NOMS DIVERS DONNÉS A L’ÉMAIL
confirmé plus tard par Henri III et Henri IV, puis enregistré au Châtelet en 1600. Sur les requêtes respectives des maîtres de cette communauté et des maîtres verriersfaïenciers, Louis XIV les réunit par un arrêt du Conseil, en 1706, pour ne faire à l’avenir qu'un seul et même corps, sans toutefois déroger à leurs statuts ni qualité particulière.
Noms divers donnés a l’émail. — Avant d’entreprendre l’histoire de l’émaillerie, nous devons faire connaître les différents termes dont se sont servi les auteurs anciens pour désigner l’émail. Le mot electrum (yj’Xex. vpov) a changé d’acception à plusieurs reprises. Primitivement il désignait principalement l’or pur trouvé dans quelques fleuves, et c’est dans ce sens qu’il semble devoir être pris toutes les fois qu’on le rencontre dans les œuvres d’Homère, d’Hésiode, de Sophocle et dans la bible grecque des Septantes ; du temps de Virgile et surtout de Pline il s’appliquait quelquefois à l’ambre, mais plus souvent à un alliage d’or et d’argent ; les écrivains du Bas-Empire s’en servaient pour signifier d'abord les cloisonnages métalliques préparés pour recevoir l’émail, puis simplement, et par métonymie, l’émail lui-même proprement dit (1).
Au 11e siècle, olovitreus aurait été employé comme équivalent du mot émaillé (2).
' La première mention que l’on ait signalée jusqu’ici du mot smaltum, dans le sens d’émail, se trouve dans le Liber pontificalis. Dans l’énumération de tous les objets précieux exécutés par les ordres du pape Léon IV (847-855), il est question d’un tableau d’émail : Fecit denique tabulam de smalto, opus CCXVI auri obrizi pensai 2. libras (3).
Avant le ixc siècle, le terme propre faisait défaut pour désigner les émaux. L’empereur Justinien (527-565), et Théodora, son épouse, ayant donné à l’église Sainte-Sophie de Constantinople une table d’autel en or décoré de couleurs, poètes et chroniqueurs ne savent quel mot employer pour signaler cette œuvre, où ils reconnaissent pourtant que l’action du feu est intervenue (4). Aussi sommes-nous convaincu que devant cette pénurie d’expression les auteurs anciens ont souvent désigné l’émail par les mots lapis et gemma, qui sembleraient alors s’appliquer à toute matière ayant un aspect vitreux. Parfois, sous leur plume, le cuivre doré devenait de l’or; toute substance minérale non métal-
(1) Voir, à ce sujet, F. de Lasteyrie : V electrum des anciens était-il de l’émail ? Paris, Didot, 1857. — Jules Labarte, Histoire des arts industriels au moyen-âge et a l'époque de la Renaissance, 2' édit., t. III. — J.-P. Rossignol, Les métaux dans l'Antiquité, Paris, 1863.
(2) « On lit dans les .actes de saint Marcel, martyrisé à Chàlons-sur-Saône en 179, sous le règne de Marc-Aurèle : « Primum ergo ad Saturai statuam, quæ ripæ Araris imminebat, eculeo distentus, innumera ictuum flagella suscepit. Deinde ad Solis imaginem, quæ intra muros Sequanicæ portæ gentilium præcipuo colebatur, necnon ad atrium divi Hamonis, ubi effigies olovitrea celso columnæ adorabatur collocata fastigio, in secundo milliario civitatis, præside jubente, perducitur. » Un renvoi du P. Stilting apprend que le manuscrit de Fulde, et d’autres encore, portent la variante effigies electrina, au lieu d'effigies olovitrea. Electrum, chez les anciens auteurs allemands, signifiant toujours émail, on ne peut se méprendre sur l’intention du copiste de Fulde, d’autant mieux que la présence de l’émail sur une statue galloromaine du 11e siècle s’explique naturellement. » Acta , S. S., Sept., t. II, p. 200, col. 2. — Ch. de Linas, Les Œuvres de saint Éloi , p. 69, 70.
(3) Liber pontificalis, in Leone IV, t. III, p. 488.
(4) Voici la description qu’en donne Cedrenus : « Justinien construisit encore la sainte table que rien ne saurait égaler. Elle se compose d’or, d’argent, de pierres de toutes sortes, de diverses espèces de bois, de métaux, de toutes les choses enfin que peuvent contenir la terre, la mer, le monde entier. De toutes ces matières par lui rassemblées, le plus grand nombre précieuses, quelques-unes seulement de peu de valeur, il fit fondre celles qui étaient fusibles, y ajouta celles qui étaient sèches, et, versant le mélange dans une empreinte, il acheva 1 ouvrage. » Tic t /,y.ra Tr^aç, tgc fropoc £7Tc êod.s, y.oc\ o'jtwç siç tuttgv etu^éocç, àvETfl.vjpwoT/ a-j-rjv. G. Cedreni Compendium hist. Parisiis, 1647. T. I, p. 586.
Nicétas, qui avait assisté à la prise de Constantinople par les croisés en 1204, et qui fut témoin du pillage pendant lequel cet autel fut détruit, parle en ces termes des vives couleurs dont brillait l’autel
HISTOIRE DE L’EMAILLERIE LIMOUSINE
lique, que ce fût un véritable émail ou une simple verroterie, pouvait aussi être appelée lapis ou gemma, surtout si l'on observe que primitivement, l’émail n’était souvent qu’une imitation des pierres précieuses, qu’il remplaçait d’une manière économique.
Nous appuierons par quelques faits cette appréciation.
En l’an 910, Étienne, abbé de Saint-Martial de Limoges, fait en l’honneur du patron de l’abbaye une châsse « ex auro et gemmis et argento, » nous dit Adémar de Chabannes. Quelque temps après, la crypte de Saint-Martial est détruite par un incendie, et le feu, ajoute le même auteur, consume les pierreries et les métaux : « et lapides preciosissimi tune ab igné corrupti sunt (1). » Mais la plupart des pierres précieuses que nous trouvons sur les reliquaires anciens : les corindons, les rubis, les saphirs, les topazes, les améthystes, les émeraudes, les onyx, les sardoines, etc., toutes à base d’alumine ou de silice anhydre, sont infusibles aux températures les plus élevées que l’on puisse produire dans les fourneaux ; elles ne peuvent être attaquées qu’au chalumeau à gaz hydrogène et oxygène (2); le feu d’un incendie n’aurait donc eu aucune action sur elles. Il est bien probable que le chroniqueur a voulu désigner ici par gemmee et lapides, les émaux recouvrant la précieuse châsse, et qui pouvaient être endommagés et même anéantis par une température relativement peu élevée.
Un des plus beaux monuments de l’émaillerie est sans contredit la célèbre Pala d’oro conservée dans l’église de Saint-Marc. Elle a été remaniée à différentes époques, et l’on a discuté beaucoup sur son origine. L’on s’accorde cependant à reconnaître que le doge Pierre Orseolo (976-978) a fait exécuter à Constantinople un parement d’autel, et qu’en l’année 1105 Ordelafo Falier fit entrer ce parement dans la composition d’un monument d’une dimension plus grande; depuis il a été plusieurs fois modifié, d’abord à l’époque de Pietro Ziani (1205-1229), puis au temps d’Andrea Dandolo en 1345, et enfin en 1847. Aujourd’hui, la Pala d’oro offre un aspect resplendissant d'or, de pierreries et d’émaux; elle a la forme d’un rectangle dont la base, de 3m 1 5 de longueur sur 2m 10 de hauteur, renferme, encadrés dans de larges bordures chargées de pierres fines et de médaillons ciselés, quatre-vingt-trois tableaux ou figures d’émail cloisonné se détachant sur un fond d’or ou d’argent doré. Ces quatre-vingt-trois tableaux émaillés frappent tout de suite l’attention; quelques-uns, ceux de la partie supérieure, mesurent ora35 de hauteur, et cependant, dans les descriptions anciennes de cette œuvre gigantesque, nous ne trouvons aucun terme pour désigner l’émail, le mot gemmee seul est employé.
En 1105, avons-nous dit, Ordelafo Falier fait des restaurations importantes; entre autres il ajoute quelques plaques émaillées (3) ; pour constater le fait on grava au xivc siècle, au bas du retable, une inscription incrustée d’émail, mais on ne s’est point servi d’expressions différentes :
Anno milleno centeno jvngito qvinto Tvnc Ordelaphvs Faledrvs in vrbe dvcabat IIaec nova facta fvit gemmis ditissima pala.
de Sainte-Sophie : « La sainte table, composition de différentes matières précieuses assemblées par le feu, et se réunissant l’une à l’autre en une seule masse de diverses couleurs et d’une beauté parfaite, fut brisée en morceaux et partagée entre les soldats. » 'H pàv G'jwpôç rpciTtcÇa, to ex 7ta cwv Tialoov ûXtôv <7’jv0e(aoc ituvt etï]y|aévov nvp'i, xoù TOpt^tüp^craCTtôv aXXvjXatç eiç Évô; •rcoixiXoxpôou xâXXouç (jnep êoXv(v... Nicetas, Corp. Script, hist. Byzant. Bonnæ. P. 757. — Citations de Labartc. Recherches sur la peinture en émail, p. 102, 103.
(1) Chroniques de Saint-Martial, édition Duplès-Agier, p. 5.
(2) Pelouze et Frémy, Traité de chimie générale , t. I, p. 598, et t. Il, p. 596. Paris, Masson, 1854.
(3) Labartc, Fechcrches sur la peinture en émail , p. 30.
L’ÉMAIL LE RIE DANS L’ANTIQUITÉ
L’historien doge Andrea Dandolo, un des restaurateurs de ce monument, nous parle, dans un de ses ouvrages, de ces tablettes d’or émaillées rapportées de Constantinople et enrichies de pierreries, mais dans sa description il n’emploie que les mots gemmce et perlæ : « Sequenti anno (1105) dux tabulcim auream gemmis et perlis mirifice Conslantinopoli fabricatam , pro uberiori reverentia beati Marci evangelistœ , super ejus altari deposuit (1). »
Vers la première moitié du xiic siècle, nous dit de Verneilh, « l’évêque de Winchester, Henri de Blois, frère du roi Étienne, fait exécuter un bassin émaillé de forme oblongue, dont les extrémités, semi-circulaires, sont conservées au Musée britannique. Le donateur y est -représenté tenant l’objet qu'il offre à l’église, avec l’inscription : D. Henricus episcopus. Son nom est encore répété dans les vers qui bordent le bassin sur deux lignes
concentriques : Dona dat Henricus vivus in cere Deo On y fait d’ailleurs des vœux
pour l’Angleterre, et l’on vante même l’art des émaux : Auro gemmisque prior (2). »
Nous aurons à parler longuement de cette belle plaque émaillée conservée au Musée du Mans et qui représente Geoffroi Plantagenet ; eh bien, encore ici, le moine de Marmoutier, dans sa chronique écrite à la fin du xnc siècle, se sert du mot lapis pour désigner l’émail de cet objet intéressant, qui n’était point décoré de pierres précieuses : « Ibi siquidem effîgiati comitis reverenda imago, ex auro et lapidibus decenter impressa, superbis ruinam, humilibus gratiam distribuere videtur (3). »
Cette dissertation sur le sens à appliquer quelquefois aux mots gemma et lapis nous a entraîné dans de longs développements qui étaient indispensables, car ils nous autoriseront à classer parmi les émaux certains monuments, malheureusement disparus, et que nous ne connaissons que par des textes.
L'émaillerie dans l’antiquité. — Nous n’essaierons pas de déterminer l’endroit précis où l’art de l’émaillerie a pris naissance. Pour résoudre cette question les monuments font défaut ; les textes connus peuvent toujours s’interpréter de différentes façons, suivant les besoins de la cause, et on ne peut se livrer qu’à des conjectures hasardées. L’origine de l’émaillerie est restée jusqu’à présent et restera probablement toujours fort obscure; mais comme pour la plupart des arts, c’est à l’Antiquité qu’il faut remonter si l’on veut en rechercher les traces les plus anciennes. La découverte de l'émail paraît être une conséquence de l’invention du verre, et il est rationnel d’admettre que les peuples qui faisaient des briques et des poteries émaillées, comme les Assyriens et les Égyptiens, ou des verreries, comme les Égyptiens et les Phéniciens, aient aussi connu le moyen d’émailler les métaux. Nous devons seulement faire remarquer que, souvent, on a confondu les pâtes ou mastics colorés et simplement séchés au soleil, avec les substances vitrifiées au feu qui caractérisent le véritable émail, mais que trop souvent aussi ce qu’on a pris pour un simple mastic est le produit réel de la décomposition de la matière vitreuse : le temps fait son œuvre; l’émail, aussi bien que le verre, s’altère ; la matière s’est parfois considérablement modifiée, suivant sa composition chimique et les lieux où elle a séjourné; aussi la distinction est-elle parfois difficile à établir.
(il Lib. IX, c. 2, apud Muratori Rer. Ital. Script., XII, col. 212. — Cité par Labarte, loc. cit ., p. 25.
(2) De Verneilh. Les émaux français et les émaux étrangers. Bulletin monumental, 29e volume, année 1863, p. 233.
(3) Johannis monachi, Historia Gaufredi comitis Andegavorum. Chroniques d'Anjou , édition Marchegay et Salmon, t. I, page 293.
HISTOIRE DE L’ÉMAILLERTE LIMOUSINE
Toutefois, bien des objets réunis dans différentes collections et dont l’authenticité ne saurait être mise en doute, nous démontrent que les Égyptiens, les Grecs et les Étrusques ont eu connaissance des secrets de l’émaillerie.
Égypte. — Pour ne parler que des objets conservés au Musée du Louvre, dans la
collection égyptienne (Salle P, N° 149), nous mentionnerons entre autres un petit épervier à tête humaine (1). C’est une figure plate, cloisonnée en or, ayant ora022 de hauteur. La tête est en émail rouge, le corps en émail bleu (2), les pattes en émail blanc. (Voir figure 10.)
Nous appellerons également l’attention sur deux magnifiques bracelets cl’or. Ils sont formés tous les deux par deux moitiés de cercles rigides réunis par des charnières. Les dessins qui ornent ces bracelets sont exécutés à jour dans une sorte de cadre. L’un représente un lion, l’autre un animal ailé (voir figure 11), tous deux accroupis et tournés vers une fleur de lotus.
Fig. 10.
Epervier a tête humaine.
(Musée du Louvre.)
Fig. 11 et 12. — Braceeet égyptien.
(Musée du Louvre.)
Nous ne pouvons malheureusement préciser l’époque de fabrication de ces trois objets intéressants, mais nous croyons pouvoir affirmer que nous avons affaire ici à de véritables émaux. Si la matière qui remplit les alvéoles composant le dessin et dont il reste encore de nombreuses traces n’avait été qu’un simple mastic coloré, déposé à l’état humide, puis simplement desséché, la surface n’affleurerait pas le niveau des cloisons et.
(1) L’épervier à tête humaine était, chez les Égyptiens, la représentation symbolique de Pâme.
(2) Labarte, dans ses Recherches sur la, peinture en émail, p. 70, s’exprime ainsi au sujet de cet objet intéressant : « Nous avons examiné de nouveau ce bijou avec le plus grand soin et, pour ne pas nous en rapporter à nos propres yeux, nous avons réclamé le concours d’un habile orfèvre versé dans la pratique de rémaillerie. L’opinion de l’artiste a confirmé la nôtre. Après un examen attentif à la loupe, il est resté convaincu que les matières encadrées dans les cloisons d’or qui dessinent le petit épervier symbolique sont des émaux fondus dans les interstices du cloisonnage et polis après la fusion. L’éclat et la transparence qu’elles ont conservés apres tant de siècles ne peuvent évidemment appartenir qu’à de l’émail, et la loupe permet de reconnaître qu’il n’y a point là de mastic ni de rebat du métal pour retenir des verroteries découpées à froid. »
L’ÉMAILLERIE DANS L’ANTIQUITÉ
d’après les lois de la dessication, se creuserait en ménisque concave ; elle s’effriterait facilement et tomberait en poussière; son aspect serait terne et mat. Au contraire, nous pouvons constater que les surfaces complètement planes offrent, dans les parties qui ont été conservées, une grande adhésion et présentent un éclat qui ne peut appartenir qu’à l’émail.
L’hypothèse de petites tables de verre coloré est également inadmissible, car les verroteries seraient alors maintenues par un léger rabattu des cloisons et n’offriraient certainement point, dans tous les cas, des découpures aussi fines, aussi délicates et aussi contournées que celle que nous remarquons, par exemple, au point A, sur un des bracelets que nous reproduisons par un détail, figure 12. La taille d’une telle table de verre aurait été sinon impossible, du moins excessivement difficile.
Nous ne citerons également que pour mémoire les deux bracelets égyptiens du Musée de Munich, par le motif qu’ils sont sujets à contestation, bien que, d’après M. Darcel, « il y ait présomption pour que ces bracelets soient en émail cloisonné (1). » Ils ont été trouvés dans l'une des pyramides de Meroé ; ils paraissent postérieurs à l’ère chrétienne et contemporains des émaux découverts en Gaule.
Ètrurie. — La salle des bijoux anciens au Musée du Louvre (Nos 102 à 107) renferme une série de spécimens de l’émaillerie primitive trouvés dans des tombeaux, à Vulci, et appartenant à la civilisation étrusque (2). Ils consistent en pendants d’oreilles représentant un cygne (figure 13), une colombe et un paon (figure 14). Ces oiseaux, repoussés
Fig. 13 et 14. — Pendants d’oreilles émaillés, trouvés a vulci. (Musée du Louvre.)
et émaillés, sont suspendus à de petites rosaces en or, ornées d’émaux et de filigranes. Ils sont accompagnés de petites chaînes terminées par des clochettes, le tout d’un travail très délicat. Le corps du cygne est recouvert d’un émail blanc qui devient bleu-verdâtre sur la tête; le paon est émaillé en bleu, les ailes en blanc et en bleu.
Les émaux cloisonnés sont universellement considérés comme une invention d’origine orientale ; l’on en fabriqua de bonne heure au Japon, en Chine, dans l’Inde et en Perse. La pratique des arts dans ces temps reculés se communiquait de nation à nation par les voyages, le commerce et les armes. Ces émaux durent être importés en Europe par le Caucase et l’Asie intérieure ; ils se répandirent en Grèce, et de là pénétrèrent en
(1) Darcel, Notice des émaux du Louvre, Introduction, p. vm. — Gazette des Beaux-Arts, 1" période, t. XXII, 1867, p. 267.
(2) Ch. Clément, Catalogue des bijoux du Musée Napoléon III, n°* 102 à 107.
