SAINTE HÉLÈNE
L’église Saint-Sernin, à Toulouse, possède une châsse du plus grand intérêt; sa hauteur est de omi29, sa longueur om292, sa largeur om 140. Elle repose actuellement sur quatre pieds, représentant des cariatides assez grossières qui n’ont rien de commun avec la châsse ; nous les avons supprimés dans les reproductions que nous en donnons. Cette châsse a la forme d’un coffre rectangulaire surmonté d’un couvercle a quatre pans, et présente sur chacune de ses faces une série de sujets dont nous trouverons en partie 1 explication dans la Légende dorée; les personnages, dont les têtes seules sont en relief, sont indiqués au trait et se détachent sur un fond d’émail bleu lapis.
« Constantin (après sa conversion) envoya sa mère à Jérusalem pour qu’elle cherchât la croix du Seigneur (dont la représentation lui avait donné la victoire).... Lorsque Hélène fut arrivée à Jérusalem, elle ordonna de réunir autour d’elle tous les docteurs juifs qui
purent se trouver dans le pays entier Les Juifs, saisis de crainte, se disaient les uns
aux autres : « Quel est, selon vous, le motif qu’a eu la reine en nous faisant réunir? » L’un d’eux, nommé Judas, dit : « Je sais qu’elle veut apprendre de nous où est le bois de la croix sur lequel Jésus-Christ a été crucifié. Faites-donc attention à ce que personne
(1) Voir le récit clu martyre de sainte Fauste dans Collin, Histoire sacrée de la Vie des saints du Limousin, p. 407.
CHASSES
ne le lui révèle. Sinon, vous avez la certitude que notre loi sera anéantie et que nos anciennes traditions seront détruites de fond en comble. Mon aïeul Zachée a annoncé à mon père Simon, et mon père Simon, en mourant, m’a dit : « Observe, mon fils, si l’on te demande où est la croix du Christ, de ne pas le révéler, quels que soient les tourments auxquels tu t’exposes; car depuis ce moment ce ne sera plus la nation juive qui
régnera, mais ceux qui adorent le Crucifié, car le Christ était le fils de Dieu » Les
Juifs dirent donc à Judas : « Nous n’avons jamais entendu choses semblables; mais si la reine s’informe auprès de nous à cet égard, veille à ne rien lui révéler de ce que tu nous a dit ». Lorsqu’ils furent en présence de la reine, et qu’elle les questionna au sujet de l’endroit où Jésus-Christ avait été crucifié, ils ne voulurent le lui indiquer d’aucune manière ; et elle donna l’ordre de les brûler tous. Saisis de crainte alors, ils livrèrent Judas, disant : « Voici un juste et le fils cl’un prophète qui a une parfaite connaissance de la loi, et il t’indiquera tout ce que tu demandes ». Alors elle les renvoya tous et elle
Fig. 442. — Ciiasse émaillée de l’église saint-sernin, a Toulouse.
garda seulement Judas, et elle lui dit : « Je te propose la mort ou la vie : choisis ce que tu préfères. Montre-moi l’endroit qui s’appelle Golgotha, où le Seigneur a été crucifié, afin que je puisse trouver sa croix ». Judas répondit : « Comment puis-je connaître cet endroit, puisque deux cents ans et plus se sont écoulés depuis, et je n’étais pas encore né? » La reine répliqua : « De par Jésus-Christ, je te promets que je te ferai mourir de faim si tu ne me dis pas la vérité ». Elle ordonna donc qu’il fût jeté dans un puits desséché, et qu’il y fût livré aux angoisses de la faim. Et après qu'il y fût resté six jours sans prendre de nourriture, il demanda, le septième jour, qu’on le délivrât, et il promit d'indiquer où était la croix. Il fut donc retiré et conduit à l’endroit qu’il désigna En-
suite Judas, se ceignant le corps, se mit à creuser vigoureusement; et quand il eut creusé dans un espace de vingt pieds, il trouva troix croix enfouies sous terre, et il les porta aussitôt a la reine » (1).
(1) Jacques de Voragine, La Légende dorée, 2
série, p. 1 1 1, 1 12 et 1 13 de la traduction par G. Brunet.
L’EMAILLERIE LIMOUSINE
Telle est la scène représentée sur l’un des petits côtés de la châsse. Judas, ainsi que le constate l’inscription IVDAS, la pioche à la main, découvre les trois croix qu’un ange, sortant d’un nuage, montre avec l’index de la main droite (voir figure 442). En avant, sainte Hélène, S. ELENA, la tète nimbée, vient de s’emparer de celle où fut attaché le Sauveur.
Sur la face principale la ville sainte, Jérusalem, IER[usajL[em] , est figurée par une enceinte crénelée, au-dessus de laquelle s'élève deux dômes dont l’un est surmonté d’une croix (voir planche XXXVI, figure 444).
