LES ORDONNANCES DES ARGENTIERS DE LIMOGES
Eu nom de Dieu, Amen. A XX de feurier, l’an mil CCC IIII» et XI III, Nos, Mathieu deu Peyrat, Laurent Sarrazi, Ymbert Bastier, Johan Bonefant, Bart[holome] Beyneic, Peir Saleis, Esteve Ruaut, Johan de Santa Feyra, Johan de Belac, Peir Hugo, Peir Moly et Laurent Syrac, Cossols deu Chastel de Lemoges, vis et regardât lo be publique, aussi de la volontat et consentiment de Bartfholome] Vidal, Peir deu Bost, Marciali Beneit, Peir Mercier, Peir de Chastelneu, Marciali Julier, Marciali Preourau (?), Peir de Julia, Johan Cap, Aymeric Vidal et de Bart[holome] Manha, dauradiers et argentiers deudich Chastel, aysso presens et promectens a tener et a gardar las ordenansas de jos escrichas por eulx, et por tous ceulx qui obreran, au temps avenir, de lor mestier au Chastel de Lemoges, establim, ordonem et fezem, sur lo mestier d’argenteria, las ordenansas et statutz qui sen seguen :
Premieirament, que chasque an, lendema de la festa de S. Johan Babtista, sian elegitz et creatz de noveu dos bayles, confrairs de la coffrayria de S. Aloy, qui los negocis et fachs de la dicha coffrayria au honor de Dieu et deudich S[aint], agan et degan far, régir et governar per anssi los obrages et l’art deu mestier d’argenterie, si coma cy apres es déclarât, a visitar; liquals noeus bayles sian tengutz de prestar sagrament aus saintz Dieu Evangelis a ceulx qui auran estât l’an avant de eulx, se ben et leaument aver aus fachs et aus negocis de la cofrayria et mestier ou art dessus dichs.
Item, et que tota vayssela d'argent que d'eici en avant per los dauradiers et argentiers et artifices deudich mestier se fara, se fassa et s’obre a XI d. et VIII gras de ley fi.
Et eu cas que no séria d’aquela ley, que sia rompuda; et si es trobada d’aquela ley, que sia senhada deu seing deu dit Chastel acosdumat, et que, per senhar, aquel de cuy sia page per chascuna pessa il d., et eissament per chascuna pessa
Au nom de Dieu, Ainsi soit-il. Ce vingtième de février, l’an 1394, Nous, Mathieu du Peyrat, Laurent Sarrazin, Imbert Bastier, Jehan Bon-Enfant, Barthélemy Beynet, Pierre Saleys, Etienne Rouhaut, Jehan de Sainte-Fère, Jehan de Belac, Pierre Hugo, Pierre Moulin, et Laurent Syrac, consuls du Château de Limoges, vu et considéré le bien public, aussi du vouloir et consentement de Barthélemy Vidal, Pierre Dubois, Martial Benoit, Pierre Mercier, Pierre de Châteauneuf, Martial Julier, Martial Prieur (?), Pierre de Julien, Jehan Cap, Aymeric Vidal et Barthélemy Manhe, doreurs et argentiers dudit Château, ici présents et promettant de tenir et de garder les ordonnances ci-dessous écrites pour eux, et pour tous ceux qui travailleront, au temps à venir, de leur métier au Château de Limoges, établissons, ordonnons et faisons sur le métier d’argentier les ordonnances et statuts qui s’ensuivent :
Premièrement, que chaque année, le lendemain de la fête de saint Jean-Baptiste, soient élus et créés à nouveau deux bailes, confrères de la confrérie de saint Eloi, qui aient la charge et le devoir de régir et gouverner les affaires et intérêts de ladite confrérie, en l'honneur de Dieu et dudit saint, aussi bien que de surveiller les ouvrages et l’art du métier d’argentier, tout comme il est ciaprès déclaré; que les nouveaux bailes soient tenus de prêter serment sur les saints Evangiles de Dieu à ceux qui l'auront été l'année avant eux, de se bien et loyalement adonner aux affaires et aux négoces de la confrérie et métier ou arts susdits.
Item, et que toute vaisselle d’argent qui dorénavant par les doreurs et argentiers et artisants dudit métier se fera, soit faite et travaillée à 11 deniers et 8 grains d’aloi fin (c’est-à-dire à 272/288 de fin).
Et au cas où elle ne serait de cet aloi, qu'elle soit brisée; et si elle est trouvée de cet aloi qu’elle soit marquée du seing habituel dudit Château, et que, pour obtenir cette marque, le propriétaire de la vaisselle paie pour chaque pièce 2 deniers, et
HISTOIRE DE L’ÉMAILLERIE LIMOUSINE
étain; on mélangeait du plomb, de l’étain et du cuivre blanc (arséniure de cuivre), pour composer un métal ayant toute l’apparence de l’argent pur, et le tout se vendait effrontément au titre de l’or et de l’argent. Les pierres précieuses étaient elles-mêmes falsifiées, et on en fabriquait avec des pâtes et des verres colorés.
qui sera rompuda, autres II d. sian pagatz, qui sian cunvertitz eus usages et luminaria de la dicha cofrayria.
Item, et que negu dauradier no reda vayssela alcuna per lui obrada, sino que premieirament sia senhada deu seing avandich ; autrament, eu cas que se trobera lo contrari, aquel qui l’aura beillada, page et sia tengut de pagar, por la pena, la valor de la pessa et pessas qui seran beilhadas sens estre senhadas.
Item, et que tôt obrage de senturas se fassa et sia obrat a la ley dessus dicha, exceptât so qui sera gitadit, et aneus et fermalhs, qui se fassan au meinhs a X d. et XII gras fis.
Item, et que tos botos, campanas et autre obrage menut, sian êt se fassan a X d. et XX g. fis.
Item, et que de sos vayssela esmalhada hom no meta lymalha d’argent ou de papier, sino que autrament fos regardât estre fasedor et ordenat per los bayles avandichs.
Item, et que tôt obrage d’aur sia au meinhs a XIX queyrat, et que en alcun obrage d’aur, hom no metta alcuna peyra de veyre ny de crestal, sino tant solament peyra fina.
Item, et que en alcu obrage d’aur ny d'argent, no sia facha sosdadura alcuna, sino tant solament aquela que séria necessari audich obrage. Et eu cas que se trobera lo contrari, li bayle avandich agan poder de rompre aquel obrage.
Item, et que negun obrage vielh ni noveau ne sia sosdat d’estang, sino tant solament aquel qui séria vegut per los dichs bayles que autrament no se polria far.
