COFFRET DE SAINTE FOY, AU TRÉSOR DE CONQUES (AVEYRON
L’ÉMAILLERIE AU MOYEN-AGE
reproduisons en grandeur naturelle, nous renseigneraient sur la nature des personnages représentés si l’iconographie ne nous avait pas suffisamment édifié sur ce point. En
effet, les membres de phrase ET PASTOR ET AGNVS se rapportent parfaitement
au Sauveur, pasteur et agneau tout ensemble (figure 98).
Fig. 98, 99 et 100. — Inscriptions du reliquaire dit « lanterne de saint Vincent ».
(Trésor de Conques.)
Le sujet de la face postérieure manque complètement; il a été remplacé par une plaque d’argent sur laquelle l’on aperçoit un petit dessin quadrillé ; une inscription (figure 99) nous en fait connaître la nature : SIC NOSTER DAVID S...ATANAN SVPE- RA[V]IT. Cette inscription devait être suivie des deux mots qui sont aujourd’hui appliqués sur la face antérieure : AVCTOREM MORTIS (figure 100).
C’est ainsi que notre David a terrassé Satan, l’auteur de la mort.
On a voulu rapporter cette inscription au sujet représenté dans un médaillon circulaire qui orne la face de devant. On y voit en effet un homme terrassant un lion. « Le nouveau David terrasse Satan, l’éternel ennemi de l’homme, comme l’ancien David terrasse le lion qui avait attaqué le troupeau de son père » (1). Si ingénieuse que soit cette explication, elle n’est point exacte. L’homme représenté est barbu, sa chevelure s’enroule en deux longues tresses; il peut rappeler Samson, l’homme biblique, qui parfois est aussi l’image du Christ, mais jamais le roi-prophète, qui se trouvait encore à la fleur de l’âge quand il se jeta sur le lion qui attaquait le troupeau de son père. Ajoutons qu’en iconographie, lorsqu’on figure cette scène de la vie de David, on repré-
sente généralement le fils d’Isaïe ouvrant la gueule de la bête, d’où s’échappe l’agneau qu’elle allait dévorer. Nous en avons un exemple frappant parmi les sujets qui ornent la célèbre crosse de Ragenfroi, dont nous aurons à parler.
(1) Darcel, Annales archéologiques, t. XVI, p. 278. — Page 14 du tirage à part.
HISTOIRE DE L’EMAILLERIE LIMOUSINE
Faisons aussi remarquer que le médaillon de la Lanterne de saint Vincent est finement repoussé ; il n’a plus le caractère des autres figurines. Il nous paraît appartenir au xiic siècle, provenir d’un autre reliquaire et avoir été ajouté après coup.
La plus importante des inscriptions est celle qui se déroule au-dessous de la toiture, sur l’entablement supporté par les colonnes : ABBAS SANCTORVM BEGO PARTES... ETH, les trois dernières lettres ont été retournées (figure ioi). L’abbé Bégon (a renfermé ici) les reliques des Saints.
Peut-être pourrions-nous découvrir la nature de ces reliques dans le second membre
de phrase, qui malheureusement est incomplet et fort obscur : ORVM DANIEL1S TR
HIC H AB... (voir figure 102).
Fig. 102. — Inscription du reliquaire dit « lanterne de saint Vincent ».
(Trésor de Conques.)
Il s’agirait des ossements de Daniel, des trois enfants dans la fournaise et du prophète Habacuc, si nous nous en rapportions à un inventaire dont une copie, assez ancienne, existe encore à Conques ; nous y relevons la mention suivante relative aux reliques conservées dans l’abbaye : de ossibus sancti Danielis , et trium Pueroru[m\ et ibidem est caput Habacuc.
Une des inscriptions nous fait donc connaître que notre monument a dû être fait sous l’abbé Bégon, et M. Darcel le fait remonter au commencement du xne siècle (1), en l’attribuant à Bégon III, qui siégea de 1086 à 1108 et qui, ainsi que nous le constaterons plus tard, fit en effet confectionner plusieurs reliquaires.
