L’ANNONCIATION
Avant d’entreprendre la description des châsses qui reproduisent des épisodes de la vie du Christ ou de celles des saints, il est utile de faire remarquer que souvent nos artistes limousins se sont inspirés des récits contenus dans les Évangiles apocryphes (1), et dans la Légende dorée publiée par Jacques de Voragine (2). Aussi, pour expliquer les sujets qui attireront notre attention, aurons-nous recours à ces recueils de documents,
(1) Nous ne parlons ici que des Évangiles apocryphes proprement dits et non point des livres publiés sous les mêmes titres, que quelques-uns des hérésiarques primitifs ont voulu faire circuler sous des noms vénérés pour appuyer leurs erreurs ou pour les excuser. — « Comme les Évangiles canoniques n’entrent point dans les détails de la vie du Sauveur depuis son enfance jusqu’à sa prédication chez les Juifs, quelques chrétiens des premiers temps, emportés par leur enthousiasme au-delà des saintes règles, remplirent ces lacunes de légendes, où souvent la profondeur du sens contraste avec la naïveté de la forme. Ces premiers monuments de notre poésie primitive nous ont été transmis sous le titre peu attrayant d 'Évangiles apocryphes , et les précautions prises pour nous empêcher de les regarder comme des livres canoniques
nous ont presque fait oublier que nous possédions ce trésor de littérature chrétienne On ne veut pas
dire ici que tous les Évangiles apocryphes présentent ce caractère. Il en est qui contiennent des témoignages réellement historiques que la critique a su apprécier. D’autres renferment une partie de récit évangélique, altérée par les sectaires ». Rio, Cours stir l'Arl chrét ., Introd., dans YUniversité cathol., t. I, p. 3.
(2) Jacques de Voragine, né à Varaggio, près de Savone, vers 1230, mort à Gênes le 14 juillet 1298. Entré chez les Dominicains, il professa dans plusieurs maisons de l’ordre, devint provincial de Lombardie, puis fut nommé évêque de Gênes (1292). Son nom est attaché à un recueil de vies des saints, dont le titre primitif, Wstoria lombardica seu Legenda sanctorum , fut changé, par l’admiration des contemporains, en celui de Legenda aurea. Cet ouvrage, l’une des productions les plus répandues et les plus goûtées au Moyen-âge, eut de nombreuses éditions dès la fin du xve siècle; il a été traduit plusieurs fois en français, et en dernier lieu par Gustave Brunet (Paris, 1843, 2 vol. in-8°J.
CHASSES
parfois fabuleux, qui n’ont qu’une valeur fort contestable en histoire, mais qu’on doit considérer comme les premiers monuments de la poésie chrétienne et comme l’expression la plus naïve des croyances de ces époques déjà si loin de nous.
Disons cependant que nos artistes ne recouraient ordinairement à ces légendes que pour combler les lacunes de l’Évangile.
Au récit de l’Annonciation, l’Évangile est complet. Ils n’avaient donc, pour figurer ce mystère, qu’à s’inspirer du texte de saint Luc : « L’ange Gabriel fut envoyé de Dieu en une ville de Galilée, appelée Nazareth, à une vierge qui était fiancée à un homme de la maison de David, nommé Joseph ; et cette vierge s’appelait Marie. — L’ange étant entré où elle était, lui dit : Je vous salue, ô pleine de grâce, le Seigneur est avec vous ; vous
Fig. 412. — Plaque émaillée du pignon de la chasse de billom (Puy-de-Dôme).
Haut. om25; larg. o"' 14 (xme siècle).
êtes bénie entre les femmes. — Mais elle, l’ayant entendu, fut troublée de ses paroles; et elle pensait quelle pouvait être cette salutation — et l’ange lui dit : Ne craignez point, Marie, car vous avez trouvé grâce devant Dieu. Voilà que vous concevrez en votre sein,
et vous enfanterez un fils a qui vous donnerez le nom de Jésus Alors Marie dit à
l’ange : Comment cela se fera-t-il car je ne connais point d’homme? — L’ange, répondant, lui dit : le Saint-Esprit surviendra en vous, et la vertu du Très-Haut vous couvrira de son ombre. C’est pourquoi le Saint qui naîtra de vous sera appelé le Fils de Dieu. Et voilà que votre cousine Élisabeth a elle-même conçu un fils en sa vieillesse; et c’est ici
le sixième mois de la grossesse de celle qu’on appelait stérile — Alors Marie lui dit :
Voici la servante du Seigneur, qu’il me soit fait selon votre parole ».
L’ÉMAILLERIE LIMOUSINE
Sur un des pignons de la châsse de Billom (voir figure 412), châsse que nous décrirons plus loin et en détail, tout est strictement conforme à ce texte. L’archange debout, pieds nus comme il convient à sa nature céleste, une banderole à la main, vient annoncer â Marie que Dieu l’a choisie pour être la mère du Rédempteur. La Vierge, également debout, les mains croisées sur la poitrine, est voilée, et sa robe lui couvre les pieds: elle écoute les paroles de l’ange et s’incline humblement pour donner son approbation. La légende AVE MARIA se lit sur une bande posée horizontalement sur le fond, à la hauteur de la tête des personnages.
