‹ L'œuvre de LimogesChapitre 69 sur 118 · SAINTE VALÉRIE ET SAINT MARTIAL · texte numérisé non relu

SAINTE VALÉRIE ET SAINT MARTIAL

« Valérie fut fille du proconsul Léocade et de Suzanne Elle vivoit doucement dans

le Chasteau (1) de Limoges, sous l’aile de sa mère, et le vieux manuscript de l’abbaye de Saint-Martial tesmoigne que dans cette vie privée elles avoient gagné l’amitié de tout leur voisinage, cherchans avec ardeur de faire du bien

(1) Nous avons fait connaître à la page 162, note 5, ce que Ton appelait le Château de Limoges.

L’ÉMAILLERIE LIMOUSINE

» Or, comme la charge de Proconsul des Gaules estoit vacante par le deceds de Léocade, l’Empereur Claude Tibere en pourveut Iunius Silanus, son parent proche, et trescapable de l’exercer. Il dressa donc son équipage et vint au pais, où il en prit possession. En faisant ses visites dans son gouvernement, il ne manqua pas de voir Suzanne, comme estant veufve de son prédécesseur, avec sa fille Valérie ; mais la bonne grâce de cette jeune Damoiselle luy donna si fort dans la veuë, qu’il fut incontinent surpris de son amour; et ayant appris les grandes successions qui luy estoient escheuës, il creut que ce party luy pourroit estre avantageux s’il estoit si heureux que de l’avoir en mariage. Il obtint aisément le consentement de l’Empereur pour l’espouser, et Suzanne et Valérie ayant tenu ses recherches à un très-grand honneur, les fiançailles furent célébrées avec toute la pompe convenable et au très-grand contentement des deux parties, en attendant la commodité de célébrer le mariage. Mais fut ces entre-faictes, il arriva que l’Empereur ayant dessein de subjuguer l’Angleterre, y envoya Vespasian avec une puissante armée, et commanda à nostre Proconsul fiancé de se joindre, avec les forces des Gaules, à l’armée de Vespasian, et d’aller en personne à cette expédition. Ce commandement fut si formel qu’il y fallut obéir sans répliqué, et ce fut la cause pourquoy le mariage fut différé jusqu’au retour de ce voyage.

» Mais la Providence Divine, qui vouloit que la mere et la fille fussent deux tres-belles lumières dans l’Eglise, leur fit naistre une occasion avantageuse pour passer à une perfection plus haute que celles où elles estoient parvenües jusques a présent. Car Saint Martial estant pours lors dans le Limosin, eut un commandement exprez, de la part de Jesus-Christ, qui luy apparut pour cet effet, de se transporter dans la Ville de Limoges et y prescher son Evangile. 11 y fut donc : et d’abord se logea prés du Chasteau, chez une bonne dame nommée Radegonde. Mais il n’y eut pas demeuré un jour, pour se disposer à sa première sortie, qu’il entendit un bruit extraordinaire dans le Chasteau, et s’estant enquis de ce que c’estoit, on luy dict que c’estoit un pauvre frenetique qui faisoit ce desordre : et qu’il estoit de fois à autre si cruellement tourmenté de sa maladie que personne n’en osoit approcher, qu’on avoit mesme esté contraint de l’attacher : et encore y avoit-il bien de la peine à le tenir, et que la Dame du lieu n’espargnoit quoy que ce fut pour le faire traicter. Saint Martial se persuada qu’il estoit à propos de commencer sa Mission par cette première visite. Il fut donc là dedans, et voyant ce pauvre malade ainsi lié, comme il estoit, il en eut grand pitié, et faisant dessus luy le signe de la Croix, ces chaisnes dont on l’avoit attaché se rompirent incontinent, et en mesme temps il se trouva remis dans l’usage de son bon sens.

» A cette veuë, Suzanne et Valérie furent ravies d’avoir expérimenté l’efficace du signe de la Croix, et, toutes estonnées du miracle, donnèrent à saint Martial, par leur curieuses demandes, l’occasion de leur descouvrir les Mystères de nostre Sainte Foy. Et comme la grâce du Saint Esprit agissoit puissamment dans leurs âmes, le saint Apostre n'eut pas beaucoup de peine à leur persuader de l’embrasser. Elles luy demandèrent donc le Baptesme, que le Saint leur donna volontiers, après les avoir suffisamment instruites pour ces premiers commencemens, et six cens de leurs domestiques suivirent à mesme temps l’exemple de leurs deux maistresses

» Et l’on donne mesme pour tout constant que sainte Valérie ayant un jour oüy parler cet homme des loüanges de la virginité, elle s’obligea, par un vœu exprès qu’elle en fit, de la garder inviolablement toute sa vie, renonçant par ce moyen à l’alliance du Proconsul et à toutes les grandeurs qu’elle pouvait espérer dans un si riche mariage Or,

le Proconsul estant de retour, pensant reprendre les premières erres de son mariage, fut bien estonné quand on luy dict que sa maistresse prétendüe avoit fait de nouvelles

CHASSES

Fi,

Haut.

