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CATALOGUE DES CIBOIRES PÉDICULÉS

CONSERVÉS TANT EN FRANCE QU’A L’ÉTRANGER

France. — Ancienne collection Ducatel. Ciboire pédiculé. La coupe et son couvercle sont chacun décorés de quatre médaillons à quatre lobes, représentant un ange doré et gravé se détachant sur un fond émaillé de blanc; ces figures sont inscrites dans un autre quadrilobe d’émail blanc dont les écoinçons sont garnis de rinceaux et de fleurons gravés et dorés. Même décoration sur le pied. Le bouton du couvercle manque. Haut., om2Ôo; diam., om 125. XIVe siècle.

L’ÉMAILLERIE LIMOUSINE

Collection Nollet. Ciboire pédiculé. Sur le pied, quatre médaillons renfermant des figures d’anges à micorps, réservées sur un fond d'émail vert ; sur la coupe et sur le couvercle, des médaillons quadrilobés décorés de figures d’anges ou du monogramme du Christ. Fond en émail bleu lapis avec rinceaux réservés terminés par des fleurons blancs et rouges. Le crucifix qui surmonte ce monument est porté par une longue tige conique sommée d’une boule. XIIIe siècle.

RUSSIE. — Musée de V Ermitage (ancienne collection Basilewsky). Ciboire pédiculé. Coupe et couvercle ornés de six anges à mi-corps, épargnés sur champs alternativement bleus, verts ou rouges et abrités sous des arcatures trilobées. Sur le pied, des lions ou des dragons se jouent entre des rinceaux. Fond : bleu lapis. Haut., om30; diamètre du récipient, om 105. XIVe siècle. — Autre ciboire du même type que le précédent. Le pied, la coupe et le couvercle comportent chacun quatre anges inscrits dans un médaillon circulaire ; réserve sur fond alternativement rouge et vert. Entre les médaillons, rinceaux à épanouissements terminés par des fleurons rouges. Haut., om 285 ; diamètre du récipient, omo92. XIVe siècle.

Suède. — Musée des Antiquités, à Stockholm. Ciboire, forme élégante; le couvercle a disparu. Église de Gerum (Gotland) XIIIe siècle.

CROIX ET CRUCIFIX

Il faut distinguer le crucifix des simples croix.

Le crucifix est l’image du Sauveur attaché à la croix; l’usage en est fréquent. La simple croix est la représentation du bois même, de l’instrument de supplice sans la figure du Christ ; on la place sur les couronnes, les vêtements sacrés ; les évêques et certains religieux la portent sur la poitrine.

Dans l’Antiquité la croix (en latin crux ), comme instrument de supplice, était un simple poteau, généralement assez bas, auquel on attachait les coupables. Ce genre de croix auquel on suspendait le criminel dans la position naturelle ou la tête en bas est la croix simple, crux simplex. La croix composée est celle qui est formée de plusieurs pièces; on en distingue trois principales formes :

CROIX PATTEE CROIX ANCRÉE CROIX. BYZANTINE C* DE TOULOUSE. CROIX DE MALTE. CROIX AURÉOLÉE. Fig. 310. — Principaux types des différentes formes de la croix.

i° La croix en sautoir, ou croix en X, crux decussala, composée de deux traverses d’égale longueur croisées obliquement par le milieu (voir figure 310), vulgairement connue sous le nom de « croix de saint André », parce que la tradition rapporte qu’elle servit à son martyre (1), bien que la légende fasse entendre qu’il fut plutôt crucifié sur une croix proprement dite, mais posée horizontalement (2).

(1) Sandini, Hist. apostolic ., p. 130; cité par Martigny. Dictionnaire des Antiquités chrétiennes, p. 212.

(2) La croix en forme d’X n’a été placée entre les mains de saint André qu’à la fin du xiv° siècle. Sur les vitraux de la cathédrale de Bourges, le saint porte, couchée horizontalement, une croix ordinaire à tige

L’ÉMAILLERIE LIMOUSINE

20 La croix dite commissa (croix tronquée) ou patibulata , désignée fréquemment sous le nom de tau , parce qu’elle représente la lettre grecque T. Son croisillon repose par le milieu sur le sommet de la hampe. Il y a lieu de croire qu’elle était la plus employée comme instrument de supplice. D’après une tradition que motivent certains textes (1), elle aurait la forme de celle du Sauveur. On ne la voit guère figurée que dans le courant des xve et xvie siècles.

30 La croix dite immissa (croix proprement dite). Elle se compose de deux parties : d’une hampe et d’une traverse qui la coupe vers le tiers de sa hauteur, en formant ainsi quatre branches différentes. C’est la forme vulgaire, la seule qui ait prévalu jusqu’à nos jours.

L.’opinion la plus commune est que l’instrument de notre rédemption fut une croix immissa, et cette opinion s’appuie sur le témoignage d’un grand nombre de Pères (2).

Toutes les croix dont nous aurons à nous occuper sont des croix dites immissa. Elles sont en général à deux fins, et peuvent à volonté se fixer sur un pied ou sur une hampe. Avec le pied on les plaçait sur l’autel; au bout d’une hampe on les portait en procession. Dans ce dernier cas elles étaient désignées sous le nom de croix processionnelles ou croix stationnales, parce qu’elles figuraient dans les processions dirigées vers l’église où avait lieu, à des jours donnés, la célébration des saints mystères, et qui se nommait station (3).

La forme de la croix à quatre branches se divise en deux types principaux, qui se partagent ensuite en plusieurs variétés. Il y a ce qu’on appelle la croix grecque et la croix latine, selon que ses quatre parties sont égales ou que sa tige inférieure s’allonge plus que la tête et les branches ; la première fut affectionnée par les chrétiens grecs et orientaux, la seconde par les chrétiens latins et occidentaux. La croix grecque peut être circonscrite dans un cercle sans rien perdre de sa forme.

Parmi les variétés nous aurons à décrire des croix potencées, ainsi désignées lorsque les croisillons se terminent par une plate-bande simulant assez une potence ; des croix trèflèes, quand chacune de ses extrémités se développe en trèfles ronds ou aigus ; pattées, quand les branches s’évasent du centre à la circonférence et sont légèrement arrondies aux extrémités ; ancrées, si elles se bifurquent au sommet en deux crochets, et des croix auréolées, où l’on voit à la jonction des croisillons une partie circulaire rappelant assez le nimbe, l’auréole enveloppant la place ou reposait la tête du divin crucifié.

On distingue encore la croix de Malte, croix à branches égales, comme celles de la croix grecque, mais pattées et échancrées ; la croix de Toulouse , ou vidée, qui laisse voir le champ sur lequel elle est placée; elle est encore alésée, cléchée et pommetée, et la croix de Florence, ou fleurdelisée, dont les extrémités se terminent par la partie supérieure d’une fleur de lis (voir, pour ces différentes formes de la croix, la figure 310).

Quand la croix est complète, elle se compose de cinq parties essentielles : la tête, qui

allongée. Le P. Giry qui, en 1667, vénérait à l’abbaye de Saint-Victor de Marseille le bois précieux sur lequel fut attaché notre apôtre, assure que les bras en étaient disposés à angles droits. P. Giry, Vie de saint André.

(1) « Ipsa enim littera Græcorum Tau; nostra autem T, species crucis ». Tertulian. adv. Marcion. — « Extrema Tau (littera) crucis habet similitudinem ». S. Hieronym. In Ezechiel. c. ix. — Tau littera speciem crucis démontrât. Isidor. de vocal, gent.

(2) Saint Irénée décrit ainsi la croix (1. II, c. 24) : « Habitus, fines, et summitates habet quinque; duas in longitudine, duas in latitudine, unam in medio ». — Saint Augustin (Enarrai. in psalm. cm) est plus explicite encore : « Erat latitudo, in qua porrectæ sunt manus : Iongitudo a terra surgens, in qua erat corpus infixum; altitudo ab illo divexo ligno sursum quod eminet ».

(3) Tertull., 1. II, ad axor.

CROIX ET CRUCIFIX

dépasse la traverse ; le titre ou écriteau, qui se cloue à la partie supérieure ; le croisillon ou traverse horizontale, destiné à la fixation des bras; la tige ou hampe, qui s’étend audessous de la traverse, et enfin le support des pieds , fixé à la hampe.

Il faut encore mentionner les croix-reliquaires destinées à contenir des reliques, et spécialement du bois de la vraie Croix. Ces croix ont le plus souvent un double croisillon, b- Une opinion très généralement admise est que les croix à doubles traverses sont de fabrication byzantine. Didron est affirmatif sur ce point : « Toutes les fois qu’on trouve en France, en Europe, une croix à doubles croisillons, on peut être sûr qu’elle vient d’Orient et quelle contient du bois de la vraie croix » (i).

