œuvre du xm' siècle.

remarque encore des points de repère pour faciliter le montage du monument qui, ayant été ajusté une première fois à Limoges, avait été divisé par morceaux pour en faciliter le transport. Il n’y a d’émaillé que les coussins sur lesquels reposent la tête et les pieds, le bouclier pendu au baudrier, le ceinturon et les attaches des éperons.

Nous donnons, figures 245, 246 et 247, le détail de quelques-uns de ces objets. Le coussin placé au-dessous de la tête est recouvert d’émail bleu orné de petits écussons et de rosaces de couleurs rouge, bleue et blanche. L.es bandes formant la décoration du bouclier sont alternativement ciselées et émaillées de bleu lapis. Les oiseaux qui courent entre les rinceaux sont en émail rouge ; les écussons placés entre les pieds reproduisent les couleurs du blason.

Le même système de décoration avait été appliqué au coffre en bois qui supporte la statue ; il est aujourd’hui en partie détruit. Sous des arcatures on aperçoit des figurines et des écussons émaillés aux armes des Lusignan. Suivant un usage établi en Lrance pour les derniers membres de cette famille, l’on a burelè ces écussons de onze pièces, tandis que, d’après une coutume adoptée en Angleterre, on ne les trouve burelés que de sept pièces sur les sculptures en pierre qui décorent la base de ce tombeau. Ce fait, utile à constater, est à juste raison, pour Lélix de Verneilh, une preuve incontestable de l’origine limousine du monument (1).

Au surplus, dans les tombeaux français, les personnages sont toujours représentés ayant les jambes droites placées parallèlement l’une à côté de l’autre; dans les tombeaux d’origine anglaise, en général l’attitude change complètement et les jambes sont presque toujours croisées l’une sur l’autre. Les gravures insérées dans l’ouvrage de Stothard, déjà cité, nous en fournissent de nombreux exemples.

Nous indiquerons ici la tombe émaillée d’Hugues Roger, né au château de Maumont, près d’Égletons, dans la Corrèze. Appelé à Tulle en qualité d’évêque, le 21 septembre 1342. ce prélat n'avait pas encore pris possession de son siège qu’il fut nommé par son frère, le pape limousin Clément VI, cardinal du titre de Saint-Laurent in Damaso. Aussi est-il généralement connu sous le nom de cardinal de Tulle. Il mourut le 21 octobre 1363 au couvent de Montolieu, près de Carcassonne, et y fut provisoirement enterré. Plus tard ses restes furent transférés dans le bourg de Saint-Germain-les-Masseré (aujourd’hui Saint- Germain-les-Belles, diocèse de Limoges), où on avait établi en 1377, avec des sommes qu’il avait laissées à cet effet, un collège de chanoines réguliers; ils furent déposés dans un superbe mausolée dont on trouve la description dans les Armoires de Baluze :

« Le mausolée du Sgr cardinal évesque de Tulle est fait de bronze doré esmaillé de longueur de neuf pieds (3 mètres), trois de largeur (1 mètre) et deux de hauteur (om66), soustenu par un berceau de boys d’un pied de hauteur ».

« Le cardinal y est représenté couché, mitre en teste, vestu de ses habits pontificaux. L’amict est chargé, du costé droit, de la figure de saint Martial disant la messe, et sainte Valérie à ses pieds tenant sa teste en sa main, et au-dessus un ange soustenant son corps, et du costé gauche est l’adoration des roys mages en la cresche, Jésus entre les bras de la Vierge et saint Joseph à costé en petites figures, le tout siselè, doré, esmaillé; une ceinture couvrant le haut des espaules et poictrine, la ceinture coupée sur le devant d’une bande de longueur de la chasuble. Le tout enrichi de ses armes composées de six roses traversées d’une barre d’azur tirée de la main droicte à la gauche ; l’escusson cou-

(1) F. de Verneilh, Les Émaux français et les Émaux étrangers; Bulletin monumental , an. 1863, P- 237.

