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LA VISITATION

LA nativité: DU CHRIST

Nostre dame qui estoit pleine De nostre seigneur iesucrist, Si vint veoir sa chere cousine Or entendez que l’enfant fist.

Dedans le ventre de sa mère Sagenoïlla deuant son maistre, Doulce chose et non pas amère Car ilz estoient tous deux a naistre.

(5) S. Luc, c. Il, v. 7.

L’ÉMAILLERIE LIMOUSINE

La Nativité de Jésus-Christ a eu lieu à Bethléem, dans une étable. On n’a pas toujours tenu compte de la vérité historique, et les colonnes et les arceaux qui soutiennent et qui recouvrent souvent la crèche donnent plutôt l’idée d’un riche palais que celle d’une mauvaise cabane. Mais le Moyen-âge aime les dais et les arcatures courantes, ou, pour mieux dire, tout ce qui est l’insigne de l’honneur et de la dignité. Dans ce genre de représentation, la pensée de l’artiste a été évidemment d’abriter le plus dignement possible les scènes où figurent Jésus et Marie ; peut-être aussi a-t-elle voulu simplement rappeler ce passage du chapitre IV de X Évangile de l'enfance : « Les armées célestes leur apparurent, louant et célébrant le Seigneur: la caverne eut toute ressemblance à un temple auguste, où des rois célestes et terrestres célébraient la gloire et les louanges de Dieu à cause de la Nativité du Seigneur Jésus-Christ ».

Une châsse du Musée de Cluny (voir planche XXXIV, figure 409) nous montre de quelle façon la Nativité a presque toujours été reproduite. Jésus est enveloppé de langes serrés autour de son corps par des bandelettes. Il repose sur une crèche élevée, de forme rectangulaire et décorée cl’arcatures. L’âne et le bœuf appliquent leur museau sur le corps du nouveau- né pour le réchauffer de leur haleine. Ces animaux, dont la présence est constante dans les représentations anciennes, justifient la prophétie d’Isaïe : « Le bœuf connaît celui à qui il est, et l’âne l’étable de son maître » (1). Assis sur un riche trône, saint Joseph, appuyé sur son bâton, lève la main en signe de l’étonnement que lui cause le mystère qui vient de s’accomplir.

Il est à remarquer que saint Joseph est généralement figuré sous les traits d’un vieillard. Les artistes, en agissant ainsi, ont voulu se conformer à un passage de l’histoire de ce saint écrite en arabe (2), et où il est dit que lorsque son mariage eut lieu il avait atteint l’âge de quatre-vingt-neuf ans. Il est, du reste, peu de traditions plus anciennes et plus répandues que celle qui attribue un âge avancé à Joseph lorsque Marie lui fut remise. Accipit Mariam viduus, cetatem agens circa 80 annorum et amplius, dit saint Épiphane. 11 était parvenu à cent onze ans lors de son décès, suivant son historien arabe.

M. Wasset, à Paris, avec une affabilité des plus grandes, a bien voulu nous autoriser à dessiner dans sa belle collection, une plaque émaillée qui mérite une étude toute spéciale (voir figure 414).

Cette plaque, munie d’une entrée de serrure dans sa partie supérieure, servait de porte à une châsse, comme nous le montre le reliquaire de saint Dulcide conservé dans l’église de Chamberet (voir figure 180).

Sur un lit posé en diagonale et figuré par une auréole elliptique intersectée par une auréole circulaire, la Vierge, nimbée et couchée (3), étend la main vers son divin enfant

(1) Isaï. c. I, v. 3. « Cognovit bos possessorem suum et asinus præsepe Domini sui ».

(2) Cette histoire est relatée dans un manuscrit de la Bibliothèque nationale et portée au catalogue de 1 73g, t. I, p. iii, sous le N° CIV des manuscrits arabes; l’on y ajoute qu’elle fut transcrite l’an de notre ère 1299, et que Vansleb en fit l’acquisition au Caire. « Il (Joseph) vécut quarante ans avant de contracter (son premier) mariage. Sa femme passa avec lui quarante-neuf ans, et quand ils furent écoulés, elle mourut. Un an après sa mort, les prêtres confièrent à Joseph, ma mère, la bienheureuse Marie, afin qu’il la gardât jusqu’au temps des noces ». Les Évangiles apocryphes. Histoire de Joseph le charpentier, ch. XIV, traduct. de G. Brunet, p. 28. Paris, 1849.