Italie et dans les contrées avoisinantes. Les émaux cloisonnés sont aujourd’hui devenus rares ; appliqués le plus ordinairement sur fond d’or, ils ont subi le sort de tout ce qui a une grande valeur intrinsèque, qui est de disparaître à un moment donné ou tout au moins d’être dénaturé pour des besoins de réalisation : ils n’ont pu échapper qu’en petit nombre au creuset lorsque ce genre de produit fut remplacé dans la décoration par celui des sujets gravés et ciselés en métal.
Les émaux champlevés ont été fabriqués uniquement en Occident : on ne connaît aucun émail champlevé ayant une origine orientale. Ainsi il y aurait deux origines aux procédés de l’émaillerie, mais on ne saurait dire lequel a précédé l’autre. Tous deux semblent avoir eu un même but en leurs commencements, celui d’imiter les incrustations en pierres précieuses, le prix de l’émail étant peu élevé si on le compare à celui des gemmes, qu’il figure et remplace souvent.
Ancienne Gaule. — En Occident, les émaux champlevés paraissent avoir eu pour berceau la contrée occupée par les Gaulois. Il est certain qu’on rencontre assez souvent dans leurs sépultures, à une époque déjà reculée, des objets décorés de verroterie et d’émaux, consistant principalement en fibules, pendeloques, accessoires de toilette et pièces de harnais de chevaux, ayant la forme d’animaux ou de rosaces émaillées de rouge, de bleu et de blanc.
Nous devons mentionner en première ligne l’importante découverte faite, pendant les années 1867, 1868 et 186g, par MM. Bulliot et de Fontenay au Mont-Beuvray , près d’Autun, sur le sol de l’antique Bibracte. la capitale des Éduens (1). Cette découverte est d’autant plus intéressante qu’elle a mis au jour, au cœur même de la Gaule, avec des échantillons d’une authenticité irrécusable et les outils mêmes de l’émailleur, tout un centre de fabrication dont « les ateliers, comme dans certaines fouilles de Pompéï, n’auraient paru fermer que de la veille, si l’état d’altération d’un grand nombre d’objets n’eut témoigné d’un long séjour au sein de la terre. »
On a pu surprendre, en quelque sorte sur le fait, la vie de l’artisan et ses procédés.
« Les ustensiles gisaient pêle-mêle, les fours étaient encore remplis de charbon; à côté de spécimens complètement terminés, on en voyait d’autres à peine ébauchés, d’autres en pleine fabrication, l’un même enveloppé encore de terre cuite : tout autour des fragments d’émail brut, des creusets de terre, des grès à polir, une quantité considérable de déchets, des bavures, des rognures provenant de la taille, des coques vitreuses qui conservaient l’empreinte des dessins du bronze, et par-dessus tout le témoin même des opérations, nous voulons parler de la médaille qui en fixe l’âge et l’époque (2). »
Dans les ateliers même l’on a trouvé 87 médailles gauloises contemporaines de César, 18 à fleurs de coin qui, n’ayant pas circulé, indiquent une fabrication éduenne, et une seule en argent de Dumnorix. En dehors des ateliers l’on a ramassé plus de 500 médailles gauloises; il n’y en avait pas une seule de romaine, et les habitations dans lesquelles elles étaient enfouies avaient été brûlées avant l’ère chrétienne, ce qui démontre l’existence des ateliers avant l’arrivée de César dans les Gaules.
« La forteresse gauloise, à l’époque de l’invasion romaine, n’était plus un de ces
(1) « Entre le Doubs et la Saône habite le peuple des Éduens, ayant une ville, Châlons-sur-Saône, et une
forteresse, Bibracte » (Strabon, IV, 3.) — La découverte des émaux du Mont-Beuvray a été l’objet d’un
mémoire imprimé par la Société des Antiquaires de France, t. XXXIII, année 1872.
(2) J. -G. Bulliot et H. de Fontenay, L'art de l’émaillerie chez les Éduens, p. 3. Paris, 1875. (Extrait des Mémoires de la Société Éduenne , nouvelle série, t. IV.) Cet intéressant ouvrage est accompagné de huit planches coloriées, d’après lesquelles nous avons fait nos dessins.
L’ÉMAILLERIE DANS L’ANTIQUITÉ
refuges temporaires où les populations voisines abritaient les denrées, le bétail, les personnes; c’était une sorte de ville où les industries, trop exposées dans les lieux ouverts, cherchaient un abri moins précaire et la sécurité indispensable au travail qui emploie un capital. Une certaine organisation paraît avoir présidé à la distribution des métiers dans l’oppidum. Les deux quartiers fouillés le plus complètement, à l’entrée même de la place, servaient de demeure exclusive à des métallurgistes. Celui du Champlain, composé d’environ soixante-dix maisons, renfermait un grand nombre d'ateliers où l’on fabriquait le bronze, dont on a retrouvé partout les traces et les résidus au fond des creusets. Celui de Come-Chaudron était occupé surtout par des forgerons, et,
dans sa partie supérieure, par des orfèvres Des forges isolées, creusées dans le sol
et munies de buses en terre réfractaire, assez semblables aux nôtres, un grand atelier de forgeron de 47 mètres de long, de vastes hangars bâtis avec des charpentes, de la terre battue, offraient partout les débris de la sidérurgie dans toutes ses variétés (1). » Tous les objets trouvés ont été déposés au Musée de Saint-Germain, dans une vitrine spéciale. Ce sont des ornements en bronze dont la partie supérieure est seule émaillée; on devait les fixer sur la muserolle ou dessus du nez des chevaux gaulois (figures 15
Fig. 15. Fig. 16. Fig. 17 et 18. Fig. 19 et 20. Fig. 21 à 23.
Fragments d’objets en bronze émaillé trouvés au mont-beuvray.
(Musée de Saint-Germain.)
et 16); des bossettes ou cocardes destinées à être placées sur le fronteau du cheval, à la naissance des oreilles (figures 17 et 18); et un certain nombre de clous de bronze à grosses têtes demi-sphériques, incisées de tailles régulières remplies d’émail (figures 21 à 23). Tous ces objets sont décorés de dessins gravés en creux, au trait, et remplis d’émail (2);
(t) Bulliot et Fontenay, loc. cit., p. 2.
(2) M. Bulliot nous donne l’analyse de cet émail à la page 35 de son ouvrage : Silice 42.80 — Oxyde d'étain 2. 23 — Oxyde de plomb 28,30 — Oxydule de cuivre 6.41 — Alumine 2.75 — Oxyde de fer 2.45 — Chaux 8.28 — Soude (prop. différ.) 6.67. — Il nous fait aussi connaître que le bronze sur lequel les Gaulois appliquaient l’émail est d’une belle couleur jaune, un peu plus pâle que celle du laiton. 11 est dur, cassant et poreux; il contient du plomb, du cuivre et une grande quantité d’étain qui a assuré sa parfaite conservation.
HISTOIRE DE L’EMAILLERIE LIMOUSINE
les dessins sont naïfs et nullement compliqués : ils consistent en lignes parallèles droites ou brisées, en chevrons, en dents de loup, en feuille de fougère, en cercles, en quadrillés, et rappellent une ornementation purement gauloise et étrangère aux Romains. L’émail est uniformément rouge ; c’est une sorte de niellure plutôt qu’une décoration d’émaillerie, mais ce n’en est pas moins de l’émail, nous montrant d’une façon irréfutable les premières manifestations, fort imparfaites et assez grossières sans aucun doute, d’un art qui produira bientôt des œuvres d’une technique plus avancée. Pourquoi serionsétonnés de voir que les Gaulois pratiquaient, à cette époque, l’émaillerie? Ne savonsnous pas qu’avant l’arrivée de César ils avaient une civilisation qui leur était propre ? Ils possédaient un art original, mais ils étendaient spécialement leur luxe à leurs vêtements, à leurs armes, à l’équipement de leurs chevaux.
L’examen des nombreux déchets, des rognures, des bavures et surtout des calottes vitreuses, qui ont conservé dans leur partie concave, comme une empreinte à la cire, la trace des têtes de bronze dont elles se sont détachées, ont fait supposer à M. Bulliot(i) que la méthode employée par les Éduens pour émailler était différente de celles décrites précédemment. Après avoir gravé les objets en bronze on les faisait chauffer, nous dit-il, et quand ils étaient suffisamment chauds on laissait tomber dessus un petit filet d’émail fondu, de manière que la surface fût recouverte uniformément de la matière vitreuse.
Ce procédé ne nous paraît pas pratique. Inutile d’en démontrer les difficultés. Il nous semblerait plus rationnel d’admettre que les émailleurs du Mont-Beuvray devaient tout d’aborcl faire en terre glaise une sorte de cuvette, une chape, offrant en creux la forme de l’objet à émailler, et qu’après avoir versé dans la cavité de l’émail fondu, ils y plongeaient tout de suite les objets qu’on voulait recouvrir de cette matière. L’émail une fois refroidi, on l’usait et on le polissait jusqu’au moment ou apparaissaient les parties saillantes du métal. Les nombreux déchets conservés au Musée de Saint-Germain et affectant presque tous sur leurs deux faces une forme plus ou moins sphérique, l’un cl’eux surtout qui est encore enveloppé de sa gaine en terre, tendraient à justifier cette manière de voir.
La découverte d’un centre important de production d’émaux à l’oppidum du Mont- Beuvray stimula l’attention du monde savant; de nouvelles recherches, effectuées sur des points différents de la Gaule, amenèrent bientôt au jour des objets tout à fait analogues. En voici l’énumération; nous les figurons et nous les décrivons d’après l’ouvrage déjà cité; à l'exception des deux derniers, ils ont tous été déposés au Musée de Saint- Germain :
i° Une tige de bronze à pommeau émaillé, trouvée dans un tumulus gaulois à Auvernay (Côte-d’Or), (figures 24, 25 et 26).
20 Un bronze orné de clous émaillés, découvert en Alsace. Cette pièce (figure 27), dont il n’existe qu’un fragment, est d’une attribution difficile, mais elle devait servir à décorer quelque partie de l’équipement.
30 Une tête de fleuron et une tète de clou émaillées, recueillies la première dans la Dordogne, la seconde dans la Meuse, à Boviolles (figures 28 et 29).
40 Et deux têtes de fleurons également émaillés (figures 30 et 31), appartenant à
(1) Bulliot et Fontenay, loc. cit., p. 40.
L’ÉMAILLERIE DANS L’ANTIQUITÉ
M. Esmonnot, à Moulins, provenant des fouilles faites dans le Puy-de-Dôme, à Nèris et à Clermont-Ferrand.
Fig. 24, 25 et 26. Fig. 27. Fig. 28 et 29. Fig. 30 et 31.
Fragments d’objets en bronze émaillé, trouvées dans différentes parties de la gaule.
A cette nomenclature nous ajouterons une tête de clou en bronze découverte dans la Corrèze, au puy du Chalard, près de l’antique ville d’ Yssandon (1).
Elle appartient à M. Dumont. La partie supérieure est ornée de stries parallèles tracées dans différents sens et destinées à recevoir l’émail (figure 32). Non loin de cet objet se trouvaient six monnaies gauloises antérieures à la conquête : l’une est attribuée aux Éduens, l’autre aux Lèmovices, les autres aux Bituriges (2).
Nommons encore des fibules en bronze émaillé découvertes dans le Rouergue, à Buzeins, canton de Séverac, arrondissement de Milhaud, en compagnie de monnaies du icr siècle (3) ; une boucle également émaillée, du me siècle, représentant un griffon se détachant en rouge, en bleu et en vert sur un champ métallique ; cette boucle, conservée au Musée de Rodez,
Fig. 32.
Tête de clou trouvée à Yssandon.
(1) Aujourd’hui canton d’Ayen, arrondissement de Brive.
(2) Ces monnaies ont été vues par le numismate bien connu Léon Lacroix, et décrites dans le Bulletin de la. Société scientifique, historique et archéologique de la Corrèze , t. IV, année 1882, p. 393, et t. IX. année 1887, p. 457- Nous reproduisons celles qui sont attribuées aux Éduens et aux Lèmovices :
Fig. 33. Fig- 34-
Fig. 33. — Tête barbare, imberbe, diadémée à gauche. — Revers. Taureau? à gauche, la queue relevée, les pattes repliées sous le corps. — Potin. — (Musée de Brive.) Pièce attribuée aux Éduens par le Dictionnaire archéologique de la Gaule, n° 216 des planches.
Fig. 34. — Tête jeune, imberbe, tournée à droite, le cou chargé d’un collier perlé ; grènetis au pourtour. — Revers. Cheval trottant à droite, la poitrine et le cou serrés par un grènetis; au-dessus tête jeune, imberbe, le cou chargé d’un collier perlé; sous le cheval un annelet; grènetis au pourtour. Argent. Ce denier doit être attribué aux Lèmovices.
(3) Ch. de Linas, La Châsse de Gimel, p.' 140, extrait du Bulletin de la Soc. hist. et arch. de la Corrèze , année 1883.
HISTOIRE DE L’ÉMAILLERIE LIMOUSINE
pi'ovient de la Borie-Blanque , canton de Saint-Affrique (Aveyron) (1), et trois petites fibules, des 111e et ivc siècles, recueillies dans les fouilles récentes faites à Sanxay (Poitou), par le R. P. de La Croix (2).
Fig. 35 et 36. — Fibules émaillées trouvées a sanxay. D’après les dessins de M. E. Molinier. — (Musée de Poitiers.)
Nous en reproduisons deux (figures 35 et 36). La première, en forme de croix, est émaillée de rouge et de bleu ; la seconde simule une semelle, elle est de couleur jauneorangé avec de petits trous pratiqués dans l’émail; toutes deux sont conservées au Musée de Poitiers.
Fig. 37. — Émail trouvé en Auvergne.
(Musée de Saint-Germain.)
Fig. 38. — Cassolette émaillée trouvée dans la Hte-Vienne.
Le Musée de Saint-Germain (Salle des comparaisons) a réuni également quelques objets sur lesquels il est utile d’attirer ^attention. Plusieurs proviennent de la forêt de Compiègne; d’autres auraient été recueillis en Auvergne (vitrine 57, nos 14,386 et 14,537). Ils consistent en une plaque de bronze émaillée de bleu et de vert (figure 37), et en une agrafe à boutons de forme elliptique : le centre est émaillé de rouge, et la bordure, de couleur bleu-lapis, est ornée de petites rosaces bleu-clair.
Une cassolette en cuivre, faisant partie des découvertes faites par l’abbé Joyeux dans
(1) Gh. de Linas, La Châsse de Gimel, p. i 2, extrait du Bulletin de la Soc. arch. de la Corrèze , année 1883.
(2) J. Berthelé, Quelques notes sur les fouilles de Sanxay, p. 21. Niort, 1883.
L’ÉMAILLERIE DANS L’ANTIQUITÉ
la station gallo-romaine du Mont-Gargan (Haute- Vienne), figurait à l’Exposition de Limoges de 1886. Elle est décrite à la page 67 du Catalogue : sur le couvercle est représente en relief un symbole phallique entouré d’un cercle d’émail bleu (figure 38).
On peut remarquer, au Musée de Clermont, trois objets émaillés provenant des fouilles
Fig. 39 et 40. — Bague et fibule émaillées trouvées a gergovie. (Musée de Clermont.)
de Gergovie : une agrafe de ceinturon avec traces d’émail blanc, une bague (figure 39), et une fibule (figure 40), dont le centre est émaillé de rouge.
Le Cabinet des Antiques de la Bibliothèque Nationale possède aussi plusieurs objets appartenant à l’époque gallo-romaine. Ce sont encore des fibules, soit oblongues, soit carrées ou en losange; d’autres figurent un chien, un lièvre courant, une panthère, un cheval; d’autres ont la forme cl’un médaillon.
Fig. 41. — Fibule en bronze émaillé.
(Cabinet des Médailles de la Bibliothèque Nationale.)
La fibule que nous reproduisons en grandeur naturelle (figure 41) servait à attacher le manteau ; elle est en bronze et fort endommagée. L’orle se compose de vingt-six lobes, alternativement remplis d’émail rouge et bleu. Puis est creusée une zone dans laquelle sont juxtaposés, sans cloisonnages de métal, des carrés d'émail rouge entre d’autres carrés intercalés d’émail échiquetés bleu et blanc. Tous les émaux sont opaques. Observons que l’émail, fondant au feu, ne pouvait, sans se mélanger jusqu’à un certain
point, être posé ainsi que le montre cette zone. Nous sommes ici en présence d’un procédé nouveau et tout particulier. On a prétendu qu’après avoir posé et fondu un émail, le rouge par exemple, on aurait enlevé au moyen de la roue et des autres instruments qui servent à la taille des pierres précieuses, les carrés intercalés, pour les remplir d’émail blanc. Cet émail blanc, une fois fondu au four, aurait à son tour été taillé à la meule de manière à pouvoir y loger l’émail bleu, de même fondu au four. Mais la chaleur nécessaire pour fondre l’émail blanc, nous fait remarquer avec juste raison Viollet-le-Duc, devait remettre en fusion l’émail rouge et produire des mélanges au point de rencontre des deux émaux (i). A plus forte raison en eût-il été ainsi pour les petits carrés bleus de l’échiqueté.
Les procédés de fabrication de ces émaux sont encore assez difficiles à expliquer; le moyen que nous venons d’indiquer ne nous paraît pas praticable. Viollet-le-Duc pense que les compartiments ont été disposés à froid, comme une mosaïque, au moyen de morceaux de pâte de verre coloré, puis que la plaque a été soumise à une température assez élevée pour souder entre eux ces morceaux juxtaposés, sans les amener à une fusion complète qui pût les mélanger.
M. Frédéric Moreau, en fouillant avec autant d’activité que d’intelligence des sépultures qui semblent appartenir à la période franque, a mis récemment au jour un grand nombre d’objets ornés de verroterie cloisonnée et d’émaux. Nous reproduisons quelquesuns de ces objets en nous servant, d’après une gracieuse autorisation qu’il a bien voulu nous donner, des belles planches coloriées de l’Album Caranda (2).
Fig. 42, 43 et 44. — Fibules émaillées trouvées dans les sépultures gauloises de caranda.
(Collection de M. Frédéric Moreau.)
La figure 42 représente « une fibule ronde émaillée, provenant des sépultures gauloises de Caranda. »
La figure 43 reproduit un grand bouton à patin couvert d’émaux. Les couleurs employées sont ici le rouge, le bleu et le blanc.
(1) Viollet-le-Duc, Dict. du Mobilier, t. II, p. 210. — De Laborde, Notice des émaux exposés dans les galeries du Louvre, p. 28. — Cette fibule a été également reproduite par Labarte, Histoire de la peinture en émail , p. 49 et pl. B.
(2) Album Caranda, Les fouilles de la villa d’Ancy, 1886, pl. 68, nouvelle série, pl. XVII, pl. Q et pl. 55, nouvelle série.
L’ÉMAILLERIE DANS L’ANTIQUITÉ
Sous le numéro 44 se trouve la reproduction d'une autre fibule en bronze, qui a conservé en partie l’émail rouge et vert-clair dont elle était primitivement ornée ; elle a été découverte dans les sépultures de Trugny.