Sur une des châsses du Musée de Cluny, l’inscription AVE MARIA se trouve inscrite sur la banderole même que tient le messager du Ciel (voir planche XXXIV, figure 409).
Fig. 413. — L’annonciation. Chapiteau de l’église de Lubersac (Corrèze).
Les sculpteurs limousins n’ont pas toujours suivi sur ce point l’exemple des émailleurs, car sur un des chapiteaux de l’église de Lubersac (voir figure 413), ils ont représenté la Vierge dans l’attitude indiquée au chapitre IX de YÉvangile de la Nativité de sainte Marie (1), attitude que l’on retrouve si fréquemment chez les Latins et dans la plupart de nos anciennes peintures.
(1) Voici ce passage de X Évangile de la Nativité. Marie est troublée des paroles extraordinaires qu’elle entend : « Sed in solo ejus sermone turbata, cogitare cœpit qualis ista salutatio tam insolita esse posset », elle demande comment elle pourra être mère de Dieu sans rompre son vœu de virginité : « Virgo paries, virgo nutries », lui répond l'ange. « Spiritus enim sanctus superveniet in te et virtus altissimi obrumbabit libi contra omnes ardores libidinis, ideoque quod nascitur ex te solum erit sanctum quia solum sine peccato conceptum et natum vocabitur filius Dei. Tune Maria, manibus expansis et oculis ad cœlum levatis, dixit : Ecce ancilla Domini (neque enim Dominæ nomine digna sum) liât mihi secundum verbum tuum ».
CHASSES
L’ange nimbé, tenant son bâton cle messager, arrive chez la Vierge Marie en faisant un geste indicatif de la parole qu’il lui adresse. La Sainte-Vierge, assise (i), lève les mains en signe du trouble qu’elle éprouve.
« Or, en ces jours-la, Marie partit, et s’en alla en diligence au pays des montagnes, en la ville de Juda; et étant entrée dans la maison de Zacharie, elle salua Élisabeth. Dès qu’Élisabeth entendit la voix de Marie qui la saluait, son enfant tressaillit dans son sein » (2).
Telle est la seconde scène représentée sur l’un des panneaux d’une châsse du Musée de Cluny (voir planche XXXIV, figure 40g). Marie, qui porte le Sauveur dans ses entrailles, visite sa cousine Élisabeth, enceinte elle-même de saint Jean-Baptiste. Les saintes femmes se prennent par la main et s’embrassent comme deux amis qui se rencontrent.
A quelques variantes près, ce sujet a toujours été traité de la même façon par les émailleurs de Limoges; mais les peintres se sont souvent permis des licences parfois peu convenantes. Ainsi, sur un tableau donné à la ville de Lyon par l’architecte Pollet, on voit la Vierge et Élisabeth, toutes les deux enceintes, se saluant affectueusement. Le peintre a osé ouvrir la robe et le sein d’Élisabeth et a fait voir le petit saint Jean dans le ventre de sa mère ; il a ouvert aussi la robe de Marie et a montré dans son sein le petit Jésus, bénissant avec la main droite saint Jean qui s’incline pieusement (3). Du reste ce petit drame n’est que la représentation hardie du texte évangélique de saint Luc, complété par la Légende dorée à la Nativité de saint Jean-Baptiste (4).
« Et elle (Marie) enfanta son fils premier-né, elle l’enveloppa de langes et le coucha dans une crèche parce qu’il n’y avait point de place pour eux dans l'hôtellerie » (5).
(1) D’après le prolévangile de saint Jacques , ch. 11, la Vierge était assise lors de l’apparition de l'ange :
« Et, étant effrayée (des paroles de l’ange), elle entra dans sa maison, et elle posa la cruche, et ayant
pris la pourpre, elle s’assit sur son siège pour travailler. Et voici que l’ange du Seigneur parut en sa présence, disant : « Ne crains rien, Marie »
(2) S. Luc, c. I, v. 39 à 41.
(3) Didron, Manuel d'iconographie chrétienne, p. 136.
(4) « Mense autem sexto, beata Virgo Maria, quæ jam Dominum conceperat, congratulans virgo fœcunda ablatæ sterilitati et compatiens senectuti, venit ad Elisabeth. Et cum eam salutasset, beatus Johannes, jam Spiritu sancto repletus, sensit Filium Dei venire ad se, et præ gaudio in matris utero exultavit, et tripudiavit, et motu salutavit quem voce non potuit. Exultavit enim quasi gestiens salutare et Domino suo assurgere ».
On trouve aussi dans le même ouvrage, à la Vie de saint Jean-Baptiste , les deux strophes suivantes :