(3) On trouve des exemples de la Vierge représentée couchée, depuis le vie siècle jusqu’au xiv'. Cette position est le plus ordinairement attribuée à la Mère de Dieu dans la scène de la Nativité. Le premier exemple que l’on connaisse où la Sainte-Vierge soit couchée se trouve sur une espèce de camée de forme demi-circulaire, attribué au vie siècle et reproduit par Martigny à la page 494 du Dictionnaire des Antiquités chrétiennes, d’après l’ouvrage de Ph. Venuti, Accadem. di Cortona, t. VII, p. 45.

CHASSES

qui reçoit les soins d’une sage-femme ; il est caractérisé par un nimbe crucifère. Saint Joseph, également nimbé, est à ses côtés, assis, et semble endormi ou somnolent, dans l’attitude d’une personne qui appuie l’une des mains contre la tète comme pour la soutenir. Dans le haut, Jésus est emmaillotté; le bœuf et l’âne le réchauffent de leur souffle.

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Fig. 414. — Plaque émaillée représentant la nativité (xiiic siècle). Long. om 16; haut. om i=;.

(Collection de M. Wasset, à Paris.)

Sur un grand nombre de monuments de cette époque, saint Joseph est souvent représenté dans cette attitude. On voulait rendre des idées mais les rendre par des faits. Or, pour rappeler des faits on recourait à quelques-uns de leurs éléments les plus simples, les plus naturels, et on voulait faire entendre par là que le divin enfantement s’était accompli en toute manière sans aucun concours de sa part. Dans bien des scènes il n’est même pas représenté, car lors de la venue des Mages saint Matthieu ne parle pas de saint Joseph, soit qu’il fût absent alors, soit à dessein, de peur que les Mages ne le prissent pour le père naturel de l’Enfant : « En entrant dans la maison, ils trouvèrent l’Enfant avec Marie sa mère ».

L’ÉMAILLERIE LIMOUSINE

Le fond de la plaque est d’un beau bleu lapis; le lit de la Vierge de couleur verte; celui du nouveau-né bleu turquoise orné de traits bleu foncé, bleu clair, blanc, rouge et jaune. Le rouge, le bleu foncé, le bleu clair, le blanc, le vert et le jaune se remarquent sur le nimbe de la Sainte-Vierge; les mêmes couleurs se retrouvent sur les rosaces qui décorent le lit et le champ de l’émail.

Le motif que nous venons de décrire offre un sujet intéressant au point de vue de l’iconographie; il a été quelquefois reproduit d’une manière à peu près analogue par les artistes du vme au xive siècle, et nous l’avons retrouvé sur une plaque de cuivre repoussé et doré provenant également d’une châsse, et qui appartient à M. l’abbé Gounelle, à Paris.

Sur une chaire à Saint-André de Pistoia, en Italie, et qui porte la date de 1301, la Nativité et complétée par l’ablution de l’Enfant divin; on y reconnaît deux jeunes sagesfemmes, les bras nus et la robe agrafée sur l’épaule droite.

Cette scène trouve son explication toute naturelle dans la légende si curieuse tirée des évangiles apocryphes, et notamment dans le protévangile de saint Jacques , où il est dit que des femmes furent amenées par saint Joseph dans l’étable de Bethléem au moment de la délivrance de Marie, et auraient donné leurs soins au nouveau-né (1).

Cette légende est encore reproduite dans un livre italien devenu très rare et du reste peu connu, intitulé : Vita del Nostro Signore Jesu Cristo e de la sua gloriosa madré Ver-

gine madona santa Maria sans nom d’auteur. Ce livre porte en suscription ces mots :

Bologna, Baldisera de li Azzoaguidi, 1474, in-f°. On en trouve un exemplaire à la Bibliothèque nationale, département des manuscrits. Il y est question de deux accoucheuses du nom de Gelome et Salomé. Salomé ayant voulu éprouver la virginité de Marie après son enfantement, fut d’abord frappée d’une paralysie des deux mains, puis guérie aussitôt qu’elle eut touché le divin Enfant.

Une peinture des catacombes, dans le cimetière de Saint-Valérien ou de Saint-Julien, et qui paraît remonter au milieu du vme siècle (2), nous représente l’accoucheuse, dont le nom SALOMÉ est inscrit en entier, lavant dans une cuve le corps de l’Enfant Jésus.