HISTOIRE DE L’EMAILLERIE LIMOUSINE

vert du chapeau de cardinal. A ses pieds est un lion béant. La tradition dit y avoir eu une poule avec douze poussins, et sur la teste, à demy toise du coussin et mitre, il reste un embelissement également enrichi des figures et tel qu’on peut voir sur les mausolées des anciens abbés et èvesques de Tulle aux costés du grand autel de leur église cathédrale et sur ceux qui sont à la porte des cloistres et chapelle de saint Éloi ».

« Le plan ou assise du mausolée est rempli de tous costés des figures burinées à double personnage, l’un couronné portant en main l’expression de son chiffre comme charitas , humilitas et patientia, et l’autre à la gauche un demy pouce plus bas ».

« Le bord du berceau de bronze est chargé, de toise en toise, d’une plaque de mesme matière faicte en pointe de diamants et en quatre quarrés finissant de deux costés en ailes de mousches. La plaque est chargée dans les quarrés d’escussons, deux portant ses armes et les deux aultres le chapeau de cardinal, le cordon entrelassé au-dessous et dans la distance de toutes les plaques. L’on y voit des figures de la Vierge, des apostres, de saint Laurens et aultres saints burinés et enrichis comme le reste avec leur nom en lettre gothique ».

« Le tour du berceau est enrichi des figures en bosse de mesme matière, et entre des pilastres, vis-à-vis de la teste du cardinal, est Jésus en croix, la Vierge et saint Jean à ses pieds; saint Germain et saint Laurens par costé dans leur niche ».

« Celle qui se voit au bas du mausolée est Jésus assis, monstrant son costé ouvert entre deux anges dont l’un porte sa couronne, l’autre la croix et les clous ».

« Au milieu, du costé gauche, l’on voit Jésus dans le Jordain et saint Jean tenant la main sur sa teste ».

« Dans l’autre milieu, l’on voit saint Martial à l’autel et sainte Valérie à ses pieds dans la posture cy-dessus cottée, fors qu’il y est en bosse à l’autel et dans sa fermetté ».

« Dans le reste du berceau l’on y voit les apostres, chacun avec son nom en main, et autres saints dont l’inscription est inconnue au peintre » (1).

Le tombeau du cardinal de Tulle était encore intact au siècle dernier; il a disparu dans la tourmente révolutionnaire.

A l’époque dont nous parlons, Y Œuvre de Limoges avait atteint l’apogée de sa puissance. L’expression était si bien consacrée que souvent on retranchait le mot travail ou œuvre pour n’indiquer que la provenance : « deux croiz de Limoiges, ung vassel de Limoiges, deus grans chandeliers et ung petit de Limoiges (2), deux fiertés de Limoges » (3), disait-on pour faire connaître que ces objets étaient recouverts d’une couche d’émail.

A ce moment-la les émailleurs étaient si nombreux que, malgré les guerres incessantes qui ravagèrent le pays, ils s’organisèrent en corporation puissante en se donnant, le 20 février 1394 (1395, nouveau style) (4), des règlements qui prouvent leur sagesse et toute leur activité.

Nous reproduisons en note et dans son entier ce précieux document extrait de l'Ancien Registre consulaire à l’hôtel de ville de Limoges, fol. 43 et 44 (aujourd’hui 55 et 56).

(1) Extrait des titres du chapitre de Saint-Germain, par un des chanoines, ancien scyndic. — Bibliothèque Nationale : Armoires de Baluze , t. XXI, p. 48. — Citation de M. René Fage, Le Tombeau du cardinal de Tulle à Saint-Germain-les-Belles. Limoges, Ducourtieux, 1885. Voir aussi Revue de l’Art chrétien , t. XXX, p. 1500.

(2) Inventaire des ornements de la chapelle de Joigny (1313). Annales archéologiques, t. VII, p. 85.

(3) Inventaire de l'église Sainte-Anne de Douay.

(4) A dater de 1301, l’année commence le 25 mars dans le diocèse de Limoges.

L’ÉMAILLERIE AU MOYEN-AGE

Il est écrit en langue romane. Nous y joignons une traduction littérale pour permettre d’en mieux saisir toutes les dispositions (i).

Dès le xme siècle la fraude s’était introduite en France, et spécialement dans l’orfèvrerie parisienne, d’une manière excessive. On dénaturait les métaux par des alliages et des compositions frauduleuses : on dorait et on argentait des objets en laiton et en

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