M. Robert de Lasteyrie a victorieusement démontré l’inexactitude de cette assertion (2).

L’origine de cette double traverse parait provenir du titre même de la croix, où l’on avait l’habitude d’inscrire en abrégé sur une tablette les paroles traditionnelles consignées dans les Évangiles, et que Pilate fit graver sur la croix pour faire connaître à la fois le nom et le crime du coupable (3). Ce titre, auquel les Latins ont porté peu d’attention et qu’ils représentent sous la forme d’un écriteau ordinairement penché, petit et peu important, quand ils ne le suppriment pas tout-à-fait, a toujours paru aux Orientaux d’un intérêt assez capital pour qu’on le reproduisît d’une façon très apparente. Il a cl’abord été représenté d’une façon un peu exagérée, et quand on n’en a plus compris la signification, il a formé dans la suite le croisillon supérieur de la croix à double traverse. De l'exagération du suppedaneum paraît provenir la croix triple que les graveurs, dit le P. Cahier (4), imaginèrent comme un attribut papal. La croix à double traverse a certainement une origine orientale, mais il ne s’en suit pas qu’on ne se soit pas mis à en fabriquer de pareilles dans nos pays d’Occident.

Une des croix du Musée de Cluny, celle d’Eymoutiers, un grand nombre d’autres dont nous aurons à nous occuper, toutes recouvertes d’inscriptions en écriture latine, de filigranes et de rinceaux estampés dont les analogues se retrouvent sur une foule d’œuvres françaises du xme siècle, nous montrent d’une façon indiscutable que l’on a fait aussi chez nous des croix à deux traverses. Mentionnons aussi la célèbre croix que possédait l’abbaye de Saint-Martin à Limoges, et dont l’abbé Legros nous a conservé le dessin que nous avons reproduit sous la figure 7g. La tradition n’en faisait point une œuvre orientale puisqu’on l’attribuait à saint Éloi, qui était limousin, et qui avait appris son métier d’orfévre à Limoges même.

Faisons aussi une remarque qui peut bien avoir son importance, c’est que, dans l’église d’Orient, le Christ sur la croix était toujours représenté en peinture et jamais en relief (5).

Au Moyen-âge le crucifix n’était pas à demeure sur l’autel, qui ne se parait que pour la célébration des saints mystères. Les acolytes y déposaient leurs chandeliers et un clerc la croix qu’il avait enlevée de la hampe processionnelle. Aux solennités, la croix était

(1) Annales archéologiques, t. V, p. 326.

(2) Notice sur une croix du xiii* siècle conservée à Gorre. Bulletin archéologique du Comité des Travaux historiques et scientifiques de 1884, p. 487.

(3) « Et erat titulus causas ejus inscriptus : Rex Iudæorum » (S. Marc, XV, 26). — « Scripsit autem et titulum Pilatus et posuit super crucem. Erat autem scriptus : Iesus Nazarenus rex Iudæorum » (S. Joann., XIV. 19).

(4) Mélanges d' Archéologie, t. I, p. 230.

(5) « (Dans l’église d’Orient.) Les croix sont-elles faites comme les nôtres? — R/. Oui; mais il n’y a pas de Christ en bosse; le Christ n’est que sur des tableaux ».

« N’y a-t-il point de crucifix entre le chœur et la nef où est le peuple? — R/. Il y a un grand crucifix,

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portée en procession par le célébrant lui-même, car la messe était toujours précédée de cette marche solennelle.

Dans l’église de Saint-Sulpice, à Paris, aux grandes fêtes, celles que l’on nommait annuelles, le célébrant sortait de la sacristie avec une petite croix d’or contenant du bois de la vraie Croix, les mains enveloppées dans une étoffe précieuse : il la plaçait sur l’autel même, célébrait devant elle, la donnait à baiser aux fidèles qui offraient le pain bénit, et, à la fin de la messe, la reportait dans la sacristie avec le même cérémonial (i). Cette coutume existait dans un grand nombre de villes, notamment à Bourges, à Nevers (2) et à Tours (3).

D’aborcl simples d’ornements, elles furent décorées dans la suite avec une grande ma- * gnificence. Plus tard elles reçurent l’image du Sauveur crucifié, et diverses scènes de l’Ancien et du Nouveau-Testament; ces scènes étaient ciselées ou émaillées. D’autres fois elles étaient ornées de médaillons de métal représentant divers sujets sacrés.

Les premiers chrétiens hésitèrent pendant longtemps pour représenter sur la croix Notre-Seigneur en personne. L’horreur et la répugnance qu’inspirait en général le bois infâme de la croix furent longtemps à se dissiper. D’un autre côté, le culte d’un Dieu crucifié mal compris ou malicieusement travesti par les païens, était la source ou le prétexte de mille calomnies contre les fidèles (4), aussi le concile d’illiberi, tenu vers l’an 305, jugeat-il prudent d’interdire les peintures qui pouvaient avoir rapport au culte des chrétiens :

« Placuit picturas esse in ecclesiâ non debere, ne quod colitur et adoratur in parietibus depingatur ».

La croix ne commença à être honorée et vénérée comme symbole qu’après qu’elle eut été arborée par Constantin, à la suite de la vision miraculeuse qui amena la conversion de cet empereur. « In hoc signo vinces ». Voilà donc la croix tirée de son ignominie aux yeux du monde et proclamée publiquement un signe de victoire. Elle fut alors adoptée comme signe hiératique, mais nue, c’est-à-dire sans Christ. Le respect que les premiers chrétiens avaient pour un Dieu fait homme ne leur permettait pas de reproduire l’image du crime des Juifs.

Vers le vie siècle, Grégoire de Tours rapporte que de son temps il existait dans l’église Saint-Genès, à Narbonne, une peinture où Notre-Seigneur était représenté crucifié; mais c’était, à cette époque, un fait si étrange, qu’il le signale pour sa nouveauté. Jusqu’à ce moment on avait préféré adopter des formes peu apparentes ou toutes conventionnelles, capables de rappeler facilement aux initiés ce qu’elles signifiaient sans éveiller l’attention des profanes : une figure symbolique, telle que l’Agneau (5) ou celle du poisson (6).

c’est-à-dire la croix de bois, et le Christ en peinture seulement ». Moléon, Voyages liturgiques de France... Questions sur la liturgie de l’église d’Orient, pages 446 et 480.

Les Grecs voulaient ainsi se soumettre aux préceptes de la Bible : « Non faciès tibi sculptile » Exode., XX, c. 4; « Non faciès vobis idolum et sculptile » Levit., XXVI, c. 1 ; « Non faciès tibi sculptile nec similitudinem » Deut., V, c. 8.

(1) Barbier de Montault, Les Croix à main du diocèse de Poitiers, p. 17. — Voir aussi : Mémoire de la Société des Antiquaires de l’Ouest, 2n,e série, t. IV, pages 381-385.

(2) Mémoire de la Société des Antiquaires de l'Ouest , loc. cit.

(3) Voyages liturgiques de France , p. 115.

(4) Voir, à ce sujet : Tertullien, Aftologet. XVI; Minutius Félix, Octavius, IX-XII.

(5) L’Agneau est représenté crucifié sur un bas-relief du ciborium à Saint-Marc de Venise (xic siècle), reproduit dans les Annales archéologiques, t. XXVI, p. 213.

(6) Les lettres initiales des 27 vers prétendus sibyllins forment, étant rapprochés, les mots haoo ç, XpiGToç, 0£ou, Yioç, Stotsp, soit, en français, Jésus-Christ Fils de Dieu Sauveur. Or, en prenant encore

CROIX ET CRUCIFIX

Un décret du concile de Constantinople, connu sous le nom de « in Trullo » ou de « Quinisexte » (692), atteste que l’usage de la figure de l’Agneau précéda celui du crucifix; il veut que, dans l’avenir, la substitution de la réalité à la figure devint une loi obligatoire.

Il fallait bien qu’il y eût encore, à la fin du vme siècle, quelques hésitations à représenter Jésus-Christ crucifié et dans les tortures de sa passion, puisque les Pères du Concile, après les hérésies et les ravages des iconoclastes, déclarent que non-seulement les chrétiens pourront à l’avenir représenter les images des saints, mais encore les sujets de la passion du Christ (1).