Suivant la plupart des versions, les femmes appelées par saint Joseph auraient été au nombre de deux et s’appelaient Salomé et Zélémi, d’après Y Évangile de la Nativité de Marie et de l’enfance de Notre-Seigneur, mais il se pourrait bien que la légende primitive n’en ait mis d’abord en scène qu’une seule, comme sur notre plaque, et que les mots de Zélémi et de Salomé ne soient que des formes différentes du même nom dont on a fait aussi ailleurs celui de Gélomé.

Bien des archéologues ne veulent point admettre l’intervention des sages-femmes dans la naissance de Notre-Seigneur, ou donnent du moins a leur présence un sens symbolique. L’Enfant Jésus recevrait un simple bain, une sorte de baptême rappelant celui qui lui sera administré plus tard par saint Jean-Baptiste (3). Accepter le ministère des sagesfemmes, c’est aller contre la vérité historique et outrager la Mère de Dieu.

Il convient de remarquer que les artistes du Moyen-âge, peintres comme émailleurs, se sont permis des hardiesses encore bien plus curieuses, nous dirons même inconve-

(1) Vide Protevangel. Jacob, nos 19 et 20, et Not. Fabric.

(2) Bosio, Roma soit., p. 579. — Garruci, Storia dell' Arte christiana, pl. 84, fig. 1.

(3) Didron, Annales archéologiques , t. XXVI, p. 345, en note. Voir aussi dans la Revue de l’Art chrétien, année 1880, p. 107 et 323, l’étude très intéressante de M. le comte Grimouard de Saint-Laurent : De quelques singularités longtemps usitées dans la représentation de la Nativité de Notre-Seigneur.

L’Œuvre de Limoges.

Pl. XXXV.

Fig. 4 1 5 et 416. — Chasse en cuivre doré et émaillé de Billom (Puy-de-Dôme

(XIIIe SIÈCLE.)

Haut., 3y cent.; long., 425 millim.

CHASSES

nantes. Le tableau du Musée de Lyon, dont nous avons parlé à l’article précédent, en est un exemple manifeste.

Les récits relatifs aux sages-femmes qui assistèrent Marie se retrouvent dans un sermon de saint Zénon, évêque de Vérone, mort en 380; un moine grec du xiic siècle, Épiphane, les reproduit dans son livre de la Vie de Marie , dont Mingarelli a donné le texte grec dans les Anecdota litteraria d’Amadacci, t. III, p. 29 (1).

La scène représentée sur la plaque qui nous occupe est assez mouvementée pour permettre de voir que la femme qui soutient l’Enfant Jésus ne se borne pas à le plonger dans un simple bain, mais lui donne des soins appropriés à la circonstance. Cette plaque, bien que fabriquée à Limoges, se ressent encore de l’influence des artistes byzantins. La Vierge porte aux bras des bracelets qu’on ne retrouve que dans l’ornementation grecque. Les proportions de son corps sont exagérées eu égard à celles des autres personnages, tradition qui nous vient également de l’Orient où on avait l’habitude de représenter par la grandeur physique, dans l’art figuré, la grandeur morale, la puissance de dignité.

Dans les peintures grecques, les femmes interviennent souvent pour prodiguer leurs soins au divin Enfant. « En vertu d’une légende recueillie par Siméon le Métaphraste, nous dit Didron, les Grecs donnent, pour la nativité, deux sages-femmes à la Vierge. Lorsque la Vierge met Jésus au monde, les deux sages-femmes prennent l’enfant et le placent dans un bain où elles le lavent. Dans le couvent de Sainte-Laure, à la vue de cette représentation que je remarquais pour la centième fois peut-être, j’exprimai mon étonnement de cette grossière légende en présence du P. Melchissédech, savant secrétaire du couvent : « C’est vrai, me dit le jeune moine en rougissant, les peintres ne respectent rien. La nativité a été aussi pure que la conception; Marie n’a pas mis Jésus au monde comme les autres femmes accouchent d’un enfant ordinaire. Il n’y a pas eu de sang versé; il n’y avait rien à purifier ». En général, à côté d’un mysticisme très raffiné dans les idées et l’art de la Grèce chrétienne, il y a un matérialisme grossier qui nous répugne. Près de ce bain où des femmes lavent Jésus, il y a ce rayon lumineux qui caresse la tête de cet enfant divin. Je ne connais pas de pays où, sur certains points, l’art chrétien trahisse de plus singuliers contrastes » (2).

La plaque émaillée de M. Wasset permet de résoudre une question iconographique sur laquelle les opinions des archéologues étaient partagées jusqu’à ce jour.

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