CROIX A DOUBLE TRAVERSE
Nous avons déjà dit que les croix à double croisillon sont presque toutes des croixreliquaires contenant généralement, entre autres reliques, du bois de la vraie Croix. Ces croix n’ont ordinairement pas de pied, ou plutôt le pied est complètement distinct de la croix, parce que la croix se porte en procession, se porte de la sacristie à l’autel au moment même de l’office, et se fixe alors sur un pied préparé d'avance. La rubrique exigeait bien que le prêtre célébrât la messe devant une croix ou un crucifix, mais la croix n’était point pour cela à demeure sur l’autel.
Elles sont généralement formées de lames de métal plus ou moins ornementées de dessins faits au repoussé ou à l’estampage, enrichies souvent de pierreries et d’intailles montées en cabochon. Parfois de légers filigranes en argent se développent entre ces pierres et ces intailles en formant des rinceaux d’une grande délicatesse, comme sur la croix de Gorre ; d’autres fois ces filigranes ne sont employés que pour décorer une des faces de la croix, la face principale, celle qui possède des reliques; les croix des Cars, du Dorât, de Darnets, d’Eymoutiers, nous en fournissent de beaux exemples.
La croix figurée sous le N° 364 se trouvait à l’Exposition de Limoges en 1886. Elle est en
(1) On présentait aussi des croix de ce genre à baiser lors de l’entrée solennelle d’un haut personnage. Voici ce qui eut lieu à Grenoble, en 1497, pour la réception du gouverneur du Dauphiné, Jean de Foix : « Item pariter venerunt ad obviam.... episcopus...., secum juncto dominis canonicis... Idem dominus Adurensis eidem Domino gubernatori presentavit parvam crucem dicte ecclesie Beate Marie Gracionopolis, quam ipse in manibus suis tenebat, ad obsculandum et quam crucem obsculatus est reverenter, remoto boneto ». Ulysse Chevalier, Doc. relat. aux représentations théâtrales en Dauphiné , p. 5.
(2) « Loto et terso corpore, clerici familiares.... induant illud.... sacris vestibus quibus vivens induebatur, dum solemniter erat celebraturus.... et ponant super pectus ejus crucem aliquam, quam manibus teneat ». Lib. II, cap. 38, n° 10.
(3; Bulletin de la Société archéologique et historique de Tarn-et-Garonne , t. X, p. 39.
CROIX ET CRUCIFIX
cuivre doré décoré de cabochons. Au centre apparaissent, enchâssés dans un médaillon circulaire, des reliques de la vraie Croix. Le revers, orné d’une intaille, présente le même système de décoration et n’offre de différence que dans la disposition des cabochons. Cette croix repose sur un pied mobile émaillé, que nous décrirons plus loin.
La croix, figure 365, fait partie du Trésor de Conques. La boule et la douille sur lesquelles elle repose indiquent qu’on la fixait sur un pied ou au sommet d’une hampe.
Fig. 364 et 365. — Croix-reliquaires a double traverse (xiu' siècle).
Haut, o™ 61 5. Haut. om20.
Église de Saint-Priest-Taurion (Haute-Vienne). Trésor de Conques (Aveyron).
Elle est en métal doré; les ornements, d’une très grande simplicité, sont formés d’un fil de cuivre tordu. Les reliques occupent deux petites cavités en forme de croix, ménagées au milieu des traverses.
La croix (figures 366 et 367) connue, on ne sait trop pourquoi, sous le nom de croix de saint Til (1), est formée de minces lames d’argent doré appliquées sur une âme de bois ; les rinceaux qui en constituent les ornements sont estampés.
(1) Tillo, Saxon d'origine, appelé Théau dans le Limousin et Til en Auvergne, disciple et élève de saint Éloi, se retira à Brageac, entre les années 659 et 675, pour y vivre dans la solitude. Peut-être a-t-on supposé, à tort bien entendu, que cette croix avait été faite par lui, de même qu’on a regardé comme des œuvres de saint Éloi un grand nombre d’objets dont la fabrication est de beaucoup postérieure à l’existence de notre orfèvre limousin.
L’ÉMAILLERIE LIMOUSINE
Les reliques sont renfermées dans de petites cavités ménagées le long du montant et des traverses, sur la face principale ; celles qui sont à la rencontre des deux croisillons ont elles-mêmes la forme d’une croix; les autres consistent en simples trous dont les bords sont relevés en façon de bâtes.
Des inscriptions, faites au repoussé, nous renseignent sur la nature des reliques : ce sont des pierres du sépulcre, de l’étable du Sauveur et du jardin de Gethsémani, du bois de la vraie Croix, et des vêtements du Christ. On lit en effet, en réunissant les frag-
Fig. 366 et 367. — Croix-reliquaire de brageac (Cantal). — xm' siècle. Haut. omi5o; larg. oni83; épais, o'" 10.