Item, et que alcus dauradier no dega ni ly sia legut de donar color a obrage daurat, sino tant solament aquel que ly sira donat per lo foc. Et eu cas que se trobera lo contrari, li dichs bayles lo puissan rompre.
semblablement pour chaque pièce qui sera brisée autres 2 deniers qui (ceux-là) seront affectés aux besoins et luminaires de ladite confrérie.
Item, et qu’aucun doreur ne rapporte vaisselle par lui travaillée, avant d’avoir été préalablement marquée du seing susdit; à défaut de quoi celui qui l’aura livrée paiera et sera tenu d’acquitter pour amende, la valeur de la pièce ou des pièces qu’il aurait livrées non marquées.
Item, et que tout travail de ceintures se fasse et soit ouvré au titre dessus dit, excepté ce qui n’est bon qu'à être jeté (c’est-à-dire ce qui est d’un travail commun, ce qu’on vendait à bas prix), et que les anneaux et fermaux aient un minimum de 10 deniers et 12 grains de fin (c’est-à-dire 252/288 de fin;.
Item, et que tous boutons, clochettes et autres menus ouvrages, se trouvent et soient fabriqués à 10 deniers et 20 grains de fin (c’est-à-dire 260-288 de fin).
Item, et que sous l'émail de la vaisselle on ne mette limaille d’argent ou du paillon, à moins cependant que la chose ne fût regardée comme faisable et n’ait été ordonnée par les bailes susdits.
Item, et que tout ouvrage d'or soit au moins à 19 carats (c'est-à-dire aux 19/24 de fin), et qu’en aucun ouvrage d’or, on ne mette aucune pièce de verre ou de cristal, à moins que ce soit pierre fine.
Item, et qu’en aucun ouvrage d’or ou d’argent ne soit faite autre soudure que celle qui sera absolument nécessaire audit ouvrage. Et au cas contraire que les bailes susdits aient le pouvoir de briser cet ouvrage.
Itetn, et qu’aucun ouvrage vieux ou neuf ne soit soudé d’étain, à moins qu’après l'inspection desdits bailes, il ne soit décidé par eux qu’on ne pouvait faire autrement.
Item, et qu’aucun doreur ne se permette ni ne reçoive autorisation de donner couleur à ouvrage doré, si ce n'est celle qui lui viendra du feu. Et au cas contraire que lesdits bailes le puissent briser.
L’ÉMAILLERIE AU MOYEN-AGE
Il est vrai de dire que les métaux précieux étaient devenus fort rares à cette époque ; les croisades et la rançon de saint Louis en avaient fait sortir du royaume une grande quantité, et l’altération de ces matières était devenue tellement fréquente qu’on fut obligé de sévir contre les faux-monnayeurs de la façon la plus énergique.
Item, et que ou cas que li obrage dessus dichs ne serien josta et segont las leys et manieyras dessus dichs, li bayles avandichs los puissan rompre. Et eu cas que aquel de eus séria tal obrage y mectria débat, qu’el aga a apelar un home deu mestier avandich et li dichs bayles un autre. Et so que per los dichs bayles, appelatz aquilhs dos homes, en sira acordat et ordenat, sia creut et tengut. Et l’obrage que per eulx sera trobat non estre soufisent, ny de la ley dessus dicha, li dichs bailes lo puissan rompre; et que, per chasque pessa d'obrage qui ayssi sera romput, li dichs bayles degan et puissan exhigir et levar d’aquel de eus sera, per l’aimenda ou pécha, il d. a l’op de la cofrayria avandicha.
Item, et que li dichs bayles puissan et degan et lor sia legut et permes visitar de noch et de jour los dauradiers, argentiers et obriers deudich mestier totas las vetz que lor semblara, per veyre et regardar si los obrages que faran, sian tais com deuran esser et josta las ordenansas dessus dichas. Et eu cas que no se trabarien tais, li bayles avandichs las puissan rompre, et compellir aqueus de eus seran a pagar il d., si com dessus es dich et ordenat.
Item, et ou cas que alcuna persona aportera en la villa de Lemoges aucun obrage neu d’aur et d’argent, por vendre, qui no séria de la ley dessus dicha, li bayles avandichs lo puissan penre et rompre.
Item, et que la plus febla sosdadura sia au meinhs a VIII d. de ley.
Item, e que neguna vayssela ny obrage vielh no sien senhat, sino que sien fach en la villa de Lemoges.
Item, et que negus dauradier no tenha en son obrador aneus, fermalhs, botos, campanas, ny autre obrage de coyre, ny de leto, sino tant solament obrages d’eygliesa.
Item, et ou cas que alcu faria sur las chausas
Item, et au cas ou les ouvrages dessus dits ne seraient pas exactement conformes aux titres et prescriptions sus-indiqués, que les bailes susdits les puissent briser. Et au cas que celui de qui serait l’ouvrage y mettrait opposition, qu’il soit tenu d'appeler un homme du métier susdit et lesdits bailes un autre. Et qu’on ajoute foi et qu’on s’en tienne à ce qui sera décidé et ordonné par lesdits bailes, en présence de ces deux hommes. Et que lesdits bailes puissent briser l’ouvrage qui par eux sera trouvé insuffisant ou non conforme au titre susdit; et que, pour chaque pièce d'ouvrage qui aura été ainsi brisée, lesdits bailes aient l’obligation et le pouvoir d’exiger et de lever de celui à qui elle appartiendra, à titre d'amende ou de manquement 2 deniers au profit de la confrérie susdite.
Item, et que lesdits bailes aient le pouvoir et le devoir et pleine licence et permission pour visiter de nuit et de jour les doreurs, argentiers et ouvriers dudit métier, toutes les fois que bon leur semblera, pour voir et examiner si les ouvrages qu’ils feront, seront tels qu’ils doivent être et suivant les ordonnances dessus dites. Et au cas de non-conformité, que les bailes susdits les puissent briser et contraindre ceux auxquels ils appartiendront à payer 2 deniers, tout comme il est dit et ordonné plus haut.
Item, et qu’au cas où une personne apporterait dans la ville de Limoges quelque ouvrage neuf d’or ou d’argent, pour le vendre, qui ne serait pas du titre dessus dit, que les bailes susdits le puissent prendre et briser.
Itevi, et que la plus faible soudure soit au moins à 8 deniers d’aloi (c’est-à-dire des deux tiers de fin).
Item, et qu’aucune vaisselle ou ouvrage vieux ne soient poinçonnés, à moins qu’ils n’aient été faits en la ville de Limoges.