On essaie de vaincre les répugnances qu’on éprouvait à ce sujet, mais en dissimulant autant que possible tout ce qui pouvait, dans le sacrifice du Calvaire, avoir conservé une signification de douleur et d’ignominie. On voulait s’éloigner de la triste réalité : la couronne d’épines est transformée en couronne royale ; Jésus-Christ est mort sur la croix, on le représente vivant; les traits de son visage, au lieu d’indiquer la souffrance physique, dénotent une impassibilité bien arrêtée. Vers le xir siècle les idées commencent à se transformer, on abandonne ce côté hiératique pour se rapprocher, dans les siècles suivants, de la réalité absolue. Il y a une tendance dans l’art de tout réduire aux effets naturels, et comme conséquence de supprimer l’iconographie en tant que celle-ci consiste dans diverses séries de combinaisons imaginées pour exprimer des idées. C’est ce que nous

Fig. 31 1 et 312. — Plaques d’applique pour les extrémités des croix (Haut. on' 09).

(Collection Texier, à Limoges.)

allons constater en étudiant un certain nombre de croix et de crucifix ; mais avant d’entreprendre cette étude, il est utile, croyons-nous, de signaler les différences qui existent

les lettres initiales de ces cinq mots on forme cet autre : IX0YS qui, en grec, signifie POISSON. Saint Clément d Alexandrie (De -promission, et benedict. Dei. II, 39) nous dit : « I/Ouv, latine piscem, sacris litteris. majores nostri interpretati sunt hoc ex sibyllinis versibus colligentes ». Les chrétiens s’accommodèrent facilement du symbole que leur fournissait cet acrostiche, et tous les Pères de l’Église n’ont pas hésité à identifier Jésus-Christ avec le poisson.

(r) Voir les canons de quelques évêques réunis en conciliabule tenu à Constantinople en 787, après le >>mc concile général, 3"" de Constantinople.

L’ÉMAILLERIE LIMOUSINE

entre les croix de fabrication limousine et les croix de fabrication allemande ; ce sera le moyen le plus certain de justifier les attributions que nous donnons à plusieurs de ces objets.

Les croix auréolées , c’est-à-dire celles où l’on voit à la jonction des croisillons une partie circulaire (figures 313 et 314), aux terminaisons en potence et à cavets, comme nous le représentent les figures 31 1 et 312, paraissent être l’une des caractéristiques de l’orfèvrerie limousine, une marque de fabrique en quelque sorte.

Fig. 313. — Crucifix émaillé du xiii' siècle (Haut. om23). (Appartenait à M. Alfred Mas, à Brive; vendu en 1889.)

Sur les plaques émaillées, figures 312 et 313, l’aigle, dont la tête est rapportée après coup, est en réserve sur un fond bleu lapis bordé de bleu clair ; le bœuf est figuré en émail bleu foncé, bleu lapis, bleu clair, blanc, vert, rouge et jaune, sur fond de cuivre doré.

Les motifs de décoration les plus fréquemment employés par les émailleurs limousins sont la fleurette et les petits disques à zones concentriques, dont les émaux, de couleurs différentes, sont juxtaposés sans l’invervention de cloisons métalliques. Fleurettes et petits

disques constellent à plaisir les châsses et les croix de Limoges; on ne les trouve pas sur les pièces allemandes.

Fig. 314. — Crucifix émaillé (xme siècle). (Musée chrétien du Vatican.)

Quand les Limousins ont représenté sur le champ de la croix, une croix intérieure, un arbre sur lequel est directement attaché le Sauveur, cette croix était presque toujours émaillée. Dans l’exemple que nous donnons figure 313, elle est en émail vert; le champ de la croix est bleu lapis; le tout orné de losanges et de rosaces polychromés. La tête et la couronne du Christ sont en relief et rapportées. Chez les orfèvres du Rhin, cette croix intérieure est toujours figurée par une ciselure plus ou moins ornementée, mais jamais en émail. Il convient toutefois de faire remarquer que cette observation ne s'applique qu’aux pièces isolées, aux croix et aux crucifix à proprement parler, et non point aux châsses et aux évangéliaires ornés de tableaux de crucifixion.

Parfois il arrive qu’Adam, ou d’autres personnages représentés sur la croix, reposent

L’ÉMAILLERIE LIMOUSINE

sur un sol mamelonné, une montagne chargée de coupeaux, comme on dirait en style héraldique. Cette décoration, que nous avons déjà remarquée sur des plaques de châsses (figures 164, 178, 1 8 1 ) , ne se trouve que sur des œuvres limousines.

Les monogrammes IBS XPS, que les orfèvres limousins gravent si souvent sur le titulus de leurs croix, ne se rencontre jamais en Allemagne (1), où la formule employée aussi quelquefois par les Limousins : IHC NAZARENVS REX IVDEORVM est toujours usitée, soit in-extenso, soit abrégée.

En général le Christ allemand écarte un peu les jambes (2) ; elles sont fréquemment adhérentes, et même un peu superposées, dans les œuvres aquitaines, malgré la séparation des pieds percés chacun d’un clou.

Pour représenter les tortures physiques du divin Crucifié, les Limousins exagèrent les saillies anatomiques du corps, qu’ils réduisent parfois à l’état de squelette. Les Allemands ne tombent point dans cet excès ; leurs Christs restent toujours dans les limites d’un embonpoint modéré.

Dans les nimbes crucifères que les Limousins placent derrière la tête du Sauveur, fond et croix sont presque toujours recouverts d’une couche d’émail ; le nimbe est quelquefois monochrome, mais le plus souvent il est formé par des zones concentriques festonnées et à plusieurs couleurs, ornées parfois de points rouges. Dans le crucifix de Jean Garnier, dont la nationalité ne peut être mise en doute, l’émail n’a été emplo)œ que pour remplir la croix du nimbe, dont le fond est en cuivre doré (voir figure 176). Les émailleurs de la Meuse et du Rhin ont fait aussi des nimbes monochromes mais à croix épargnée; jamais les zones concentriques ne sont festonnées.

Dans les croix limousines, le croisillon supérieur est fréquemment beaucoup plus long que les branches latérales (voir figure 314). Cette disproportion ne se rencontre pas dans les types allemands.

Ajoutons, nous l’avons déjà dit dans la première partie de cet ouvrage, que les têtes de métal en relief, indistinctement appliquées à l’émail comme à la réserve, offrent un des caractères spéciaux de la technique limousine.

Pour simplifier le travail et faciliter, par un prix relativement peu élevé, l’écoulement de leur marchandise, les industriels de Limoges, vers la première moitié du xme siècle, sinon auparavant, imaginèrent de fabriquer des croix émaillées où la silhouette du Christ était réservée pour recevoir une image, soit en ronde-bosse, soit simplement repoussée sur une lame de cuivre. Il arrive souvent que la tête a beaucoup plus de relief que les autres parties du corps. Ces croix sont toutes établies à peu près sur le même modèle; elles sont auréolées et n’offrent de différence que dans le système d’ornementation.

La figure 315 nous représente une de ces croix que conserve le Musée des Antiquités de Bordeaux. Les contours du Christ sont réservés et n’ofîrent la trace d’aucun travail. Le champ de la croix, dans l’intérieur de laquelle on a représenté une seconde croix, est en émail orné de fleurons polychromes.

Le chanoine Van Drivai, à Arras, possédait un objet de cette nature tout à fait analogue à celui que nous décrivons. L’arbre intérieur sur lequel repose le Christ est en vert rechampi de jaune (3).

(1) Charles de Linas, Les Crucifix champlevés poly chromés en plate peinture, p. 18. Extrait de la Revue de l'Art chrétien, année 1885.

(2) Les jambes du Christ, sur la croix d’Aix-la-Chapelle, sont adhérentes, mais le Christ est figuré de trois-quarts, et non de face.

(3) Revue de l'Art chrétien , t. III, 4mc livraison, 1885.

CROIX ET CRUCIFIX

Ce crucifix, que nous reproduisons sous la figure 316, a une hauteur de om 235 ; sa largeur est de omi53. Le fond de la croix est bleu lapis semé de rosettes et de losanges en émail nuancé de rouge, de bleu, de bleu pâle et de blanc et de rouge, de vert tendre et de jaune clair. Le suppedaneum , bleu clair ponctué de rouge, est décoré dans le bas d’une ornementation trilobée.

Fig. 315. — ICrucifix a silhouette réservée (Haut. Om 17). (Musée des Antiquités de Bordeaux.)

Nous trouvons quelquefois, bien que rarement, des croix allemandes sur le champ desquelles on a réservé l’espace que devait occuper la figure du Christ, mais cet espace n’indique pas exactement, comme sur nos crucifix limousins, la silhouette de la statue qui doit le recouvrir. Sur le crucifix de l'église de Sainte-Marie in der Schnurgasse , à Cologne, l’intérieur de la croix, qui n’offre aucun contour déterminé, est disposé de façon à ménager simplement la place de la tête et du torse du Christ (voir figure 317) (1).

(1) Figuré par Charles de Linas dans la Revue de l'Art chrétien, t. III, 4™' livraison, 1885, page 20 du tirage à part.