(D’après des photographies de M. Émile Molinier.)
ments de mots qui se trouvent en tête de la croix et aux extrémités de chaque traverse : LA PI DES SE PVL CRI ; et le long des montants : S. CRVX PRESEPE VESTI M GESEMA.
L’église d’Obasine (Corrèze) possède une croix formée de minces feuilles d’argent doré, cloué sur du bois recouvert d'une étoffe de couleur rougeâtre (voir planche XXVII, figures 368 et 369). Sa hauteur est de om32. A la rencontre des branches supérieures se trouve un petit médaillon rectangulaire percé à jour par un double croisillon, et destiné à contenir un morceau de la vraie Croix. Au milieu de la grande traverse apparaît un crucifix estampé sur une plaque clouée après coup, et surmonté du monogramme habituel II1S. Le Christ, la tête nue et penchée, les yeux fermés, est attaché par quatre clous. Le champ de la croix, sur les deux faces, est constellé de pierres précieuses : rubis, saphirs, grenats, topazes, émeraudes, améthystes et bézoards ; les plus grandes sont ser-
lies dans des bâtes rectangulaires ou ovales, dont la base est enrichie d’un petit filigrane; les plus petites ont toutes une forme ronde, à monture fort simple, consistant simplement dans une sertissure tout unie. Une rangée de perles ou de clous simulés dessine la forme du reliquaire en lui servant de bordure.
La tranche de la croix est plaquée d’argent doré, treillissé au repoussé. On y lit ces lambeaux d’inscriptions : DE S[an]C[t]0 GREGORIO.... Sjan]C[t]I MARTINI.... S[an]C[t]I
ANftonii].... [sancti] MA[u]R[iJ (1) qui, -gravés en écriture latine du xiic siècle, nous
donnent le nom de trois saints d’origine latine, et prouvent ainsi d’une manière évidente que les croix à double traverse ne sont pas exclusivement de fabrication orientale.
La croix de l’église d’Eymoutiers (Haute-Vienne) est un des plus riches et des plus intéressants échantillons des objets de ce genre sortis des ateliers de Limoges. Elle mesure ora3Ô5 en hauteur et ora2i8 en largeur.
Sur la face principale (voir planche XXVII, figure 371) court un élégant filigrane d’argent doré, composé de deux fils granulés, soudés ensemble et terminés par une petite boule ou une rosette qui, par son épaisseur, a facilité le travail de soudure. Des pierres embâtées, des intailles (2) sont semées au milieu de ces légers ornements. Huit reliquaires de formes variées : carrés, ronds, en losanges, occupent les extrémités et le centre de la croix à la jonction des traverses; tous sont relevés sur des cloisons filigranées très délicatement travaillées et ont un couvercle, de même fabrication, monté à charnière et fermé par une goupille. Le couvercle d’acier orné de nacre, du reliquaire central, est moderne, ainsi que la fleur en cuivre rouge placée à l’un des bras de la croix.
Le revers de la croix offre un autre système de décor (voir figure 372); il est formé de feuilles d’argent estampé présentant des rinceaux fleuronnés d’une grande élégance, et maintenus à l’aide de clous en rosette.
L’église paroissiale du Dorât (Haute-Vienne) possède une croix du xmc siècle, longue de om3i, et qui offre beaucoup d’analogie avec celle d’Eymoutiers. L’un des côtés est recouvert de filigranes, de pierreries et d’intailles (3) ; l’autre de lames d’argent estampé. Un anneau, fixé à la partie supérieure, atteste qu’elle était destinée à être suspendue.
Une autre croix conservée dans l’église de Darnets (Corrèze), haute de om28, appartient a la même époque. Les extrémités se terminent en forme de fleurs de lis. La face est recouverte de rinceaux de filigranes, avec de petites fleurs de métal rapportées, enchâssant des morceaux de verre, des cabochons et une pâte de verre rouge antique représentant le profil d’une tète d’homme imberbe. Au-dessus du second croisillon, dans un chaton ovale, est serti un verre recouvrant une relique accompagnée d’une authentique en écriture cursive du xme siècle : [. Sanc]ti Marcialis. Le revers, en argent doré, est estampé de rosaces à l’intersection des croisillons et cl’une ligne d’étoiles sur les bras et la haste.
(1) Les fragments de métal sur lequel étaient gravées quelques lettres des deux derniers noms n’existent plus aujourd’hui, mais nous les avons vus en 1880. Nous pensons que ces lettres indiquaient les noms de saint Antoine et de saint Maur, l’un des premiers disciples de saint Benoît. Ces deux saints étaient en effet en grande vénération à Obasine, si l’on s’en rapporte à une peinture murale qui existe encore et sur laquelle ils se trouvent figurés.