Item, et qu’aucun doreur ne tienne dans sa boutique anneaux, fermaux, boutons, clochettes, ou autre ouvrage de cuivre ou de laiton, si ce n’est seulement ouvrages d’église.
Item, et au cas ou quelqu’un ferait sur les choses
HISTOIRE DE L’ÉMAILLERIE LIMOUSINE
Philippe-le-Bel, par ordonnace du mois de juin 1313, tout en visant spécialement le fait des monnaies, soumit d’une façon générale l’or, ainsi que l’argent façonné, au poinçon des orfèvres; ce poinçon, par son apposition sur la matière mise en œuvre, répondait de la bonté du titre de l’argent et de l’or. Tout orfèvre qui négligeait de marquer ses ouvrages était puni de corps et d’avoir, c’est-à-dire par l’amende et la prison.
Dans cet état de choses, les orfèvres de Limoges devaient redoubler de vigilance pour maintenir leur antique réputation et pour empêcher le discrédit de s’étendre aux ouvrages qui sortaient de leurs mains. C’est dans cet esprit qu’ils rédigèrent leurs statuts qui dénotent la plus grande prévoyance. Nous y trouvons, entre autres, les dispositions suivantes :
Les orfèvres ne doivent posséder dans leur boutique que des objets en or et en argent; il ne leur est permis de travailler le cuivre que pour des ouvrages d’église.
Le titre de l’argent et de l’or est rigoureusement fixé pour chaque nature d’objets. Tout ouvrage qui ne se trouverait pas au titre voulu doit être brisé, et le contrevenant se trouve passible d’une forte amende. On ne peut employer que des pierres fines pour la décoration d’un objet cl’or; les pierres fausses, le verre, le cristal sont impitoyablement bannis.
Deux articles se rapportent tout spécialement à l’emploi des émaux et des couleurs : l’un interdit de placer entre le métal et l’émail, dans la vaisselle émaillée, de la limaille d’argent ou du papier, sans l’examen préalable et la permission des bailes ou gardes du métier; l’autre dispose que tout orfèvre ne doit donner à tout objet d’or ou doré, d’autres couleurs que celles dont la fixation exige l’emploi du feu.
dessus dichas rebellio alcuna contra las ordenansas et sfatutz dessus dichs, li bayle avandichs compellissan et fassan compellir ceulx qui farien lo contrari , a tener et observar las ordenansas et statutz avandichs et au réduire au premier et degut estât, tantost aus despens de la dicha confrayria, per nos et nôtres officiers; losquals tais fazens au contrari nos volem sobzjazer a las penas josta la qualitat deu mesfach ; et sur aquestas chausas aissi fasedoiras et gardadoyras, nous donem ausdichs bailes plan poder et mandament especial, per aissi volguem, ordemem et commandem que fos tengut et gardat de point en point, et aussi li dessus nompnatz argentiers, per eulx et per lors successors, las promeren tener et gardar, et sur so, por aquest an, establim bailes P. Mercier et Peir de Julia, e lor beillem lo seing acosdumat de la villa, et ilz jureren aus Sains Dieus Evangelis que be et lealment se y aurien. Si coma plus a pla porra appareistre (?) per las lettras seiladas deu seel de notre Cossolat, et tabellionadas per maistre Jacme Corteys, et P. Bermondet, clerc, notaris publiez, qui en receubren instrument.
susdites quelque rébellion contre les ordonnances et statuts susdits, que lesdits bailes imposent et fassent contraindre ceux qui y contreviendraient pour qu’ils tiennent et observent les ordonnances et statuts susdits et qu’on les remette en leur premier et convenable état, aux dépens de ladite confrérie et cela par nous et nos officiers; et nous voulons que les contrevenants soient assujettis aux amendes selon la qualité du méfait; et sur lesdits règlements qui doivent être ainsi suivis et maintenus, nous avons donné auxdits bailes plein pouvoir et mandement spécial, car ainsi nous voulons, ordonnons et commandons qu’ils soient tenus et gardés de point en point, comme aussi les susnommés argentiers, pour eux et pour leurs successeurs ont promis de les tenir et garder; et sur ce, pour la présente année, nous avons établis bailes P. Mercier et Pierre de Julien et leur avons livré le seing accoutumé de la ville. Et ils ont juré sur les saints Évangiles de Dieu de s'y bien et loyalement employer, comme il pourra plus ouvertement apparaître par les lettres, scellées du sceau de notre Consulat, et enregistrées par maître Jacques Cousteix et P. Bermondet clerc, notaires publics qui en reçurent l'instrument.
L'Œuvre de Limoges.
249 et 2 5 o. Chef de saint Ferréol a Nexon ^ Haute- Vienne).
L’ÉMAILLERIE AU MOYEN-AGE
Deux bailes enfin sont chargés de veiller, sous l’autorité des consuls, à l’observation des statuts ; ils sont investis des pouvoirs les plus étendus et ont le droit de visiter de jour et de nuit tous les ateliers.
Les statuts de 1395 nous ont fait connaître les noms de onze maîtres orfèvres, mais nous avons à mentionner aussi ceux d’Aimeri Chrétien (Aimiricus Christiani), « orfèvre du Château (1) de Limoges », et du frère Marc de Bridier, sacristain de l’abbaye de Saint-Martial, l’auteur de « la chapse de Monsieur sainct Nice de léton doré et esmaglié avecque figures anciennes, et d’un costé sont les vers :
CAPSA PRESENTI, NICII SVNT OSSA BEATI CONFESSORIS DISCIPVLI QYOQVE MARQVETIALIS (2)
et à l’autre part d’icelle :
QVAM FABREFECIT FRATER MARCVS DE BRIDERIO (3)
ANNO MILLENO, BIS CENTVM, BIS OCTVAGENO » (4).
On ne sait point ce que cette châsse est devenue.
Aimeric Chrétien confectionna, en 1346, le buste en cuivre repoussé et doré de saint Ferréol, aujourd’hui conservé dans l’église de Nexon (5), (Haute-Vienne). Ce buste, légèrement retouché au ciselet, est d’une exécution assez barbare; il mesure en hauteur ora6io, et en largeur, à la base, om 353 (voir planche XXI, figures 249 et 250).