L’ÉMAILLERIE LIMOUSINE

L’ancien Christ, qui occupait cette place réservée, a disparu et a été remplacé par une statuette moderne que ne reproduit point notre dessin. La croix n’est pas auréolée, mais les branches se raccordent sur les côtés d’un carré dont les angles forment une légère saillie (1).

Fig. 316. — Crucifix limousin a silhouettf. réservée. Collection de M. le chanoine Van Drivai, à Arras. (Gravure extraite de la Revue de l’Art chrétien , année 1885.)

La partie inférieure de la croix qui s’emmanche dans une douille porte une inscription indiquant que la croix a dû renfermer autrefois des reliques, et qui se termine par une invocation du donateur : MISERERE MEl ALBERTI. Or comme cette croix provient

(1) Bock, Les Trésors sacrés de Cologne, pl. XXXIX, fig. 109.

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de l’abbaye de Saint-Pantaléon , où un Albert fut prieur de 1167 à 1176, nous aurions ainsi la date exacte de cet objet intéressant.

On a tenu à représenter les Évangélistes ou leurs symboles parmi les accessoires du crucifiement; mais faisons remarquer que souvent, dans ce genre de représentation, les attributs allemands ne ressemblent pas aux nôtres. Chez nous, toujours, l’attribut est tout

Fig. 317. — Crucifix de sainte-marie in der Schnurgasse, a Cologne. Christ supprimé. — xue siècle.

(Gravure extraite de la Revue de l'Art chrétien, année 1885.)

entier un animal (l’ange excepté bien entendu); l’artiste a voulu se conformer le plus possible au texte de Y Apocalypse (1). Chez les Allemands, les Évangélistes sont quelquefois

(1) « Et in conspectu sedis tanquam mare vitreum simile crystallo : et in medio sedis, et in circuitu sedis, quatuor animalia plena occulis ante et rétro. Et animal primum simile leoni, et secundum animal simile vitulo, et tertium animal habens faciem quasi hominis, et quartum animal simile aquilæ volanti. Et quatuor animalia, singula eorum habebant alas senas ». Apocalypsis beati Joannis, cap. IV, v. 6, 7 et 8.

figurés par un être humain qui n’a d’animal que la tête et les ailes ; tels on les voit sur la cuve baptismale en bronze de la cathédrale de Hildesheim (Hanovre) et sur un calice qui a été reproduit dans les Annales archéologiques , t. III, p. 207. Cet assemblage hybride se retrouve assez souvent en Italie, et notamment sur des peintures de l’église de Subiaco. Au baptistère d’Aquilée, saint Jean et saint Luc, vêtus d’une tunique, nimbés et pieds nus, ont, au lieu d’une figure humaine, la tête de l’animal qui les symbolise.

Reprenons l’étude de nos crucifix.

Fig. 318. — Christ émaillé (Haut. orai7). Fig. 319. — Christ émaillé (Haut. om 30).

(Église de Montlevon, Aisne). (Publié dans les Annales arch., XXVI, p. 337.)

Nudité du christ sur la croix. — Jésus-Christ, selon la coutume romaine, a été crucifié nu. Les Évangélistes l’insinuent (1) ; saint Ambroise (In Luc, lib. X), saint Athanase (Oral, de Pass. et cruce Dom.), saint Cyprien (Ëpist. 63) l’affirment nettement d’après la tradition constante. Telle est aussi l’opinion de saint Augustin quand il dit que la nudité de Noé fut la figure de celle de Jésus-Christ (2). Cependant par un sentiment de respect et de pudeur, et redoutant la pieuse indignation des fidèles à la vue d’un corps sans vêtements, les pasteurs de l’Église primitive exigèrent que le Christ fût représenté vêtu (3).

(1) S. Matth., XXVII, v. 35 ; s. Marc, XV, v. 24; s. Luc, XXIII, v. 34; s. Joan, XIX, v. 23.

(2) De civitate Dei , 1. XVI, c. 2.

(3) Grégoire de Tours rapporte que de son temps il existait à l’église de Saint-Genès, à Narbonne, une peinture où Jésus-Christ crucifié avait d’abord été représenté dans une nudité complète, mais qu’on recouvrit d’un vêtement à la suite de deux apparitions dont fut témoin un prêtre nommé Basile. De glor. martyr, c. XIII.

CROIX ET CRUCIFIX

En effet, toutes les plus anciennes images cle Jésus en croix nous le montrent, presque sans exception, couvert d’un colobium, tunique sans manches descendant jusque sur les pieds, ou d’une longue robe a manches, laquelle ne laissait voir le nu qu'aux extrémités des bras et des jambes; cet usage a prévalu jusqu’à la fin du xnc siècle.

Les Christs que nous représentons sous les figures 318 et 319 appartiennent à cette époque. Celui de Montlevon, canton de Condé-en-Brie (Aisne), est émaillé de bleu lapis et de bleu clair (1).

A partir du xne siècle la robe s’écourte, les manches disparaissent, et déjà la poitrine est quelquefois découverte parce que la robe n’est plus qu’une espèce de tunique qui, se raccourcissant de plus en plus, dans le siècle suivant devint un simple jupon partant de la ceinture et plus ou moins allongé dans le bas. Ce jupon, au lieu de retomber tout naturellement, se drape parfois et laisse souvent flotter un de ses pans.

Enfin l’horreur qu’éprouvaient les fidèles pour la nudité du Sauveur s’étant peu à peu dissipée, et la Renaissance ayant propagé la passion du nu, il ne resta bientôt plus du vêtement que cette étroite bande d’étoffe que portent nos crucifix modernes ; on est allé même quelquefois plus loin et jusqu'à représenter la nudité complète. Les crucifix habillés qu’on peut rencontrer après le xme siècle ne doivent être regardés que comme des exceptions.

Figure du christ sur la croix. — Toutes les variétés du Christ sur la croix peuvent se ramener à deux types principaux : ou Jésus-Christ est jeune et imberbe, ou il est barbu et à l’àge d'homme. L’absence de la barbe, la grâce de la jeunesse, la figure douce et bienveillante caractérisent les représentations du Fils de Dieu depuis les premiers siècles du christianisme jusqu’à l'approche du xue. A partir de cette époque et jusqu’au xvie siècle, Jésus porte la barbe plus ou moins fine et courte. Dans les images les plus anciennes elle est taillée en pointe et bifurquée au menton ; plus tard elle devient arrondie du bas. Il n’est jamais souriant, sa physionomie devient plus sévère; elle est sérieuse quand elle n’est pas triste. C’est un homme dans la force de l’âge, il a toujours de 30 à 40 ans. Avec la Renaissance on s’efforce de rendre à cette grande figure du Christ toute sa douceur de physionomie, mais on tombe dans un excès déplorable en faisant des Jésus fades et langoureux, aux cheveux blonds, aux yeux bleus, à la figure plutôt sentimentale que grave et sereine, et qui laisse bien loin ce beau type qui caractérisait le Christ aux xne et xme siècles.

Christ en croix représenté vivant ou mort. — Jusqu’au xie siècle, le Christ sur la croix a toujours été représenté vivant. On le représente encore ainsi aux xne et xme siècles, surtout en Limousin, où pendant fort longtemps on s’est attaché aux traditions anciennes; mais pendant ces deux siècles on le voit quelquefois mourant. Le premier exemple du Christ représenté mort est fourni par un manuscrit de la Bibliothèque laurentienne de Florence, datant à peu près de 1059 (2), et c’est dans cette attitude qu’on le figure toujours, a partir du xivc siècle, en se conformant ainsi à l’histoire évangélique qui nous apprend que le côté du Christ ne fut percé qu’après qu’on eut constaté sa mort (3).

(1) Publié en 1879, par M. Maciet, dans les Annales de la Société archéologique de Château-Thierry.

(2) Borgia, De cruce Velil., p. 19 1 ; manuscrit in-40 cité par Martigny, Dictionnaire des Antiquités chrétiennes, verbo Crucifix.

(3) « Ad Jesum autem cum venissent, ut viderunt eum jam mortuum, non fregerunt ejus crura : sed unus militum lancea latus ejus aperuit, et continuo exivit sanguis et aqua ». St Joan., cap. XIX, v. 33 et 34.

L’ÉMAILLERIE LIMOUSINE

Port du christ sur la croix. — Jusqu’au xue siècle, et souvent jusqu’au xmc dans le Limousin, l’Homme-Dieu sur la croix ne paraît point souffrir; sa tête est droite; ses yeux ouverts offrent en quelque sorte un emblème de son immortalité ; le corps est raide, ou s’il s’affaisse ce n’est jamais que légèrement et sans contorsions. Les bras conservent une position horizontale ou presque horizontale (voir figure 320) ; mais à partir du xme siècle ils fléchissent assez notablement et la tète penche à droite, suivant une règle invariable. Avec la Renaissance il se manifeste une tendance parfois exagérée à ramener la représentation aux conditions réelles du fait.

