SAINT VIAN CE
La grande châsse de Saint-Viance est, comme la plupart des châsses limousines, en forme de maison, surmontée d’une crête percée d’entrées de serrure, gravée et terminée
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par deux épis simulant la pomme de pin. Cette châsse était élevée sur des pieds carrés qui ont été supprimés à la suite d’une restauration mal comprise. Sa longueur est de om82; sa largeur de om2q5; sa hauteur de ora 59.
La face principale représente, dans le bas et au centre, la Vierge assise dans une auréole elliptique, ayant une pomme dans la main droite et soutenant de la gauche le divin Enfant: elle est entourée de quatre figurines cl’anges vus à mi-corps. A droite et à gauche de la Vierge se trouvent quatre apôtres debout sous des arcatures en pleincintre, séparées par des tours et soutenues par des .colonnettes ; ils tiennent à la main un livre ouvert ou fermé (voir figure 464).
Fig. 463. — La flagellation.
Plaque émaillée de la châsse de Saint-Viance.
Le toit de cette face présente la même disposition, à cette seule différence qu'au centre apparaît le Christ de gloire entouré des symboles des Évangélistes.
Tous les personnages sont en cuivre fondu, ciselé et doré, appliqués sur des plaques d’émail bleu lapis semées de rinceaux. Les colonnettes et les arcatures qui les surmontent sont également en demi-relief et en émail décoré d’ornements en réserve. Nous avons déjà vu cette même disposition sur la châsse de Chamberet (figure 179).
Deux bandes émaillées, et deux autres en cuivre doré incrusté de pierres-cabochons, encadrent verticalement l’ensemble de la châsse. D’autres bandes horizontales devaient compléter ce système de décoration, mais il ne reste plus que celle du haut.
La face postérieure est formée de plaques quadrilobées représentant une série de sujets
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Fig. 464 et 465. — Chasse é.uaillée de l’église de saint-vian’ce (xiii' siècle).
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gravés au trait et se détachant sur un fond d'émail bleu lapis orné de rinceaux (voir figure 465).
Sur les trois médaillons principaux qui décorent la toiture, celui de gauche est consacré à la Flagellation. Nous reproduisons en grand, sous la figure 463, cette scène intéressante. Au centre on voit la Crucifixion (voir figure 466) : Le Christ est attaché par trois clous à la croix, à droite et à gauche de laquelle se tiennent debout la Vierge et l’Église, saint Jean et la Synagogue. Dans le bas de la croix Adam, dont on n’aperçoit que la tête, sort du tombeau.
Fig. 466. — La crucifixion.
Plaque émaillée de la châsse de Saint-Viance.
Sur le troisième médaillon (voir figure 467), les saintes Femmes, arrivées devant le sépulcre, n’y trouvent qu’un ange assis et nimbé. Au premier plan sont endormis trois soldats. Ces soldats, vêtus de mailles, et dont l’un a son bouclier armorié près de lui, sont, en raison de l’exiguïté de l’espace qui leur est attribué, de très petite taille, et relativement aux autres personnages, à une échelle réduite de moitié au moins : l’artiste ne se faisait pas un scrupule de cette disproportion énorme entre les différentes figures du sujet, afin de satisfaire aux besoins de sa composition. Une des sculptures qui ornent l’intérieur de la Vierge ouvrante du Musée du Louvre présente les mêmes anomalies.
Les médaillons du bas sont consacrés à la légende de saint Viance. L’explication en serait difficile, si l’on n’avait pour guide une Vie miraculeuse de ce bienheureux, écrite
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par le diacre Hérimbertus, un de ses contemporains, et réimprimée d’après une traduction fort rare du xvne siècle (1). Nous allons en extraire les passages principaux :
Fig. 467. — Les saintes femmes au tombeau. Châsse de Saint-Viance.
Vincentian (Yincentianus), désigné dans le Limousin sous le nom de Viance (saint Viance), est né vers l’an 623, dans la province d’Anjou, sur la rive de ÏOlda (2), en un lieu appelé « Nautogilo » (3). A l’âge de dix ans il perdit son père et sa mère Magilde, qui étaient au service d’un grand seigneur appelé Beraldus ou Béraud, duc d’Aquitaine (4). Le duc prit soin du jeune orphelin et le fit élever avec son fils Barontus par le diacre Hérimbert. 11 confia ensuite son éducation à Desiderius (saint Didier ou Géry), évêque de Cahors, qui se proposait de le former pour l’état ecclésiastique.