Le plateau sur lequel repose le chef ne manque pas d’une certaine élégance ; il a la forme d’un quatrefeuille à lobes irréguliers et est supporté par quatre griffes de lion. La croix pectorale du saint évêque s’étalait sur un des lobes saillants du plateau, mais aujourd’hui elle occupe la face postérieure, par suite, sans doute, d’une restauration mal entendue. La tête du prélat est jeune, la bouche est pincée, le front est découvert, avec des cheveux coupés carrément, la moustache est retroussée, la barbe et les cheveux sont bouclés, mais avec un peu trop de recherche. Une large broderie, ou peutêtre l’amict, formé par des rinceaux rehaussés de pierreries, entoure le cou. C’est sur cette broderie et derrière la tête qu’est fixée une plaque de cuivre doré sur laquelle on lit l’inscription suivante, qui nous fait connaître le nom de l’artiste; les lettres sont gravées en creux et émaillées en vert, quelques-unes seulement en rouge (voir figure 251).
(1) Nous avons déjà fait remarquer, à la note 5 de la page 162, que Limoges, au Moyen-âge, se divisait en deux villes : la partie basse, dite la Cité, gouvernée en seigneurie ecclésiastique, et la partie haute, appelée le Château, qui était sous la domination des vicomtes de Limoges.
(2) Marquetialis est probablement mis pour Martialisque, à cause des exigences de la versification. Nous avons déjà vu, à la page 60, une inversion de ce genre sur un des émaux du coffret de sainte Foy, à Conques.
(3) Bridiers était une vicomté sur les frontières de la Marche limousine. Voir Nadaud, Nobiliaire, t. I, p. 622.
(4I Inventaire de 1494 cité, d’après Legros, par l’abbé Texier : Dictionnaire cC Orfèvrerie, col. 974, et Manuel d'Épigraphie, p. 233.
(5) Bonaventure de Saint-Amable (Hist. de saint Martial, t. III, col .215) nous fait connaître par quelles circonstances le chef de saint Ferréol, évêque de Limoges au vie siècle, fut transféré à Nexon : « A l’époque où les reliques fuyaient les grandes villes devant les invasions normandes, les seigneurs de Lastours se chargèrent de conserver dans leur château-fort les reliques du saint. Au bout de quelques années ils les confièrent à l’église de Nexon comme étant la plus importante qu’offrit la baronie ».
HISTOIRE DE L’ÉMAILLERIE LIMOUSINE
D[om]N[u]S : GVIDO : DE : BRVGERIA : P[a]ROCHIA : S[an]C[tJI : MARTINI VE- T[er]IS (i) CAP[e]LL[anu]S : ISTIfus] : ECCL[es]IE : DE ANEXO[nJIO (2) : FECIT : FIERI : LEM[ovicis] : HOC CAPYT : IN HONORE : B[eat]l FERREOLt : PONTIFICIS * EGO :
AYMIRICVS XP[istJIANI AVRIFABER : DE : CASTRO : LEM[ovicensiJ : FECI : HOC OPVS : LEM[ovicisJ : ANNO : D[omiJNI M[i]LL[esim]0 : CCCXL SEXTO : DE P[rej- CEPTO : D[i]Cft]I (3) D[omi]NI : GVIDO[n]IS DE BRVGERIA.
Fig. 252 et 253. — Plaques émaillées le la mitre de saint ferréol.
La mitre, décorée de galons enrichis de rinceaux, de verroterie, de bézoards et d’une
(1) La paroisse de Saint-Martin-le-Vieux est à 8 kilomètres au Nord-Ouest de Nexon; on y trouve un hameau du nom de La Brugière, ancien domaine ou lieu de naissance du curé donateur.
(2) Anexonium est l’ancien nom latin de Nexon.
(3) L’inscription porte DEI, ce qui n’aurait aucune signification; l’orfévre a évidemment mis ici un E, au lieu d’un C que demande le sens.
L’EMAILLERIE AU MOYEN-AGE
intaille, présente sur ses pans quatre petites plaques en forme de quatrefeuille. L’on voit sur celles de devant un ange les ailes éployées, tenant un livre de la main gauche (voir figure 252), et sur celles de derrière deux oiseaux adossés becquetant un vase ou une tige fleurie (voir figure 253). Ce sujet nous rappelle un motif de décoration de la châsse de Bellac. Les figures sont réservées dans le métal, les traits niellés de rouge: le fond est d’émail vert foncé avec quelques points rouges noyés dans la pâte.
En 1378, notre Limousin s’enrichissait d’un trésor véritablement artistique dû aux pieuses libéralités d’un de ses enfants, le pape Grégoire XI (1). « Voulant témoigner », est-il dit dans la bulle de donation adressée à l’abbé de Saint-Martial, « d’un sentiment tout particulier de dévotion au glorieux saint Martial, dont vous conservez le chef précieux en votre abbaye, nous avons fait exécuter en la ville d’Avignon une image d’ar-
gent, dorée et émaillée et ornée d’une grande quantité de pierres précieuses et de perles, du poids de sept cents marcs (2) et au-delà, et maintenant nous vous donnons cette image, pour y conserver ces reliques précieuses » (3).
La munificence du souverain pontife ne s’était pas bornée à ce don ; il avait envoyé à la même abbaye, par l’intermédiaire du cardinal Jean de Cros (4), ancien évêque de Limoges, un reliquaire en or formé d’une coupe avec couvercle, marqué à ses armes : une bande accompagnée de six roses en orle, et destiné à renfermer directement le chef de saint Martial. Ce reliquaire était placé dans une cavité fermant à clef et qui avait été ménagée à cet effet dans l’intérieur de la statue dont nous venons de parler (5). Au-dessous de la coupe inférieure, on lisait l’inscription suivante en patois limousin : P. P. Gregorius XI as donat las couppas. P. Vidal las fey l’an MCCCLXXVIII (6).
(1) Pierre Roger, fils de Guillaume II Roger, seigneur de Rosiers, et de Marie de Chambon; né au château de Maumont, paroisse de Rosiers, canton d’Égletons, arrondissement de Tulle (Corrèze); cardinal en 1348; pape le 29 décembre 1370, sous le nom de Grégoire XI; mort le 27 mars 1378.
(2) Le texte publié par Bonaventure dit bien 700 marcs, septingentas marcas, mais il ne nous semble guère douteux qu’il y a là une faute de copie, et que l’original de la charte portait sepluaginta; 70 marcs d’argent est déjà un poids extrêmement respectable pour une pièce d’orfèvrerie.