Ferdinand de Lasteyrie le croit plus ancien (2). Il observe, ainsi que nous l’avons déjà fait remarquer, que « l'abbaye de Sainte-Foy de Conques, ainsi nommée d’après sa patronne à qui elle témoigna toujours la plus grande vénération, ne reçut les reliques de sainte Foy et ne prit, par conséquent, son nom que vers l’an 888. Antérieurement à cette époque, l’abbaye était placée sous le vocable du Sauveur. Mais elle possédait déjà d’importantes reliques, entre autres celles de saint Vincent, qui, toutefois, n’y furent apportées qu’en 855. Or, le reliquaire qui nous occupe est traditionnellement connu à Conques sous le nom de Lanterne de saint Vincent; on y trouve plusieurs fois répétée la figure du Sauveur, peut-être celle de quelques Saints sans attributs, mais nulle part assurément celle de sainte Foy ».
Remarquons aussi que sainte Foy est représentée sur presque tous les autres reliquaires dont nous aurons à parler. En admettant l’opinion émise par le savant archéologue, on pourrait conclure que notre reliquaire a été fait alors que les reliques de la sainte n’étaient pas encore dans l’abbaye, qui possédait cependant à ce moment-là celles de saint Vincent, c’est-à-dire entre les années 855 et 858. Et précisément, à cette date, nous trouvons un abbé du nom de Begon Ier qui gouverna l’abbaye de 851 à 864.
(1) Darcel, loc. cil., t. XVI, p. 279. — Page 1 5 du tirage à part.
(2) F. de Lasteyrie, Observations critiques sur le Trésor de Conques , p. 6, 7, 8 et 9 du tirage à part, extrait du XXVIIIe vol. des Mémoires des Antiquaires de France.
Pi. V
L'Œuvre de Limoges.
L’ÉMAILLERIE AU MOYEN-AGE
Parlons d’un autre reliquaire, également important. Vers l’an 940, Étienne, évêque de Clermont depuis l’an 937, plus tard abbé de Conques en même temps qu’évêque (942- 984), tenta, mais en vain, de transférer le corps précieux de la sainte dans une nouvelle église qu’il venait d’élever; la jeune martyre d’Agen témoigna miraculeusement son refus. Le pieux abbé se borna alors à confectionner une châsse merveilleuse étincelante d'or et de pierreries « ex omni rutilantis auri gemmarumque coruscantium pompa », nous dirions même d’émaux pour les personnes qui, adoptant les preuves fournies en tête de ce travail, reconnaîtront que dans les anciens textes le mot gemma peut quelquefois se traduire par émail (1). On renferma dans cette châsse les reliques de la sainte, qu’on remit à la place qu’elles occupaient primitivement, derrière l’autel majeur du sanctuaire (2).
Après nous avoir donné une description de l’église le chroniqueur ajoute : 0 Mais comme la nef est occupée par les nombreux religieux chargés de l’office divin, on (l’abbé Étienne) a transféré les précieux restes de la sainte martyre hors de cette nef, qui est sa demeure habituelle » (3). L’historien a voulu peut-être désigner ici le chef de sainte Foy renfermé dans une statue d’or que l’on conserve encore, et qui en effet a été faite par l’abbé Étienne, d’après la chronique de Conques (4). Ce qui le laisserait supposer, c’est que cette statue, telle qu’elle a été disposée, n’aurait pas été assez grande pour contenir la totalité des reliques de la sainte. Elle n’en contenait qu’une partie, l’écolâtre d’Angers est affirmatif sur ce point (5). En outre le même auteur, au premier livre de son ouvrage, nous raconte qu’un nommé Witbert, après avoir recouvré l’usage de la vue dont il était privé, « fut se prosterner devant la statue d’or de la sainte ». « Il y avait vingt-neuf ans que ce miracle s’était produit », nous dit-il, « lorsque je me trouvais à Conques pour la première fois » (6). Or, comme ce voyage s’est effectué vers l’an 1010, le prodige serait arrivé en 971 ; il constaterait à cette époque l’existence de la statue, et viendrait ainsi ajouter un nouvel appui à notre supposition.