(1) La Vie miraculeuse de saint Vincentian, confesseur, appelé vulgairement saint Viance, soigneusement recherchée et fidèlement traduite sur les mémoires d’un ancien Livré de l’abbaye de Menet en Auvergne, dans lequel sa vie est rapportée, et laquelle a été composée par un dévot diacre nommé Hérimbertus, contemporain du même saint; nouvelle édition réimprimée sur celle de 1669, parue à Brive chez Antoine Alvitre, imprimeur, in-8°. Saint-Flour, Viallefont, imprimeur, 1859. Cette nouvelle édition est de Joufre. curé de Saint-Viance.
(2) Probablement FOudon.
(3) Probablement Segré, aujourd’hui chef-lieu d’arrondissement du Maine-et-Loire.
(4) La légende est ici en désaccord avec l’histoire. Nous ne connaissons aucun duc d’Aquitaine ayant porté le nom de Beraldus, et même de Bernardus, avant le ix° siècle. Il s’agit peut-être d’un de ces grands propriétaires qui s’étaient partagé le sol après la conquête ou de quelque riche Gallo-Romain.
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Le duc d’Aquitaine étant mort, Barontus recueillit les grands biens et la dignité de son père, mais il n’hérita point de son affection pour Viance, qui lui inspirait même une certaine jalousie. Il ne tarda pas à expédier un messager à Cahors pour apprendre à l’évêque la mort de son père et pour lui intimer l’ordre de lui renvoyer aussitôt son protégé: il lui fit endurer toutes sortes de mauvais traitements, que le saint supporta toujours avec une patience angélique.
Fig. 468. — Un ANGE APPARAIT A SAVINIEN, COMPAGNON DE VIANCE.
Plaque émaillée de la châsse de Saint-Viance.
Le jeune duc ayant fait un voyage en Auvergne en compagnie de Viance, rencontra « le dévot prêtre Savinien », aux prières duquel il dut « une guérison miraculeuse ». En reconnaissance de ce bienfait il résolut de faire bâtir une église sur le territoire d’Yssandon, dans le Limousin, en un lieu situé sur la Vézère qui s’appelait Avelca-Curtci , mais qui porte aujourd’hui le nom de notre saint : Saint-Viance (1). Après avoir obtenu l'autorisation de Rustique, évêque de Limoges, il chargea Savinien de préparer les matériaux pour la construction de l’édifice.
(1) Aujourd’hui canton de Donzenac, arrondissement de Brive.
CHASSES
Pour échapper aux nouvelles persécutions dont il était l’objet, Viance se retira dans un désert sur les bords de la Vienne, où il vécut en ermite en compagnie d’un serviteur de Dieu nommé Ambroise, et dont il fit fortuitement la rencontre.
Quelque temps après, le duc ayant découvert la retraite de Viance, le rappela pour l’envoyer dans un de ses châteaux du Limousin, à Rouffiac (i), où il mourut, âgé d’environ quarante ans, le second jour de janvier de l’an 633.
Fig. 469. — Le corps de saint viance transporté sur un char traîné par un ours f.t un boeuf.
Plaque émaillée de la châsse de Saint-Viance.
L’évêque Rustique, ayant appris par révélation divine que le serviteur de Dieu était à toute extrémité, accourut pour l’assister dans ses derniers moments.
Savinien se trouvait toujours à Avelque-Courte. « Un ange de lumière, lui apparaissant a l’aube du jour, vint lui annoncer que Vincentian avait changé cette vie mortelle
contre une qui ne devait jamais finir et lui commanda de faire creuser une sépulture
en son église, puis d'aller incontinent chercher le corps du saint pour l’ensevelir honorablement ». Tel est le motif représenté sur le médaillon de gauche, où l’on voit un
(1) Probablement Rouffiac, situé près de Saint-Auvent, commune de Saint-Laurent-sur-Gorre (Haute-
Vienne).
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ange parlant à un personnage que rien ne caractérise et qui ne porte pas derrière sa tête l’auréole, emblème ordinaire de la canonisation. Savinien fut « un dévot prêtre », dit la légende, mais il n’a jamais été élevé au rang des saints (voir figure 468).
Viance était mort à Rouffiac, lieu assez éloigné d’Avelque-Courte. Le corps du saint accompagné par l’évêque Rustique, par Savinien, par le duc Barontus, par tout le clergé et une grande multitude de fidèles, s’avançait lentement sur un char traîné par des bœufs, à travers les épaisses forêts dont le Limousin était alors couvert. On s’arrêta pour se reposer, vers le milieu du jour, en un lieu désert nommé Celonius (1), et les bœufs furent mis en liberté dans une prairie. Un ours, survenant à l’improviste, mit en pièces un de ces animaux; mais au moment du départ, Rustique ordonna à Savinien d’aller hardiment chercher la bête farouche dans sa tanière, pour la conduire et l’atteler à la place de celle qu’elle venait de dévorer, et l’on vit avec admiration la bête féroce courber docilement la tête sous le joug.