(3) « Gerentes ad gloriosum confessorem et pontificem beatum Martialem, ac vos et monasterium ves-
trum, specialis devotionis affectum quamdam imaginem argenteam, deauratam et emaillatam, ac multis
margaritis et pretiosis lapidibus adornatam, septingentas marcas argenti et amplius ponderantem, quam
in civitate Avenionensi fecimus fabricari Datum Romæ apud S. Petrum nonas Ianuarii Pontificatus nos-
tri, anno 8 sub plombo Gregorius XI ». Bulle de donation, citée par Bonaventure de Saint-Amable, Hist. de suint Martial, t. III, p. 670.
Il est à remarquer que l’envoi d’Avignon pourrait être contesté. En effet, la bulle de donation est datée des nones de janvier de la huitième année du pontificat de Grégoire XI, c’est-à-dire du 3 janvier 1378; or, le pape n’était pas à Avignon à cette époque, puisqu’il était revenu à Rome le 17 janvier 1377 pour y rétablir définitivemet le siège pontifical. Aussi l’on se demande si le sens de la bulle ne serait pas celui-ci :
Nous avons fait exécuter pendant que nous étions dans la ville d’Avignon Il a fallu un certain temps
pour confectionner un si grand ouvrage, et étant établi à Rome, Grégoire XI aurait chargé le cardinal de Cros de remettre à l’abbaye de Saint-Martial la statue qu’il avait commandée pendant son séjour à Avignon.
(4) Voir, sur ce cardinal appelé Jean de Croso, par Bonaventure de Saint-Amable, le Nobiliaire de Nadaud, t. I, p. 757.
(5) Bonaventure de Saint-Amable, toc. cil., p. 670.
(6) Bonaventure de Saint-Amable, qui nous donne cette inscription d’après un vieux manuscrit, nous fait observer (page 670) que le graveur de l’inscription a commis une erreur dans la date du millésime en faisant un X au lieu d’un V du quatrième avant-dernier chiffre, ce qui nous donnerait 1383 au lieu de 1378, date de la mort du souverain pontife. L’abbé Legros et, à sa suite, l’abbé Texier, donnent une inscription différente : P. P. GREGORI DONET AQUESTAS COPPAS LAN M CCC IIIIxx B VIDAL MA F. Tout naturellement nous devons préférer celle que nous trouvons dans le P. Bonaventure de Saint-Amable. Si
HISTOIRE DE L’ÉMAILLERIE LIMOUSINE
Tout porte à croire que P. Vidal était un émailleur limousin (1). Il est assez rationnel d’admettre que Grégoire XI, Limousin lui-même, qui avait chargé un ancien évêque de Limoges de remettre à l’abbaye de Saint-Martial le cadeau qu’il se proposait de faire, et qui montra toujours la plus grande affection pour ses compatriotes, se soit adressé de préférence à des artistes de son pays natal. Ce pape, qui attira à sa cour d’Avignon des troubadours limousins, put bien y faire venir aussi des argentiers et des émailleurs. Au surplus, il convient de remarquer que le . nom de Vital ou Vidaud — Vitalis ■ — est fort commun en Limousin et a été porté par un grand nombre d’orfévres du xie au xvie siècle.
S’il fallait s’en rapporter à Franks (2) et à Maurice Ardant (3), nous aurions à ajouter à la liste de nos émailleurs limousins le nom de Jean Bartholus, qui fit avec le concours de son père, en 1376, la châsse de sainte Agathe dans la cathédrale de Catane, en Sicile. Mais ces auteurs sont dans l’erreur; il suffit, pour s’en convaincre, de lire l’inscription qu’on aperçoit sur le reliquaire de Catane. Maurice Ardant l’a reproduite d’une façon inexacte (4). Nous la donnons telle qu’elle est; elle nous a été communiquée par M. Émile Molinier :
Virginis istud opus Agathae sub nomine coeptum,
Martialis fuerat quo tempore proesul in urbe Catania, cui pastor successit Helias :
Ambos Lemovicum clare produxerat ardor.
Artificis manus hoc fabricavit arte Joannes Bartholus et genitor, celebris cui patria Senam.
Mille ter et centum post partum Virginis almae Et decies septem sextoque fluentibus annis.
Cette inscription nous dit bien que les prélats Martial et Helie étaient Limousins, mais elle constate aussi que les artistes auxquels ils s’adressèrent pour faire confectionner une châsse, « Jean et son père Bartholus », étaient tous deux natifs de Sienne (5).
L’émaillerie au xve siècle. — Dès qu’il a atteint son point culminant, fait observer avec raison Charles de Linas, un art est bien près de glisser sur la pente de la décadence. Résultante d’une série progressive d’aspirations, l’art du xme et du xivc siècle, si noble, si élevé, porte néanmoins sous la jeunesse de ses allures séduisantes les symptômes non équivoques d’une future décrépitude ; ce qu’il gagne en perfection, il le perd en énergie : aux lignes austères des âges précédents, il substitue un luxe de détails
l’on n’admet pas sa version, il faut alors supposer que le travail et la matière précieuse avaient été confiés à B. Vidal, qui ne l’avait terminé qu’en 1380, c’est-à-dire deux ans après la mort du pape, arrivée le 23 mars 1378.
(1) Il en serait de môme si le prénom de Vidal commençait par un B, comme l’indique l’abbé Legros dans la note précédente, car nous pouvons signaler à Limoges un Bernard Vidal en 1319 ( Archives de la Haute-Vienne, liasse 7983), et un Barthélemy Vidal qui figure, en 1349, parmi les rédacteurs des règlements relatifs aux argentiers de Limoges.
(2) « The shrine of St. Agatha, in the cathédral at Catania, in Sicily, records its having been made by John, son of Bartholus, of Limoges, in 1376 ». W. Franks : Examples of ornamental art in glass and enamel, London, published by Day and Son.
(3) Maurice Ardant, Émailleurs et Émaillerie de Limoges, p. 87. Isle, 1855.
(4) Entre autres inexactitudes, le sixième vers est ainsi transcrit : Bartholus et genitor celebris, cui patria leve.
(5) Voir, pour plus de détails sur cet artiste, les nombreux documents que M. Müntz vient de publier dans un mémoire intitulé : Giovanni di Bartolo da Siena , orafo délia corte di Avignone nef XIV secolo. Extrait de VArchivio storico italiano, série V, tome II, 1888.
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d’où sont sortis les effilements exagérés du xive siècle et d’où proviendront ces ornements surchargés du xve.
L’art de l’émaillerie n’échappera point à la loi commune, mais cette période de décadence ne se produira pas tout d’un coup. L’émail, avant de disparaître, jettera encore de bien vifs éclats. Suivons pas à pas les différentes transformations par lesquelles il a -encore dû passer.