Nous n’avons pas la prétention de donner l’énumération complète de tous les objets de cette nature qui peuvent exister. Nous nous bornerons à en signaler quelques-uns de différents types :
Ce sont d’abord quatre fibules représentant un lièvre (figure 45), un coq (figure 46) et deux chevaux (figures 47 et 48). Les deux premières ont été trouvées à Lincoln au
mois de février 1862, et enrichissent le Musée d’Alnwick Castle, appartenant au duc de Northumberland ; la troisième, ramassée dans le Gloucestershire, est la propriété du Révérend Gordon; la quatrième est conservée au Musée de Wiesbaden (1).
La figure 49 nous donne le dessin d’un objet émaillé, qui est bien gaulois par le sujet qu’il représente (2). Découvert à Sens, il fait partie de la collection Poncelet.
Nous reproduisons (figures 50 à 53), d'après l’ouvrage déjà cité de Labarte, cinq autres
(1) A. von Cohausen, Roemischer Schmelzsmuck ; Wiesbaden, 1873, in-8°, pl. I. (Extrait des Annalen des Vereins Jür Nassauische Alterlhumskunde, t. XII.)
(2) Le sanglier était l’emblème de la nationalité gauloise dès la plus haute antiquité. U se mettait au sommet des enseignes militaires, et l’on en trouve l’image sur les monnaies des Aulerques et des Éduens.
Fig. 45 et 46. — Fibules trouvées a Lincoln. (Musée d’Alnwick Castle.)
Fig. 47. — Fibule émaillée.
(Collection du R. Gordon.)
Fig. 48. — Fibule émaillée.
(Musée de Wiesbaden.)
Fig. 49. — Le sanglier gaulois.
(Collection Poncelet, à Auxerre.)
HISTOIRE DE L’ÉMAILLERIE LIMOUSINE
fibules de différentes formes, en bronze émaillé ; elles se trouvent au Louvre et proviennent de la collection Durand.
Fig. 50 et 51. Fig. 52. Fig. 53.
Fibules émaillées. — (Musée du Louvre.)
Dans ces pièces, qui datent au plus tard du 111e siècle, le métal a été fouillé de manière à ne laisser subsister en relief que les traits principaux du dessin d’ornementation, et les petites cases formées par le burin ont été remplies d’émaux de différentes couleurs.
Fig. 54. — Fibule émaillée.
(Collection Caranda.)
Fig. >55. — Fibule trouvée a envermeu.
(Fouilles de l’abbé Cochet.)
Fig. 56. — Fibule émaillée.
(Collection Caranda.)
Nous devons attirer l’attention sur les fleurettes décorant la fibule représentée sous le n° 52, fleurettes qu’on retrouve sur un grand nombre de bijoux analogues, notamment sur quelques pièces de la collection Caranda (figures 54 et 56), et sur un objet provenant des fouilles pratiquées par l’abbé Cochet à Envermeu (Seine-Inférieure), dans des sépultures des ive et vuc siècles (figure 55).
L’ÉMAILLERIE DANS L’ANTIQUITÉ
Ces fleurettes, formées par des lignes très fines diversement colorées et placées les unes à côté des autres sans être séparées par des lames métalliques, ne sont point de l’émail, comme l’ont pensé plusieurs auteurs. Elles sont en verres composés de cannes ou baguettes juxtaposées, telles que l’Antiquité savait les faire (1). Leur section représente, sur les deux faces, une rosace, une fleur, des feuilles d’un dessin délicat. Les baguettes ainsi établies, on les sciait en minces tranches, produisant ainsi autant de petites plaques distinctes qu’on introduisait çà et là dans des alvéoles déjà remplis de poudre d’émail. L’on voit au Louvre des coupes et des plateaux en verre antique, entièrement composés par des baguettes ainsi formées et juxtaposées, présentant une grande variété de dessins et de couleurs. Un vase même reproduit exactement ces fleurettes signalées sur nos fibules. Ce procédé, employé encore aujourd'hui à Venise, donne les verres connus sous le nom de fioriti ou de millejîori.
Deux fibules trouvées à Sens, et qui font partie de la collection Poncelet, à Auxerre, confirment cette appréciation. L’une (figure 57) a la forme d’un triangle, garni dans
Fig. 57 et 58. — Fibules émaillées trouvées a sens. (Collection Poncelet, à Auxerre.)
l'intérieur d’un émail bleu semé de perles noires qui désaffleurent sa surface. Cet émail n’ayant point été poli, est déprimé aux points où les perles ont été posées, peut-être tandis qu’il était encore en fusion (2).
L’autre (figure 58) affecte le profil d’une amphore à deux anses. « Un large galon suit, à une certaine distance du bord, les contours de la panse de ce vase figuré. Or ce galon est une vraie mosaïque bleu-noir et vert-turquoise. Chaque élément est nettement coupé par une section, courbe parfois, et se détache franchement de son voisin; mais à l’intérieur du fer à cheval que forme ce galon, des points colorés couvrent la pièce. Les uns sont bleu-turquoise ; ils semblent adhérer aux petits alvéoles, où nous
(1) « Pour obtenir ces tablettes, on disposait les fils de verre dans l’ordre indiqué par le dessinateur; puis, après les avoir soudés en faisceaux, on les étirait jusqu’à les réduire au quart, au dixième, au centième de leur grosseur primitive. De cette manière le sujet représenté, tout en devenant microscopique, conservait ses couleurs et ses proportions. L’épaisseur de ces lames n’est jamais très forte, et cependant les lapidaires de Rome et de Naples trouvent encore moyen de les scier en plusieurs tranches pour en multiplier les spécimens. » Froehner, Description de la Collection Charvet, p. 54.
(2) Darcel, Notice des Émaux du Louvre, Introd.. p. xix. — Gazette des Beaux-Arts, t. XXII, p. 278, fig.
HISTOIRE DE L’ÉMAILLERIE LIMOUSINE
croyons qu’ils ont été parfondus. D’ailleurs, au centre, dans une cavité circulaire plus grande que les autres, il reste un disque de verre blanc-opaque, retenu encore en place par quelques traces de verre irisé, derniers restes de celui qui remplissait la cavité. Il y a là une marque évidente de la cuisson d’une poudre de verre, qui aura servi en outre à fixer les tables de la mosaïque du galon (i). »
Une autre preuve à l’appui de cette manière de voir nous semble fournie par les fouilles entreprises par l’abbé Cochet. Le savant archéologue a mis au jour un bouton qui représente une feuille de vigne émaillée de vert, reposant sur un excipient en verre recouvert d’une couche d’émail (voir figure 59); il est aujourd’hui conservé au Musée de Rouen.
Les analogues de cette belle pièce se rencontrent dans les sépultures barbares. Caylus, dans son Recueil d’ Antiquités (2), donne le dessin d’un objet qui, sans être tout à fait identique, offre plus d’un point de comparaison, bien qu’il soit incomplet (voir figure 60), mais il ne nous en fait pas connaître la provenance. M. Darcel en mentionne un autre qui se trouve au British- Muséum (3), et le Musée du Louvre en conserve deux beaux spécimens. 11 est facile de concevoir qu'une baguette de verre où cette feuille de vigne était tracée ayant été sectionnée en plusieurs tronçons, les morceaux ont été apportés par le commerce dans des lieux différents, et se retrouvent dans les fouilles avec des montures offrant une grande variété. Quant à la bande d’or qui circonscrit la feuille de vigne et qui dessine même une vrille sur le fond, elle a dû être ajoutée après coup car elle n’existe point dans les boutons absolument semblables à celui d’Envermeu, qui sont conservés au British-Museum et au Louvre.
Les collections publiques et particulières renferment encore un grand nombre d’émaux recueillis un peu partout sur le sol de l’ancienne Gaule, mais il est difficile et parfois impossible de les dater; on ne peut établir une délimitation entre l’époque gauloise indépendante un peu avant la conquête, et l’époque gauloise quelques années après la conquête ; aussi a-t-on généralement attribué, sans distinction aucune, à la période gallo-romaine, tous les anciens monuments de cette nature retrouvés sur notre sol.
Un vase découvert à La Guierche, commune de Pressignac, entre Rochechouart et Chassenon, à quinze lieues de Limoges, tendrait à justifier cette attribution : il remonterait au moins au nic siècle, si l’on s’en rapportait aux nombreuses monnaies romaines qu’il renfermait, parmi lesquelles on a reconnu des Gallien, des Quintillus et les bustes
(1) Darcel, toc. cit.
(2) Recueil d' antiquités égyptiennes, étrusques, grecques et romaines, 4™c partie, p. 252, et pl. XCIV, figure 3.
(3) Pellat, Curiosities of glass-making, pi. 111.
Fig. 59. — Fibule émaillée.
(Musée de Rouen.)
Fig. 60. — Fibule émaillée.
(D’après Caylus.)
L’ÉMAILLERIE DANS L’ANTIQUITÉ
des tyrans Victorin, Tètricus père et fils et Lælianus, qui régnèrent en Gaule de l’année 253 à l’an 270 de l’ère chrétienne (1).
Fig. 61. — Vase de la guierche.
(D’après une photographie communiquée par Mme veuve Bolle, propriétaire du vase.)
Ce vase (figure 61), acquis par M. John Bolle, d’Angoulême, est en cuivre rouge, pyriforme, de omn8 de hauteur et orné d’émaux champlevés bleu-foncé, orangé et vert-clair. La panse, de forme circulaire, se termine par un large goulot; l’ornementation est barbare; elle consiste en bandes verticales, interrompues, vers le tiers de la hauteur, par une zone unie. Ces bandes offrent alternativement, les unes des C affrontés, les autres un motif formé par les mêmes C, rapprochés par leur sommet et simulant un peu comme silhouette la feuille de lierre. Cette même décoration se répète, mais en sens contraire, au-dessus et au-dessous de la zone médiane. Ce vase a été trouvé en compagnie de bagues, de bracelets, d’anneaux et de divers bijoux appartenant à l’époque gallo-romaine. A-t-il été fait dans le pays qui s’illustra plus tard dans la pratique de l’émaillerie, ou est-il le résultat d’une importation quelconque ? Il n’est pas possible de répondre à cette question d’une façon certaine; nous ne pouvons que faire connaître quelques objets analogues provenant d’endroits différents et qui pré-
(1) Maurice Ardant, Émailleurs et Èmaillerie de Limoges , p. 7 à 1 1. Isle, Martial Ardant, impr., 1855.
HISTOIRE DE L’EMAILLERIE LIMOUSINE
sentent une certaine ressemblance dans leur décoration ; malheureusement ils ne sont pas nombreux.
Le British-Museum possède un autre vase, trouvé également en France en 1838, mais à Ambleteuse, sur les côtes du Pas-de-CaJais ; il appartient, par ses ornements, au même art que celui de La Guierche ; il date aussi de la même époque, ce que confirme la présence sur le lieu de la trouvaille des médailles toutes fraîches de Tacite, qui vivait en 276 (1).
Le vase d’Ambleteuse est à panse presque sphérique reposant sur un pied rond, bas et large, et surmontée d’un col long et étroit terminé par un grand anneau. Un dauphin part de cet anneau et s’appuie, en guise d’anse, sur l’épaulement de la panse. L’ornementation consiste en bandes verticales sur lesquelles on voit une même combinaison de dessins, parmi lesquels on retrouve l’élément cordiforme et des figures géométriques irrégulières. Le dessin est déterminé par de petites cuves creusées dans le métal. L’émail ayant disparu, on ne peut en déterminer la couleur (voir figure 62).
Le Musée d’Arolscn (Lippe-Detmold) conserve 'la patère recueillie, en 1867, au fond d’une source thermale, à Pyrmont (Principauté de Waldeck), en compagnie de trois médailles romaines, dont une de Caracalla (2 12-2 17) (2).
(1) Darcel, Notice des Émaux et de l'Orfèvrerie. Introduction, p. xiv. — Gazette des Beaux-Arts, t. XXII, p. 272, fig.
(2) Jahrbücher des Vereins von Aller Itnnnsfreunden im Rheinlande , t. XXXVIII, pl. i et 2 ; Lindenschmilh, Alterthümer, etc., t. III, chromolithographie.
Fig. 62. — Vase d’ambleteuse.
L’ÉMAILLERIE DANS L’ANTIQUITÉ
Cette patère (figure 63) a la forme d’une casserole à panse arrondie; elle a om2i de longueur; son diamètre est de oraii5; sa profondeur de omoô5. La panse est ornée de six pentagones accolés les uns aux autres et décorés, au centre, d’une sorte de palmette qu’encadrent de gracieux enroulements; une triple feuille de lierre remplit les ècoinçons laissés libres dans la partie supérieure du vase. Le champ est bleu-lapis, le reste rouge-foncé et vert-clair. La guirlande de lierre et le quatrefeuille géométrique qui décorent le manche donneraient assez à cette ornementation le caractère gallo-romain (1).
Fig. 63. — Patère de pyrmont.
(Reproduction d’un dessin de Ch. de Linas.)
On remarque, à l’ Antiken-Cabinet de Vienne, une gourde (figure 64) découverte en 1866 avec des monnaies d’Antonin-le-Pieux (138-161), dans les ruines de l’antique Pinguente (Istrie).
Elle est en bronze et formée de deux calottes circulaires légèrement bombées de omi57 de diamètre, et munies, au sommet, d’un goulot cylindrique à couvercle. Les calottes sont ajustées sur une tranche plate terminée par deux crochets qui se relient, au moyen d’anneaux libres, à une anse surbaissée. La surface champlevée du disque, composée de cinq zones concentriques, est décorée au centre d’un ornement cruciforme exprimé par un carré dont les angles se terminent par une sorte de feuille de lierre. Des pétales de fleurs, une guirlande de trèfle, une autre de lierre, une seconde de trèfle, et un galon denticulé se détachant sur un fond émaillé alternativement de bleu-lapis et rougebrique, viennent successivement décorer les zones concentriques; les détails, outre les tons précédents, ont quelques parties colorées en rouge-minium (2).
Près de la gourde se trouvait un caveçon de cheval également en bronze émaillé ; il a pour décor une couronne en feuilles de lierre que prolongent des filets de perles carrées ; quelques traces de bleu persistent dans les alvéoles.
Le vase trouvé en 1834 à Bartlow, paroisse d’Ashdon, canton d’Essex, dans une
(x) Ch. de Linas, Orig. de l’Orfèvrerie cloisonnée , t. III.
(2) De Sacken, Ueber einige roemische Metall-und Emailarbeiten, ap. Jahrbuch der Kunsthistorischen Sammlungen des ail. Kaiserhauses, t. I, p. 41 à 47, pl. et fig. — Ch. de Linas, Gourde antique en bronze émaillé. Paris, Lévy, édit. 1884. Extrait de la Gazelle archéolog. de 1884.
sépulture qui, par les monnaies qu’elle renfermait, doit être attribuée au 11e siècle (i), est des plus remarquables. Nous le reproduisons par le dessin (figure 65), en nous servant de la gravure coloriée qu’en a donné Labarte (2).
Il est en bronze, de forme sphérique, reposant sur un pied circulaire ayant environ om 10 de hauteur et omi2 de diamètre; une anse formée d’une tige droite, dont les extrémités, pliées d’abord à angle droit, se terminent ensuite en crochets, pénètre dans les anneaux d’élégantes oreilles symétriquement fixées sur la panse. Cette panse est
Fig. 64. — Gourde de pinguente.
(D’après un dessin de M. Ch. de Linas.)
entourée, dans sa partie la plus bombée et dans le sens horizontal, d’une guirlande de lierre, métal sur champ vert; au-dessus et au-dessous serpente, dans un fond bleu, un large ruban rouge d’où s’échappent des feuilles de vigne de couleur verte. De petits traits remplis d’émail bleu, rouge et vert décorent le bord renversé de l’orifice. D'après le rapport du docteur Faraday, inséré dans le tome XXVI de YArchceologia, p. 307, l’émail bleu est translucide et dû au cobalt, le rouge est opaque, le cuivre paraît avoir été doré.
(1) « Plusieurs objets qui par leur style appartiennent évidemment à l’Antiquité, étaient placés à côté du vase. Dans un autre tombeau voisin de celui-ci et qui, par son caractère et les objets qui y étaient déposés, devait remonter à la même époque, on avait trouvé une médaille de l’empereur Adrien (f 148) ». Labarte, Recherches sur la Peinture en émail , p. 50.
(2) Labarte, Recherches sur la Peinture en émail, p. 50, et pl. B. N° 6. — Ce vase a été également publié dans Y Archeologia , t. XXVI.
L’ÉMAILLERIE DANS L’ANTIQUITÉ
Une coupe provenant des tourbières de Maltbæk (Danemarck), où elle était enfouie, pourrait bien être contemporaine du vase de Bartlow, à en juger par les dessins décorant la panse, où l’on reconnaît le même denticulé, la même frise de laurier, la même branche de vigne à grosse tige rouge (i).
Parmi les objets émaillés dont la décoration présente encore l’élément cordiforme qui rappelle la feuille de lierre, nous nommerons une fibule découverte à Saalbourg, près
Fig. 66. — Fibule trouvée a saalbourg.
(Musée de Hombourg.)
Hombourg, et conservée aujourd’hui dans le musée de cette ville. L’intérieur de la fibule, représentant une feuille de lierre, est émaillé de jaune (figure 66); une plaque
(i) Engelhardt, Coupe de bronze émaillé , trad. E. Beauvois, cité par Linas, Gourde en bronze émaillé , etc.
HISTOIRE DE L’ÉMAILLERIE LIMOUSINE
rectangulaire de couleur bleu-lapis, provenant d’Italie, et déposée au Musée de Carlsruhe, grand-duché de Bade (figure 67); et enfin une autre fibule du Musée de Mayence; elle provient de cette localité, et les motifs de la décoration sont également émaillés de bleu (figure 68).
Fig. 68. — Fibule émaillée trouvée a mayence.
(Musée de Mayence.)
Un émail qui aurait été trouvé en Italie, à Bénévent, nous montre un travail que nous n’avons pas encore constaté. Cet objet curieux est en cuivre jaune ; il a la forme d’un cône tronqué et creux; sa hauteur est de om 155- La surface extérieure de ce cône
Fig. 69. — Émail trouvé a bénévent.
(Ancienne collection Castellani, à Rome.)
est ornée de zones séparées entre elles par des filets de perles carrées s’enlevant sur fond blanc. Chaque zone est décorée par des guirlandes de feuilles de lierre, de feuilles
L’ÉMAILLERIE DANS L’ANTIQUITÉ
de vigne et de feuilles de fougère (figure 69); le dessin, d’abord tracé à l’échoppe, a été ensuite estampé et se détache sur fond d’émail bleu (1).