(2) Ces intaillcs représentent : i° une Victoire; 20 un guerrier; 3° Aristée donnant à manger à des abeilles.
(3) On voit sur ces intailles : i° une tête de jeune femme; 20 un cheval marin; 30 une chèvre broutant un arbuste.
L’ÉMAILLERIE LIMOUSINE
La croix de l’église des Cars, canton de Châlus (Haute-Vienne), est aussi en bois recouvert de feuilles d’argent doré et de filigranes de même matière composés de fils tordus et aplatis au marteau (i). Ces filigranes, formant des rinceaux d’une délicatesse et d’une
Fig. 368. — Croix-reliquaire des cars (Haute-Vienne).
Haut, o"' 52; larg. de la grande traverse : om2-j.
(Gravure extraite du Bulletin de la Société archéologique du Limousin , année 1888, p. 279.)
légèreté admirables, se développent à travers des rubis, des émeraudes, des améthystes, des pierres précieuses posées d’une manière symétrique. Deux intailles représentant, l’une une tête d’impératrice, l’autre David jouant de la harpe, et six petits reliquaires de forme
( 1) Elle a été décrite par M. le chanoine Arbellot dans le Bulletin de la Société archéologique du Limousin, année 1888, p. 279.
Fig 369 et 3jo. — Croix (face et revers) de l’église d’Obasine (Corrèze).
CROIX ET CRUCIFIX
ovale complètent la décoration. Au milieu de la traverse inférieure apparaît l’image du Christ; la traverse supérieure conserve à son centre, dans une capsule ronde, du bois de la vraie Croix (voir figure 368).
Fig. 373. — Croix-reliquaire de l’église de gorre (Haute-Vienne). — xiiic siècle.
Hauteur : om40.
Les feuilles d’argent appliquées sur la face postérieure n’offrent point d’homogénéité dans le décor. Le sommet de la hampe et la traverse inférieure sont ornés de larges rinceaux; un fin treillis, dont chaque losange porte à son centre une fleur de lis, recouvre les autres parties. Tous ces dessins sont estampés. Deux médaillons exécutés au repoussé occupent l’arbre de la croix à la jonction des deux traverses. Celui du haut est rond et représente Dieu le Père assis sur un trône, un sceptre à la main; dans celui du bas,
L’ÉMAILLERIE LIMOUSINE
formant un encadrement à six lobes, apparaît la Vierge assise, tenant l’Enfant Jésus sur ses genoux, et ayant dans sa main droite le fruit qui a causé les maux de l’humanité.
Cette croix, qui appartient au milieu du xme siècle, est montée sur un pied d’une époque beaucoup plus moderne, et dont on peut faire remonter la fabrication entre les années 1587 et 1622, d’après les deux écussons qui s’y trouvent représentés et qui nous donnent les armes de la famille des Cars [de gueules, à un pal de vair), et celles de la famille de Bessey en Bourgogne [d'azur, à trois quintefeuilles d'argent). Charles des Cars, baron d’Aixe puis comte des Cars, s’est marié en premières noces, le 10 août 1587, avec la veuve d’Henri de Vienne, Anne de Bessey, qui mourut en 1622 (1).
La croix de l’église de Gorre provient de l’abbaye de Grandmont (2). Les extrémités sont fleuronnées et les faces sont entièrement couvertes d’un travail de filigrane en argent doré, merveilleux de finesse et de souplesse, qui encadre des perles, des cabochons et deux pierres gravées. Celle qui figure sur la face dont nous donnons le dessin (voir figure 373), et qui est placée à l’intersection de la tige et de la traverse supérieure, représente un lion dévorant un animal, et au-dessous un chien poursuivant un lièvre ; elle est assez grossière comme exécution; mais celle qui est sur le revers et qui mesure om030 sur om038 est cl’une beauté de dessin qui la place parmi les plus belles que l’on connaisse. Elle montre un génie ailé monté sur un cheval recouvert d’une longue housse, et qui combat contre des lions. M. Robert de Lasteyrie, qui a décrit la croix de Gorre (3), attribue cette intaille à l’époque sassanide.
Notre monument est d’une conservation parfaite, et à part une plaque de métal grossièrement clouée au bas d’une des faces et d’un vilain petit crucifix fixé à la traverse supérieure, on ne peut y constater aucune dégradation. La pointe allongée qui termine la tige dans la partie inférieure prouve qu’il était destiné à être fiché sur un pied ou monté sur une hampe pour être porté en procession.