Fig. 320. — Crucifix émaillé (xme siècle). (Musée de Marseille.)

D’après une photographie de M. Robert de Lasteyrie.

Couronne sur la tête du christ. — Le Christ avait affirmé sa royauté; les Juifs, par dérision, lui posèrent sur la tête une couronne d’épines. Les premiers chrétiens ne pouvaient se résoudre à rappeler les scènes du prétoire et les tortures du Calvaire; ils posèrent aussi une couronne sur les représentations de leur Dieu crucifié, mais c’était une couronne royale affectant des formes différentes, suivant les temps et les lieux. Ils quittaient ainsi le terrain de l’histoire pour tomber dans celui de l’allégorie, voulant faire allusion aux paroles des prophètes qui ont prédit la royauté spirituelle du Messie.

Les Limousins se sont très souvent écartés de cette tradition, et nous voyons un grand nombre de Christs dont la tête ne porte aucune trace de couronne. Tel est celui que conserve le Musée de Guéret (voir figure 321). Le corps du Sauveur, dont la tête seule

est en relief, apparaît sur un fond de rinceaux en réserve sur émail bleu bordé de rosettes également en réserve sur émail.

Au xiiic siècle on commence à s’approcher de la cruelle réalité en mettant sur la tête du Fils de Dieu une couronne d’épines; ces couronnes deviennent de plus en plus communes : elles s’établissent définitivement dès le début du xvic siècle, pour former une règle de laquelle on ne s’écartera point.

Fig. 321. — Crucifix émaillé (xiii° siècle). (Musée de Guéret.)

D’après une photographie de M. Émile Molinier.

Nimbe. — Fe nimbe (du latin nimbus , nuage) est un attribut de sainteté dans l’iconographie chrétienne. Il entoure la tête des personnes divines, des anges et des saints ; il est généralement de forme circulaire et se place derrière la tête, qu’il environne verticalement.

Pour distinguer les images du Rédempteur d’avec celles des anges et des saints on traça une croix dans le champ du nimbe, et ce nimbe crucifère lui a été constamment réservé depuis (1).

Fe nimbe ne fut que très rarement employé dans les cinq premiers siècles du christianisme. Jusqu’au xne siècle il eut la forme d’un disque fin, assez délicat; il semble que l’artiste voulait le rendre transparent.

(1) « Christi corona per crucis figuram a Sanctorum coronis distinguitur ». Durand, Rai. divin, offic ., 1. I, c. 3, N° 20.

L’ÉMAILLERIE LIMOUSINE

Aux xue, xme et xive siècles le nimbe s’épaissit, se rétrécit et dépasse moins la tête ; de transparent qu’il était il devient opaque. Dans les peintures murales, comme à Roc- Amadour, comme dans l’ancienne salle capitulaire à Tulle, il est formé par un épaississement de l’enduit.

Aux xve et xvie siècles le nimbe se matérialise, il apparaît plus étroit, plus épais; on le regarde comme une coiffure que l’on pose sur la tête. Dans les siècles suivants une réaction s’opère : le nimbe est réduit à un simple cercle, il devient de plus en plus invisible et finit par disparaître totalement.

Fig. 322. — Crucifix émaillé (Haut. om2i).

(La tctc du Christ est dépourvue du nimbe crucifère.)

Dans les crucifix limousins, le nimbe, quand il n’est pas tracé sur l’émail même, n’est formé souvent que par un disque en cuivre très mince, gravé soudé sur l’occiput, et incapable de résister à des chocs violents. L’Exposition de Limoges, en 1886, nous en montrait un exemple intéressant qui appartenait à Mme Fayette ; il était catalogué sous le N° 40. Ce disque a parfois ainsi disparu, aussi, ceux qui doivent le porter, paraissent-ils avoir été privés de cet insigne des bienheureux (1).

(1) On rencontre cependant, mais bien rarement, des figures de Christ dépourvu de nimbe. Tel est le Christ représenté sur le sceau d’Hamelin, doyen de Verneuil en 1235. Voir Demay, Le Costume au Moyenâge d’après les sceaux , pages 3 18 et 320.

CROIX ET CRUCIFIX

Toutefois il convient de remarquer qu’il existe des crucifix limousins qui ne portent aucune trace de nimbe ; on n’aperçoit cet insigne de la divinité ni sur la tête du Christ, ni sur le fond émaillé de la plaque sur laquelle elle repose. Ces crucifix sont fort rares. M. Arthur Parrand, à Limoges, en possède un spécimen que nous reproduisons sous la figure 322. Le corps du Christ, en cuivre ciselé et en relief, est appliqué sur une croix intérieure émaillée qui se détache sur un fond en émail bleu constellé de rosaces.

Détail du crucifiement. — i° Les clous. — On n’est point d’accord sur le nombre des clous qui fixèrent le Sauveur à la croix. Les uns pensent qu’il n’y en avait que trois, les autres portent le nombre à quatre. Mais ce dernier sentiment est le plus communément admis. On sait par les auteurs anciens que tel était l’usage chez les Romains. Saint Cyprien, qui avait vu le supplice de la croix encore en vigueur, met au pluriel les clous qui perçaient les pieds de Notre-Seigneur : « Claris sacros pedes ter ebr antibus » (1). Grégoire de Tours l’affirme d’une manière formelle (2), et Innocent III, dont on connaît l’autorité en cette matière, résume de la même façon l’opinion de ses devanciers (3). Les plus anciens crucifix sont conformes à cette doctrine.

On ne constate le crucifix à trois clous que dans le courant du xiii' siècle, presque toujours avec l’inscription abrégée INRI. Ces crucifix furent particulièrement répandus plus tard par l’ordre des religieux franciscains, dont sainte Brigitte, morte en 1373, était la sainte la plus vénérée. La cause de cette préférence pour ce mode de crucifix doit être recherchée dans la vie de cette bienheureuse, à laquelle, selon la légende, le Christ était apparu ainsi stigmatisé.

Au dire d’un évêque de Galicie, contemporain de ce changement, ce seraient les Albigeois qui, entre autres nouveautés iconographiques, auraient imaginé et fait accepter les crucifix à trois clous (4), mais si telle était la raison du changement opéré, il n’est pas probable que l’Église en eût adopté la coutume.

Toujours est-il qu’on n’a pas d’exemples de crucifix à trois clous avant le xmc siècle, et qu’à cette même époque le fait était si bien accompli que Jacques de Voragine le reçoit sans contrôle et l’insère dans sa Légende dorée (5). Dans la suite les crucifix à trois clous furent universellement adoptés. Remarquons toutefois que les émailleurs limousins, du moins jusqu’au xv' siècle, ont toujours représenté le Christ attaché à l’arbre de la croix par quatre clous. Nous citerons pourtant une exception : Sur une plaque de croix du commencement du xme siècle qui appartient à M. Maillet du Boullay, et qui a figuré à l’Exposition du Trocadéro en 1889 (N° 536 du catalogue), les pieds du Christ sont superposés et maintenus par un seul clou.

(1) De passion. Domini., inter opuscula, p. 83, édit. Oxon.

(2) « Clavorum dominicorum... quod quatuor fuerint, hæc est ratio : duo sunt affixi in palmis et duo in plantis ». De glor. martyr ., 1. I, c. 6.

(3) 1 Fuerunt clavi quatuor, quibus manus confixæ sunt et pedes adfixi ». Biblioth. P. P. XXV, 224. Citation de l’abbé Martigny, Dictionnaire des Antiquités chrétiennes, verbo Crucifix,

(4) « Fuerunt tum temporis supradicti hæretici crucem cum tribus branchiis tantum, in qua erat imago uno pede super alium tribus clavis eidem cruci affixa ; quæ brachio eminentiori carebat; quam venientes populi loco crucis Christi devotissime adorabant... Alii, nulla fulti authoritate, asserebant tribus tantum clavis cruci fuisse afïixum, et non dextrum latus ejus sed sinistrum vulneratum ». Ayala, Pictor christianus eruditus, Madrid, 1730, pages 167-168. Citation de Mgr Barbier de Montault, Ann. archéol ., XXIV, 30.

(5) ... « (Christus) in (parte) infima fuit pedibus perforatus, ubi sensit magnum dolorem, quia locus erat nervosus, et quia unus pes super alium positus, et quia grossis clavis perforatus, et quia innitebatur clavatis pedibus totum corpus ». Legenda aurea. De passione Domini.

L’ÉMAILLERIE LIMOUSINE

2° Le suppedaneum. — Dans un certain nombre de monuments les pieds du Crucifié reposent sur un support en bois, une tablette fixée à la croix désignée sous le nom de suppedaneum, et destinée à soulager le corps et à empêcher une tension trop douloureuse.