L’estampage nettement indiqué pour achever de creuser les alvéoles destinés à recevoir l’émail nous montre un mode de fabrication tout particulier qui peut appartenir à l’Antiquité, mais qui est encore mis en pratique chez les grossiers émailleurs de l’Afrique septentrionale et chez nos fabricants de bijouterie de commerce.
Pour être aussi complet que possible, nous devons mentionner aussi des boucliers recueillis dans les boues de la Tamise. Ces pièces importantes, en cuivre repoussé, offrent des ornements d’une grande élégance, au milieu desquels on aperçoit des boutons en relief ornés d’émaux rouges incrustés.
Nous n’avons pas la prétention d’affirmer que tous les objets que nous venons de décrire aient été faits dans l’endroit même où ils ont été trouvés ; dans l’état des connaissances actuelles, il n’est pas possible de déterminer d’une façon certaine le lieu de leur fabrication, qu’on peut placer dans les différentes parties de la Gaule, comme en Angleterre, comme ailleurs. On pourrait peut-être considérer un grand nombre de ces objets comme le résultat d’une industrie nomade qui, partant de l’Orient, serait venue en Occident, pour disparaître vers le ive siècle et revenir de nouveau, au siècle suivant, à la suite de l’invasion des Barbares. Des fibules ornées d’émaux et de verroteries, analogues à celles dont nous avons parlé et qui ont été trouvées dans les nécropoles de Kammunta et de Kambylte (Caucase), d’autres découvertes en Hongrie, aux alentours des Balkans et en Pologne, donneraient un certain appui à cette opinion ; mais ces faits ne sont pas assez concluants, et on ne peut émettre là-dessus que de très vagues conjectures. Encore conviendrait-il de remarquer que presque tous ces objets sont champlevés, procédé auquel Byzance ne recourut jamais. Mais ce qu’on peut affirmer, d’après le style qui leur est propre, c’est qu’un grand nombre d’entre eux datent de la domination romaine.
Une grande plaque d’émail incrusté, trouvée à Londres et conservée au British-Museum (figure 70), montre en effet l’alliance des formes romaines avec l’art des Barbares.
« L’autel figuré sur cette plaque, avec les colonnes torses, le fronton et les oiseaux affrontés qui le décorent, est tout à fait romain pour la forme ; mais les émaux bleus, jaunes, rouges et blancs, ceux-ci étant verdis par l’oxyde de cuivre, peuvent être revendiqués par l’industrie autochtone (2). »
Quoiqu’il en soit, les quelques monuments que nous venons de passer en revue nous paraissent suffisants pour établir avec certitude que l’industrie de l’émail était pratiquée dans les Gaules avant le premier siècle de notre ère, qu’elle s’y maintint après l’arrivée de César et qu’elle arriva même, quelque temps après, à un grand degré de perfection conséquence d’un travail assidu ou de l’imitation des produits venant de l’étranger
Bien avant ces découvertes, on admettait que les Gaulois connaissaient la pratique de l’émai: mais on s’appuyait sur un texte fréquemment invoqué et qui a été l’objet de nombreuses discussions. Un rhéteur, Philostrate, venu à Rome au commencement du 111e siècle, nous a laissé, à la suite d’une série de leçons faites à quelques jeunes gens de N .nies, une description de peintures, œuvre de pure rhétorique, pour la composition de laquelle il a dû cependant rappeler à son souvenir de véritables tableaux.
(1) Dar Notice des Émaux du Louvre , Introd., p. xvi. — Gazette des Beaux-Arts , t. XXII, p. 275, fig.
(2) Darc jc. cil., p. XV. — Pellat, Curiosities of glass-mdking, pl. III.
HISTOIRE DE L’ÉMAILLERIE LIMOUSINE
Dans l’explication du tableau des Chasseurs de sanglier, on trouve cette phrase :
« On rapporte que les Barbares voisins de l’Océan étendent des couleurs sur de l’airain brûlant; elles y adhèrent, se pétrifient, et le dessin qu’elles figurent se conserve (i). » D’abord quels étaient ces Barbares voisins de l’Océan ? Parmi les auteurs anciens,
Fig. 70. — Plaque de cuivre émaillée conservée au british-museum.
Oléarius, le savant commentateur de Philostrate, applique aux Celtes cette qualification (2); Heyne y voit des Bretons.
De nos jours, Laborde pensait que ces Barbares pouvaient être des Gaulois (3) ; l’abbé Texier (4) et Ferdinand de Lasteyrie des Limousins (5) ; de Verneilh des habitants des côtes de Belgique, de Hollande, d’Allemagne ou des Deux-Bretagnes (6) ; Jules Labarte des Celtes (7), en adoptant ainsi l’opinion d’Oléarius; mais comme la qualification de Celtes, prise isolément, pourrait s’appliquer à un grand nombre de peuples, le savant auteur de l’histoire de l’émaillerie a le soin de nous faire remarquer qu’à l’époque où écrivait Philostrate, à Rome surtout, on devait suivre les divisions géographiques de
(1) Taûxa ça<r'i, rà '/p<û|jiaxa xouç ev ’Qxeocvü) Botpëâpouc £yxe‘v /aXxw Staixüptp, xà 8e uuvtcrxa'TÔou, xat XtOoûaQai, xoù dcuÇeiv a èypâcpï]. Icon., Iib. I, cap. xxvm. — Philostr. quœ superslunt omnia ex vis. cod. rec., etc. Gottfridus Oléarius, Lipsiæ, 1709. T. II, p. 804.
(2) <1 Celtus intelligit per barbaros in Oceano ». Oléarius, t. II. p. 532 et 804.
(3) Notice des Émaux du Louvre, p. 24.
(4) Dictionnaire d' Orfèvrerie, col. 665.
(5; Des origines de l'Émaillerie limousine.
(6) Bulletin Monumental , tome XXIX, année 1863, p. 116. — Page 24 du tirage à part.
(7) Recherches sur la Peinture en émail , p. 24.
L’ÉMAILLERIE DANS L’ANTIQUITÉ
Pline, et que Pline ne donnait le nom de Celtes qu'aux habitants de la partie de la Gaule située entre la Seine et la Garonne (1).
On le voit, il y a dans le passage de Philostrate de quoi satisfaire les prétentions de plusieurs nations.
On peut se demander quelle était la nature de ces couleurs que les Barbares étendaient sur de l’airain brûlant? S'il fallait en croire Oléarius, le procédé décrit se rapporterait au placage d’or et d’argent dû, suivant Pline, au génie inventif des populations celtiques et mis en œuvre principalement pour le harnachement des chevaux ( equorum maxime ornamentis). Ces couleurs seraient celles des métaux précieux qu’on applique en effet dans cette opération sur l’airain incandescent, qui y adhèrent et le préservent de l’altération (2).
Biaise de Vigenère y voit de l’émail : « Car les Barbares habitant l’Océan les sçavent coucher (à ce que l’on en dit) sur le cuivre venant rouge du feu, où, puis après, elles se glacent et convertissent en un esmail dur comme pierre, gardant la figure au net qui y aura esté enduicte (3). »
Si cette traduction s’éloigne un peu de la lettre du texte, elle prouve du moins avec quelle sagacité le vieil auteur français avait su reconnaître les procédés anciens de l’émaillerie dans la phrase de Philostrate.
Mais toutes les discussions auxquelles on pourrait se livrer sur ce sujet sont aujourd’hui d’autant moins importantes que nous savons, depuis les découvertes du Mont- Beuvra}q que l’art de l’émaillerie était pratiqué au cœur même de la Gaule, chez les Éduens, antérieurement à l’ère chrétienne, et par conséquent deux siècles au moins avant l’époque où vivait Philostrate.
Nous venons de faire connaître un certain nombre d’objets émaillés découverts dans l’ancienne Gaule et dans les contrées environnantes ; plusieurs d’entre eux proviennent même du Limousin ou des pays limitrophes. Ils sont peu nombreux, il est vrai, mais il convient de remarquer que durant ces invasions et ces guerres qui vinrent fondre sur l’Occident du ivc au xe siècle, les arts industriels, l’émaillerie surtout, ont dû rester en souffrance. Bien des objets ont été détruits à ce moment-là; beaucoup d’autres doivent être enfouis dans la terre, attendant qu’un chercheur heureux les mette au jour. Les monuments qui servent de jalon entre l’époque gallo-romaine et le xie siècle sont rares, aussi nous serons obligé de recourir souvent à des textes, bien que malheureusement ils soient généralement incomplets. En effet, l’historien n’est, le plus souvent, ni artiste ni industriel; n’ayant aucune idée des procédés de fabrication, ne connaissant aucun mot technique pour désigner les choses dont il parle, il ne se propose pas d’établir l’histoire de l’art; il décrit ce qu’il voit d’après ses impressions, ne s’arrêtant point à un détail qui n’offre pour lui qu’un faible intérêt, qui serait pour nous d’une importance extrême. L’émaillerie s’appliquait à l’orfèvrerie ; elle était quelquefois associée à la verroterie en table. Aussi croyons-nous qu’à cette époque plus que jamais, on a dû souvent désigner sous une même dénomination l’émailleur, l’orfévre et le verrier.
(1) « Gallia in tria populorum généra dividitur, omnibus maxime distincta. A Scaldi ad Sequanam
Belgica; ab eo ad Garumnam Celtica, eademque Lugdunensis; inde ad Pyrenæi montis excursum Aquitanica. » Lib. IV, c. xxxi.
(2) Icônes, t. II, p. 804. — Cité par MM. Bulliot et Fontenay, loc. cit., p. 1 1.
(3) Les Images ou Tableaux de platte peinture des deux Philostrate, sophistes grecs, mis en français par Biaise de Vigenère, Bourbonnois. In-fol., Paris, 1614, p. 232.
HISTOIRE DE L’ÉMAILLERIE LIMOUSINE
L’émaillerie au moyen-age. — Au vc siècle, Rorice l’ancien, évêque de Limoges, prête à ses amis son verrier (i).
Au vie siècle, nous voyons à Limoges un atelier monétaire, et on sait que la fabrication des monnaies était alors confiée aux orfèvres. Les légendes des nombreux échantillons de nos collections nous ont conservé, pour cette période, le nom de plusieurs d’entre eux : Marinianus, Domulfus, Daulfo, Saturnus, Ascaricus, Arviiordus, Ansoinaus, Boso, Vinoaldus, Thibaio, etc., qui viennent ainsi affirmer l’existence d’une école limousine de gravure et d’orfèvrerie (2).
Le plus ancien graveur de monnaies connu s’appelait Abbon ; on a peu de renseignements sur son compte, l’on sait seulement qu’il était habile orfèvre : fciber aurifex peritissimus; il eut pour élève saint Éloi, cela suffit pour sauver son nom de l’oubli.
Saint Éloi émailleur. — Saint Éloi, le patron des artistes français, gallo-romain de race, fils d’Euchérius et de Terragia, naquit au village de Chaptelat, à deux lieues de Limoges, vers l’an 588. Formé d’abord à l’école d’Abbon, il devint bientôt habile dans son métier. Jeune encore il alla à Paris, où il se lia d’une étroite amitié avec Bobbon, trésorier royal, qui le présenta à Clotaire II. On sait comment ce prince prit en affection notre orfèvre limousin. Sur la proposition de son trésorier, Clotaire avait chargé Éloi de lui faire un siège d’or enrichi de pierreries et, suivant l’usage du temps, il lui avait fait remettre la quantité de métal jugée nécessaire pour exécuter l’objet demandé. Nonseulement le consciencieux artiste fit un trône magnifique, mais encore, avec la matière qu’on lui avait fournie pour un seul siège, il en fabriqua un second aussi beau que le premier (3). Clotaire, plein d’admiration pour tant d’habileté et de délicatesse, s’attacha
(1) Rurici senioris epist.: « Et vitrarium sicut jussistis me destinare significo, cujus opus nitore non fragilitate oportet imitetur. » Migne, Patrol. lat., LVIII, p. 77; cité par l’abbé Texier, Dict. d'Orfév., col. 931.
(2) Il convient de remarquer que le nom d’Éligius gravé sur plusieurs coins ne se rapporte point à saint Éloi. A. de Barthélemy, Liste des noms d'hommes gravés sur les monnaies de l'époque mérovingienne, ap. Bibl. de l'École des Chartes. 1881, p. 283 et suiv.
(3) M. Charles Lenormant arrive aux conclusions suivantes au sujet de ce fauteuil : « Tout le monde
s’est imaginé qu’Éloi ayant reçu de l’or pour faire un siège en avait fabriqué deux semblables avec le métal qu’on lui avait livré pour un seul; cette manière d’entendre le texte de saint Ouen n’a qu’un défaut, c’est qu’elle conduit à un résultat impossible. Le poids de l’objet à fabriquer était fixé d’avance; on avait pesé l’or avec le soin convenable, rex tradidit copiosam auri impensam, et le premier soin que dut prendre le prince quand on lui apporta l’ouvrage qu’il avait commandé fut de vérifier si le siège avait le poids convenu et de faire toucher l’or dont il était composé On peut supposer plus vraisemblablement qu’Ëloi
livre d’abord son travail, et qu’après avoir reçu les compliments dont il était digne, il produisit un autre siège probablement de la même dimension que le premier, probablement exécuté aussi sur le même modèle, et offrant le même aspect à cause de la dorure dont il était couvert. Le roi et l’assistance se mettent à crier au prodige; mais l’habile et honnête artiste ne juge pas à propos de garder pour soi son secret : il explique au roi qu’il n’a pu donner au métal consacré au trône d’or massif la solidité nécessaire sans
y introduire l’alliage dans une juste proportion C’est ainsi que saint Éloi avait pu retirer de la masse
totale de l’or une certaine quantité de ce métal précieux sans rien diminuer du poids attribué d’avance à l’objet. »
Le plus riche de ces trônes, celui qui était en or, a disparu, comme la plupart des meubles dont la matière est de nature à exciter la cupidité, et la copie en bronze s’est conservée à cause du peu de valeur du métal qui la compose; ce serait celle que nous possédons et qui, du Trésor de Saint-Denis, est passée au Cabinet des Médailles de la Bibliothèque Nationale; mais il convient de remarquer que la partie inférieure du monument constituant le siège, à proprement parler, remonte seule jusqu’aux temps mérovingiens; elle serait réellement l’œuvre de saint Éloi qui, pour la composer, se serait inspiré d’un modèle antique, tandis que la galerie à jour, formant le dossier et les bras du siège, est plus moderne et pourrait bien provenir des restaurations faites du temps de Suger. — Lenormant, Notice sur le Fauteuil de Dagobert, p. 8. Paris, 1849, et dans les Mélanges d’ Archéologie par Cahier et Martin, W I.-p.-i-ù&. .i6t.
L’ÉMAILLERIE AU MOYEN-AGE
Éloi d’une manière particulière; il en fit son conseiller intime et l’établit dans la double charge d’orfèvre royal et de graveur de la monnaie (i).
La conduite d’Éloi fut d’autant plus remarquée par le roi que les orfèvres de cette époque n’étaient pas, paraît-il, des gens d’une très grande probité. Ils s’appropriaient sans scrupule une partie du métal qui leur était confié, accusant du déficit soit la flamme dévorante, soit les morsures de la lime (2). Aussi cette profession était relativement peu considérée. Le second capitulaire de Dagobert, autrement dit la Loi des Allemands (cap. 79), fixe la composition pour le meurtre d’un orfèvre qui a fait ses preuves. Elle est de quarante sols, la même que pour le meurtre d’un cuisinier ou d’un berger qui ont un aide, d’un porcher qui garde un troupeau de quarante porcs, qui a un chien bien dressé, etc. (3).
Dagobert Ier et Clovis II témoignèrent à Éloi la même amitié et la même confiance que leur prédécesseur; la chanson populaire, dans laquelle Dagobert et notre saint sont mis en scène, est comme une réminiscence impérissable des rapports familiers du roi et de l’orfèvre.
Alors est fondée l’abbaye de Solignac, près de Limoges (631), dans une terre où, déjà auparavant, existait un atelier d’affinage pour les métaux précieux (4). Éloi y établit une école d’orfèvrerie sous la direction de Til, désigné aussi sous les noms de Tillo et Théau, son élève favori, qui lui-même devint plus tard un artiste remarquable (5); il s’empressa de peupler le monastère « d’ouvriers habiles en tous genres » et de leur rendre de fréquentes visites (6). Élevé sur le siège épiscopal de Tournay, puis de Noyon vers l’année 640, il mourut le 30 novembre 659, âgé de plus de 70 ans.
Saint Ouen, archevêque de Rouen, auquel on doit une Vie fort intéressante de notre orfèvre limousin, dont il fut le contemporain, parle des nombreux objets qu’il fabriqua pour l’usage du roi; il nous détaille aussi ses œuvres d’orfèvrerie religieuse, parmi lesquelles nous nommerons la châsse toute couverte d’or et de pierreries de saint Martin de Tours, celles de saint Denis, de sainte Geneviève, de sainte Colombe, des saints Germain, Julien, Brice, Piat, Quentin, Lucien, Maximin, Lollien, etc.
Saint Éloi a formé une école d’orfèvrerie, nous venons de le voir, et cette école lui a survécu, l’on ne peut en douter. Saint Ouen nous apprend que la reine Bathilde, femme de Clovis II, enferma les restes mortels de son conseiller dans une magnifique custode d’or et d’argent (7), et saint Théau étant mort vers l’an 702, l’évêque de Limoges, Hermen
(1) Et non monétaire. Les monétaires mérovingiens, ainsi que l’a démontré M. A. de Barthélemy, n’étaient autre chose que des officiers publics d’un rang modeste, peu compatible avec la haute position de saint Éloi. Biblioth. de l’École des Chartes, 1881, ut supra.
(2) « Non cæterorum fraudulentiam sectam (Eligius), non mordacis limæ fragmen culpam, non edaeem Hammam incusans ». Vit. S. Eligii, I, c. 5.
(3) « Si pastor porcorum qui habet in grege quadraginta porcos, et habet canem doctum, et cornu, et
juniorem, si occisus fuerit, quadraginta solidis componatur Si coquus qui juniorem habet, occidatur,
quadraginta solidis componatur. Si pastor, similiter. Faber aurifex aut spatarius, qui publiée probati sunt, si occidantur, quadraginta solidis componantur ». — Baluze, Capitulaires , I, p. 79.
(4) Sancli Eligii vita, I, p. 3, 4 et 3.
(5) « Fabricabat ipse B. Tillo in usu regis ustensilia quamplurima ex auro, argentoque et gemmis ». Vita S. Thillonis, Acta SS., Janu., t. I, P- 377.
(6) « Est autem congregatio nunc magna diversis gratiarum floribus ornata Habentur ibi et artifices
plurimi diversarum artium periti ». Sancli Eligii vita, t. I, c. 16 et 21.
(7) Sancli Eligii vita , c. 30 et 40.
