EN PLATE PEINTURE
Charles de Linas, dans une série d’articles parus dans la Revue de l’Art chrétien , a pittoresquement qualifié de « crucifix en plate peinture » ces pièces intéressantes formées
Fig. 331. — Christ émaillé (Fin du xne siècle). Haut. ora27o; larg. omi3i.
(Appartenait à M. Louis Bonnay.)
d’une lame de cuivre rouge découpée en forme de croix, et sur laquelle l’image du Sauveur crucifié figure, en émail champlevè, sans aucun relief, sur un fond d’or ou à orne-
CROIX ET CRUCIFIX
ments dorés. Des personnages et des inscriptions de même technique l’accompagnent généralement (i).
Ces plaques de cuivre sont tantôt ornementées sur leurs deux côtés, et elles constituent alors un tout complet, tantôt, et c’est le cas le plus ordinaire, elles ne sont ornées que sur une face ; elles sont alors destinées à être clouées sur une âme en bois ; des motifs historiés de figures décorent la plaque postérieure, également émaillée.
Les crucifix de cette nature qui possèdent intégralement leur face et leur revers sont assez rares; nous n’en connaissons que deux exemples : celui de M. Louis Bonnay, architecte à Brive, et un autre qui appartient à Mme la comtesse Dzyalinska.
Crucifix de m. bonnay. — Sur le crucifix de M. Bonnay, le corps du Christ est entièrement émaillé de blanc rosé, sauf la tête qui est gravée et niellée d’émail; il se détache sur un fond de cuivre doré recouvert de menus rinceaux gravés. Le jupon est émaillé de bleu turquoise; le nimbe de bleu et de jaune; le support des pieds et le titulus IMS XPS de bleu. Au-dessus du titulus était autrefois enchâssé un cabochon qui a disparu (voir figure 331).
Le revers (figure 332) est en cuivre doré semé de rinceaux gravés. A l’intersection des croisillons se trouve un ange en buste dans un médaillon circulaire. Cette croix provient de l’ancienne abbaye de Coyroux, près d’Obasine (Corrèze), ce qui vient confirmer sa provenance limousine ; elle était la propriété d’une femme de la campagne, qui l’a vendue à M. Bonnay, moyennant le prix de 80 francs. Ce dernier l’a donnée, depuis peu de temps, à un de ses amis, M. l’abbé J. Mellet, religieux bénédictin à Solesme.
Croix de Mrae la comtesse dzyalinska. — Cette croix provient de la collection Germeau (2). Les émaux qui la décorent sont d’une harmonie remarquable.
Sur la face (voir figure 333) le champ est bleu gris, rehaussé de rinceaux métalliques épargnés et gravés; le Christ, qui repose directement sur une croix intérieure à émail vert, est figuré en émail blanc ou légèrement teinté en rose; sa barbe, longue et arrondie, et ses cheveux sont bleu foncé presque noir; le perizonium, qui descend au-dessous des genoux, est bleu gris, le suppedaneum bleu très clair, le nimbe crucifère rouge, vert, bleu clair et blanc. Les quatre personnages qui ornent les extrémités de la croix, c’est-à-dire,
(1) Revue de l'Art chrétien : Les Crucifix champlevés polychromes, en plate peinture , et les Croix émaillées , année 1885, t. III, 4"" livr., et année 1886, t. IV, ire liv.
(2) M. Germeau, ancien préfet de la Haute-Vienne, avait formé dans le Limousin une grande partie de sa riche collection.
L’ÉMAILLERIE LIMOUSINE
à droite et à gauche la Vierge et saint Jean, en bas saint Pierre reconnaissable à ses clefs, et en haut un saint, sans attributs, se détachent également sur un fond bleu. Ces personnages, uniformément costumés en bleu turquoise, tiennent tous un livre de couleur rouge ; les carnations sont blanches ou rosées.
Fig. 333. — Croix stationnale (fin du xne siècle); face.
Haut. om48; larg. om2ç>.
Collection de Mmc la comtesse Dzyalinska (ancienne collection Germeau).
Le revers de cette croix (figure 334) est aussi intéressant que la face principale. Au centre, dans un médaillon circulaire, se trouve le Christ, montré jeune et imberbe, assis sur l’arc-en-ciel et bénissant ; il se dessine par des traits gravés et se détache sur un fond émaillé de bleu. Aux quatre extrémités de la croix sont figurés les symboles des
CROIX ET CRUCIFIX
Évangélistes; l’ange est d'un dessin parfait et a une pose très naturelle. Cinq disques émaillés, ornés de rosaces à huit pétales, occupent les vides ménagés entre le médaillon central et les extrémités de la croix. De tous petits fleurons repoussés dans le métal accompagnent ces cinq médaillons, tandis qu’une rangée de perles simulées dessine la
Fig. 334. — Croix stationnale (fin du xne siècle); revers.
Haut. om48; larg. om 2g.
Collection de Mmc la comtesse Dzyalinska (ancienne collection Germeau).
croix en lui servant de bordure. Cette bordure cesse aux plaques émaillées des extrémités. La croix est terminée par une douille qu’interrompt un nœud sphérique.