Fig. 323. — Crucifix en émail de limoges. (Musée d’Auxerre.)

D’après une photographie de M. Émile Molinier.

Des passages du Nouveau-Testament (1) et de saint Paul (2), où il est dit que Notre- Seigneur était suspendu sur le bois de la croix, laisseraient supposer que ce support ne fût point employé lors de la scène de la Crucifixion ; mais deux auteurs d’un grand poids en pareille matière, Grégoire de Tours (3) et Innocent III (4), en affirment l’existence. Quoi qu’il en soit on peut facilement constater que les crucifix anciens en sont munis, et que ce n’est guère qu’au xme siècle, à l’époque de l’adoption des trois clous, qu’il a été souvent mis de côté.

(1) « Deus patrum nostrorum suscitavit Jesum, quem vos interemistis, suspendcntes in ligno ». Actus apostolorum, V. 30.

(2) « Christus nos redemit de maledicto legis, factus pro nobis maledictum : quia scriptum est : Maledictus omnis qui pendet in ligno ». Epistola B. Pauli ad Galalas, III, 13.

(3) « In stipite erecto foramen factum manifestum est. Pes quoque parvæ tabulas in hoc foramen insertus est. Super hanc vero tabulam, tanquam stantis hominis, sacræ adfïxæ sunt plantæ ». Gregor. Turonen., De glor. Martyr. CVI.

(4) « Fucrunt in cruce dominica ligna quatuor : stipes erectus, et lignum transversum, truncus suppositus et litulus superpositus ». Innocent. III, Serm. I. De uno Marty.

Les artistes limousins ont généralement adopté le suppedaneum pour leurs crucifix; très souvent cependant ils l’ont supprimé. Quand ils le représentent c’est sous forme d’une planchette rectangulaire. Cette planchette affecte quelquefois une forme circulaire. Telle est celle qui figure sous les pieds d’un crucifix qui appartient à M. Durand, à Limoges, et sur un objet de cette nature que conserve le Musée cl’Auxerre (voir figure 323).

Fig. 324. — Triptyque du trésor de trêves.

(Gravure extraite du Bulletin de la, Soc. arch. et hist. du Limousin, année 1887.)

Sur certains crucifix ce suppedaneum est coupé en hauteur par un clou, par une sorte de larme métallique chargée d’un point rouge, comme sur la croix du Musée diocésain de Liège. Ailleurs cet accessoire est capricieusement remplacé par un fer de lance droit ou oblique, une feuille de lierre, une lame en feuille de sauge, une goutte à orbicule

L’ÉMAILLERIE LIMOUSINE

rouge inscrite dans un triangle métallique. Dans tous les cas le décorateur limousin n’a visé qu’un même objectif : le sang qui coule des plaies du Sauveur. Le ton rouge uni de quelques suppenanea , nous dit Charles de Linas, les points rouges qui en maculent beaucoup d’autres, ne peuvent guère avoir une signification différente.

30 Le titre de la croix. — Il n’est pas identique dans les quatre Évangélistes. Saint Mathieu dit (xxvn, 37) : HIC EST JESUS REX JUDÆORUM ; saint Marc (xv, 26) : REX JUDÆORUM; saint Luc (xxm, 38) : HIC EST REX JUDÆORUM; saint Jean (xix, 19) : JESUS NAZARENUS REX JUDÆORUM. Les deux derniers Évangélistes rappellent que le titre fut écrit dans les trois langues parlées à Jérusalem : le grec, le latin et l’hébreu. La version de saint Jean est généralement adoptée parce qu’elle paraît la plus sûre, cet apôtre ayant assisté à la passion du Sauveur : Qui vidit, testimonium perhibuit.

Nous trouvons cette inscription gravée presque en entier à Conques, sur le reliquaire du pape Pascal II (voir figure 95) et sur la plaque émaillée du Musée de Nevers, mais les artistes tant anciens que modernes, probablement par besoin de brièveté, n’ont presque jamais inscrit ce titre in-extenso, mais seulement par des sigles reproduisant les initiales du texte donné par saint Jean, I. N. R. I., ou le monogramme du nom de Jésus, IMS (voir figure 322), doublé parfois de celui du nom du Christ XPS (voir figure 321). D’autres fois, les Grecs surtout, ont réduit ce titre aux abréviations : IC XC.

La forme abrégée de l’inscription réelle INRI finit par prévaloir uniquement au xv' siècle.

Quelquefois l’inscription grecque ou latine est placée à rebours afin de suivre mot à mot l’inscription hébraïque qui commence, selon l’usage, de droite à gauche, au lieu de commencer de gauche à droite.

Sur une croix limousine (figure 324) appliquée après coup sur un triptyque conservé dans le Trésor de la cathédrale de Trêves, l’émailleur a gravé sur le titre les lettres 1HPS supprimant, faute de place, les deux lettres médianes du monogramme habituel IHS XPS.

40 Main bénissante. — On aperçoit souvent au sommet de la croix, au-dessus même du tiiulus, dans les monuments des xnc et xme siècles, une main bénissante sortant des nuages. C’est la main, ou plutôt l’image réduite de Dieu le Père, qui répond par sa bénédiction à l’appel fait par la voix mourante de son Fils : « Deus meus, Deus meus, ut quid dereliquisti me? (S. Marc xv, 34.) Pour qu’il n’y ait aucun doute à cet égard, l’artiste a toujours eu le soin de l’entourer du nimbe crucifère.

La représentation de Dieu le Père ne fut point admise par l’ancienne Église ; l’image de Jéhovah ne devait pas rappeler Jupiter. Aussi pour indiquer l’intervention du Tout- Puissant, les premiers chrétiens adoptèrent un signe conventionnel, une main bénissante sortant souvent d’un nuage. Cette main bénit à la manière des Latins, avec les trois premiers doigts étendus et les deux autres doigts repliés (1).

Cette main repose quelquefois sur un nimbe crucifère, caractère qui ne devrait être attribué qu’au Christ; mais on constate souvent que la tête de Dieu le Père, surtout dans les représentations de la Trinité, est entourée du nimbe qui appartient au Fils.

On en trouve de nombreux exemples dans les manuscrits du xne au xive siècle. La figure 325 est extraite des Heures du duc d’Anjou (fin du xme siècle) conservées à la Bibliothèque nationale; elle est reproduite au folio 183 du manuscrit coté Lavall. 127; la figure 326 se trouve dans un autre manuscrit du xive siècle, folio 226 verso, de la

(1) Dans les monuments grecs, la main qui bénit tient le pouce joint à l’annulaire et élève l’index, le médius et l’auriculaire. Les auteurs ne sont point d’accord sur l’interprétation à donner sur cette manière de placer les doigts de la main. Voir Martigny, Dictionnaire des Antiquités chrétiennes , verbo Bénir.

Bibliothèque Sainte-Geneviève, et qui a pour titre : Roman des Trois Pèlerinages. Dans ces miniatures, la tête des trois personnes divines est entourée du nimbe crucifère.

Toujours est-il qu’à part quelques rares exceptions que l’on constate dans des scènes tirées de l’ Ancien-Testament, le Moyen-âge est resté fidèle à ce principe, et il ne représente le Très-Haut sous la figure d’un homme qu’à la fin du xue siècle et dans l’expression symbolique de la Trinité. Ce n’est qu’aux approches de la Renaissance que Dieu le Père revêt une forme humaine.

50 Adam au pied de la croix. — Le Calvaire, où fut élevé la croix du Sauveur, était une colline située hors la ville de Jérusalem et destinée aux suppliciés (1). De là ces ossements épars que certains miniaturistes ont disséminé à dessin sur les pentes de la colline de l’holocauste. Au pied de la croix du reliquaire donné par le pape Pascal II à l’abbaye de Conques, il semble qu’on a voulu faire apparaître tout un monceau de têtes de mort (voir planche III, figure 95).

D’après une ancienne tradition ecclésiastique, le Calvaire aurait été le lieu même de la sépulture d’Adam. Ce sentiment est suivi par Tertullien, Origène (2), saint Cyprien, saint Athanase, saint Basile, saint Cyrille, saint Ambroise, saint jean Chrysostome, saint Augustin (3), etc.

« On lit dans l’évangile de saint Nicodème, qu’Adam étant très vieux et infirme, son fils Seth s’approcha des portes du Paradis et demanda de l’huile du bois de miséricorde pour frotter le corps de son père. Et l’archange Michel lui apparut et lui dit : « Ne pleure point et ne supplie point pour obtenir de ce bois de miséricorde, car tu ne pourras en

(1) « Fuit (dolor) in odoratu, quia magnum fœtorem sentire potuit (Christus) in loco Calvariæ, ubi erant corpora fœtida mortuorum ». Legenda aurea. De passione Christi.