Émaux translucides sur relief. — Au xvc siècle le bon marché n’était plus à la mode; ceux qui portaient des bijoux les avaient en véritables pierres précieuses ; ceux qui possédaient de la vaisselle d’or ou d’argent la possédaient au vrai titre. Le goût pour les matières d’or ou d’argent se répandait de plus en plus; l’émaillerie sur cuivre commençait à n’être plus recherchée, et on comprend qu’il n’était pas possible de recouvrir d’un émail opaque des matières aussi précieuses que l’argent et que l’or.
Un moment arrêtés par ce revirement général, les émailleurs de Limoges étaient trop commerçants et trop artistes pour se laisser abattre complètement. Commerçants, ils surent se plier aux caprices de la mode ; artistes, ils comprirent que les procédés du champlevage paralysaient trop souvent leurs mouvements en ne leur permettant pas de développer la libre expansion de leur pensée. Il fallut recourir à de nouveaux procédés, et on le fit d’autant plus facilement que déjà la voie était toute tracée par une nation voisine. Suivant toute apparence, c’est en Italie, vers la fin du xme siècle, qu’on commença à faire des émaux translucides sur relief (1). Au lieu d’emprisonner l'émail dans des cloisons qui donnaient forcément une grande rigidité aux figures, les orfèvres italiens s’en servirent pour lui faire rehausser par l’éclat de ses couleurs les délicates ciselures dont ils couvraient leurs œuvres, créant ainsi, suivant l’expression heureuse de Vasari, une sorte « de peinture associée à la sculpture » ( spezie di pittura mescolata cou la scultura ) (2).
De l’Italie, les émaux translucides sur relief se répandaient dans les autres contrées de l’Europe, et notamment dans différentes parties de la France, dans les Pays-Bas et en Allemagne, à en juger par ceux que l’on rencontre dans les Trésors de Cologne et d’Aix-la-Chapelle. Mais le procédé étant le même partout, il s’ensuit que toutes ces œuvres se ressemblent beaucoup, et que ce n’est guère que par le style des figures qu’on peut quelquefois distinguer leur nationalité.
Ces émaux sont travaillés le plus souvent sur des plaques à part et sertis ensuite à leur place.
Tout nous porte à croire, cependant, qu’on a fabriqué aussi des émaux de basse-taille en Limousin : Sur le collier qui décore le buste de sainte Valérie, à Chambon (Creuse), nous remarquons un petit émail translucide représentant la Sainte-Vierge tenant sur le bras gauche l’enfant Jésus. Un émail du même genre se trouve appliqué sur la robe de sainte Foy, à Conques. Sur une plaque d’argent a été finement ciselé un chien à la poursuite d’un cerf; le fond est recouvert d’émail bleu, les animaux sont traités en émail jaune. Ce chaton d’émail fait partie de la décoration d’une ceinture d’orfèvrerie dont divers fragments ont été fixés sur la statue de la sainte.
On a bien voulu soutenir que les émaux translucides sur relief, tous de petites dimen-
(1) Les plus anciens émaux translucides jusqu’ici connus sont ceux qui décorent le pied du calice exécuté en 1290 par l’orfévre Guccio de Sienne, pour l’église du monastère d’Assise, où il existe encore. — Labarte, Histoire des Arts industriels , 2“' édition, t. III, p. 164.
(2) Vasari, Inlroduzione aile ire arti del disegno, t. I, p. 185; Florence, 1846.
HISTOIRE DE L’ÉMAILLERIE LIMOUSINE
sions, étaient l’œuvre d’orfèvres étrangers. Le commerce les aurait répandus à profusion dans les différentes parties de la France, puis nos orfèvres en auraient enrichi leurs travaux en les sertissant comme des pierres fines dans des chatons.
Plusieurs auteurs, Laborde (i) et M. Darcel entre autres (2), disent bien qu’il y avait à Montpellier un atelier d’émaillerie de cette nature, et ils s’appuient sur un passage souvent cité de clom Vaissète. Dom Vaissète affirme en effet, dans son Histoire du Languedoc (3), que dès le xivc siècle il existait à Montpellier une fabrique d’émail, et il nous cite une ordonnance rendue en 1317, par Philippe-le-Bel, pour défendre aux monnayeurs français d’entraver « l 'ouvrage en émail » qui se fabriquait dans la partie de la ville dépendant du domaine de dom Sanche (4). Mais l’assertion du savant bénédictin n’est point exacte, et son erreur provient de la traduction vicieuse du mot latin Esmerare, que l’on a cru devoir rendre par le mot français émailler (5), au lieu de lui donner son véritable sens, qui est affiner les métaux.
Remarquons en outre que nous trouvons dans les différents textes de cette époque la mention des centres principaux d’émaillerie, dont les produits portent le nom de la localité ou de la région où ils ont été faits. Non-seulement il est question de l’émail de Limoges, mais on parle encore de l 'émail de Paris, d’ Allemagne, d'Aragon, à' Espagne, d'Italie, de Catalogne et de Nevers (6); aucun texte ne signale l'émail de Montpellier. Au
(1) Notice des Émaux du Louvre , page 108, en note.
(2) Notice des Émaux et de l'Orfèvrerie (du Musée du Louvre), page 69.
(3) Vaissète, Histoire du Languedoc , tome IX, page 364, édition Privât, Toulouse, 1885.
(4) La ville de Montpellier, placée alors sous la juridiction mixte des rois de France et des rois de Majorque, possédait un hôtel des monnaies.
(5) Voici ce que nous lisons dans Du Cange, qui reproduit à ce sujet le texte de la charte en question : « Esmerare, Merum seu purum reddere vel purgare, ad Esmerum seu ad monetarum in métallo probitatem, vel ad Legem, ut cum monetariis loquar, revocare. Vide Exmerare. Charta Phil. V. ann. 1317, in
Reg. 54. Cliartoph. reg. fol. 43, v° : Significabit nobis rex Majoricarum illustris quod cum nos in parte
nostra, quam habemus in Montepessulano, nostram faceremus cudi monetam in monetagio nostro, quod noviter de Sumidrio apud Montempessulanum mutatum extitit, ex hoc valde dicto régi, juri et juridictioni suæ præjudicetur, ut dicit, qui cum ad Esmerum auri et argenti Montispessulani, quod ad ipsum per-
tinet, totum argentum quod portatur ad dictum monetagium debeat Esmerari, ut dicit; hoc fieri gentes
nostræ nullatenus patiantur Non impediatis quominus Esmerum auri et argenti, in operibus tamen au-
rifabriæ habere, tenere et exercere possit ».
