ADORATION DES MAGES
Saint Matthieu est le seul des quatre Évangélistes qui parle de l’Adoration des Mages (3).
« Des Mages vinrent d’Orient à Jérusalem, disant : Où est celui qui vient de naître roi des Juifs? car nous avons vu son étoile en Orient, et nous sommes venus l’adorer. Or le roi Hérode, apprenant ceci, en fut troublé, et toute la ville de Jérusalem avec lui. Et assemblant tous les princes des prêtres et les scribes du peuple, il s’enquit cl’eux où devait naître le Christ. Ils lui dirent : Dans Bethléem de Juda; car il avait été écrit ainsi par le prophète Alors Hérode ayant mandé les Mages en secret, s’enquit d’eux soi-
gneusement du temps auquel l’étoile leur était apparue; et, les envoyant à Bethléem, il leur dit : Allez, informez-vous exactement de cet enfant; et lorsque vous l’aurez trouvé, faites-le moi savoir, afin que j'aille moi-même l’adorer ».
« Ayant entendu ces paroles du roi, ils partirent; et voilà que l’étoile qu’ils avaient vue en Orient allait devant eux, jusqu’à ce qu’elle vînt, et s’arrêta à l’endroit où était l’enfant. Lorsqu’ils virent l’étoile, ils eurent une joie extrême. Et entrant dans la maison, ils trouvèrent l’enfant avec Marie sa mère, et se prosternant ils l’adorèrent; puis ayant ouvert leurs trésors, ils lui offrirent des présens, de l’or, de l’encens et de la myrrhe ».
Les détails si peu circonstanciés que donnent les Évangélistes au sujet des Mages ne pouvaient suffire à l’imagination du vulgaire ; la tradition rapporta sur leur compte diverses particularités ; elle en fixa le nombre à trois pour personnifier en eux les habitants des trois parties de l’ancien monde ; des écrivains du ive et du ve siècle leur donnèrent le titre pompeux de rois, que Tertullien leur avait déjà octroyé. Toutefois, cette avance ne s’accrédita pas fort vite, car les anciens sarcophages persistent à les représenter coiffés du bonnet phrygien et ne leur posent point de couronne sur la tête (4). On est allé jusqu’à dépeindre la figure de chacun d’eux. Il serait difficile d’indiquer à quelle époque on leur assigna les noms de Gaspard, de Balthasar et Melchior (5), mais ces dénominations
(1) S. Luc., c. II, v. 8 à 13.
(3) Suivant Bède, Aymon et quelques autres écrivains, les bergers qui virent le Sauveur dans l'étable étaient au nombre de trois; ailleurs on lit qu'ils étaient quatre et qu'ils se nommaient Misaël, Achéel, Stéphone et Cyriaque.
(3) S. Matth., c. II.
(41 D'après une gravure de Ciampini ( Vetera monimenta ), on pourrait croire qu’il existe à Ravenne une Adoration des Mages où ceux-ci seraient représentés en costume asiatique et couronnés; mais il faut savoir que les couronnes sont le résultat d’une restauration moderne.
(5) On les désigne aussi en grec et en hébreu. En grec, c’est Magalal, Galgabat, Saraïm; et en hébreu latinisé : Afiellius, Amerus , Damascics ou Dalmatius ; et ailleurs : .-1/or, Sato, Paratoras. Vide Casaubon. in Baron, et Bolland t. I, p. 7, 8 Maii.
CHASSES
se trouvent déjà sur une peinture du xic siècle publiée dans le recueil de Seroux d’Agincourt ( Histoire de l'Art par les Monuments, 1811-1823, 6 vol. gr. in-fol.). D’après une autre tradition beaucoup moins répandue, les Mages avaient été au nombre de douze (1).
Deux plaques de cuivre guillochè et doré, ornées de cabochons, qui recouvrent le toit de la châsse de l’église de Laval, représentent les deux scènes des Mages devant Hérode et des Mages en adoration devant l’Enfant Jésus. Les personnages, en relief et émaillés de bleu lapis, de bleu turquoise et de blanc, ont été déplacés et posés sans aucun discernement. Il serait facile de les remettre à la place qu’ils devaient occuper, car la silhouette de chacun d’eux se trouve tracée sur le fond des plaques.
On voit, d’un côté (figure 417), la Vierge avec son enfant, un Mage à pied et Hérode assis sur un trône, un sceptre à la main; de l’autre (figure 418), quatre statuettes représentant les rois Mages.
Nous ne reproduisons pas les autres parties de la châsse qui proviennent d’un reliquaire du xme siècle ; elles sont décorées d’anges à mi-corps dans des médaillons circulaires, séparés par des rinceaux. Saint Pierre et saint Paul, debout, sont figurés sur les pignons.
M. Veermersch, à Bruxelles, possède dans sa collection une châsse du xmc siècle qui reproduit le même sujet, traité d’une façon toute particulière : les trois rois sont devant Hérode. Ce dernier a près de lui un soldat, et il est inspiré par un démon à tête de
(1) G. Brunet, Les Évangiles apocryphes, p. 212.
