L’ÉMAIL ET SES DIFFÉRENTES APPLICATIONS
Nous devons faire remarquer que souvent on a classé, mais à tort, dans la catégorie de l’émaillerie cloisonnée, un procédé qui consiste à sertir à froid, comme des gemmes, de petites tables de verre coloré ou de pierres dures, et surtout de grenat, entre des lames minces de métal. Le résultat apparent, quand l’exécution est parfaite, est bien celui que produit l’émail, mais ce n’est au fond que de l’orfèvrerie cloisonnée et non un émail proprement dit.
Les émaux translucides sur relief, qu’il ne faut point confondre avec les émaux translucides, employés quelquefois avant le xivc siècle, concurremment avec les émaux opaques, sont appelés, dans les vieux inventaires, émaux de basse-taille, basse-taille émaillée (i), émailvitre (2). Des figures ou des ornements sont ciselés en bas-relief sur une plaque métallique d’or ou d’argent, et des émaux translucides sont appliqués sur cette ciselure. Les saillies de la sculpture laissant à l’émail peu d’épaisseur, les fonds, au contraire, lui en donnant beaucoup, il se produit une échelle indéfinie de tons différents dans la même nuance d’émail, qui paraît ainsi tantôt clair tantôt foncé, en produisant des jeux d’ombre et de lumière tels qu’en donnerait une miniature ou un tableau. Ces émaux ont été en usage de la fin du xiiic au xvic siècle.
Émaux peints. — Les émaux peints sont les produits de la vraie peinture en émail, et diffèrent complètement de tous ceux dont il a été question jusqu’ici. L’artiste n’a pas besoin de graver le métal pour exprimer les traits du sujet ou de figurer ces mêmes traits au moyen de bandelettes rapportées. La plaque de métal est entièrement recouverte d’émaux; elle peut être décorée suivant divers procédés donnant des résultats assez différents les uns des autres, et joue le même rôle que la toile dans la peinture ordinaire. L’émail seul rend tout à la fois le trait et le coloris et les couleurs réduites en poudre impalpable, broyées dans un véhicule approprié, s’appliquent au pinceau ou à la spatule. L’émail peint n’est, en somme, qu’une peinture exécutée sur une plaque de métal au moyen de couleurs vitrifiables.
Les émailleurs érigés en corps de métier et corporation. — Les émaux incrustés ont aussi été désignés sous le nom d 'émaux des orfèvres , pour indiquer que les orfèvres en ont eu le monopole pendant tout le Moyen-âge; à partir du xve siècle, ils les appliquaient souvent sur des objets de joaillerie et de bijouterie.
A ce sujet, nous ferons remarquer que dans les quelques pages qui vont suivre, nous réunirons souvent sous une même acception les mots orfèvre et émailleur, comme aussi nous décrirons parfois certains objets d’orfèvrerie sur lesquels il n’y a point de trace d’émail. Dès le début et jusqu’au milieu du xve siècle, époque à laquelle parurent les émaux peints, l’émaillerie n’était pas un métier; l’émail appartenait à qui voulait l’employer, mais se rattachait plus particulièrement au travail de l’orfèvre. On ne séparait pas encore la pratique des deux arts. Voulait-on louer un artiste ? l’on disait de
(1) La désignation : émail de basse-taille n’a été employée qu’au commencement du xvic siècle. Le texte
le plus ancien que nous pouvons citer date de 1528 : «A Renault Damet, orfèvre, demourant à Paris
un petit coffre d'argent doré, taillé en esmaille de basse taille, 328 1. t. (Opte des menus plaisirs du roi, î° 23 v°, 1528; Laborde, Glossaire, p. 293.)
(2) Inventaire du Trésor de Pau, 1561. — On trouve aussi la mention esmalla Clara dans V Inventaire du trésor du saint-siège sous Boniface VIII (1293), cap. xiv, n° 271 : « Item unam saleriam cum coperculo de argento cum tribus esmaltis Claris et tribus ad arma Ursinorum in pede, totidem in corpore et totidem in coperculo; pond. viij. m. et iiij. une. » Émile Molinier, Inventaire, etc., p. 32. — (Extrait de la Bibliothèque de l'École des Chartes.)