Nous ne trouvons malheureusement pas dans les textes cités toute la clarté désirable. Il semblerait peut-être en découler que l’abbé Étienne aurait fait faire deux reliquaires : une châsse dans laquelle reposa pendant quelque temps la glorieuse martyre, et une statue en or dans laquelle l’on renferma plus tard un fragment de la tête de la sainte.
En effet, dans le récit des nombreux prodiges opérés par sainte Foy, nous voyons les pèlerins se prosterner tantôt devant la statue, tantôt devant le tombeau qui abritait les reliques de la jeune martyre.
En adoptant cette manière de voir, la châsse aurait-elle été entièrement détruite, ou
(1) Voir ci-dessus, pages 5, 6 et 7.
(2) « In diebus quoque Stephani, Alvernensium venerabilis præsulis... maximæ pulchritudinis basilica ipso monasterio adjugata, a fundamento post paululum temporis constructa est, in qua sacræ virginis
corpus tumulationi commendaretur Deinceps videlicet incoeptum suum illicitum et a Dei nutu vetitum
sibi cognoscentes, juxta prædicti sancti ac summi Salvatoris Jesu Christi altaris latus posterius, ex omni rutilantis auri gemmarumque coruscantium pompa, mirifîce machine thecam fabricari conati sunt, sub quâ dignissima virgo obsigillata féliciter in Christo requiescit ». Bolland., Acta Sanctorum. Octobr., t. III, pages 298 et 299.
(3) « Verum quia eadem medietas psallendi assiduitate frequentatior habetur, illuc ex proprio loco sanctæ martyris pretiosa translata sunt pignora ». Manuscrit de Schlestadt, N° 3 1 du livre I.
(4) « ejusdem gloriosæ virginis et martyris (capsæ) auctor extitit, ubi quoque partem ipsius capitis
venerabiliter reposuit ». Collect. Doat , Chronique de Conques, publiée par dom Martène, Thésaurus anedectorum, t. III. — Voir aussi Desjardins, Cariulaire de Conques , Introd., p. 10.
(5) « S. Fides, cujus pars corporis in præsenti simulachro requiescit... » Manuscrit de Schlestadt.
(6) Abbé Servières, Histoire de sainte Foy , pages 174, 177 et 179.
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devrions-nous en reconnaître les épaves dans le coffret que nous allons décrire ? 11 serait difficile d’être affirmatif.
Ce coffret était caché dans l’épaisseur d’un mur auquel était adossé le maître-autel de l’église de Conques. Des travaux de restauration, entrepris par la Commission des monuments historiques, ont amené sa découverte le 21 avril 1875; il renfermait la plus grande partie du corps de sainte Foy. Un double tournois daté de 1590, trouvé à côté de notre monument, tendrait à faire supposer que l’enfouissement dut avoir lieu au xvie siècle. Les guerres de religion motiveraient des précautions ayant pour but de soustraire des reliques aux profanations dont on voyait tant d’exemples. Les années s’accumulèrent sur ce trésor enfoui, et comme le secret de la cachette n'était évidemment connu que d’un très petit nombre de personnes, peu à peu ce secret s’éteignit avec ceux qui en étaient dépositaires (1).
Le coffret de sainte Foy a la forme d’un parallélipipède, supporté aux quatre angles par des pieds en fer forgé. Sa longueur est de om 58, sa largeur et sa hauteur de om 39. Il est en bois recouvert de cuir noir, décoré de riches rinceaux formés de petits clous d’argent à tête ronde. Le couvercle est plat et orné de la même façon (voir planche IV, figures 96 et 97).