L’ÉMAILLERIE LIMOUSINE
chien et émaillé de noir. Au-dessus de cette scène a été représenté le Massacre des Innocents ; les Mages, contristés, assistent à cette scène de meurtre. Toutes les figures sont gravées et réservées sur fond d’émail bleu lapis. Le revers de la châsse représente l’Adoration des Mages et la Crucifixion. Les personnages sont en cuivre doré et rapportés sur un fond émaillé de bleu semé de rinceaux terminés par des fleurons polychromes.
Sur une châsse de l’église de Beaulieu, les trois rois, â cheval, s’avancent vers Bethléem en apportant leurs présents mystiques, conduits par l’étoile miraculeuse qui les précède, et que l’on aperçoit à gauche, dans l’angle supérieur du tableau (voir figure 419).
Le plus âgé est devant ; il se retourne vers son compagnon en lui montrant l’étoile, comme pour lui dire que le terme du voyage approche. Celui-ci tient déjà son offrande toute prête et la montre de la main droite. Le troisième Mage est plus loin; il cherche de la main le signe lumineux qu’il a perdu de vue et porte son offrande sous son bras, se croyant encore éloigné de la personne à laquelle elle est destinée. De chaque côté de la tète des rois et entre les jambes de leurs montures sont semées des rosaces, des losanges et des tiges d’arbre élancées se terminant par une grosse fleur à trois pétales, d’un aspect fantastique. Les Couleurs qui décorent ces ornementations sont le rouge, le bleu foncé, le bleu clair, le blanc, le vert et le jaune.
Dans les représentations de ce genre, le vieux Mage est toujours celui qui arrive le premier; c’est le plus pressé, le plus désireux de voir l’Enfant-Dieu. L’artiste qui a gravé notre reliquaire s’est conformé à cet usage, et, dans la scène du panneau inférieur,
CHASSES
il nous le représente à genoux, le plus près de la Vierge, ayant déjà offert à l’Enfant Jésus, qui l'accepte, le premier des présents symboliques, l’or monnayé, pendant que ses compagnons sont encore debout derrière lui, portant à la main les vases où sont renfermées leurs offrandes.
La Vierge est assise sur un trône richement décoré; elle tient sur les genoux son enfant, qui bénit de la main droite.
Il convient de remarquer le curieux harnachement des chevaux. Les pieds des voyageurs sont supportés par des étriers: deux sangles, placées en avant et en arrière du ventre des chevaux, remplacent les croupières absentes.
Disons aussi que l’étoile qui apparaît aux rois Mages est à six rayons, comme on le voit presque toujours sur les différents monuments des xuc et xmc siècles. Quelquefois cependant on la rencontre à huit rayons, ainsi qu’on peut le constater sur la plaque du Musée de Cluny (figure 164) et sur une châsse du Musée de Guéret, mais jamais à cinq; les étoiles à cinq rayons sont relativement modernes. On a prétendu que les étoiles à six rayons représentaient les lettres I et X. initiales des deux mots Iesouç Xpnrroç, et que l’étoile qui en avait huit rappelait la lettre X et la croix réunies.
La décoration de la face postérieure se compose de quatrefeuilles lancéolés inscrits dans des cercles et posés en échiquier. Sur les pignons deux apôtres.
L’intérieur de la châsse renferme une bande de parchemin sur lequel est inscrite, en caractères du xnie siècle, l’inscription suivante :
HIC SV[n]T RELIQjuiæJ VID[elicet] DE CfruJCE D[omi]NI N[ostr]I I[es]HV[s] XfhristJI. IT[em] DE C[r]V[c]E B[eat]I PET[r]I AP[os]T[ol]I ET II[æ] S[un]T FIXE I[n] P[re]SI[n]TI C[ru]CE. IT[em] DE B[eatJO PAVLO AP [os] T [ol] O. IT[emj DE S[an]C[t]0 HILAfrJIO IS- TI[us] LOCI PATRONO ET ALIÆ QVAMPLVRES.
Une châsse de la collection J. Paul (N° 605 du catalogue) offre beaucoup d’analogie avec celle de Beaulieu. Les personnages ont seulement les têtes en relief et rapportées. Sur la toiture, les Mages, au lieu d’aller de droite à gauche, vont de gauche à droite. Au-dessous on aperçoit les chevaux, que les Mages ont laissés pour aller adorer le Sauveur.
Sur la châsse du Musée de Cluny (voir planche XXXIV, figure 410), le costume de l’un des rois Mages doit être remarqué. Le vêtement consiste en une robe de dessous et un bliaud sans manches, tel que nous le voyons sur la tombe émaillée de Jean, fils de saint Louis, mort au mois de mars 1247 (voir figure 239). Conformément aux habitudes des peintres et des sculpteurs du Moyen-âge, ces figures sont habillées à la mode du temps où elles ont été faites. On peut donc en conclure d’une façon certaine que la châsse du Musée de Cluny a été fabriquée vers le milieu du xmc siècle.