L’ÉMAILLERIE DANS LES TEMPS MODERNES
nufacture d’émaux qu’il fonda dans la ville de Limoges, donnant ainsi à l’émaillerie limousine, avec sa protection, l’empreinte des tendances qu’il favorisait à Fontainebleau. Et le choix du grand roi ne pouvait être plus heureux. Léonard, par l’originalité de son esprit, par la souplesse de son talent, imprima à l’émaillerie une impulsion et un caractère tout nouveaux. Tous les procédés lui étaient connus, et il les a souvent associés avec un rare bonheur.
Il en fut des émaux peints comme des émaux champlevés, les artistes cherchèrent toujours à perfectionner leurs œuvres. Ils s’aperçurent que le mode d’exécution qu’ils employaient, suffisant à rendre avec vérité les ornements et les draperies, ne pouvait serrer d'assez près la ressemblance dans les portraits ; aussi songèrent-ils dès ce moment, tout en conservant l’émail blanc comme fond, à peindre sur cette couche unie avec des émaux plus fortement colorés et offrant une plus grande douceur dans les nuances. Les peintres en émail de cette époque sont reconnaissables au style, à la pureté du dessin, a la légèreté de la touche; le contre-émail qui, au xvc et au commencement du xvic siècle, était épais, d’un brun violacé, vert glauque, bleu foncé, gris ou blanc marbré, devient incolore et translucide : c’est une simple couche de fondant.
Dès lors la peinture sur émail prend un plus grand développement. Elle entre en plein dans la vie civile et revêt de son brillant éclat des coupes, des aiguières, des plats, des meubles, et ces mille objets qui s’étalent sur les dressoirs des grands seigneurs; nous voyons alors les grandes familles des nations étrangères suivre la mode et commander à Limoges leur vaisselle de parade (1).
Le nom de Limosin nous montre le plus beau temps de la renaissance des émaux ; il doit aussi nous rappeler l’époque de leur ruine, car c’est vers 1625, à partir de }ean Limosin, que nous devons constater leur décadence. A cette époque les émaux étaient tombés à bas prix, et les artistes limousins étaient de plus en plus dédaignés; c’était à Paris qu’on s’adressait pour tous les travaux un peu importants.
L’émailleur cesse alors d’être artiste, il devient simple ouvrier, et le vulgaire métier se substituant à l’art ne présente plus que rarement des réminiscences de sa splendeur passée.
Au xviii' siècle, toute trace des traditions précédentes avait complètement disparu; on venait de découvrir des gîtes abondants de kaolin, de cette argile blanche que l’art façonne en brillantes poteries; on n’allait plus faire de la peinture en émail , mais de la peinture sur émail; les porcelainiers allaient remplacer les émailleurs.
La plaque de métal recouverte d’une couche d’émail entièrement blanc, unie et lisse, faisait, après avoir été soumise à l’action du feu, l’office d’une toile à peindre ou d’une plaque de porcelaine recevant, comme un véritable tableau, des couleurs d’une fusibilité plus grande, et favorisant le travail de l’artiste en lui facilitant l’emploi d’une foule de teintes et de demi-teintes. Ce genre qui, dans son procédé d’exécution et dans ses résultats, se rapproche de la peinture sur porcelaine, a reçu plus particulièrement le nom d'émail des peintres; on pourrait en faire remonter la découverte à Léonard Limosin. Mais cette découverte, dernière lueur de l’art agonisant, n’en marque pas moins la décadence de l’émaillerie limousine en lui enlevant d’un seul coup ce côté grandiose et brillant qui, pendant tant de siècles, avait fait sa gloire.
L’art de l’émail est un art essentiellement décoratif qui se rattache aux arts somp-
(1) Notons ici que nous trouvons « l’argentier Pillon, de Turenne », mentionné, le 26 février 11589, dans le Livre de raison d’un gentilhomme du Bas-Limousin, Élie de Roffignac.
HISTOIRE DE L’ÉMAILLERIE LIMOUSINE
tuaires plutôt qu’aux beaux-arts; il a brillé d’un vif éclat tant qu’il a su, disons mieux, tant qu’il lui a été possible de rester à sa place. Associé à l’orfèvrerie, il a produit des chefs-d’œuvre ; dans les pompes sacrées auxquelles il était presque toujours employé, il faisait partie d’un ensemble de décorations harmonieuses : ses couleurs éclatantes, franches et vigoureuses, étincelaient brillamment dans l’obscurité sous la lumière des cierges et des vitraux. Nous avons suivi pas à pas sa marche progressive; nous avons constaté les efforts souvent heureux des émailleurs pour maintenir très haut la réputation de leurs devanciers. Mais l’émail a des défauts qui sont la conséquence des procédés de fabrication : c’est une peinture où l’on ne rencontre ni ombre ni arrière-plan, où le dessin offre de la raideur, laisse souvent à désirer, où l’on se heurte à chaque instant à la crudité des tons, à la violation des lois de la perspective. Aussi, poussés par la mode autant que par la nécessité, et aussi pour essayer d’échapper à l’arrêt de mort qui était fatalement prononcé contre eux, les émailleurs modifièrent-ils leurs procédés pour perfectionner et rajeunir leurs productions. Ils s’efforcèrent de relever leur art en empiétant sur un art voisin : tentatives louables mais des plus téméraires. Obligé de compter avec un agent intraitable, avec le feu, qui dénature parfois toutes les combinaisons de l’artiste, l’émail ne peut avoir les mêmes allures ni marcher avec les mêmes traditions que les autres arts. Tel fut le sort réservé à Y émail des peintres. Après avoir avec les Toutin, de Châteaudun, et les Petitot, de Genève, produit de nouveaux chefs-d’œuvre, il dépérit dans les petites recherches de l’exécution.
L’émaillerie au xixe siècle. — L’art de l’émail, dont nous avons suivi les différentes manifestations et les transformations successives, était complètement tombé en décadence à Limoges au moment de la Révolution. A cette époque, l’on ne cite plus dans cette ville qu’une seule personne initiée à la peinture sur émail : Jean-Baptiste Nouailher qui, pour vivre, fut réduit à donner des leçons de dessin. Il mourut à l’âge de soixante-douze ans, le 2 novembre 1804, dans la maison qu’il habitait près de la fontaine des Barres, laissant deux enfants en bas-âge, auxquels il n’avait pu communiquer la pratique de son art.
Dans notre siècle, on a essayé de faire revivre en France cette industrie éteinte. L’élan fut d’abord donné par MM. Meyer-Heine, Apoil, Paul Avisse et Gobert. Vinrent ensuite MM. Claudius Popelin, Frédéric de Courcy, Charles Lepec, Alfred Meyer et Ris-Paquot, qui ont contribué puissamment à une nouvelle renaissance de l’émaillerie.
Limoges a participé à ce mouvement artistique, et de nos jours on travaille avec ardeur pour rétablir dans la patrie de saint Eloi cette belle fabrication d'émaux limousins qui a brillé d’un si vif éclat au xv' et au xvie siècle, et qui restera une des gloires de l'industrie française. Parmi les artistes, les manufacturiers, les savants qui s’efforcent d’obtenir ce résultat, il convient de nommer MM. Asteix, Ruben, Charenton, Louis Delpeyrat, Blanchet, Léon Sazerat, Marc de Laëre, Ferdinand Lot et Louis Bourdery. Puisse le succès couronner leurs efforts !