Passons à la description de plusieurs crucifix en plate peinture, mais qui ne sont décorés que sur une seule face.
L’ÉMAILLERIE LIMOUSINE
Crucifix du musée du louvre. — Le Christ est figuré en émail sur fond de cuivre doré; les carnations sont blanches; le sang, représenté par un émail rouge, coule en abondance des mains et des pieds ; de hautes chevilles brunes clouent ces derniers à un suppedaneum bleu clair. Le perizonium est bleu, ponctué de rouge, bordé de jaune dans le haut, et de bleu turquoise dans le bas. Un petit rond denticulé indique le mamelon
Fig. 335. — Crucifix émaillé (fin du xne siècle). Haut. om443; larg. om03Ô.
Musée du Louvre (ancienne collection Davillier).
des seins. Les cheveux et la barbe, qui est arrondie, sont bleus. Le nimbe crucifère est formé, à l’intérieur, de quatre zones juxtaposées, rouge, bleu, vert, jaune, le vert ponctué de rouge. Au-dessus de la tête, le titulus IMS XPS inscrit en deux lignes sur une bande bleu turquoise. La Lune, caractérisée par une femme dont la tête repose sur un croissant, sort des nuages et remplit le sommet de la croix. Au bout de chaque croisillon, un encensoir en émail bleu, vert et rouge, lancé à toute volée, montre d’une
CROIX ET CRUCIFIX
façon indubitable que les appendices qui terminaient cette croix ont disparu. Ils portaient à coup sûr une figure d’ange, comme dans le haut devait probablement planer le Soleil au-dessus du disque terminal inscrivant un quatrefeuilles. La croix est auréolée et bordée de filets bleu turquoise (voir figure 335).
Fig. 336. — Crucifix émaillé (xne siècle). Haut. om28; larg. om 19.
(Musée de Cluny.)
Le catalogue de la collection Davillier, récemment imprimé, attribue à cette croix une origine allemande. Nous nous permettrons de ne point partager cette manière de voir. Quand on compare le Christ de la collection Davillier avec celui de la collection V. Gay, signé Jean Garnier le Limousin, avec ceux de M. Bonnayj et de la collection Spitzer, le doute ne nous paraît plus possible. Ajoutons, nous l’avons déjà fait remarquer, à la suite d’une personne bien compétente en fait d’émaillerie, Ch. de Linas (1), que l’inscription du titulus du crucifix Davillier IMS XPS ne se rencontre jamais sur des œuvres de travail rhénan. Disons encore que le nimbe est festonné à l’intérieur, caractère qui ne
(1) Ch. de Linas, Les Crucifix chamfilevés polycliromés en filate 'peinture, p. 18.
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se rencontre que sur les crucifix limousins, cet attribut étant représenté chez les Allemands ou uni ou formé d’une série de cercles concentriques et réguliers.
Crucifix du musée de cluny. — La croix, d’une certaine épaisseur, est auréolée et en cuivre doré ; elle se trouve appliquée sur une étroite plate-bande ornée d’un filet de perles ciselées, qui la borde à l’extérieur (voir figure 336). Une baguette d’émail vert, interrompue par de minces cloisons régulièrement espacées, suit les contours de la croix ; une grecque, a éléments alternativement vert et bleu, cerne l’auréole. Le croisillon supérieur, plus long que les branches latérales, comporte sur quatre lignes l’inscription suivante en émail brun : IHS NAZAR’ REX IV DEORVM.
Le Christ non couronné, attaché par quatre clous, est d’un dessin médiocre; les détails anatomiques sont très accentués. Sa tête est inclinée à droite et repose sur un nimbe vert à croix rouge; les cheveux et la barbe sont en émail brun; les carnations blanches. Le perizonium est composé d’une jupe bleu lapis, doublée de vert, retenue par une écharpe rouge.
Entre les pieds écartés surgit une terrasse verte offrant une certaine analogie avec le monticule trilobé qui se trouve sur le crucifix du chanoine Van Drivai (figure 316).
Ce crucifix, qui date du xiic siècle, est classé avec juste raison, croyons-nous, au nombre des objets de fabrication limousine par l’auteur du catalogue du Musée de Cluny, où il figure à la page 346, N° 4494 de l’édition de 1881 et 1883 (1).
Les émailleurs de la Meuse et du Rhin ont bien fait, au xne siècle, des nimbes monochromes, mais ils sont à croix épargnée ; sur celui que nous décrivons la croix du nimbe est en émail. En outre, le croisillon supérieur des croix allemandes n’excède jamais qu’insensiblement la longueur des branches latérales, tandis que cette particularité se retrouve fréquemment sur les types limousins. Quant à la grecque de l’auréole, on la voit figurer sur plusieurs médaillons du coffre de sainte Foy à Conques (figures 96, 97, 105 et 106).
Crucifix de la collection spitzer. — La croix, dont le revers a disparu, est auréolée ; un filet d’émail en suit tous les contours. Elle est très effilée et se compose de cinq plaques de cuivre juxtaposées : l’une forme le centre, les quatre autres les extrémités (voir figure 337).