HISTOIRE DE L’ÉMAILLERIE LIMOUSINE
ou Ermenon, préside à ses funérailles et lui élève un monument, fornicem auro et argento bractecitam et gemmis ornatam (i).
L’école d’orfèvrerie fondée à Solignac, en Limousin, était digne de toute la sollicitude de notre saint; si absorbé qu’il fût par ses devoirs religieux et politiques, l’évêque de Noyon venait souvent la visiter, attiré qu’il y était « par l’amour de l’art, le maintien de la discipline monastique, et aussi par des affections personnelles (2), » car c’est là qu’il avait laissé Théau, son élève favori.
Mais saint Éloi était-il émailleur? la question est controversée. En effet, si on lui attribue sans contestations sérieuses le grand calice que conservait encore au xvne siècle l’illustre abbaye de Chelles, au diocèse de Paris (3), on s’est demandé si les décorations qui l’ornaient étaient en émail. Quelques auteurs ne veulent voir dans ces décorations que du verre coloré serti à froid dans les alvéoles du métal. L’original a disparu, la Révolution l’a envoyé au creuset, et l’aspect de la gravure qui nous en reste admet également les deux hypothèses (voir figure 71).
Notre question devrait se résoudre par l’affirmative si nous nous en rapportions aux descriptions laissées par les différentes personnes qui ont pu examiner cet objet intéressant.
André du Saussay visita Chelles au mois de juin 1651. 11 étudia fort attentivement le précieux monument; frappé de son importance, il en fit exécuter une gravure que nous reproduisons d’après un dessin de Ch. de Linas. Le graveur, se conformant à un usage adopté pour les armoiries, a indiqué par des traits symétriquement disposés les différentes couleurs qui rehaussaient le calice : le rouge est exprimé par des traits verticaux, le vert par des lignes diagonales allant de droite à gauche, et, à certains endroits, l’or par un pointillé. Le calice entièrement d’or, sans alliage « totus ex auro purissimo », avait om26o de hauteur, om 170 de profondeur, et omi45 dans son plus grand diamètre. André du Saussay nous en donne deux descriptions minutieuses. Dans l’une il rapporte comme un fait authentique la tradition qui attribue à sainte Bathilde le don d’un objet, non-seulement à l’usage de l’évêque de Noyon, mais encore fabriqué par lui (4) ; dans l’autre il nous dit positivement que ce calice était décoré de pierres précieuses et d’émail; on ne peut le mettre en doute en voyant les termes dont il se sert : « Totus vero aureus et lapillis pretiosis per circuitum labri ad extra decoratus, encaustoque artiftciose eliquato, infusoque coruscans » (5).
(1) Acta sanctorum, Janu., t. I, p. 367. — • André du Saussay, Martyr ologium gallicanum, t. I, p. 18.
(2) Sancti Eligii vita , c. 30.
(3) « Calix ejus, sua ipsius opéra fabricatus , ex auro purissimo per circuitum cuppæ in parte exteriori, atque etiam in inferiori parte decoratus, asservatur in sacrario monialium Calensium, quibus a Bathilde regina in pignus piæ recordationis datus est ». Gallia christ., t. IX.
Un recueil conservé à la bibliothèque du grand séminaire de Meaux et intitulé : Inventaire tiré d’un titre ancien, contient les mentions suivantes : « Le Chef de saint Éloi. — Un Calice fait par saint Éloi ». — On lit pareillement dans Y Abrégé de V histoire de l'Abbaye royale de Chelles, manuscrit de 1684, au chapitre : Autre inventaire des saintes reliques de l'Abbaye royale de Chelles, p. 32 : « Le Chef de saint Éloi. — 1 Un Calice faict par ce saint évesque ». Enfin, le procès-verbal dressé le 23 juin 179 2 lorsque les dames de Chelles remirent aux commissaires du district de Meaux l’argenterie inutile au culte de leur église, mentionne : Un autre Calice venant des reliquaires étant de saint Éloi ». — Citations de Ch. de Linas. Les Œuvres de saint Éloi, p. 4 et 7.
(4) « Quod in pignus piæ recordationis, dedit illis sacris virginibus S. Bathildis regina, insignis hujus monasterii fundatrix, cujus ipsemet S. Eligius, dum in terris viverel, præcipuus consiliarius et venerabilis in Christo pater ac doctor extiterat ».
t5) « Hic ;st quod non abs rc mireris verba hæc, calix parvus : Eodem enim sæculo claruit S. Eligius
L’ÉMAILLERIE AU MOYEN-AGE
Quelques années après, dom Martène et dom Durand furent aussi à Chelles (30 mai 1718); ils ne sont pas moins explicites : « On nous fit voir aussi le calice de saint Éloy dont la coupe est d’or émaillé. Elle a près d’un demi-pied de profondeur et presque au-
Fig. 71. — Calice de chelles.
(Reproduction d’un dessin de Ch. de Linas.)
tant de diamètre ; le pied est beaucoup plus petit. Je n’aurois pas de peine à croire que ce calice a été autrefois donné au monastère par sainte Bathilde, qu’il servoit pour les jours de communion sous les deux espèces (1). »
Noviomensis episcopus, cujus calix aureus (ab ipso confectus, nam ante præsulatum aurifaber erat illc peritissimus) in monasterii Kalensis prope Lutetiam sacrario servatur, mihique a paucis diebus traditus visendus et contrectandus, hujus est magnitudinis quæ heminam minorem exæquat : totus vero aureus et lapillis pretiosis per circuitum labri ad extra decoratus, encaustoque artificiose eliquato, infusoque coruscans ». Panoplia sacerdotalis, pars I, lib. V; De stola sacra , c. vin, p. 87.
(1) Voyage littéraire , t. II, p. 4. — Les dimensions du calice rendent probable l’opinion émise par les savants Bénédictins. Nous avons là une preuve de l’antiquité de notre monument, car la communion sous les deux espèces a cessé, dans beaucoup de pays du moins, dès le ix' siècle. Voir Basnage, Hisl. eccl. , liv. XXVII.
HISTOIRE DE L’ÉMAILLERIE LIMOUSINE
Ferdinand de Lasteyrie et Grésy, à la suite de Jacques du Breuil (i) et de l’abbé Lebeuf (2), ont adopté cette manière de voir (3), et ils ont été combattus par Charles de Linas (4), sur l’autorité duquel se sont appuyés, sans apporter de nouvelles preuves à l’appui, tous ceux qui ont soutenu l’opinion contraire (5). Charles de Linas est revenu depuis lors, et énergiquement, sur sa première appréciation ; pour lui, le calice de Chelles était bel et bien émaillé. Comme tous les véritables savants, il n’éprouvait aucune difficulté à abandonner une opinion qu’il croyait contraire à la science. Voici ce qu’il écrivait en 1883 :
« Si l’original du calice de Chelles a disparu, la Panoplia sacerdotalis d’André du Saussay nous en offre une copie exacte que l’emploi des hachures héraldiques sur ses parties polychromes permet de restituer en couleur. La coupe, dans sa hauteur, est striée de baguettes en grenats cloisonnés dont le style mérovingien saute aux yeux; elles encadrent des panneaux échiquetés vert et blanc, cause innocente d’un désaccord entre le comte F. de Lasteyrie, E. Grésy et moi. Mes deux savants adversaires voyaient de l’émail là où je ne reconnaissais que l’incrustation à froid ; je les ai ardemment combattus, mais je pense aujourd’hui qu’ils avaient mille fois raison, car une fibule conservée au Louvre (dans la vitrine centrale de la Salle des bronzes) nous offre parfondues les mêmes substances vertes et blanches que je prétendais n’être que serties » (6) (voir figure 72).
Et ailleurs : « Dans mon Orfèvrerie mérovingienne , j’ai cherché à réfuter MM. de Lasteyrie et Grésy, qui reconnaissaient l’emploi de l’émail sur le calice de Chelles; j’adopte aujourd’hui, en l’accentuant davantage, l’opinion de mes deux regrettés confrères » (7).
A propos du coffret incrusté et émaillé d’Utrecht, Charles de Linas est encore plus affirmatif : « L’alliance de l’émail et du grenat ou du verre purpurin remarqué sur
(1) Le Théâtre des antiquité % de Paris Paris, édit. 1612, 1618, 1639.
(2) Histoire du Diocèse de Paris, t. VI, p. 42.
(3) E. Grésy, Le Calice de Chelles, in-8° avec gravure; extrait des Mémoires de la Société des Antiquaires de France, t. XXXVII.
(4) Ch. de Linas, Les Œuvres de saint Èloi. Paris, Didron, 1864.
(5) Viollet-Ie-Duc, Diction, du Mobilier , t. II, p. 21 1. — Darcel, Notice des Émaux du Louvre , p. 11. — Ed. Garnier, Hist. de l’Êmaillerie et de la Verrerie , p. 373 et 419.
(6) Ch. de Linas, La Châsse de Gimel , extrait du Bulletin de la Société historique et archéologique de la Corrèze, année 1883, t. V, p. 120 — page [9 du tirage à part.
(7) Ch. de Linas, Les Expositions rétrospectives en 1880, p. 1 1 5 .
Fig. 72. — Fibule émaillée (face et profil). (Musée du Louvre; Salle des bronzes antiques.)
L’ÉMAILLERIE AU MOYEN-AGE
notre épave mérovingienne, doit encore fixer un moment l’attention. Il y a déjà quelques années, M. Eugène Grésy, vigoureusement épaulé par M. le comte F. de Lasteyrie, membre de l’Institut, s’efforça d’établir l’existence d’émaux parfondus associés aux grenats sur le calice de Chelles attribué à saint Éloi ; j’eus alors l’imprudence de soutenir une opinion contraire dans un livre heureusement oublié. Le procès ne fut pas jugé faute de preuves suffisantes, et les parties restèrent en présence. Je suis contraint d’avouer aujourd’hui que ma cause ne valait rien et que j’aurais dû la perdre; les émaux de la châsse mérovingienne de Saint-Maurice en Valais et du coffret d’Utrecht, deux pièces également ornées de grenats, semblent me condamner sans appel. Le mea culpa d’un vieux péché est bien tardif sans doute, puisque MM. Grésy et de Lasteyrie ne sont plus là pour l’entendre, mais l’occasion de manifester une repentance vient seulement de s'offrir; je m’empresse d’en profiter » (i).
Fig. 73 et 74. — Coffret incrusté et émaillé du musée archiépiscopal d’utrecht.
(D’après un dessin de Ch. de Linas.)
Nous reproduisons ici le coffret du Musée archiépiscopal d’Utrecht et la châsse de Saint- Maurice en Valais.
Le coffret d’Utrecht (figures 73 et 74) mesure orao5i de hauteur, omoôo de largeur et ora030 de profondeur. Il est en cuivre jaune profondément champlevé. Les faces antérieures de l’auge et du couvercle sont bordées d’un cordon de grenats carrés en table, posés sans rabattu dans leurs alvéoles ; l’ensemble des autres cavités du décor est fouillé à vive arête et était autrefois rempli d’un émail translucide blanc-sale, comme on peut en juger par quelques rarissimes vestiges (2).
Le charmant petit reliquaire conservé dans l’antique et célèbre abbaye de Saint-Maurice en Valais, fondée par les Burgondes, paraît remonter au vme siècle (voir figure 76). Trois de ses faces sont revêtues de verroteries rouges cloisonnées d’or avec des perles, des pierres fines et des camées pour ornements. La quatrième est recouverte d’un réseau en filigrane d’or dont chaque losange renferme une lettre, de manière à former l’inscription suivante tracée en capitales de l’époque mérovingienne (figure 75).
(1) Ch. de Linas, Coffret incrusté et émaillé d'Ulrecht, p. 15 et 16. Paris, Klincksieck, 1879.
(2) Ch. de Linas, Coffret incrusté et émaillé d'Ulrecht, p. 15 et 16.
HISTOIRE DE L’ÉMAILLERIE LIMOUSINE
Cette inscription nous fait connaître le nom de ceux qui ont commandé le reliquaire et le nom de ceux qui l’ont fait :
TEVDERICVS PRESBITER IN HONVRE SCI MAVRICII FIERI IVSSIT. AMEN. NOR- DOALAVS ET RIHLINDIS ORDENARVNT FABRICARE. VNDIHO ET ELLO FICERVNT.
Fig. 75. — Inscription de la chasse de saint-maurice en valais. (Reproduction d’un dessin de M. Éd. Aubert.)
On peut la traduire : « Theudericus, prêtre, commanda en l’honneur de saint Maurice. Ainsi soit-il. Nordoalaus et Rhilindis ordonnèrent de [le] fabriquer; Undiho et Ello
Fig. 76. — Chasse de saint-maurice en valais. (Reproduction d’un dessin (1) de M. Édouard Aubert.)
exécutèrent. » La crête, qui ne paraît provenir d’aucune restauration, est en émail à taille d’épargne, et offre un dessin imitant des imbrications (2).
(1) Ce dessin et le précédent sont extraits du dernier ouvrage de Ch. de Linas : Les Origines de l'Orfèvrerie cloisonnée, t. III, pi. XI et XII. Paris, 1887.
(2) F. de Lasteyrie, Des Origines de l'Émaillerie limousine, p. 6; Histoire de l’Orfèvrerie, p. 77; Description du Trésor de Guarra^ar, p. 30. — Éd. Aubert, Trésor de l’abbaye de Saint-Maurice d’Agaune, chromolith., pi. XI, Paris, Morel, 1872.
L’EMAILLERIE AU MOYEN-AGE
La châsse qui appartient a l’église Saint-Jean-Baptiste d’Herford, et dont la date de fabrication flotte entre les années 785 et 807, présente sur une de ses faces une ornementation offrant, comme technique, une certaine analogie avec le calice de Chelles: on y trouve encore l’alliance de l’incrustation à froid avec l’émail cloisonné (voir figure 77).
Fig. 77. — Reliquaire d’herford.
(Reproduction d’un dessin de Ch. de Linas.)
« Les émaux sont d’une telle grossièreté, ils sont tombés si régulièrement à diverses places », nous dit Ch. de Linas, « que je les avais pris d’abord pour des incrustations a froid. Un examen plus attentif, dans lequel l’expérience de M. l’abbé Schnütgen est intervenue, m’a prouvé que la matière ayant débordé çà et là par-dessus les cloisons,
le procédé de la fusion est ainsi nettement accusé. Les tons employés sont le rouge
foncé, le blanc laiteux, le bleu lapis, le bleu turquoise, le purpurin, le vert fort rarement; aucune trace de jaune » (1).
On regarde comme une œuvre de saint Éloi une sorte de coupe en forme de nef ou de gondole, et qui présentait plus d’un point de ressemblance avec le calice donné à la reine Bathilde. Ce précieux objet n’existe plus, mais il a été décrit par Suger qui le qualifie de « vas pretiosissimum de lapide prasio » (2), et qui le donne comme étant l’œuvre de saint Éloi : « inclusorio sancti Eligii opéré esse constet ornatum ». Doublet en
parle aussi : « Autre très exquise gondole de couleur de verd de mer avec le pied de
(1) Ch. de Linas, Les Expositions rétrospectives : Bruxelles , Dusseldorf , Paris , en 1880, p. 1 10 et 127; figures. Paris, 1881.
(2) Sugerii De rebus in admin. sua gestis, Ed. Lecoy de la Marche, p. 207.
HISTOIRE DE L’ÉMAILLERIE LIMOUSINE
mesme estoffe, garny d’or et la bordure aussi d’or, le tout enrichy de beaux saphirs, grenats, presmes d’esmeraudes et de belles perles orientales au nombre de septante. Cette pièce, autant rare et estimée qu’il est possible par les orfeuvres, fut autresfois engagée par le Roy Louys-le-Gros, et de son consentement dégagée par l’abbé Suggère (ainsi qu’il le tesmoigne), qu’il acheta soixante marcs d’argent qui estoit beaucoup alors, et a esté faite par les mains du glorieux sainct Éloy » (i). Dom Félibien revient à deux reprises sur ce vase. Dans la première il en fait l’historique d’après Suger; dans la seconde il l’inventorie ainsi : « Autre gondole faite d’une pierre de jade dont la garniture est d’or émaillé ». Un renvoi à la page 175 du volume prouve que la double mention concerne un seul et même objet (2). A sa description d’un laconisme regrettable, le savant religieux a joint un dessin de la gondole, qui a permis à Ch. de Linas, à l’aide de l’inventaire du Trésor de Saint-Denis, d’en faire une restitution complète que nous reproduisons (figure 78).
Fig. 78. — Vase monté en or émaillé, attribué a saint éloi. (Reproduction d’un dessin de Ch. de Linas.)
On peut s’étonner de voir de l’émail garnir l’intérieur d’un vase, mais la coupe du Trésor de Pétrossa, au Musée de Bucharest, le plat de Chosroès, au Cabinet des Médailles de la Bibliothèque Nationale, ornés tous deux de verroteries cloisonnées à jour, rappellent un peu cette disposition. Au surplus, les textes ne manquent point pour attester que l’émail servait parfois à décorer l’intérieur de différents objets (3).
(1) Doublet, Iiist. de l’Abbaye de Saint-Denis, liv. I, ch. XLVI, p. 744. Paris, 1625.
(2) Cité par Ch. de Linas, Les Œuvres de saint Éloi, p. 61.
(3) « 31. — Item, unam cupam cum coperculo de auro exmaltatam per totum exterius intus autem in
fundo est unum esmaltum rotundum, in quo est angélus salutans Virginem ».
« 32. — Item, unam cupam de auro cum coperculo esmaltatam totam interius; exterius autem habet esmalta in modum linguarum et multa alia rotunda et triangularia ». Émile Molinicr, Inventaire du Trésor du Saint-Siège sous Boniface VIII (1295), p. 1 1.
L’ÉMAILLERIE AU MOYEN-AGE
Nous ne parlerons pas de la grande croix également attribuée à saint Éloi, conservée encore au xvie siècle dans l’abbaye de Saint-Denis, et au bas de laquelle il y avait « une petite croix d’argent doré et un crucifiement d’email » (i), parce qu’il a été suffisamment reconnu que cet émail avait été ajouté après coup, probablement à l’époque où ce monument fut élevé au-dessus du retable qui n’existait pas du temps de saint Éloi (2).
Fig. 79. — Croix de l’abbaye de saint-martin-lez-limoges, attribuée a saint éloi (D’après un dessin de l’abbé Legros.)
Nous ne nous étendrons pas davantage sur un buste d’argent, en partie émaillé, conservé à Brive (Corrèze), avant la Révolution, et qui renfermait les reliques de saint Martin, parce que nous ne croyons pas exacte la citation faite par l’abbé Texier qui le mentionne (3). Le savant abbé s’appuie sur un article de Desmarets et Turgot, inséré dans les Éphémérides de la généralité de Limoges, année 1765, page 107; or, ces auteurs affirment bien que ce buste était attribué à saint Éloi, mais ils ne parlent pas de l’émail qui l’aurait recouvert (4).