Or, c’est précisément ce singulier et miraculeux attelage que représente la plaque émaillée du milieu de la châsse (voir figure 469).
Le dernier médaillon, celui de droite, montre Savinien déposant le corps de saint Viance dans le tombeau qu’il lui avait préparé a Avelque-Courte. L’évêque Rustique préside aux funérailles (voir figure 470).
Cette plaque est la seule qui porte une inscription. On y lit : SAINSMACNS. Bien que toutes les lettres soient régulièrement espacées entre elles et sans ponctuation, la réunion de plusieurs consonnes à peu près impossibles à prononcer, à la suite l’une de l’autre, laisse supposer que cette inscription contient plus d’un mot.
On en a donné plusieurs interprétations qui toutes laissent plus ou moins à désirer (2). Les deux suivantes ont été recueillies par Ferdinand de Lasteyrie, mais elles ont paru tellement insuffisantes au savant archéologue qu’il n’a pas jugé à propos de les mentionner dans sa brochure sur la châsse de Saint-Viance (3) :
S[ub] A[nno] I[ncarnationis] Nfostri] S[alvatoris] MfillesimoJ Afvolca] C[urtaj N[omen] Sjancti] A[ccepit],
En l’an de /’ Incarnation de Notre-Sauveur , le millième , Avolce-Courte reçut le nom du saint.
SA[vinianus] I [nj S[epulchru]M A[volcæ] C[urtæ] N[ostrum] S[anctum| A [ttulit] .
Savinien apporte dans le tombeau d’ Avolce-Courte [les dépouilles de] notre saint.
La première inscription constaterait le fait du changement de nom d’Avolque-Court, ou Avolce-Courte (4), en celui de Saint-Viance. Cette interprétation serait de M. l’abbé Lomon, ancien curé de Meymac (Corrèze) ; elle pourrait être vraie si l’on savait que ce change-
(1) Probablement Salon-la-Tour, commune du canton d’Uzerche (Corrèze), situé entre le village de Saigne d’Eyburie et le bourg de Magnac (Haute-Vienne), désigné dans les textes anciens sous les noms de Celomius , Solonius. Salomius. (Voir le Cartulaire d'Uzerche , publié par M. J. -B. Champeval.)
(2) M. l’abbé Roux a fait entre autres cette lecture, mais qui ne se rapporte en aucune façon au sujet représenté : S[anctus] A[ntistes] fin] Nfomine] Sfanctæ] M[ariæ] C[onsecrat] Nfiovum] S[acellum| A[volcæ]. Le saint évêque , an nom de sainte Marie , consacre la nouvelle église d'Avolce. — L' Inscription de Saint- Viance. Tulle, 1881 ; — Les Inscriptions de Saint-Viance. Tulle, 1889.
(3) Ferdinand de Lasteyrie, Notice sur la châsse de Saint-Viance. Brive, Léon Roche, imprimeur, 1839.
(4) Avelque-Courte, Avolce-Courte ou Avolque-Court. La terminaison Court se retrouve dans plusieurs noms de lieux, surtout en Normandie et en Angleterre : Harcourt, Haptoncourt, etc.
Avolque-Court , d’après l’étymologie romane, signifierait endroit marécageux , malsain.
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ment de nom s’accomplit en l’an mil. mais malheureusement tous les documents historiques se taisent sur ce point.
La seconde inscription se rapporte à un épisode relaté dans la vie du saint. S’il était permis de choisir entre les deux elle serait à coup sûr la plus vraisemblable, car elle donnerait l’explication du sujet représenté sur le médaillon.
Fig. 470. — VlANCE MIS AU TOMBEAU PAR l’ÉVÊQUE RUSTIQUE ET SAVINIEN.
Médaillon émaillé de la châsse de Saint-Viance.
Entre les plaques émaillées que nous venons de décrire se trouvent des panneaux trilobés reproduisant, également gravés au trait, des anges vus à mi-corps.
Sur les deux faces de la châsse, les parties non émaillées sont recouvertes de minces feuilles de cuivre, losangées et ponctuées au burin.
Les deux pignons sont ornés de deux plaques d’émail sur lesquelles se détachent en relief, d'un côté saint Pierre, de l’autre saint Paul portant une banderole avec l’inscription TAOI. Cette inscription, dont on ne peut donner le sens, se retrouve sur le pignon d’une châsse du Musée de Cluny.