(6) Paris. — 1295. — Unam cupam cum coperculo de nuce moscata, cum pede, sbarris et circulo de argento deaurato, in fundo cujus est unum esmaltum Parisinum. (Inv. de Boniface VIII , N° 324.)
Allemagne. — 1372. — Un hanap de cristail, à pié d’argent et à esmaux d’Allemagne, pesant iij marcs et xv esterlins, prisié xxv francs. (Cotnpte du test, de la royne Jeanne d'Évreux.)
Aragon. — 1 380. — Une pomme d’argent, à chauffer mains en hiver, à esmaulx d’Aragon, pesant ij marcs, ij onces. (Inv. de Charles V.)
Espagne. — 1380. — Un drageoir d’or, couvert, cizellé à vignettes et semé d’esmaulx de la façon d’Espagne. (Inv. de Charles V.)
Italie. — 1561. — Ung petit tableau d’esmail d’Italie, auquel il y a une Nostre-Dame-de-Pitié et autres personnages de la haulteur de 5 poulces, mis dans un estuy. (Inv. du château de Pau, f° 13, v°.)
Catalogne. — 1683. — N° 275. Un petit cabinet d’esmail de Catalogne posé sur un pied de bois, prisé ensemble xv livres. (Inv. de Colbert.)
Nevers. — 1723. — (On distingue parmi les trois sortes d’émaux) ceux avec lesquels on fait ces ouvrages agréables et curieux (soufflés à la lampe) dont il se fait un commerce si considérable à Nevers
Ces derniers sont propres aussi aux orfèvres et esmailleurs sur l’or et l’argent et les autres métaux; c’est encore avec cette sorte d’esmail, du moins avec le blanc, que les faïenciers donnent l'éclat et le vernis à leurs ouvrages. (Savary, Dict. du commerce.)
L’ÉMAILLERIE AU MOYEN-AGE
contraire, s’agit-il des orfèvres, à proprement parler, de cette localité et des métaux précieux qu’on y travaillait, les citations deviennent alors nombreuses ; il est souvent question de « l’argent » et des objets faits » de la façon de Montpellier » (i).
Les inventaires de Montpellier (2) énumèrent bien, il est vrai, quelques objets d’orfèvrerie religieuse en métal émaillé, mais il semblerait résulter du silence des textes que nous citons en note, que ces émaux n’ont été fabriqués à Montpellier qu’accidentellement, ou plutôt qu’ils sont le résultat d’une importation faite dans cette ville par les Limousins qui, ainsi que nous l’avons déjà dit, surent s’y fixer dès le xme siècle (3).
Dans tous les cas, l’hypothèse que les émaux translucides sur relief sont fabriqués à l’avance et lancés dans le commerce par l’étranger, ne peut s’appliquer aux bandeaux émaillés de la mitre du chef de saint Martin, à Soudeilles (Corrèze), ces bandeaux adoptant exactement la forme bombée des parties sur lesquelles ils se trouvent appliqués.
Fig. 254. — Mitre du chef de saint martin, a soudeilles (corrèze). (Décorée d’émaux translucides sur relief.)
Les plaques sont ornées d’une série de quatrefeuilles inscrits dans un cercle de couleur rouge liseré d’or, et qui se détache sur un fond décoré de petits fleurons à trois
(1) N° 673. Une douzaine de tasses de l’argent et de la façon de Montpellier, pesant xim marcs 1111 onces. — N° 67g. Quatre pos blancs, de la façon de Montpellier, dont les piez et les bors sont à souages dorez et les anses dorez et n’ont nulz esmaux. (Inv. du duc d'Anjou, 1360.) Voir encore les Nos 687 et 716 du même inventaire.
(2) J. Renouvier et Ad. Ricard, Des Maîtres de pierre et des autres artistes gothiques de Montpellier. Montpellier, 1844, 1 vol. in-40.
(3) Voir ci-desscus la note 1 de la page 45.
HISTOIRE DE L’ÉMAILLERIE LIMOUSINE
pétales, dorés, réservés par la gravure et disposés en écoinçons. Chacun de ces quatrefeuilles encadre un oiseau qui a été finement ciselé. Tous les oiseaux ont une attitude différente ; les fonds sur lesquels ils apparaissent sont bleu d’azur translucide, et le jeu de la lumière est augmenté et varié par des hachures non croisées, faites dans le métal.
Les têtes et les pattes des oiseaux sont épargnées; elles ne présentent qu’une silhouette, mais les détails, tels que les contours des yeux, sont exprimés par un travail de burin dont les tailles sont niellées de noir. Les corps et les ailes sont, au contraire, recouverts par des émaux roses, pourpres, lilas, jaunes et vert clair ; ces émaux, étendus sur un fond également ciselé, changent de nuances, selon le plus ou moins d’épaisseur de la pâte vitreuse, en produisant sur la plaque métallique des reflets brillants (voir figure 254).
Tous ces émaux ont été coulés sur argent, les parties seules épargnées ont été dorées après coup. Ils offrent cette particularité, qu’on rencontre chez eux l’emploi de trois procédés différents : la taille d’épargne pour les têtes, les pattes des oiseaux et les détails des ornements; la niellure pour remplir les traits du burin: enfin toutes les délicatesses des émaux de basse-taille pour le corps des oiseaux et les fonds.
Le chef de saint Martin a une hauteur totale de om 38. Le saint est revêtu d’une chasuble non fendue sur les côtés ni échancrée sur le devant. Cette chasuble, garnie autour du cou d’un large orfroi, est décorée d’élégants rinceaux qui se détachent sur un fond pointillé et imitent une étoffe damassée. Sur le devant de la poitrine est fixée une agrafe de forme ovale, dentelée sur les bords, enchâssant un gros cabochon de cristal entouré de huit pierres fausses montées en table dans des bâtes rectangulaires et ovales à sertissure tout unie (voir figure 255).
Sur le sommet de la tête se trouve une ouverture circulaire qui était fermée par une plaque mobile mouvant autour d’une charnière. C’est par cette ouverture que l’on introduisait les reliques d’après un usage généralement adopté.
Le saint porte la barbe courte et frisée; ses cheveux, également frisés, sont disposés en couronne. Ses traits sont fortement accentués; la physionomie n’a pas un type vulgaire, elle dénote une grande finesse d’exécution.