Un abbé du monastère de Notre-Dame de Josaphat(i), ABBAS DE IOSAFAT, tenant la crosse de la main gauche, remet une croix à double traverse à Raymond Botardel ( 2 ), DE CRVCE DAT RAIMVNDO BOTARDELLI. Ce dernier tient d’une main une banderolle sur laquelle est inscrit le mot OREMVS. On le voit ensuite, muni de son précieux fardeau, entrer dans un vaisseau que conduit un pilote Illfc] ENTRAT MARE.
Sur le troisième côté, Raymond Botardel remet à l’abbé Pons la croix qu’il vient de porter, HI[c] DA[t] C[ruce]M ABBAfti] PONCIO. L’abbé Pons, suivi de deux autres abbés, porte la crosse et la mitre (voir figure 443).
Fig. 443. — Chasse émaillée de l’église saint-sernin, a Toulouse.
Sur la quatrième face, les mêmes personnages apportent la croix à l’église Saint-Sernin à Toulouse, représentée par un édicule crénélé, CANON1CI CVLm] ABBATE OFTER[un]T CRVCEM SATVRNINO TOLOSA (3) (voir planche XXXVI, figure 445).
(1) Il est ici question d’une abbaye qui fut fondée, vers 1 1 12, par Godefroy de Bouillon dans la vallée de Josaphat, sur l’emplacement du tombeau de la Vierge. On y suivait la règle de Cluny. Guill. Tyr., 1. ix, c. 9.
(2) Raymond Botardel est plusieurs fois nommé au Cartulaire de Saint-Sernin, notamment aux pages 31, 40, 43, 87 et 128. Pendant les années 1162 et 1 164, il remplissait les fonctions de scribe ou notaire.
(3) L’église de Saint-Sernin de Toulouse était desservie par des chanoines aux xn° et xme siècles. Au dire de Catcl (Histoire des comtes de Toulouse ), Guillaume, comte de Toulouse, voulut les chasser en 1 183, pour les remplacer par des moines, mais il fut blâmé tant par le pape Grégoire que par Richard, son légat, qui soumit alors les chanoines à la règle de saint Augustin.
L'Œuvre de Limoges
Pl. XXXVI
CHASSES
On voit, d’après ces inscriptions, que c’est l’abbé Pons qui reçoit la croix envoyée de Jérusalem. Or, parmi les abbés de Saint-Sernin, un seul a porté ce nom: c’est Pons de Montpezat, qui prit possession en 1176 et mourut en 1198(1). Ces dates sont précieuses pour fixer l’époque de fabrication du reliquaire, qui ne peut être antérieur à la fin du xue siècle. Nous croyons même qu’il appartient à une époque un peu moins ancienne. En effet, nous possédons un inventaire très détaillé des biens meubles et immeubles de l’abbaye, et qui a été fait par les soins de l’abbé Bernard de Gentiac. Tout y est détaillé avec minutie, non-seulement les reliquaires, mais même les ustensiles de cuisine et les étoffes hors d’usage. Il n’y est pas question de notre monument, mais on mentionne deux reliques de la vraie Croix enfermées chacune dans une croix d’argent. « Et III cruces par ve, et in duabus est ligmim Domini » ( Invent . 29). Or, comme cet inventaire a été dressé en 1246, il est permis de supposer que la châsse que nous venons de décrire n’a été faite qu’après cette époque, c’est-à-dire dans la seconde moitié du x 1 1 ie siècle.
Différentes scènes se déroulent sur les plaques formant la toiture du reliquaire. On y voit des anges tenant l’un un encensoir, l’autre un rouleau déployé (figure 442), l’arrivée des saintes Femmes au sépulcre (figure 444), la Salutation angélique (figure 443), et le Christ dans sa gloire, entouré de la Vierge, de saint Jean et de deux anges revêtus d’une tunique en émail rouge (figure 445). Il est à remarquer que les symboles des Évangélistes qui apparaissent habituellement à la représentation du Sauveur glorifié, sont remplacés ici par quatre bustes d’anges (2).
Nous ne devons pas nous étonner de trouver à Toulouse, dès le xme siècle, des reliquaires de fabrication limousine. Nous avons vu qu’au xnc siècle l’art de l’orfèvrerie et de l’émaillerie était florissant dans la patrie de saint Éloi ; au siècle suivant il avait acquis une réputation universelle.
Au surplus, il convient de remarquer qu’au xmc siècle il existait de grands rapports entre les abbayes de Grandmont, près de Limoges, et de Saint-Sernin de Toulouse. En 1226, nous dit l’abbé Texier, ces deux abbayes s’affilièrent mutuellement à la fraternité de leurs ordres, c’est-a-dire que ces deux communautés entraient en participation spirituelle de toutes les bonnes oeuvres qui s’accomplissaient dans chaque monastère. C’était une mise en fonds commun des mérites particuliers (3). A cette occasion ces deux abbayes échangèrent des dons affectueux, et purent au besoin s’adresser des commandes diverses.