’• 45 8 et 459. — La légende de sainte valerie. — Châsse émaillée clu xme siècle. 0"i4i lonS- o"1 155; larg. om055. — (Collection de M. Rémi Texier, à Limoges.)

L’ÉMAILLERIE LIMOUSINE

amours et changé de dessein. Ces nouvelles, non attendries, outrèrent cet esprit altier qui, pour s’esclaircir du fait, l’envoya quérir sur le champ, ayant de la peine à croire qu’il se fut trouvé dans la Province qui que ce fut qui eut osé courir sur ses brisées et luy desbaucher sa maistresse. Elle vint donc en sa présence, et, avec un maintien modeste et sérieux, se jetta à ses pieds; mais luy la voyant dans ce changement, jettant feu et flamme par les yeux, luy demanda d’un ton de voix qui descouvroit assez l’altération de son âme, s’il estoit vray qu’elle eut un autre serviteur, et quel estoit celuy qui avoit esté si hardy que de courir sur son dessein. Mais elle, prenant la parole, avec une modestie angélique luy dict quelle n’avoit jamais creu mériter l’honneur de ses recherches, qu’elle s’estimeroit la plus mal-heureuse Damoiselle de la Province si elle avoit jamais pensé de luy préférer quelque autre que ce fut, qu’au reste il estoit véritable qu’elle avait donné son cœur et toutes ses amours au fils du Roy du Ciel, qu’elle prétendoit d’avoir pour espoux, mais qu’elle ne luy faisoit point de tort à luy, Proconsul, si elle lui préféroit le Créateur du Ciel et de la terre

» Mais la colère, qui emporta cet homme outré de douleur, ne permit pas à sainte Valérie de parler plus long-temps. Il la fit donc oster de là, et commanda à son Escuyer de l’aller faire mourir en quelque part. Elle alloit a la mort en riant, comme si elle fut

allée à noces . . . ,

» En chemin mesme, elle dict à celuy qui la conduisoit à la mort, qu’il estoit bien abuzé s’il pensoit qu’elle s’en alloit perdre la vie : c’est toy-mesme, luy dit-elle en riant, qui

mourras aujourd’huy, et je ne commenceray qu’à vivre L’estafier luy avale la teste

avec un revers

» Mais la bien-heureuse Martyre prit sa teste toute coupée qu’elle estoit entre ses deux mains, et, d’un pas ferme et sans broncher, passa de la sorte au travers de la ville et

alla se rendre au lieu où saint Martial prioit Dieu

» L’escuyer Hortarius, tout estonné de tant de merveilles qu’il avoit vües, alla les raconter au Proconsul, luy disant mesme que comme il la conduisoit à la mort, la Vierge lui avoit dict qu’il mourroit à ce mesme jour; et il n’eut pas achevé le mot que le voila qui tombe roide mort à ses pieds.

» Cet accident funeste effraya le Proconsul d’une estrange manière, et il demeura tout estonné de la mort de son domestique qu’il chérissoit le plus. Mais comme il tesmoignoit de le regreter extrêmement, les Chrestiens qui se trouvèrent pour lors au tour de

luy luy conseillèrent d’envoyer quérir saint Martial Le saint estant en sa présence,

il luy témoigna l’extrême déplaisir qu’il avoit de la mort de son officier, et, se jettant à ses genoux, lui promit de faire tout ce qu’il voudroit s’il le faisoit revivre. Le saint

apostre prit la-dessus occasion de luy parler des excellens mérites de Jésus-Christ Et

pour vous faire voir, adjousta-il, que je suis icy de sa part, il prend Hortarius par la

main et luy commanda de se lever, au nom de Jésus-Christ qu’il leur preschoit. A ceste parole le mort revint en vie, et, se prosternant aux pieds de saint Martial, prote ta hautement qu’il estoit sans doute serviteur du vray Dieu, et qu’il n’y avoit point d’autre Dieu que celuy que ce saint homme annonçoit.

» A la veüe de ce miracle, le proconsul Silanus embrassa la religion chrétienne, et print à son baptesme le nom d’Estienne » (i).

Telle est la légende représentée en sept tableaux sur la châsse que nous reproduisons sous les figures 458 et 459. Le récit figuré commence, à droite du panneau supérieur,

(1) Collin, Histoire sacrée de la vie des saints -principaux du diocèse de Limoges. Barbou, impn, 1672.

par le miracle qui a amené la conversion de sainte Valérie et de sa mère. Sous la bénédiction impérieuse de saint Martial, le démon, sous la forme d’un petit monstre à corps humain, sort de la bouche du possédé, dont les mains sont liées avec une chaîne que retient un gardien.