(1) Doublet, loc. cit., p. 333.
(2) Labarte, Recherches sur la Peinture en émail , p. 139 et 140.
(3) Abbé Texier, Dict. d'Orfév., col. 936. — Essai sur les Argentiers et les Emailleurs de Limoges, p. 47.
(4) « Ce qu’il y a de vray, c’est qu’on voit dans le thrésor de la Collégiale une châsse, c’est-à-dire un buste, très bien fait, d’un saint Martin, jeune homme de 25 ans, et qui subsiste aujourd’huy, et que cette
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Leymonerie, dans son Histoire de Brive (i), se contente de dire que le buste de saint Martin était en vermeil orné de pierres précieuses, et qu’il aurait été offert par saint Éloi.
Une tradition assez vague voudrait que cette belle pièce d’orfèvrerie ne fût autre que le chef de saint Martin, que l’on voit aujourd’hui dans l’église de Soudeilles (Corrèze). Pour la sauver, pendant la Révolution, on l’aurait reléguée dans cette petite église, où elle serait restée depuis cette époque. Mais cette tradition ne repose sur aucun fondement. Au surplus, il convient de remarquer que le reliquaire de Soudeilles ne peut remonter aux temps mérovingiens ; il appartient à deux époques bien distinctes : le visage et la mitre, cette dernière ornée d’émaux translucides sur relief, sont exécutés en argent repoussé et doré et datent du xiv' siècle ; le buste est en cuivre ciselé et doré et a été fait à la fin du xv' siècle ou au commencement du xvi£.
L’abbaye de Saint-Martin-lez-Limoges possédait, avant la Révolution, une croix qu’on regardait aussi comme l’œuvre de notre orfèvre limousin. La plume plus zélée qu’habile de l’abbé Legros nous en a conservé un dessin que nous reproduisons (figure 79), malgré ses imperfections. Réparée en 1625, elle reçut sans doute alors l’addition des deux têtes d’anges qui décorent la base; on peut aussi attribuer à la même restauration quelques ornements du pied (2).
La châsse de la Sainte-Chemise, à Chartres, était décorée de deux aigles, œuvres de notre saint limousin, si nous nous en rapportons à un vieux texte de l’an 960, transcrit dans le cartulaire de Notre-Dame de Chartres, qui désigne ainsi cet objet intéressant : aureas aquilas miro opéré sancti Eligii informatas. Un inventaire du xvn' siècle, page 28, va plus loin, il dit que les plumes de l’oiseau « sont rouges et vertes émaillées » (3). Un autre inventaire de 1682 en fait ainsi mention : « Deux aigles plats d’or... ouvrage de saint Éloi, posés sur les deux bouts du toit. Donné, en 998, par Rotelinde, mère de Odon (Eudes), évêque de Chartres » (4).
Introduction de l’émaillerie cloisonnée en Allemagne. — Nous venons de réunir toutes les preuves tendant à établir avec quelque certitude que saint Éloi était émailleur. Cette opinion, admise sans conteste, serait importante, car il en découlerait forcément l’anté-
châsse est bien ancienne : le peuple la croit de la façon de saint Éloy. Un titre de l’an 900 a pour sceau
les armes de la ville (de Brive), et ce sceau est un buste de saint Martin Ce sceau est, trait pour trait.
la représentation de la châsse que l’on voit aujourd’huy, ce qui suppose qu’elle existoit longtems auparavant >.
(1) Histoire de Brive-la-Gaillarde, p. 188. Brive, Crauffon, imprimeur, 1810.
(2) Abbc Texier, Dictionnaire d'Orfévrerie, col. 940. — Essai sur les Argentiers, etc., p. 53.
(3) Merlet, Trésor de Chartres, p. 30. — Mély, Trésor de Chartres , p. 99.
(4) Bulletin du Comité historique des arts et monuments. Archéologie , 1852, t. III, p. 23.
Indépendamment des oeuvres déjà mentionnées et qui existaient avant la Révolution, on attribuait encore à saint Éloi :
i° Une croix à Saint-Victor de Paris. Du Breul., Antiq. de Paris, p. 433.
20 A Notre-Dame de Paris une grande croix en or, travaillée en filigranes , offerte par Jean, duc de Berri, en 1406. Gilbert, Descript. de N.-D. de Paris, p. 323.
30 Dans l’église de Saint-Loup, à Noyon, « un calice qu’on portait aux malades et dont le contact leur rendait souvent la santé. » Legros, Vie des Saints du Limousin, IV, 1497.
40 A Chaptelat, lieu de naissance de saint Éloi, un calice et une croix.
3° Une croix à l’abbaye de Grandmont, décrite dans l’inventaire de 1666. Art. 10. Elle fut donnée à l’église de Saint-Yrieix, où elle ne se retrouve plus. — L’article 12 du même inventaire relate une autre croix qui, d’après une copie d’un inventaire de 1639, serait aussi l’œuvre de saint Éloi. Mais cette belle
L’ÉMAILLERIE AU MOYEN-AGE
rioritè de l’école d’émaillerie limousine sur l’école d’émaillerie allemande. Jusqu’ici l’on disait assez volontiers, sans preuves bien sérieuses, que l’Allemagne avait devancé les nations voisines dans la pratique d’un art emprunté à Byzance. Il est en effet incontestable que cette ville opulente a fourni des modèles aux émailleurs occidentaux du Moyen-âge :
La Pala d’oro (1), commandée à Constantinople, en 976, par le doge Pierre Orseolo ; la couronne dite de saint Étienne qui, d’après une inscription, a été envoyée au roi de Hongrie par l’empereur grec Michel Ducas (1071-1078); les pièces d’orfèvrerie émaillée sans doute apportées de Constantinople en 972, par la jeune épouse d’Othon II, l'impératrice Théophanie, fille de Romain le Jeune, empereur d’Orient, et petite-fille de Constantin Porphyrogénète ; les artistes de tous genres qui, dit-on, la suivirent pour se fixer auprès de la Cour de l’empereur d’Allemagne, montrent suffisamment les rapports de T Italie et de l’Allemagne avec l’Orient. Non contents cl’admirer les belles pièces qui leur étaient envoyées, les Allemands voulurent les imiter, et bientôt, sous l’intelligente direction de l’archevêque Egbert (977-993) et de saint Bernward, précepteur du jeune Othon III et depuis évêque d’Hildesheim (992-1022), s'organisèrent à Trêves et à Hildesheim des écoles et des ateliers qui prirent bientôt un grand développement. Dès l’an 980, Egbert enrichissait le trésor de sa cathédrale d’un reliquaire, conservé aujourd’hui dans la sacristie de Limbourg, qui était destiné à recevoir le bâton de saint Pierre. Quelques années après, des ouvriers de même origine exécutaient l’évangéliaire de l’abbaye cTEpternach (983-991), dans le Luxembourg, et les croix conservées dans l’église d’Essen, en Westphalie.
Ces croix, au nombre de quatre, sont à branches carrées, revêtues de lames d’or; elles ont chacune om45 de hauteur, et de longueur à la traverse om30.
Sur la première on voit une plaque d’émail cloisonné en or représentant un jeune homme vêtu d’une tunique bleue et d’un manteau violet semé de fleurons jaunes, qui présente une croix, emmanchée d’une longue hampe, à une femme dont les habits sont
pièce d’orfèvrerie, conservée aujourd’hui dans l’église de Gorre, est de beaucoup postérieure à notre saint. Abbé Texier. Dictionnaire d' Orfèvrerie, col. 838, 840 et 889. — Bonaventure de Saint-Amable, t. II, p. 19.
6° A Saint-Martin de Saumur, un encensoir et son support. Mabillon, Annal, ord. S. Bened., t. III, 471.
70 Dans l’abbaye de Vasor (Vaulsor), ordre de saint Benoît, un cristal de roche orné de pierres précieuses très finement gravées. Martène et Durand y lurent ces mots : Lotharius rex Francorum me fieri jussit. Martène et Durand, Voyage littéraire de deux Bénédictins , t. II, p. 132. — Il s’agit d’un disque de cristal de roche gravé, représentant l’histoire de Suzanne et portant le nom de l’empereur Lothaire. Ce monument est maintenant conservé au Musée Britannique, à Londres. Voyez Labarte, Hist. des Arts industriels, 2me édit., t. I, p. 201. Cet auteur considère à tort ce monument comme une œuvre byzantine.
8° A la cathédrale de Limoges, deux chandeliers ainsi mentionnés dans un inventaire de 1365 : Duo candelabra sancti Eligii. Bonaventure de Saint-Amable, III, 657.
90 A Sainte-Croix de Poitiers, deux dyptiques ainsi désignés dans un inventaire de 1420 : Tabulœ sancti Eligii. Texier, Dictionnaire d' Orfèvrerie, col. 937. Un inventaire de 1476 en parle aussi : « Sur les tables saint Eloys, qui sont d’or, y a douze cornelines, quinze qui ne sont pas de grande valeur ». Barbier de Montault, Le Trésor de l'Abbaye de Sainte-Croix de Poitiers, p. 48. Voir aussi pages 8, 62, 65 et 81.
10" Un encensoir à Saint-Martin de Tournay. Revue de l’Art chrétien, t. VIII, p. 227-229.
ii° L’inventaire de l’église abbatiale de Charroux, en 1506, indique une autre œuvre de saint Éloi : « Item la châsse de saint Éloy, laquelle pouvoit avoir un pié de long, de largeur demi-pié, et de hauteur d’un pié, laquelle étoit garnie de fines pierres précieuses ». Dom Fonteneau, t. IV, p. 493, cité par Barbier de Montault, Le Trésor de l'Abbaye de Sainte-Croix de Poitiers, p. 34.
(1) Le mot Pala dérive du mot latin pallium, servant à désigner une grande pièce d’étoffe avec laquelle on décorait l’autel à certaines époques.
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de même couleur, et qui porte sur la tête un voile vert. L’inscription : MATHILD[is] ABBA[tissa] OTTO DVX, qui se détache en or sur un fond d’émail bleu, désigne Mathilde, abbesse d’Essen de 974 à 1013, et son frère Othon, duc de Souabe de 973 à 983, petits-enfants d’Othon Ier.
Sur la seconde croix, bordée de petites plaques émaillées, alternant avec des pierres cabochons cantonnées de perles et montées sur des sertissures à jour, on trouve un émail de forme rectangulaire de orao6 sur om04. La même Mathilde nimbée, vêtue de blanc et agenouillée, offre également une croix à la Vierge assise, ayant l’Enfanc Jésus sur les genoux. La Vierge a une robe rouge, l’Enfant une robe bleue. L’inscription : MATHILD[is] ABBATI[ssa], est tracée, autour du groupe, par un cloisonnage d’or sur un fond émaillé de vert. Cette plaque est d’une exécution barbare qui n’atteint point la perfection relative de la précédente : les couleurs sont lourdes et manquent d’éclat, les personnages mal dessinés. C’est peut-être l’essai de quelque ouvrier allemand travaillant à l’imitation des ouvriers byzantins.
La troisième est décorée de dix-huit petites plaques d’émail, dont quelques-unes offrent des figures d’animaux.
La quatrième est ornée, sur sa face principale, de cinq médaillons émaillés représentant : celui du milieu la Crucifixion, et ceux des extrémités les symboles des Évangélistes ; en outre vingt-quatre petits émaux, dispersés entre les filigranes, les cabochons, les camées et les perles, viennent compléter l’ensemble brillant de cette décoration. Les émaux sont, en général, cloisonnés , mais quelques-uns montrent parfois le commencement du travail chample vé. Cette croix porte sur sa tranche, en argent repoussé, le nom de THEOPHANIA [rJEGALI GENERE NOBILIS [abbatJISSA, petite-fille de l’impératrice du même nom et abbesse d’Essen de 1041 à 1054.
Il faudrait donc dater des dernières années du xe siècle, ou du commencement du xie, l’introduction de l’art de l’émaillerie sur les bords du Rhin, et on trouverait dans les croix d’Essen le passage de la pratique des émaux cloisonnés en or de la main des orfèvres byzantins dans celle des ouvriers allemands (1).
École mosane. — Cologne et les bords du Rhin n’eurent pas, au surplus, le monopole de l’orfèvrerie émaillée.
Il y avait à Verdun et dans toute la Lorraine, sur les bords de la Meuse, une école d’émailleurs qui acquit rapidement une grande renommée. C’est de la Lorraine que Suger, vers 1144, faisait venir à Saint-Denis plusieurs artistes pour confectionner cette fameuse croix émaillée dont il parle dans son mémoire sur son administration abbatiale (2). C’est à Nicolas de Verdun que s’adressèrent les moines de Klosterneubourg, près de Vienne, en Autriche, pour faire exécuter le célèbre antependium qui, au xive siècle, a été tranformé en retable. Cette œuvre magnifique peut être comparée au Paliotto de Saint-Ambroise de Milan, et même à la Pala d’oro de Venise. Elle se compose de cinquante et une plaques en émail champlevé représentant des scènes de l’ Ancien-Testament et de l’Évangile (3). Nous reproduisons l’une d’elles (figure 80).
(1) Voir Labarte, Recherches sur la Peinture en émail, p. 158. — Verneilh, Les Émaux d'Allemagne et les Émaux limousins, ap. Bulletin Monumental, année 1860, p. 109 et 205. — Darcel, Notice des Émaux du Louvre, p. 2. — Aus’m Werth, Kunstdenkmaeler, pl. XXIV, XXV et XXVI.
(2) « Per plures aurifabros lotharingos quandoque quinque, quandoque septem vix, duobus annis perfectam habere potuimus ». Suger, de rebus in administratione sua gestis, éd. Lecoy de la Marche, p. 196.
(3) Heider et Camesina, Der Altaraufsatz... sji Klosterneuburg, Vienne 1860, in-40.
L’EMAILLERIE AU MOYEN-AGE
Les personnages sont réservés et se détachent sur un fond d’émail; les traits du dessin sont niellés de rouge. Une longue inscription, dont nous ne donnons que les
Fig. 80. — Samson vainqueur du lion.
Panneau émaillé du retable de Klosterneubourg (xn' siècle.)
quatre vers suivants, constate que c’est en 1 1 8 1 que Gwernherus (Garnier), sixième prévôt de l’abbaye de Klosterneubourg, dédia à la Vierge Marie cette œuvre que fabriqua Nicolas de Verdun :
ANNO MILLENO CENTENO. SEPTVAGENO.
NEC. NON. VNDEGENO. GWERNHERVS. CORDE SERENO.
SEXTVS PREPOSITVS. TIBI. VIRGO. MARIA. DICAVIT.
QVOD. NICOLAVS. OPVS VIRDVNENSIS. FABRICAVIT.
Rapports entre l’orient et la France. — Mais qui nous dit que les émaux byzantins n’ont pas servi à la fois de modèles aux orfèvres de France et d’Allemagne ? Peut-on affirmer que les Limousins n’ont pas suivi la même voie et que même ils n’étaient pas plus avancés aux mêmes dates? Des envois d’Orient, ou du moins d’origine orientale, tels que le calice offert au vc siècle, par Valentinien III, à la basilique de Saint-Martin à Brive (i), et le reliquaire émaillé, donné vers 566, par l’empereur Justin à sainte Rade-
Ci) Desmaretz et Turgot, Éjphémérides de la Généralité de Limoges, citées par l’abbé Texier, Dictionnaire dCOrfêvrerie , col. 938. L’inscription suivante était gravée autour du pied de ce calice : Valentinianus Auguslus, Deo et sancto Martino. martyri Drivensi, votum vovit et reddidit.
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gonde, femme de Clotaire Ier et fondatrice du monastère de Sainte-Croix à Poitiers, établissent l’existence de relations très anciennes entre l’Orient, l’Italie et le centre de la France. Ce reliquaire avait la forme d’un tryptique : c’était une tablette sur laquelle se repliaient deux volets ornés de six médaillons circulaires. On le croyait complètement détruit, la Révolution l’ayant enlevé à cause de la matière précieuse, de l’or dont il était confectionné, et des gemmes qui en rehaussaient l’extérieur; nous ne le connaissions plus que par un dessin à la plume, assez imparfait, fait au siècle dernier pour dom Fonteneau (i). Mais Mgr Barbier de Montault a récemment découvert que l’enveloppe, les volets seuls avaient disparu, et a trouvé, renfermé dans un coffre d’argent, le reliquaire proprement dit, qui a été sauvé parce que l’émail était alors considéré comme de nulle valeur : le Directoire du département avait attaché si peu d’importance à la tablette centrale qu’il l’avait laissée aux religieuses avec les reliques (2).
Fig. 81. — Reliquaire byzantin du monastère de sainte-croix, a poitiers.
(D’après une photographie communiquée par Mgr Barbier de Montault.)
C’est une plaquette rectangulaire de omo57 de largeur sur oraoô de hauteur, composée d’une feuille d’or très mince. Dans la partie centrale on a découpé une croix à doubles traverses pour abriter la relique; cette croix (figure 81) se détache sur un fond d’émail bleu lapis, décoré de dessins, également émaillés, formant une série d’enroulements qui se terminent par des fleurons et des feuillages bleu turquoise, vert et rouge. Les émaux, exécutés avec une grande perfection, par le procédé du cloisonnage, sont opaques, à l’exception du vert qui est translucide. Le pourtour du tableau et de la croix est décoré d’un bandeau étroit formé par des verroteries quadrangulaires de couleur verte, serties à froid entre de fines lames de métal.
(1) Ce dessin est conservé à la bibliothèque publique de Poitiers, dans un recueil de pièces diverses intitulé : Inscriptions et monumens; il est accompagné de la note suivante : « Forme du reliquaire de la vrai croix envoié par l’empereur Justin à sainte Radegonde et très exactement dessiné sur l’original qui est dans le thrésor de cette abbaye. C’est Mme d’Escars, abbesse de Sainte-Croix, qui me l’a fait dessiner très obligeamment en 1750 ».
(2) Barbier de Montault, Le Trésor de l'abbaye de Sainte-Croix de Poitiers , p. 240 à 267; Poitiers, Tolmer, impr., 1883.
L’ÉMAILLERIE AU MOYEN-AGE
Vers 979, une colonie vénitienne serait venue s’installer à Limoges pour s’y maintenir pendant plusieurs siècles. Sans vouloir tirer de ce fait, fort contestable du reste, des conséquences exagérées comme l’ont fait plusieurs auteurs, il est sûr que tout en vendant leurs épices et leurs denrées, les négociants vénitiens auraient bien pu apporter aussi quelques émaux grecs propres à servir de modèles et à influencer nos artistes limousins. Il est à remarquer que les archives de France et celles d’Italie ne font nullement mention de cette colonie commerciale créée aux portes de Limoges, mais qu’elles établissent des rapports continuels entre cette ville et Montpellier, qui devint la patrie adoptive de plusieurs de nos négociants limousins (1). Les négociants de Limoges allèrent trafiquer à Montpellier, comme ceux de Montpellier établirent des comptoirs à Limoges, à Cahors, à Montignac-sur-Vezère. Or, comme Montpellier possédait une des plus anciennes et des plus importantes colonies commerciales fondées par Venise, M. Guibert s’est demandé si les Vénitiens de la tradition ne seraient pas simplement nos marchands de Montpellier établis à Limoges (2).