Le Christ, attaché par quatre clous à une croix intérieure, est raide; la barbe est bifide; les détails anatomiques du torse ont une visible tendance à l’exagération; un flot de sang jaillit du côté droit ; les pieds reposent sur un suppedaneum au-dessous duquel se trouve une tête de mort.
Aux extrémités des bras de la croix sont représentés en buste la Vierge et saint Jean ; au pied de la croix saint Pierre à mi-jambe ; dans le haut un ange. Cette figure est renversée et ne paraît pas occuper sa véritable place, aussi elle a été remplacée depuis quelques années par une plaque montrant deux anges à mi-corps, superposés.
Les figures et les vêtements sont émaillés sur un fond de cuivre doré. Les plis des vêtements et les traits du visage se trouvent exprimés par des cloisons réservées sur le fond de la plaque. Les chairs sont émaillées de blanc et de blanc légèrement rosé; les cheveux sont niellés de rouge ; le nimbe crucifère est bleu et jaune ; le perizonium bleu à limbe jaune ponctué. La croix intérieure, en émail vert clair et vert sombre translucide, est bordée de jaune ; elle est surmontée d’un titulus, avec l’inscription IMS XPS disposée
(1) Décrit par Ch. de Linas, Les Crucifix champlevés polychromés en plate peinture, p. 18.
sur deux lignes ; de petites rosaces agrémentent les croisillons latéraux et supérieur. On trouve dans les émaux de nombreux exemples de teintes différentes, juxtaposées, sans séparation métallique.
Cette magnifique pièce provient de la vente de la collection du lieutenant-général belge B. Meyers; elle a été adjugée 2,350 francs.
Fig. 337. — Crucifix émaillé (xii' siècle). Haut. om66; larg. om42.
Collection Spitzer (ancienne collection B. Meyers).
Les motifs développés aux pages 250 et 251 permettent de donner à cette croix une origine limousine. Elle est auréolée ; l’arbre intérieur sur lequel repose le Christ est en émail et décoré de petits disques, caractères qui ne se rencontrent point chez les émailleurs allemands (1).
Tous ces crucifix, nous venons de le voir, offrent beaucoup d’analogie avec celui signé : Jean Garnier le Limousin, dont nous avons déjà parlé (pages 108, 109, figure 176), et qui est muni d’un état civil authentique. Aussi Charles de Linas pense-t-il, et nous adop-
(1) Publié par Charles de Linas, Les Crucifix champlevés en plate peinture.
L’ÉMAILLERIE LIMOUSINE
tons sa manière de voir, que tous les crucifix émaillés en plate peinture et leurs accessoires appartiennent à une même famille, qu’ils ont une patrie commune, bien que
Fig. 338. — Revers d’un crucifix limousin (xme siècle). Haut. om57; larg. om 34.
(Collection de M. le comte Ouvaroff, à Moscou.)
fabriqués par divers maîtres. L’origine d’une pièce légalement constatée, nous dit-il en parlant du Christ de la collection Victor Gay, établit la filiation des autres (1).
Des faces de croix, passons aux revers isolés.
(1) Ch. de Linas, toc. cil., p. 16.
CROIX ET CRUCIFIX
Crucifix de m. le comte ouvaroff. — La figure 338 nous donne un exemple de la disposition des Évangélistes sur les bras de la croix. Us sont représentés, par leurs symboles, en émail sur champ d’or; les émaux employés sont le blanc, le bleu clair, le bleu lapis, le bleu foncé, le rouge, le jaune et le vert.
Fig. 339. — Revers de crucifix limousin (xiii0 siècle). Haut. om2i; larg. o“i 4.
(Musée chrétien du Vatican.)
Cette belle pièce se trouve aujourd’hui chez M. le comte Ouvaroff, curateur de l’Université-de Moscou, qui l’a acquise, vers 1858, de l’abbé Texier; ce dernier l’avait trouvée dans le Limousin (1).
(1) Reproduite dans les Annales archéologiques , t. XVI, p. 308.
L’ÉMAILLERIE LIMOUSINE
Cinq médaillons émaillés, appliqués sur un champ d’or rehaussé d’enroulements et bordé d’un filet d’émail, décorent le fond de la croix. Au centre, dans une vesica piscis, apparaît le Christ debout, caché jusqu’aux genoux par un nuage. A droite et à gauche de son nimbe crucifère resplendissent l’A et l’Q. Dans les autres médaillons sont figurés des anges à mi-corps. Les personnages sont réservés en métal sur fond bleu semé de rosaces polychromes. Leurs têtes, sauf celles des attributs des Évangélistes, sont ciselées et rapportées après coup.
La croix représentée sous la figure 339 est, selon toute probabilité, le revers d’un crucifix; elle est faiblement auréolée; le décor est réservé sur champ bleu lapis. Au centre apparaît le Sauveur à mi-corps sortant des nuages, bénissant d’une main et tenant de l’autre le livre des Évangiles. Sa figure est imberbe, cas assez rare dans l’iconographie du xme siècle. Les symboles des quatre Évangélistes se trouvent aux extrémités de la croix, dont toutes les parties restées libres sont remplies par des enroulements fleuronnés de la plus remarqurble élégance (1).