HISTOIRE DE L’ÉMAILLERIE LIMOUSINE
lui que « il estoit tant subtif et imaginatif qu'il faisoit orfavreries d’or et d’argent,
esmailleries et autres choses, comme se il eust esté maistre (i). »
L’ouvrage du moine Théophile (2) nous montre que les orfèvres du xue siècle devaient posséder une sorte d’universalité de connaissances et de manipulations, dont la 'seule énumération nous étonne d’autant plus que nous voyons aujourd’hui les industries tendre partout a la division presque infinie du travail.
Le mot émailleur n’est point mentionné dans « le livre des mestiers » d’Étienne Boileau, prévôt de Paris, c’est-à-dire dans le registre où ce magistrat fit insérer, vers l’année 1260, les règlements de tous les métiers. Cependant quelques années après, en 1292, nous trouvons, dans le rôle de la taille de Paris, le nom de cinq émailleurs dont deux demeuraient sur le Pont-au-Change , habité également par les orfèvres (3). En 1317, Philippe-le-Long accordait à l’émailleur Garnot un atelier sur le Grand-Pont (4).
A Limoges, dès le xme siècle, les orfèvres s’étaient organisés en corps de métier. Dans un texte, dont on peut placer la date entre 1240 et 1280, ils sont désignés sous le nom de daurezis (alias daureris) et compris au nombre des corporations appelées à faire le guet, à tour de rôle, sur les murailles et les tours. Ils figurent en tête de ce curieux ordre de service auprès des changeurs et des monnayeurs (5).
Dans la même ville, en 1395, les Argentiers (6) voulant se donner des ordonnances et des statuts, ne manquent pas de rédiger deux articles concernant l’émaillerie. L’un « interdit de placer entre le métal et l’émail, dans la vaisselle émaillée, de la limaille d’argent ou du papier, sans l’examen préalable et la permission des bailes ou gardes du métier (7) ; » l’autre dispose que « l’orfévre ne doit donner à tout objet d’or ou doré d’autres couleurs que celles dont la fixation exige l’emploi du feu (8). »
Le premier de ces articles est important car il nous montre, sans aucun doute possible, que dès le xive siècle, l’usage du paillon était connu et pratiqué dans nos ateliers limousins, sous certaines réserves. Ce fait est utile à constater, mais il n’est point surprenant, car le paillon était déjà employé autrefois dans la verroterie cloisonnée.
Au temps de Charles IX seulement, les émailleurs,’ sur leur demande, furent régulièrement érigés en corporation par un édit en date du 6 juillet 1566, renouvelé en 1571,
(1) Du Cange, Glossaire, v° Esmaldus; Lettre de rémission de 1417, JJ 169, pièce 526.
(2) Diversarum artium schedula.
(3) H. Géraud, Paris sous Philippe-le-Bel, dans la Collection des documents inédits. Paris, 1837.
(4) « Item, dominus rex concessit Garnoto esmailliatori unum operatorium supra magnum pontem ». Du Cange, Glossaire, v° Esmailliator ; acte de 1317, JJ 5 4i f° 5 2 v°.
(5) « Lo diumenc, es l'estilgacha ans chamnhadors e aus daurezis et aus monediers » Ancien registre
consulaire à l’hôtel de ville de Limoges, A A bis, f° 86 v°, cité par Louis Guibert, L’ orfèvrerie et les orfèvres de Limoges , p. 39 : Limoges, Ducourtieux, 1884.
(6) Le mot argentier est ici synonyme du mot orfèvre. Nous lisons dans Froissart (cit. par Gay, Glossaire, v° Argentier) Poésies, ms., p. 166 :
En un anel d’or tout massis Fut mon signet mis et assis,
Et l’entailla moult volentiers Uns très bons mestres argentiers.
(7) « El que de sos vayssela esmalhada hom no meta lymalha d’argent ou de -papier, sino quo autrament fos regardât eslre fasedor e ordenat per los bayles avandichs. » Abbé Texier, Diction, d’orfèvrerie , col. 176. — 11 s’agit ici de la limaille ou du papier d’argent qu’on mettait, en guise de paillon, sous l’émail demitransparent pour en augmenter l’éclat.
(8) « Alcus dauradier no dega ni ly sia legut de donar color a obrage daurat , sino tant solament aquel que li sera don al per lo foc. » Cité par Louis Guibert, loc. cit., p. 41.