Quoiqu’il en soit, dès le commencement du xne siècle, en l’année 1106, d’après le Père Bonaventure, nous voyons deux pieux Vénitiens, Marc et son neveu Sébastien, venir en Limousin pour visiter les tombeaux de nos saints et fonder près de Saint-Léonard, à quatre lieues de Limoges, le monastère de L’Artige (3).
Trois siècles plus tard, alors que la France abondait en maîtres maçons et en imagiers, comme on disait alors, en 1421, Paule Audier, issue de la famille de Pierre Audier, sénéchal de la Marche et du Limousin, au retour d’un pèlerinage à Jérusalem, passa par Venise et pria un maître sculpteur de cette localité de venir à Limoges pour ériger, dans l’église de Saint-Pierre, un monument à l’instar du sépulcre de Notre- Seigneur (4).
Dans le même siècle, la présence de deux autres artistes italiens nous est révélée par l’abbé Legros. Leurs noms se lisaient au-dessous d’une image de la Sainte-Vierge dans l’église de Saint-Martial : Lacarus de Franceschi incinsit (sic). Franciscus Piloxus fecit, 1453 (5).
Mais bien avant cette époque, nous pouvons constater entre l’Orient et notre pays des rapports qui se continuèrent ensuite pendant de nombreuses années :
Au commencement du ixe siècle, l’empereur Charlemagne reçoit des mains de Tho-
(1) L’abbé Texier a relevé (. Annales archéologiques , t. X, p. 264), d’après les archives de Montpellier, les noms des Limousins établis dans cette ville : Helias de Litmoges en 1201; Petrus de Litmoges; Girardus de Limogeas; Bernardus limotganus {le Limousin ); Poncius de Limozias; Johannes limotganus et socius suus; Bernardus limotganus; Stephanus de Limotgis, mentionné en 1204 et 1227; Aymericus Draconis de Limotgio; Johannes de Limotgio; Guiraudus Ractier de Limotgio et Bartholomus de Muraco ejusdem loci, mercatores; Petrus Gotanci de Litmogio.
De son côté, M, Guibert nous fait connaître les noms de quelques négociants de Montpellier fixés à Limoges. C’est d’abord Bertrand de Congenhas, dit en 1221 « jadis bourgeois de Montpellier », burgensis olim Montispessulani, et Thomas de Montpellier, baille, en 1279, de la confrérie de N.-D. du Puy, qui prend la croix en 1285. — Archives de l'Hôpital de Limoges : Titres divers de confréries, et Baluze, Miscellanées, t. I, p. 288.
(2) Louis Guibert, L'Orfèvrerie et les Orfèvres de Limogés, p. 9 et 10. Limoges, Ducourtieux, 1884.
(3) Bonaventure de Saint-Amable, Histoire de saint Martial, t. III, p. 437. — Roy de Pierrefitte, Études historiques sur les monastères du Limousin.
(4) Bonaventure de Saint-Amable, loc. cit., p. 694.
(5) Abbé Texier, Dictionnaire d’ Orfèvrerie, col. 967.
HISTOIRE DE L’ÉMAILLERIE LIMOUSINE
mas, patriarche de Jérusalem, une portion assez considérable de la vraie croix (i). Il la transmet tout aussitôt à l’abbaye de Charroux, en Poitou, qui avait été fondée par Roger, comte de Limoges.
Saint Gauthier, fondateur de l’abbaye de Lesterp, fit, en 1050, le pèlerinage de Jérusalem, et en rapporta des reliques (2).
Vers 1108, un pèlerin nommé Michel dépose à l’église d’Aixe, en Limousin, quelques parcelles de la vraie croix, qui lui avaient été données au cours d’un voyage en Terre- Sainte (3).
Lors de la consécration de l’église de Grandmont par Pierre, archevêque de Bourges, en 1166, ce monastère reçut les reliques de onze martyrs orientaux.
En 1174, Amauri, roi de Jérusalem, envoie à cette même abbaye de Grandmont une parcelle importante de la vraie croix (4). Le reliquaire qui la renfermait avait une origine plus directement byzantine; il avait été donné à Amauri en 1167 par Manuel, empereur de Constantinople, dont le roi de Jérusalem avait épousé la nièce (5).
Deux ans après (1177) Guillaume Vidal, abbé de Saint-Martial, donnait au monastère une croix précieuse qu’il apportait de Jérusalem (6).
D’après Geoffroy de Vigeois, Guy de Meilhac, mort en 1178, se désista, en faveur de l’église de Saint-Martial, des reliques qu’il s’était procurées en Palestine, et prit l’habit religieux (7).
Vers 1184 Gouffier, vicomte de Turenne, fils de Mathilde, possédait les reliques que l’abbé Bernard avait obtenues à Jérusalem (8).
Enfin la ville de Bort (Corrèze) conservait avant la Révolution, dans une châsse d’argent, le corps de saint Germain, patriarche de Constantinople, qui avait été porté en Limousin par les Français après le siège de cette ville (9).
Ces relations de commerce et religieuses expliqueraient cette influence byzantine et orientale qu’on ne peut s’empêcher de reconnaître sur un grand nombre de monuments et même dans de simples détails, tels que ces caractères arabes dégénérés qui décorent beaucoup de pièces d’orfèvrerie, et cela au xme siècle, à une époque où l’art français était en possession de toutes ses facultés. Qu’il nous suffise de citer le bassin en émail de Limoges publié par Willemin (t. I, pl. 109), la châsse de saint Calmine, à Mozat (Puy-de-Dôme), et le beau ciboire d’Alpaïs, au Musée du Louvre. Sur la crosse du Trésor de Saint-Maurice d’Agaune (figurée par Édouard Aubert, pl. XXXIX-XL), on retrouve également cette influence byzantine dans les ornements du pourtour extérieur de la volute (voir figure 82).
(1) « Patriarcha hierosolimitanus nomine Thomas per Gregorium, abbatem de Monte-Oliveti, et Felicem, monachum, domno (Carolo Magno) misit reliquias sic annotatas... de ligno sanctæ crucis portiunculo XII ». Besly, Comtes de Poitou , p. 1 5 1, cité par de Chergé.
(2) Collin, Histoire sacrée de la vie des Saints principaux du Limousin , p, i$o, 15 1. Limoges, Barbou, impr., 1672, cité par l’abbé Texier, Les Émailleurs et les Argentiers de Limoges, p. 32.
(3) Bonaventure de Saint-Amable, Histoire de saint Martial, p. 438, 439.
(4) « Anno gracie M° C° lxxiiij*0, obiit Petrus abbas deu Barri. Almaricus, rex Jherusalem, porcionem non modicam S. crucis misit Grandimontensibus (ab ecclesia S.) Georgii de Ramas ». Chron. de Bernard Hier in Chron. de Saint-Martial de Limoges, édit. Duplès-Agier, p. 58.
(5) B. Ogier, Grandmontain. Inscription de la croix de Grandmont. Paris, 1658.
(6) « W. Vidais adtulit crucem Domini de sepulcro ». Chron. de Saint-Martial, p. 287.
(7) Gaufridus Vosicnsis ap. Labbe, cité par l’abbé Texier, Dictionnaire d' Orfèvrerie, col. 966.
(8) Gaufridus Vosiensis ut supra.
(9) Martyr. Gall. in suppl., p. 1117, cité par l’abbé Texier, Dictionnaire d'Orfévrerie, col. 966.
L’ÉMAILLERIE AU MOYEN-AGE
Rapports entre l’espagne et le centre de la France. — Nous venons de parler des relations que les Limousins avaient avec l’Orient; signalons aussi celles qui existaient avec l’Espagne :
Au xc siècle, un roi du royaume de Léon, Froila II (923-924), fonde un obit à Saint- Martial de Limoges (1).
Fig. 82. — Crosse en émail champlevé (xme siècle). (Conservée dans le Trésor de l’abbaye de Saint-Maurice d’Agaune.)
En 987, Raymond III, comte de Rouergue, se rend en Espagne pour voler au secours du comte de Barcelone pressé par les Maures (2). Il bat ces barbares et revient chargé de riches dépouilles qu’il donne, en 1002, à l’abbaye de Sainte-Foy de Conques (Aveyron); elles consistaient en vingt-un vases d’argent doré et ciselé, et en une selle, également
(1) « VIII Kal. (Jan.) Depositio domni Fresellani regis ». Leroux, E. Molinier et Thomas, Documents historiques sur la Marche et le Limousin, t. I, p. 80.
(2) Le Livre des Miracles, cité par M. l’abbé Servières, Histoire de sainte Foy, p. 216. Rodez, Carrère, impr., 1879.
HISTOIRE DE L’ÉMAILLERIE LIMOUSINE
en argent, avec laquelle les moines confectionnèrent une grande croix tout en conservant les riches ciselures des Sarrasins.
En octobre 1099, Foulque, évêque de Barcelone et vicomte de Cardonne, appela des moines de Sainte-Foy dans sa ville épiscopale, et y établit un prieuré sous la dépendance de l’abbé de Conques (1).
Dom Sanche Ramirez, roi d’Aragon, d’après une charte publiée dans le Gallia christiana (2), faisant le siège de Barbastro, avait promis, s’il prenait la ville, de donner à l’abbaye de Conques une mosquée pour en faire une église en l’honneur de sainte Foy. Son fils, Dom Pèdre, la remet entre les mains des moines de 1101 à 1104 (3).
Parmi les possessions de l’abbaye du Rouergue en Espagne, il faut encore citer l’église de Roncevaux qu’elle reçut, entre 1100 et 1114, de Sanche, comte de Erro (4).
Adémar de Chabannes, en énumérant les dons faits à l’abbaye de Saint-Martial de Limoges, mentionne : duo candelabra saracenice fabricata[<j)\ il nous dit aussi qu’en 1020, vingt Maures furent envoyés à la même abbaye après une tentative infructueuse sur Narbonne, et il les décrit : more catulorum loquentes.
On trouve dans la collection Doat (t. 144, f° 285) une lettre adressée, en 1542, à l’abbé de Conques par un de ses agents nommé Turbide ou Iturbide, qui fournit des renseignements sur la valeur et l’état des prieurés que la célèbre abbaye avait en Espagne : Basbastro valait 1,000 ducats; Roncevaux, 3,000; Murillo el Cuende, 100; Garituain et Darciagua , 20 (6).
Ces relations sont utiles à constater parce qu’il en est résulté un envoi réciproque de divers monuments d’orfèvrerie, et que ces échanges peuvent parfois expliquer bien des ressemblances de style. C’est ainsi qu’on trouve encore en Espagne des pièces de fabrication limousine et d’une importance capitale. Mentionnons tout d’abord le tombeau émaillé d’un évêque à Burgos, le devant d’autel conservé aujourd’hui au Musée de cette ville et qui provient de Silos, la belle statue de la Vierge de la Vega que l’on voit à Salamanque, et enfin ce reliquaire représentant saint François recevant les stigmates et qui a été trouvé à Palma, dans l’île de Majorque.
Destruction systématique des émaux limousins. — Pour en revenir aux émaux de Limoges, on nous objectera peut-être que les chroniques restent muettes sur les premiers émaux qu’on a faits en Limousin, mais elles ne parlent pas non plus en Alle-
(1) « Ego Fulco Dei gratia Barchinonensis episcopus et vicecomes Gardone dono Deo et sanctæ Fidi
de Conchis necnon Begoni abbati monachisque tam præsentibus quam futuris ejusdem loci ecclesiam
meam de Castro quod vocatur Taganament, eo quod ad presens per simoniam male erat ordinata Hoc
autem facio quatenus sub prioratu semper abbatis sanctæ Fidis fiat ibi habitatio monachorum secun-
dum possibilitatem loci » Cartulaire de Conques, N° 467, p. 337, 338.
(2) T. I, Instr ., p. 54.
(3) » Ego Petrus Dei gratia Aragonensium et Pampilonensium dono et concedo sancto Salvatori et
sancte Fidi gloriose virgini de Conchis et abbati Begoni monachisque tam presentibus quam futuris ejusdem loci majorem et meliorem unam mezehitam que sit in Barbastro ad construendum ibi monasterium » Cartulaire de Conques, N° 466, p. 337.
(4) Ego Sancius cornes de Erro.'.... dono Deo et sancte Fidi gloriose virgini de Conquis ecclesiam et
elemosinariam de Ronzasvalz et furnum et molendinum, et illam meam hereditatem totam quam habeo in Murello, et illam similiter quam habeo in YValdo cum omnibus terminis et adjacensiis suis, et illam meam vineam de Janeriz » Cartulaire de Conques , N° 473, p. 342 et 343.
(5) Labbe, Nova bibliotheca.
(6) Cartulaire de Conques , pages CXVII1, CXIX.
L’ÉMAILLERIE AU MOYEN-AGE
magne d’une seule des œuvres que nous avons énumérées, et si ces émaux allemands n’avaient pas été miraculeusement conservés jusqu’à nos jours, les textes historiques n’en laisseraient pas soupçonner l’existence. Pour le Limousin, les monuments, pendant une longue période comprise entre le ve et le xe siècle, font à peu près défaut, mais il ne s’en suit pas que leur existence dans le passé soit de ce fait contestable; nul pays n’a été aussi ravagé que le nôtre, et tout s’est réuni pour rendre cette destruction aussi complète que possible ; les incursions des Normands légitiment suffisamment cette opinion. Au milieu du ixe siècle ils incendient Limoges, les abbayes de Saint-Augustin, de Saint-Michel-cle-Pistorie et celle du Chalard, près de Saint-Yrieix. Quelques années après ils reviennent à plusieurs reprises saccager notre province. En 864, en se rendant en Auvergne, pour la troisième fois ils traversent le Limousin et mettent le feu, a leur passage, au monastère de Solignac. Celui de Saint-Junien est à son tour détruit en 880; et nous voyons, cinq ans après, les habitants de Limoges, effrayés, transporter au châteaufort de Turenne les reliques de saint Martial (1). Encouragés par l’appât du gain, ils envahissent de nouveau notre pays, mais c’est pour la dernière fois; rencontrés par Raoul, alors duc de Bourgogne, au lieu nommé Destresse, près de Beaulieu (2), ils sont taillés en pièces en l’année 930 (3).
Rappelons-nous aussi cette réponse brutale faite par un chaudronnier, le sieur Coutaud, à M. du Sommerard qui le questionnait sur la possibilité d’acheter des émaux limousins : « Ah! Monsieur, il aurait fallu me demander cela il y a vingt ans. Combien n’en ai-je pas martelés sur mon enclume ! J'en ai fait des quintaux de cuivre brut que j’aurais tout autant aimé vendre au poids sans cette peine » (4).
Il est encore utile de constater que la Révolution a fait disparaître une quantité incroyable d’orfèvrerie qui est allée, comme l’on disait alors, s 'utiliser à la Monnaie.
Pour n’en citer qu’un exemple, le 20 vendémiaire an III (14 octobre 1794), sur r^~ quisition de l’agent national réclamant du métal pour une chaudière, le Conseil de Saint-Sylvestre (Haute-Vienne) décide que « tout le cuivre qui se trouve dans la cydevant église sera incessamment et de suite renvoyé par un expert à Limoges et par la voie de deux commissaires nommés à cet effet, qui feront transporter ledit cuivre chez un ouvrier travaillant sur le cuivre, pour de suite faire faire laditte chaudière pour la cuitte des eaux ».
On se rend aussitôt à l’église, où l’on trouve « deux châsses en bois et revêtues de cuivre provenant de la cy-devant abbaye de Grandmont, une autre petite châsse aussi en cuivre, une lampe, un bénitier, deux encensoirs et leurs navettes, cinq chandeliers le tout pesant un quintal ». Ces objets sont remis aux commissaires et expé-
diés à Limoges (5).
(1) < Anno 885, furoris Normanici declinandi causa thésaurus, id est, sacrum corpus sancti Martialis Lemovica Torenam, quod est munitissimum castrum in finibus Lemovicum Vicecomitatus nomine insigne deportatum ». Hauteserre, I, 8. Rerum Aquit. apud Bonaventure, t. III, p. 330, 334 et 348.
(2) Aujourd’hui commune d’Astaillac, canton de Beaulieu, arrondissement de Brive (Corrèze).
(3) « Nam cum Normani regiones devorarent, et usque Lemovicas venissent, Radulphus rex contra eos ad locum, qui dicitur ad Dextricios, veniens, Normani victi sunt ». Adémar de Chabannes, ap. Labbe, t. I, p. 163. — Voir aussi, pour la date fixée à cette bataille : Justel, Hist. Tur., et Y Art de vérifier les dates , p. 541 de l’édition de 1770.
(4) Cahier, Nouveaux Mélanges d' archéologie, t. II, p. 149. — Note de l’abbé Legros, reproduite par les éditeurs du Limousin historique , t. I. — Abbé Texier, Essai sur les Émailleurs et les Argentiers de Limoges , p. 73, 94 et 267.
(5) Registre des délibérations à la mairie de Saint-Sylvestre, fol. 5 1.
HISTOIRE DE L’ÉMAILLERIE LIMOUSINE
Déjà d’autre métal avait été fourni par les localités voisines, et l’état d’un envoi fait à Paris par la Monnaie de Limoges, le 24 floréal an II, constate qu’il fut expédié ce jour-là cent cinquante et une pièces pesant ensemble 303 marcs, 7 onces, 4 grammes (1).
Malgré toutes ces destructions systématiques, nous dit M. Émile Molinier, les émaux limousins qui nous restent sont dix fois plus nombreux que les émaux allemands, qui pourtant n’ont pas eu à subir les mêmes vicissitudes ; et quand nous parlons d’émaux limousins nous parlons « de ces pièces très fines, très bien exécutées sur commande et pour une destination déterminée, laissant de côté toutes ces œuvres de pacotille faites à la douzaine pour des églises de village ou pour l’exportation, et même pour l’Allemagne, où elles abondent » (2).
Mais peut-on s’étonner du silence des historiens quand on voit que les arts de luxe les plus brillants, les plus en vogue passent souvent inaperçus du jour où la mode finit par les abandonner ? Les émaux de Limoges, comme nous le verrons bientôt, ont certainement joui, aux xme et xive siècles, de la plus grande célébrité à laquelle une industrie puisse atteindre ; Limoges a répandu ses émaux incrustés dans l’Europe entière : eh bien, dès le commencement du xv' siècle, ils avaient perdu toute faveur; quelques années après on les remplaçait par des émaux peints ; au xvmc siècle, ils étaient toutà-fait tombés dans l’oubli, à tel point que ceux qui étaient restés en évidence passaient généralement pour byzantins, et que d’Agincourt, qui a cependant publié une savante histoire de l’art au commencement de ce siècle, ne les connaissait pas et ne parle de l’émaillerie de Limoges qu’à l’occasion des émaux peints qu’elle a produits au xvie siècle et au xvne (3). Pourquoi ce qui s’est passé à une époque contemporaine ne serait-il pas arrivé aussi à une époque plus reculée ?