(2) « Venit enim ad me traditio quædam talis quod corpus Adæ primi hominis ibi sepultum est, ubi crucifixus est Christus ». Origène, Tract. XXXV, in Matlh.

(3) « Etiam hoc antiquorum relatione refertur, quod et Adam primus homo in ipso loco, ubi crux fixa est fuerit aliquando sepultus : et ideo Calvariæ locum dictum esse, quia caput humani generis ibi dicitur esse sepultum. Et vere, fratres, non incongrue creditur, quia ibi erectus sit medicus, ubi jacebat ægrotus... » Saint Augustin.

avoir que lorsque cinq mille cinq cents ans auront été accomplis » On lit aussi dans

une histoire qu’ont les Grecs, mais elle est apocryphe, qu’un ange remit à Seth du bois de l’arbre qui avait été la cause du péché d’Adam, en lui disant que lorsqu’il porterait du fruit son père serait guéri. Il revint et il trouva son père mort, et il planta cette branche sur son tombeau. Et cette branche crût, et elle forma un grand et bel arbre qui dura jusqu’au temps de Salomon » (i). Et au dire de la même légende, ce fut avec cet arbre que les Juifs firent la croix du Sauveur.

Fig. 327 . — Crucifix du commencement du xiil' siècle. (Cathédrale de Nancy.)

Il résulte de ce passage que le Christ, en mourant attaché à la croix, fut le fruit mystérieux de ce bois, de cet arbre que Seth planta sur le tombeau cl’Adam. D’après la pro-

(1) Jacques de Voragine, La Légende dorée , traduction de G. Brunet, t. II, p. 108.

CROIX ET CRUCIFIX

phétie, le père des humains devait alors être guéri et pardonné. Or, la guérison la plus absolue pour un mort, c’est la résurrection, et c’est ce que les artistes auraient représenté symboliquement en figurant le premier homme au pied de la croix.

Une autre tradition fixe la sépulture d’Adam sur le sommet du Golgotha, et veut qu’au moment de la mort du Sauveur, lorsque la lance lui perça le côté, le sang qui en découla tombât sur le crâne du premier homme, mis à découvert par la terre qui s’entr'ouvrit dans ce moment. Alors Adam, régénéré par cette rosée divine, sortit du tombeau pour adorer son Sauveur.

Le personnage représenté au pied de la croix est bien la figure d’Adam. On peut d’autant moins en douter que l’une des curieuses miniatures de YHortus deliciarum , d’Herrade de Landsberg, nous le montre avec cette légende explicative qui trancherait au besoin la question : « Iheronimus refert quod Adam sepultus fuerit in Calveriæ loco, ubi crucifixus est Dominus » (1).

(Musée des Antiquités de Bordeaux.)

Adam est représenté au pied de la croix, tantôt soulevant de ses mains la pierre de son tombeau (figure 327), tantôt levant ses deux mains vers le Sauveur (figures 176 et 314), tantôt encore sortant du tombeau et étendant les bras. Sur le crucifix de la collection Spitzer, dont nous parlerons plus loin, on n’aperçoit qu’un tête de mort décharnée ; sur

(1) Robert de Lasteyrie, Miniatures inédites de V « H or lus deliciarum », p. 10, pl. II. Extrait de la Gazette archéologique de 1884-1885.

L’ÉMAILLERIE LIMOUSINE

un objet analogue qui se trouve dans la riche collection de M. Wasset, à Paris, Adam figure en personne, mais on aperçoit aussi au-dessous de lui un crâne humain. Bien que la Bible certifie le salut du premier homme, Adam n’est généralement pas représenté nimbé; nous le voyons, par exception, avec cet attribut de la sainteté sur la plaque du Musée de Nevers, que nous reproduirons à l’article Évangéliaires.

6° La Vierge et saint Jean. — Dans le Trésor de Roc-Amadour (Lot), on voit un reliquairemonstrance dominé par un crucifix, de chaque côté duquel se dressent deux petites statuettes supportées par une tige de métal et représentant la Sainte-Vierge et saint Jean. Mais la représentation de la Mère de Dieu avec son Fils d’adoption, très rare sur les crucifix à proprement parler, se retrouve fréquemment sur les plaques qui ornent les châsses et les évangéliaires. Sur les croix mobiles ces deux saints personnages sont représentés en pied ou en buste, soit au milieu, soit aux extrémités de la traverse (voir figure 328).

La Sainte-Vierge et saint Jean sont toujours debout, selon le récit évangélique (1) ; ce n’est que de nos jours qu’on voit la Vierge couchée au pied de la croix, abattue par la douleur. Tous deux appuient généralement leur joue sur leur main, geste de convention dans l’Antiquité pour indiquer une grande douleur (2).

70 Le Soleil. La Lime. — La représentation du Soleil et de la Lune, que l’on voit accompagner souvent l’image du Sauveur en croix, paraît devoir son origine à l’obscurcissement subit de ces deux astres à la mort du Rédempteur (3). Le Soleil est presque toujours à droite, la Lune à gauche. Généralement ils sont représentés de la manière la plus simple, au moyen d’un disque ou d’une étoile rayonnée pour le Soleil, d’un croissant pour la Lune. Quelquefois dans le disque est figurée une tête de jeune homme, et dans la concavité du croissant un profil de figure féminine. Sur le reliquaire du pape Pascal II à l’abbaye de Conques, le Soleil est personnifié par un buste d’homme nimbé et vêtu, portant à son visage la main gauche recouverte d’une draperie ; la Lune par une femme pleurante également nimbée ; de plus les deux cornes d’un croissant apparaissent derrière sa tête (voir figure 95I. Sur le crucifix du Musée des Antiquités, à Bordeaux (voir figure 328), le Soleil et la Lune sont représentés par un disque et un croissant, sans figure, que portent deux anges. On les voit encore ainsi sur une couverture d’Évangile à la cathédrale de Lyon. Cette composition originale rappelle des sujets analogues qui se trouvent parmi les sculptures du portail de la cathédrale de Chartres, et celles qui décorent à l’intérieur la Vierge ouvrante du Musée du Louvre. Bien qu’en aucun cas on ne puisse s’y méprendre, les deux astres sont souvent désignés par leurs noms : SOL LVNA, comme nous l’avons vu à Conques sur le reliquaire du pape Pascal II (figure 95), comme nous le verrons encore sur la plaque émaillée du Musée de Nevers.

8° Anges. — Saint Michel et saint Gabriel sont souvent réprésentés au-dessus de la croix. Ils sont désignés par leurs noms notamment sur le diptyque de Cividale , sur le triptyque

(1) « Cum vidisset ergo Jésus matrem et discipulum stantem, quem diligebat, dicit matri suæ : Mulier, ecce filius tuus ». Evang. sec. Joannem, c. xix, v. 26.

(2) C’est dans cette attitude que les provinces conquises sont représentées au revers de quelques médailles. Dante se sert de cette figure pour dépeindre la douleur du roi Guillaume de Navarre :

L’altro vedete, ch’a fatto a la guancia

De la sua palma sospirando letto. ( Purgatorio , I, vu.)

(3) « Et facta hora sexta, tenebræ factæ sunt per totam terram usque in horam nonam ». S. Marc, XV, 33.

CROIX ET CRUCIFIX 269

de la Bibliothèque nationale, sur la plaque d’ivoire de Murano publiée par Gori, sur un bas-relief du xne siècle à la cathédrale de Parme.

Généralement les anges sont au nombre de deux; mais sur les crucifix où la croix fait tout le champ du tableau, l’espace faisant défaut, on n’en a souvent placé qu’un seul.

Les artistes limousins représentent ordinairement les anges à mi-corps, la partie inférieure perdue souvent dans une frange de nuages. C’est une manière ingénieuse pour indiquer leur nature spirituelle et parfaite. L’intelligence de ces êtres privilégiés est réduite à la partie supérieure et échappe ainsi aux bas instincts. On trouve cependant de nombreuses exceptions : sur un des évangéliaires conservés à Saint-Nectaire (Puy-de- Dôme), les anges sont représentés en entier; leurs pieds seuls sont masqués par une zone de nuages. Sur un grand nombre de châsses, comme sur celle que conserve l’église Saint-Sernin à Toulouse, on les voit quelquefois figurer avec tout le corps.

L’église et la synagogue. — L’Église et la Synagogue se rencontrent sur quelques plaques de crucifixion; nous les trouvons sur l’un des médaillons de la châsse de Saint- Viance.

L’Église est personnifiée par une femme nimbée, jeune, belle, et portant une couronne sur sa tête. Elle est nimbée à cause de sa sainteté; elle est jeune car elle vient de naître; comme une reine elle est couronnée et revêtue d’un riche manteau, parce qu’elle va étendre sa domination sur le monde entier; d’une main elle élève un calice destiné à recevoir le sang du divin Supplicié, de l’autre elle tient souvent une croix triomphale (1).