Le buste, à proprement parler, est en cuivre fondu, coulé, retouché au burin et doré; il paraît appartenir à la fin du xve, ou peut-être au commencement du xvie siècle, mais la tête et la mitre sont exécutées en lames d’argent doré, laminées par le martelage et repoussées en raison de leur propriété malléable ; elles datent, ainsi que les émaux, du xive siècle.
Ce chef est encore en bon état de conservation, mais les soufflets et les fanons de la mitre, qui autrefois était complète, ont été arrachés, ainsi que trois des plaques d’émail qui en décoraient la partie postérieure.
La mitre de saint Martin, à Soudeilles, nous fournit l’occasion de citer un texte des plus importants. Nous le relevons dans l’inventaire de 1421 du Trésor de la cathédrale d’Angers (1) : Item una mitra aurea seminata per lis , ornata gemmis circumquaque et per medium et super duobus lapidibus una alba et alia rubea
Cette mitre, nous dit le rédacteur de l’inventaire, était ornée de pierres fines, d’émaux et d’imitations de pierres précieuses. Il est à remarquer que les mots perlce et lapides étant employés pour désigner les perles et les pierreries, le mot gemmce ne peut s’appliquer ici qu’aux émaux. Ce texte vient donc encore confirmer d’une façon indiscutable
(1) L'ancien Trésor de la cathédrale d'Angers, publié par M. de Farcy dans la Revue de l'Art chrétien tome XXV, année 1881, p. 314.
Fig. 255. — Chef df. saint martin, a soudeili.es (corrèze).
Il est bien difficile d’admettre que nos Limousins n’aient point connu l’émaillerie trans-
L’EMAILLERIE AU MOYEN-AGE
l’opinion émise au commencement de cet ouvrage, aux pages 5, 6 et 7, que dans les textes anciens les expressions facta gemmis, ornata gemmis, ont souvent été employées pour indiquer un objet recouvert d’émail.
Les rédacteurs d’inventaires comprenaient tellement que le mot propre latin leur faisait défaut pour traduire leur pensée que souvent ils n’hésitaient pas à se servir de l’expression française elle-même. L’inventaire déjà cité nous en fournit un exemple : Item una altéra parva crossa argentea, quæ desservire solebat in festo Innocentium, in medio cujus sunt tria scuta esmaillez gallice cum armis leonum ponderis cum ferro et ligno ix marcharum (1).
(1) Ibid., p. 313. — Nous trouvons encore dans un autre inventaire de la même église, dressé au commencement du xvi' siècle : Item unum missale novum, in pergameno litteraque formata cum firmaculis argenteis deauratis, esmailletz gallice cum ymaginibus beatæ Mariæ Virginis et beati Mauritii. — Ibid., p. 308.
HISTOIRE DE L’ÉMAILLERIE LIMOUSINE
lucide sur relief, quand on songe que ce procédé est une transition naturelle entre les émaux champlevés et les émaux peints.
Nous croyons retrouver ce genre d’émaux sur une des œuvres de Pierre Verrier, un des argentiers de Limoges au xve siècle. Le joyau donné par Grégoire XI à l’abbaye de Saint-Martial ayant été mis en gage, l’abbé Albert Jouviond fit exécuter une cassette pour abriter les coupes d’or (1); au-dedans du couvercle se lisaient les vers suivants, très bien gravés en caractères gothiques :
L’an mil CCCC IIII vingts et XVI En jung, furent de céans du trésor Prins pour le chief mettre à son aise XII marcs d’argent, II onces, VII d. d’or.
Et tout par le couvent accort.
Le bon abbé Jouviont Aulbert.
S' Martial nous te prions fort Que Paradis nous soit ouvert.
Le nom du maître argentier,
Ce coffre fist Pierre Verrier (2).
Une personne qui avait pu examiner ce coffre nous en a laissé une description : « Du côté de la charnière paraît le buste de saint Martial, relevé en bosse entre deux lettres gothiques, S. M.; au bas pend une pierre de forme ovale, de la grosseur d’une petite noix, d’une couleur rouge violet clair et que je crois être une topaze; elle est enchâssée dans un chaton qui est en or. Au-dessus pend une croix écotée d’or massif, d’environ
deux pouces de long, portant un Christ émaillé Le derrière de cette croix est fait en
filagramm.es fort déliés et fort bien découpés. Rien d’aussi beau et d'aussi fini. On a peine à se persuader qu’il ait existé des ouvriers assez habiles pour exécuter un pareil ouvrage » (3).
Si l’on observe que les émaux de basse-taille étaient, au xve siècle, les seuls qu’on fabriquait en argent et en or; que les plaques sur lesquelles ces émaux étaient appliqués se trouvaient toujours de petite dimension et que la croix en question mesurait omo5 à omoô de hauteur, il est bien difficile de ne point voir des émaux translucides sur ce « Christ émaillé fabriqué à Limoges, reposant sur une croix d’or massif de deux pouces de long. »
Les émaux peints. — Émaux sur apprêt. — Les émaux translucides sur relief, avons-nous dit, tous sur or ou sur argent, ne pouvaient être que de petites dimensions : ces bijoux précieux se prêtaient peu à la composition des grandes scènes historiques fort en vogue à cette époque. Nos émailleurs imaginèrent alors d’imiter ces émaux en se servant de matières moins précieuses, de procédés moins coûteux et plus expéditifs. Ils eurent l’idée de prendre une plaque de cuivre brillant sur laquelle ils tracèrent leur dessin. Ils simulèrent les tailles creuses des émaux translucides sur relief par des traits d’émail brun presque noir, posés au pinceau (4): accentuèrent fortement les ombres avec le même ton
(1) Chroniques de Saint-Martial , édit. Duplès-Agier, p. 25 et 26.
(2) Recueil d'inscriptions, cité par l’abbé Texier, Diction, d’ Orfèvrerie, col. 1433.
(3) Duroux, Historique de ta clôture du chef de saint Martial en l'année 1785. — Limousin historique. p. 457. — Abbé Texier, Diction, d' Orfèvrerie, col. 1435.
(4) Il est utile de faire observer que pour délayer leurs couleurs, les émailleurs de Limoges, au dire de Bonaventure de Saint-Amable, ne se servaient pas de l’huile d’aspic, dont l’emploi est indiqué par plusieurs ouvrages techniques; ils employaient à cet effet l’eau de la Fontaine de Saint-Martial : « Dans la cour qui est entourée de ses piliers est la fontaine dont on se sert pour l’émail, à cause de sa bonté; elle est fermée de barreaux avec une serrure ». Hist. de saint Martial, t. II, p. 405.