Atelier d’orfèvrerie a conques. — Pendant toutes les guerres que nous eûmes à supporter, les ateliers devaient être forcément fermés, et il peut se faire que les artistes furent chercher ailleurs le repos qui leur était nécessaire pour la pratique de leur art. Quelques-uns d’entre eux se seraient-ils retirés à ce moment à Conques, dans l’Aveyron, qui, comme toutes les grandes abbayes de l’époque, possédait un atelier d’orfèvrerie monastique, et où ils pouvaient trouver une tranquillité relative ? Cela est possible, mais les documents historiques ne mentionnent point ce fait; ils nous font simplement connaître qu’au commencement du xie siècle, des pèlerins du Limousin se rendaient souvent à Conques (4), et qu’encore au xme siècle, il existait des rapports tant au spirituel qu’au temporel entre l’abbaye de Conques et celle de Saint-Martial, à Limoges (5).
(1) Archives départementales de la Haute-Vienne, série L, 360, citées par M. Louis Guibert, l’École monastique d' Orfèvrerie de Grandmont , p. 23, 24.
(2) Conférence sur l’Émaillerie, faite à l’Union centrale des Arts décoratifs en 1887; Bulletin de la Société archéologique de la Corrèze, tome XI, année 1889.
(3) Labarte, Recherches sur la Peinture en émail, p. 75.
(4) Nous trouvons en effet dans l'Histoire de sainte Foy par l’abbé Servières, les mentions suivantes extraites du Livre des Miracles , dont il sera bientôt parlé : « Un chevalier du Limousin nommé Gérard se rend en pèlerinage à Conques (liv. I, miracle X, p. 212). — Au miracle XXX du livre I, p. 251, il est question d’un des vassaux d’Adémar d’Avallène, puissant seigneur des montagnes du Limousin », qui est délivré miraculeusement par sainte Foy. — Le miracle VI du livre II (p. 285) nous donne le récit d’un prodige arrivé au château de Turenne du temps d’Èble, père de Raimond, et dont un nommé Pierre fut l’objet lors du passage de « quelques pèlerins du Limousin qui se rendaient à Sainte-Foy de Conques ».
(5) « Notum sit omnibus quod dominus Willelmus, abbas sancti Marcialis, toto annuente conventu, in generali capitulo, Ilelias Alboino et Willelmus Kasqueri, monachi (sic) sancte Fidis de Conchis ut sint mo-
L'Œuvre de Limoges. Pl. II.
L’ÉMAILLERIE AU MOYEN-AGE
Cette dernière abbaye avait même des possessions non loin de Conques. Ainsi nous voyons au mois de février 1231, Raymond, comte de Toulouse, venir à Limoges, où l’abbè de Saint-Martial l’appelait en pariage pour le village d’Asprières, en Rouergue, en présence de l’évêque d’Orange (1).
Mais avant de parler de cet atelier, que nous voyons fonctionner au xc siècle, nous croyons nécessaire, pour l’intelligence des faits qui vont suivre, de dire quelques mots sur les origines de l’abbaye et d’établir ensuite l’authenticité des documents sur lesquels nous nous appuierons.
Le monastère de Conques (2), fondé au temps de Charlemagne, fut d’abord placé sous l’invocation du Sauveur; les deux principaux patrons étaient Notre-Dame et saint Pierre. Plus tard on leur adjoignit saint Vincent, diacre de Saint-Caprais, et sainte Foy (3); les reliques de saint Vincent y furent apportées en 855, celles de sainte Foy quelques années après. Les moines semblent perdre peu à peu le souvenir de leurs anciens patrons pour ne s’occuper que de la sainte qui attire à elle seule toute la vénération. On dit bien encore l 'abbaye de Saint-Sauveur et de Sainte-Foy de Conques (4), mais quelques années encore et elle ne sera plus connue que sous le vocable de sainte Foy (5).
Sainte Foy, issue d’une famille distinguée d’Agen, vint au monde vers l’an 290. Élevée, dès son enfance, par sa nourrice dans la religion chrétienne, elle servit le Christ avec une rare fidélité. Dacien, gouverneur de la province sous l’empereur Dioclétien, étant arrivé dans la ville d’Agen pour y faire exécuter les édits de persécution, sainte Foy, encore toute jeune, fut arrêtée une des premières et conduite devant le gouverneur. Ayant refusé de sacrifier aux Dieux, elle fut étendue sur un lit d’airain pour y être brûlée à petit feu. Sauvée miraculeusement, elle fut ensuite décapitée avec d’autres chrétiens le 6 octobre de l’an 303, à l’âge de douze à quinze ans.
Ses restes, et ceux des confesseurs de la foi mis à mort avec elle, furent jetés sur la place publique et abandonnés par les païens. Les fidèles s’empressèrent de les recueillir furtivement et de les cacher dans un modeste tombeau. Au commencement du ve siècle, Dulcide, évêque d’Agen, fit transférer les reliques de la sainte dans la nouvelle eglise qu’il avait fait bâtir, et où accourut bientôt et de tous côtés un nombre considérable de fidèles.
A cette époque encore barbare, l’enthousiasme toujours croissant pour les reliques des saints suggérait des moyens naïfs et parfois peu légitimes pour se les procurer; c’est ce qui arriva pour le corps de sainte Foy. Vers la fin du ixc siècle un moine de Conques, Ariviscus (ou Arisnide), fut à Agen, se fit recevoir parmi les prêtres auxquels
nachi nostri tam comporaliter (sic) quam spiritualiter et ubicumque decesserint, scribentur in régula et plenarium tricenarium habeant (xmc s.) ». Obituaire de S' Martial, dans les Documents historiques sur la Marche et le Limousin, publiés par Leroux, É. Molinier et Thomas, tome Ier, p. 67. Limoges, Ducourtieux, 1883.
(1) Manuscrits de Colbert, N° 1067 (aujourd’hui Bibl. Nat., ms latin 6009, p. 31). — Vaissete, Histoire du Languedoc, t. III, p. 390; nouv. édition, t. VI, p. 665.
(2) Conques, aujourd’hui chef-lieu de canton du département de l’Aveyron, situé sur les confins des anciennes provinces de Rouergue, de Quercy et d’Auvergne.
(3) « Locum sanctum sancte Dei ecclesiæ, Conchas rnonasterii fundatus in honore sancti Salvatoris,
ejusdemque sanctæ hac perpetuæ Virginis Mariæ, et sancti Pétri, regni celestis clavigeri, ubi sanctus Vincentius et sancta Fides tumulati quiescunt ». Charte datée de 883, N° 4 du Cariulaire.
(4) « Locum sacrum sancti Salvatoris et sanctæ Fide Conchas rnonasterii ». Charte de l’an 996, N’ 30 du Cartulaire.
(5) « Donamus Deo et beatæ Fidi et monachis suis ». Charte de l’an 1 105, N° 579 du Cartulaire.
HISTOIRE DE L’ÉMAILLERIE LIMOUSINE
on confiait la garde du tombeau de la sainte, sut capter leur confiance, brisa le tombeau pendant la nuit, s’empara des précieuses dépouilles qu’il renfermait et les emporta à Conques (i). On les plaça à côté de l’autel, sous une garde sévère, nous dit le chroniqueur.
On a voulu fixer l’époque de cette translation à l’année 883, en se basant sur une charte qui porte cette date et dans laquelle il est fait mention des reliques de sainte Foy à Conques (2), mais elle eut lieu avant 874, car Odon de Vienne, qui la rapporte, mourut cette année même (3). Elle fut donc accomplie sous le règne de Charles-le- Chauve (840-877). C’est à partir de cette époque que l’abbaye de Conques fut placée sous le vocable de sainte Foy.
Le document curieux dans lequel nous allons puiser de précieux détails est intitulé le Livre des Miracles de sainte Foy. Bernard, écolàtre d’Angers, qui vivait dans le premier quart du xie siècle, est l’auteur des deux premiers livres de cet ouvrage. Il était chef de l’école épiscopale et disciple du savant Fulbert, évêque de Chartres (1007-1029), auquel il dédia son travail. Il raconte dans l’épître dédicatoire à quelle occasion il entreprit de décrire les reliques de sainte Foy; il nous apprend lui-même qu'il fit jusqu’à trois fois le voyage de Conques. Il fixe l’époque du troisième, c’était l’an 1020 (4), et il est facile de déduire des détails de son récit que son premier voyage a dû se faire vers l’an 1010 ou 1012.
Après la mort de Bernard d’Angers et vers le milieu du xie siècle, un moine de Conques entreprit de continuer l’œuvre de l’écolàtre et de publier également en deux livres le récit de nouveaux miracles. Mais, dit le consciencieux écrivain dans un prologue, « nous n’avons pas voulu ajouter à ce livre (de Bernard) les chapitres suivants sans prévenir le lecteur qu’ils n’étaient plus du même auteur, dans la crainte que cette confusion ne nuisît à l’authenticité et à l’autorité de l’ouvrage. »
L’œuvre des deux historiens était connue depuis longtemps : le Propre d’Agen de l’an 1670; le Père Labbe, dans sa Nova bibliotheca manuscriptorum , t. II, page 531; Mabillon dans les Annales ordinis S. Benedicti, t. IV, page 703; Migne dans sa Patrologie ; les Bollandistes d’après un manuscrit du Vatican ( Acta sanctor. Octob., t. III, page 287); enfin l’abbé Bosc dans ses Mémoires sur l'histoire du Rouergue, en citent des passages. Dans tous ces ouvrages les miracles ont souvent été interpolés, et les écrits de l’écolâtre d’Angers et du moine de Conques ont été mêlés; on a ainsi jeté la confusion dans l’œuvre des deux auteurs en attribuant à l’un deux ce qui appartenait à l’autre. Aussi M. Desjardins, l’éditeur du Cartulaire de Conques, a-t-il suspecté l’authenticité du Livre
(1) Le même fait se produisit, au xie siècle, pour le corps de saint Pardoux, enlevé furtivement de Sarlat et remis au seigneur Gui de Lastours, qui le déposa dans l’église d’Arnac, en Limousin : « Mi enim » (Gui de Lastours et son épouse Engalcie, fille du seigneur de Malemort), « ecclesiam de Arnaco, quæ olim fuit in honore sancti Pétri, parva quidem, sed parochialis, in melius ampliare studebant. Hune adivit Sarlatensis presbyter quidam, et de corpore sancti Pardulphi transferendo sese ministrum, Deo auctore, fore spopondit. Qui, Sarlato rediens, Sancti reliquias de loculo transfert in loculum. Deinde noctu properat ire : ne vero per diem res cognosceretur asinum stravit, et ut rustice loquar, superposuit bastas, in quaruro una lipsanum sancti posuit, in alia Gausbertum puerum suum recondidit, quæ omnia Iinteo cooperuit. Obviantibus vero dicebat, in mercato Saliniacensis castri, quod agitur quinta feria, panem ferre ac referre. Sicque deveniti ad Vizeræ litus #. Geoffroy de Vigcois apud Labbe : Nova bibliotheca manuscriptorum librorum, t. II, p. 280 et 281.
(2) Desjardins, Cartulaire de Conques , Introd. p. xi. — Charte 4, déjà citée à la note 3 de la page 5 r.
(3) Abbé Serviércs, Histoire de sainte Foy, p. 64. Rodez, Carrère, 1879.
(4) Abbé Servicres, loc. cit., p. 183.
L’ÉMAILLERIE AU MOYEN-AGE
des Miracles , qu’il croyait retouché et altéré par une main étrangère (i). Mais un manuscrit, datant du xne ou du xme siècle et renfermant l’œuvre entière des panégyristes de sainte Foy, a été retrouvé à Schlestadt, diocèse de Strasbourg (2) ; il en a été publié une traduction par M. l’abbé Servières, traduction à laquelle nous empruntons ces détails.
Le manuscrit de Schlestadt fournit en outre un grand nombre de documents qui ne se trouvent pas relatés dans les auteurs que nous venons de citer. Tel est celui qui est relatif à l’existence à Conques d’un atelier d’orfèvrerie :
« Le monastère s’étant enrichi de grands biens, de nombreuses possessions et d’une quantité considérable d’or, d’argent et de pierres précieuses, par les largesses soit des habitants du pays, soit des pèlerins, les religieux, à la vue de ces dons précieux, conçurent le dessein de faire confectionner une table d’or pour le maître-autel. On se mit à l’œuvre ; mais une telle entreprise eut bientôt absorbé toute la réserve du métal précieux; il manqua tout autant cl’or et de pierres précieuses ». Sainte Foy se met alors de la partie ; elle apparaît en songe ; elle impose ses volontés, ayant parfois à la main une baguette de coudrier; elle demande à l’un ses bijoux, oblige un autre à restituer des objets volés; au besoin elle joue quelque mauvais tour à ceux qui ne veulent point l’écouter; en un mot elle fait l’office de quêteuse entendue, et elle y réussit si bien, ajoute le pieux et naïf narrateur, qu’ « on confectionna ainsi l’une des plus belles et des plus grandes tables d’autel que j'aie jamais vues. Il resta encore une quantité cl’or qui fut employé à d’autres ouvrages de ce genre » (3).
Et c’est bien à Conques même que ces travaux s’effectuaient.
« Un jeune homme, nommé Guerribert, qui fut plus tard gardien de l’église, passant un jour devant l’atelier où la table d’or avait été confectionnée, trouva par hasard, parmi les scories rejetées par le fourneau, un fragment de terre glaise dans lequel les orfèvres avaient fondu de l’or. La violence du feu ayant produit des boursouflures dans ce fragment de moule, une particule du précieux métal avait coulé dans une cavité formée dans le fond et y était restée cachée. Le jeune homme ayant aperçu une paillette d’or briller dans ce fragment, l’approche de ses yeux, brise le têt et découvre une petite boule d’or fin du poids de neuf deniers et une obole. Guerribert, qui n’avait jamais eu d’or en sa possession, plein de joie à cette vue, confia sa trouvaille à un de ses amis qui la recéla » (4). Mais il avait compté sans sainte Foy, qui l’obligea à restituer l’objet de son larcin.
Après avoir ainsi établi l’existence d’un atelier à Conques, examinons si parmi les reliquaires qui existent encore il n’y en aurait pas qui y auraient été fabriqués.
( 1 ) Cartulaire de Conques, Introd., p. >iij.
(2) Ce manuscrit porte le titre de Panareios. La bibliothèque de Chartres en possède une copie intitulée : Afothecarius ; incipit vita et lolum martyrium S. Fidis , v. et m. — M. l’abbé Servières, et le R. P. Denis, vicaire de Conques, ont bien voulu nous copier sur le manuscrit de Schlestadt les citations que nous donnons en notes. Nous les remercions vivement de leur gracieuse complaisance.
(3) « Cum ergo, ut diximus, curtes magnas prædiorumque possessiones multas multi concessissent, nihilominus etiam tam a pagensibus quam a religiosis peregrinis auri vel argenti necnon pretiosorum lapidum innumera dona impensius collata, et idcirco animos seniorum ad novam præcipui altaris tabulant componendum congesta auri copia cxcitavit. Verum quia cœpti operis pergrandis extitit materialis dispo-
sitio, consumpto priore auro, majore etiam auri sive lapidum supplemento opus fuit » Manuscrit de
Schlestadt. — Abbé Servières, Histoire de sainte Foy , p. 227 et 228, miracle XVII.
(4) « Sed hoc manifestare non pigritabo quod cuidam juveni Guerriberto anteqaum templi vernaculus tieret accidit. Cumque ipse aliquo dierum ante fabratiam ubi aurea tabula composita erat deambularet.
HISTOIRE DE L’ÉMAILLERIE LIMOUSINE
Le premier monument qui se présente à nous offre un problème dont la solution est difficile dans l’état actuel de la science. Il est désigné sous le nom de reliquaire de la Circoncision ou de reliquaire de Pépin et vient de faire l’objet d’une publication récente, dernier travail de notre maître et ami Charles de Linas (i). Les seuls renseignements qu’on possède sur son compte se bornent au monument lui-même et à une tradition qui revêt le caractère historique. Pépin, roi d’Aquitaine en 819, aurait donné à Conques la relique et le reliquaire.
Ce reliquaire (voir planche II, figures 83 et 84) affecte la forme d’un édifice rectangulaire surmonté d’un toit à quatre versants très inclinés. Sa hauteur totale est de om 178; sa longueur à la base de omi86; son épaisseur de omo9o. Il se compose d’une âme en bois, recouverte de minces lames d’or décorées de filigranes de même métal, et de bandeaux également filigranés enchâssant dans des bâtes rabattues des cabochons et des pierres antiques.
Sur l’une des faces sont figurés, au repoussé, la Sainte-Vierge et saint Jean entourant le Christ, dont la croix porte au sommet le titulus écrit sur quatre lignes en lettres de métal filigrané, semi-capitales, semi-onciales :
IHS c/3 AS ARE c/3 VS
REX iva EOR VM
Sur le toit, comme complément de la scène, brillent le Soleil et la Lune entourés d’une jarretière ornée de pierres et de petits saphirs cabochons.
Fig. 85.
Fig. 86.
Fig. 87.
Reliquaire dit de pépin ii, au trésor df. conques.
Face antérieure. Fig. 85 et 87, écussons émaillés des niches; fig. 86, écusson du bandeau supérieur.
Au-dessous des bras de la croix s’ouvrent deux espèces de petites fenêtres rectangulaires fermées par deux plaques en or jaune, sur lesquelles sont rapportés des chatons émaillés (voir figures 85 et 87).
intra revectas a fornacula favillas, casu reperit testam, in qua aurifices aurum conflaverant, quæ testa a fervore resolventis ignis liquefacta, in intimo fundo turgentem confecerat concavitatem, qua defluentis metalli particula latcbat abscondita. Hic ergo cum conspicaretur cxiguam defossæ pecuniæ relucere scintillam, quæ forinsecus jam aliquantum détecta permicabat, accedit propius, quidnam sit tentât, fractaque testâ invenit in eâdem cavernaculâ globum auri probatissimi denarios novem cum obolo æqua lance ponderantis, super quo nimium sicut qui nunquam aurum habuerat gavisus, cuidam amico credidit occultandum ». Manuscrit de Schlestadt. — Abbé Servières, loc. cit ., p. 241, miracle XXV.
(1) Gazette archéologique , année 1887. Nous renvoyons à cette publication les lecteurs qui désireraient avoir des renseignements plus précis sur le reliquaire de Pépin.
L’Œuvre de Limoges. pL j j j