La Synagogue, au contraire, est vieille et meurt de décrépitude; son règne est fini. Aussi la voit-on sous les traits d’une femme affaissée, à peine vêtue, et laissant tomber la couronne qui ornait son front. Un bandeau lui couvre les yeux pour indiquer son aveuglement, car elle n’a pas voulu voir dans les prophéties la venue du Messie. Elle détourne la tête pour ne point contempler le spectacle du Dieu dont elle a occasionné la mort. De sa main droite défaillante s’échappent les tables de la Loi ancienne, devenues inutiles par la promulgation de l’Évangile, et sa main gauche retient un étendard qui se brise en morceaux.

Ailleurs, comme sur la châsse de Moissat-Bas (voir figure 187), la Synagogue a toutà-fait disparu de la scène; son règne est terminé, il ne faut plus en parler; elle est remplacée par le Centurion qui, lui, a cru à la mission du Christ.

Les évangélistes. — Les Évangélistes, représentés ordinairement sous l’emblème de quatre figures ailées : un homme, un lion, un veau et un aigle, ornent souvent les extrémités de la croix. Le premier type de ce symbole se trouve dans Ézéchiel (cap. I); il a été renouvelé par saint Jean dans l'Apocalypse (cap. IY, V, VI et VII) : « Je vis autour du

trône de l'Agneau quatre animaux Le premier animal était semblable à un lion, le

second à un veau, le troisième avait un visage comme celui de l’homme, et le quatrième ressemblait à un aigle qui vole ».

Les premiers Pères n’interprètent pas cet oracle d’une manière uniforme, mais leurs opinions, plutôt différentes que contradictoires, peuvent se résumer en deux points principaux : les uns veulent que chacun des quatre animaux exprime le style particulier à

(1) On distingue la croix de passion de la croix de résurrection. La croix de passion conserve ses formes lourdes et pesantes, c’est un véritable gibet. La croix de résurrection, au contraire, qu’on nomme encore croix pascale, croix triomphale , présente des formes presque aériennes et rappelle les qualités que possédait le corps du Sauveur après sa résurrection glorieuse. Elle est ordinairement surmontée d’un étendard.

L’ÉMAILLERIE LIMOUSINE

chacun des quatre Évangélistes (1) ; les autres pensent que ces figures emblématiques se rapportent à Notre-Seigneur et rappellent les diverses phases de sa vie mortelle (2). Ils ne sont pas non plus toujours d’accord sur les attributs à donner à chacun des Évangélistes. Saint Irénée, saint Athanase, saint Augustin n’ont pas sur ce point la même opinion (3), mais on a généralement adopté la manière de voir de saint Jérôme, qui donne l’ange ou l’homme à Matthieu, le lion à Marc, le veau à Luc et l’aigle à Jean.

On a voulu saisir une intention hiérarchique dans la place occupée par les symboles des Évangélistes autour du Sauveur. Le premier Évangéliste, et par conséquent celui qui doit occuper la place d’honneur, est saint Matthieu, le second saint Jean, le troisième saint Marc, le dernier saint Luc. Cette hiérarchie n’aurait pas été établie d’après leur mérite, sans quoi saint Jean serait peut-être le premier, mais à cause de leur attribut. Le plus noble attribut est l’homme ou l’ange, évidemment, après lequel s’élève l’aigle, puis bondit le lion, et enfin rampe le bœuf.

A Limoges, l’ordre de ces figures ne paraît être qu’une simple affaire de goût, et l’artiste semble n’avoir voulu s’attacher qu’à une symétrie naturelle, n’ayant rien à démêler avec les raffinements du mysticisme. C’est ainsi que sur le revers des croix l’aigle apparaît au sommet, l’homme ailé au pied, à cause de leurs affinités ornithologiques; de même les quadrupèdes se correspondent aux branches latérales, le lion presque toujours à droite (voir figures 329 et 334). Sur les plaques de reliure, sur les châsses, l’homme ailé et l’oiseau planent en haut, le lion et le bœuf marchent en bas (voir figures 166, 177 et 225).

La représentation des quatre animaux comme symbole des Évangélistes ne paraît pas avoir été adoptée avant le ve siècle. Souvent ces animaux portent le livre des Évangiles, comme nous le voyons sur la châsse de Bellac (figure 104); souvent aussi ils tiennent une banderole sur laquelle leur nom se trouve inscrit, comme sur la plaque centrale de la châsse de Mozac, et la croix de l’église de Cassaniouze.

Il existe quelques croix qui, à la place des animaux, font voir les bustes des Évangélistes eux-mêmes.

Sur une châsse limousine conservée dans l’église de Siegbourg (Allemagne), les Évangélistes ne sont représentés que par les têtes des animaux qui les symbolisent.

(1) Saint Augustin. De consens, evangel., I, 6. — Saint Hieron. Comment, in Matth. Prœcem.

Sédulius, prêtre du v° siècle, auteur du Paschale carmen et de VOpus paschale, et dom Colomann Sanftl, ce dernier reproduisant des vers qui se trouvent à Munich sous des figures des Évangélistes, ont parfaitement résumé cette opinion dans les strophes suivantes; la première est de Sédulius :

Hoc Matthæus agens, hominem generaliter implet; Humanum Christi describit Mattheus ortum.

Marcus, ut alta frémit vox per deserta leonis; Scribendo pénétras cœlum te mente, Johannes.

Jura sacerdotis Lucas tenet ore juvenci ; More boat Marcus frendentis voce leonis.

More volans aquilæ, Verbo petit astra Joannes. Mugit amore pio Lucas in carminé Christi.

(2) Voici le texte des Pères, d’après Ciampini (édition de 1690, p. 193) : « Plerique putant Dominum nostrum quatuor formis animalium figurari. Ipse enim est homo, quia natus est ex Maria; leo, quia fortis est; vitulus, quia hostia; aquila , quia resurrectio. — Christus est homo nascendo, vitulus moriendo, leo resurgendo. aquila ascendendo ».

(3) Saint Irénée applique l’aigle à Marc et le lion à Jean. Saint Athanase donne le veau à Marc, et saint Augustin, au Livre de la Concorde des Évangiles, regarde le lion comme l’attribut de Matthieu, et l’homme comme celui de Marc.

(4) En Allemagne, l’ordre indiqué pour la représentation des Évangélistes n’a pas été suivi non plus d’une façon rigoureuse. L’artiste n’a même pas cherché à maintenir l’affinité du genre. Pour ne parler que du Trésor de Trêves (voir Palustre et Barbier de Montault, Le Trésor de Trêves), on les voit figurer dans l’ordre suivant : ange, aigle, lion, bœuf (pl. X, XIV et XXII); bœuf, aigle, ange, lion (pl. XI); lion, aigle, ange, bœuf (pl. XIII).

CROIX ET CRUCIFIX

D’autres accessoires accompagnent quelquefois la scène de la Crucifixion, tels que les deux soldats tenant l’un une éponge imprégnée de vinaigre, l’autre une lance, ou des soldats tirant au sort la tunique de Notre-Seigneur ; mais ces sujets, assez fréquents sur les œuvres byzantines et les œuvres allemandes, ne se rencontrent point sur les émaux limousins, du moins jusqu’au xve siècle.

Aspect de la croix. — Suivant la tradition, le bois sur lequel fut crucifié le Sauveur était équarri. Aux xiic et xme siècles, quelques personnes pensèrent sans motifs sérieux que la croix avait été faite avec un tronc d’arbre non travaillé mais seulement ébranché, aussi trouve-t-on, bien que rarement, des crucifix qui offrent ce caractère.

Fig. 330. — Crucifix émaillé (xiiic siècle). Haut. ora3 3o; larg. orai85.

(Appartient à M. Durand, à Limoges.)

Tel est celui représenté sous la figure 330. La croix intérieure, en émail vert bordé de jaune et décorée de losanges réservés en cuivre doré, se détache sur un fond bleu lapis liseré de blanc et de vert turquoise, au milieu duquel apparaissent des fleurons et des rosaces d’émail polychrome. Elle représente un tronc d’arbre qui n’a pas été travaillé et dont les branches ont été coupées.

L’ÉMAILLERIE LIMOUSINE

Ce genre de crucifix est assez rare en France, mais on le retrouve plus fréquemment en Italie et en Allemagne. Les Allemands ont poussé l’exagération plus loin : ils n’ont pas toujours ébranché l’arbre et ont parfois laissé avec les branches des feuilles et des fleurs.

Nous allons maintenant décrire et figurer un certain nombre de croix et de crucifix limousins.

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