La châsse de Saint-Viance, dans son ensemble, paraît appartenir à la première moitié du xme siècle, attribution que viennent corroborer différents détails des costumes qui rappellent l’époque de saint Louis, tels que l’armure de mailles des soldats gardant le sépulcre, leurs casques cylindriques, leurs larges épées et le bouclier blasonné de l’un
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d’eux (voir la gravure N° 467). La figure de la Nouvelle Loi, représentée dans le médaillon voisin (N° 466), porte la coiffure, formée d’un chaperon et d’une mentonnière fortement empesée laissant voir les nattes des cheveux croisées sur la nuque, que les dames nobles commencèrent à adopter vers 1225; elle est revêtue du bliaut sans manches qui était si à la mode au milieu du xmc siècle, et que nous retrouvons sur la plaque émaillée du tombeau de Jean, fils de Louis XI (voir figure 239). Les personnages en relief qui décorent la face principale de la châsse paraissent, il est vrai, d’une époque un peu plus ancienne, mais il est probable qu’ils ont été coulés dans des moules fabriqués au xne siècle. Ce qui tendrait en effet à établir l’homogénéité de notre monument, c’est que les plaques de cuivre doré a petits dessins losangés qui servent de fond à l’ornementation se retrouvent absolument identiques des deux côtés, sur la face comme sur le revers.
Allant plus loin dans le domaine des probabilités, on pourrait dire que cette châsse est peut-être un don de Pierre de Lasteyrie, chevalier, qui ayant accompagné le roi saint Louis à la septième croisade (1249) pour enlever aux infidèles le tombeau du Sauveur, se serait fait représenter sur l’un des médaillons parmi les préposés à la garde du saint sépulcre (voir figure 467). L’un d’eux tient en effet un écu orné d’un aigle se détachant en or sur un fond d’émail foncé. Or, les armes des Lasteyrie du Saillant, originaires du Saillant, non loin de Saint-Viance, sont : de sable à l'aigle d’or au vol abaissé (1). Cette hypothèse n’a rien d’invraisemblable, car la famille du Saillant s’est toujours fait remarquer par des générosités de ce genre, et nous voyons plus tard un marquis du Saillant donner à cette même église de Saint-Viance un beau reliquaire d’argent, aujourd’hui disparu, et destiné à contenir la tête du saint. Ce fait est relaté dans l’acte de donation conservé dans les archives de l’église (2).
La châsse de Saint-Viance est connue dans le pays sous le nom de griba, la gribe. Nous avons cité des textes â la note 8 de la page 324, pour établir que ce mot est souvent synonyme de châsse. Dans les jours de grande calamité, pour obtenir la protection du saint, on sortait ce précieux reliquaire et on le portait en procession, même dans les localités voisines.
« Le jeudy 3 août (1530), on fit (â Brive) une procession générale à laquelle assistèrent les chanoines, les jacobins, les Cordeliers, pour la préservation de la santé et des biens de la terre. On y porta le saint sacrement, et les consuls y assistèrent. On avait été affligé de la peste : la gelée et la grêle avoient tout gâté ; on porta à cette procession les châsses de saint Martin, de saint Libéral, de saint Viance et plusieurs autres reliques » (3).
Aussi les habitants de Saint-Viance ont-ils conservé pour leur châsse une profonde vénération, et ils 11e veulent aujourd’hui s’en dessaisir à aucun prix, même momentanément. C’est ainsi qu’ils ont refusé de l’envoyer à l’Exposition de Tulle et à celle du Trocadéro pendant les années 1887 et 1889. 11 convient de dire qu’en 1859 elle faillit leur échapper. Le maire, M. Delage, d’accord avec le conseil de fabrique, l’avait vendue à Léman, marchand d’antiquités à Paris. Le brocanteur venait chercher tranquillement l’objet qu’il avait acquis, mais il fut reçu, sur la place publique, par une telle volée de pierres que la capote de sa voiture en fut toute percée, et qu'il eut toutes les peines du monde à
(1) La branche aînée écartèle : d'argent au lambel de trois pendants de gueules, qui est du Saillant.
(2) Ferdinand de Lasteyrie, Notice sur la chasse de Saint-Viance , p. 16.
(3) Extrait de l 'ancien Registre de la ville de Brive, copié par l’abbé d’Espagnac (Archives de la Société archéologique de la Corrèze).
échapper, à travers champs et à pied, à la fureur des paysans qui le poursuivirent pendant plusieurs kilomètres.