Sur le revers de la châsse, Valérie est amenée devant le proconsul, puis conduite dans une prison en forme de tour, d’où elle sort ensuite pour recevoir la mort de la main d’Hortarius. •

Les autres scènes se déroulent dans les panneaux inférieurs : Ilortarius, devant le proconsul, est frappé par la foudre simulée par un émail rouge, et Valérie, conduite par un ange, présente, agenouillée, sa tète coupée à saint Martial au moment de la célébration des saints Mystères.

Fig. 460. — La légende de saint martial et de sainte valf.rie. Châsse émaillée du xiic s. — (Ancienne collection Soltykoff.)

Saint Martial et le proconsul sont assis en face l’un de l’autre ; leur pose, leurs gestes, tout indique qu’ils discutent vivement, et le miracle que le saint s’engage à faire va s’accomplir. On voit en effet, au-dessus de lui, l’Enfer symbolisé par un monstre armé de griffes aiguës, vomir le corps d’Hortarius, malgré les efforts d’un démon qui tente vainement de le ressaisir sous son croc.

Le fond de la châsse, de couleur bleu lapis, est enrichi de rinceaux dorés. Le bleu turquoise, le vert, le blanc et le violet translucide ont été employés pour décorer l’autel, la tour et les sièges des personnages; le jaune caractérise les nimbes des saints.

L’EMAILLERIE LIMOUSINE

Sur une châsse de la collection Soltykoff, la même légende a été aussi représentée avec une grande profusion de détails dont on se rendra compte en examinant la figure 460. Comme sur la châsse de Gimel (voir figure 438), tous les personnages sont émaillés et apparaissent sur un fond gravé de menus rinceaux. On remarquera la crête ajourée dont le riche dessin s’écarte de la donnée généralement adoptée.

La légende de saint Martial et de sainte Valérie est un sujet que les artistes limousins se sont plu à reproduire sur leurs châsses, mais généralement ils ne l’ont pas traité d’une manière aussi complète.

Fig. 461. — La légende de sainte valérie et de saint martial (xme siècle). Haut, o1 145; long. om 140.

Église de Meilhac (Haute-Vienne).

Sur la châsse de l’église de Meilhac (figure 461), on voit le proconsul romain donnant l’ordre du supplice. La sainte s’éloigne, portant sa tète dans ses mains; elle la présente à saint Martial, Hortarius est frappé de la foudre. Les personnages sont en réserve; leurs têtes sont en relief.

Sur une châsse (1) de l’église de Salins, la sainte, toujours conduite par l’ange, présente

(1) Cette châsse a été décrite par M. l'abbé Chabau dans la Revue eucharistique, année 1884, p. 283, et par Mgr Barbier de Montault dans le Bulletin de la Société archéologique de la Corrèze, année 1885, p. 521 . On a voulu reconnaître le Martyre de sainte Procule dans le sujet représenté; mais comme le fait justement remarquer Mgr Barbier de Montault, sainte Procule, d'après la légende, porte sa tête aux pieds d’un -prêtre qui célébrait la messe. Or, sur la châsse de Salins, c’est un évêque qui est représenté ayant l’ample chasuble mise sur l’aube et relevée sur les bras, et la mitre unie à fanons flottants.

CHASSES

sa tête coupée à saint Martial. Deux personnages, qu’il n’est pas possible de préciser, sont témoins de ce miracle et témoignent de leur étonnement (voir figure 462).

Dans les châsses limousines, l’auge représente d’ordinaire la vie terrestre, et le toit la vie céleste où le saint entre par sa mort. 11 en est ainsi sur le coffret de Salins. L’âme de sainte Valérie, nue comme il convient aux esprits glorieux, se présente de face et à mi-corps, les bras étendus et émergeant d’une zone de nuages que soutiennent deux anges agenouillés sonnant de l’oliphant en signe de triomphe.

Fig. 462. — La légende de sainte valérie. — Châsse émaillée du xiiie siècle.

(Haut, o'" 180; larg. omi8i.

Église de Salins, canton de Mauriac (Cantal).

Nous avons reproduit sous la figure 228 le revers de cette châsse. Le panneau de l’auge, entouré d'une bordure bleu clair, est coupé par une ligne horizontale et deux verticales en émail blanc, reliées, à leurs points de jonction, par des médaillons rouges inscrivant une fleur blanche; celui du toit est formé de bandes bleu clair dessinant des losanges remplis de fleurons blancs à longs pétales. Le champ est quadrillé en treillis.

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