Cette décoration simple, mais d’un grand effet, est relevée par l’application de trente et une plaques émaillées ainsi réparties : huit sur le couvercle, six sur la face antérieure, sept sur la face postérieure, cinq sur chacun des petits côtés. Vingt-trois de ces plaques sont circulaires, légèrement convexes sur une de leurs faces et mesurent omo9 de diamètre; huit autres, placées sur les petits côtés, ont la forme d’une ellipse brisée, ayant om 1 1 dans la plus grande longueur. Les plaques sont en émail champlevé ; leur pourtour est orné d’un léger cordonnet, et quatre petits appendices diamétralement opposés, percés chacun d’un petit trou, servent à fixer la plaque sur le coffre.
Tel est l’état actuel que présente aujourd’hui notre reliquaire après les restaurations qui ont été faites par M. Poussielgue, orfèvre à Paris; mais il convient de remarquer que lors de sa découverte il possédait des poignées latérales que l’on n’a pas eu malheureusement l’idée de conserver. Ajoutons aussi que plusieurs des émaux ont été refaits ; nous n’en connaissons point le motif.
Les plaques émaillées, historiées d’arabesques, d’oiseaux, de griffons ou d’animaux fantastiques dont la composition a été inspirée par des motifs empruntés à des étoffes orientales, ont une gamme tranquille : bleu foncé, bleu-lapis, bleu-turquoise, vert, jaune et blanc; le dessin est énergique, le coloris harmonieux. Deux d’entre eux présentent sur le chanfrein les inscriptions suivantes, libellées en vers léonins :
SCIIRINIA CONCIIARVM : MONSTRANT OPVS VNDIQVE CLARVM HOC ORNAMENTVM BONE SIT FACII MONIMENTVM
L’écrm (le reliquaire) de Conques , montre de tous côtés un travail merveilleux.
Que cet ornement perpétue le souvenir de Boni face. (Voir planche I, figures 1, 2 et 3.)
Le mot principal, le nom propre de Boniface est ici coupé en deux afin d’y intercaler un autre mot pour les besoins de la versification. Le Moyen-âge nous offre plus d’un exemple de cette bizarrerie.
On a voulu conclure de cette dernière inscription que ces émaux avaient été com-
(1) Procès-verbaux concernant la reconnaissance des reliques de sainte Foy, p. 13. Rodez, Carrère imprimeur, 1880.
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mandés par l’abbé Boniface, qui gouvernait l’abbaye à partir de mo (i), et, par suite, on a fait remonter au xne siècle l'époque de leur fabrication. Nous pensons, au contraire, que l’abbé Boniface n’a fait que le coffre, à proprement parler, sur lequel il a ajouté des plaques émaillées (HOC ORNAMENTVM) provenant d’une châsse plus ancienne, comme l’on a appliqué sur la statue de sainte Foy à plusieurs reprises, ainsi que nous le verrons, des pierres antiques gravées pour la décorer et l’enrichir.
Cette manière de voir semblerait confirmée par le texte même de l’inscription. Si l’abbé Boniface avait lui-même fait faire les émaux, il est probable qu’il l’aurait indiqué d’une manière plus explicite. Nous savons comme l’on agissait à Conques à ce sujet : Bernardus me fecit, a eu soin de graver sur la pierre l’architecte de l’église, et les inscriptions dont nous avons déjà parlé, et celles dont nous parlerons plus tard, ne sont
pas moins explicites : Abbas sanctorum Bego partes ; — Abbas formavit Bego reliquias
que locavit (2) ; — Me péri jussit Bego, deviens cui Dominus sit; — Bego venerabilis qui claustrum construxit, militas reliquias in auro posuit, textus evangeliorum péri curavit.
Fig. 105 et 106. — Disques émaillés.
(Collection Victor Gay.) (Ancienne collection Carrand.)
En outre, cette inscription aurait été émaillée et placée d’une façon très apparente, comme nous le constaterons sur la châsse de Bellac, avec laquelle elle offre beaucoup d’analogie, tandis qu’ici elle est indiquée par une fine gravure, par un simple trait, dans l’intérieur duquel on aperçoit de tous côtés le brillant du cuivre, et dans un endroit peu visible, sur la tranche même de la plaque; encore devons-nous remarquer que ces traits ne sont point remplis de nielle ou d’émail, ce qui n’existerait certainement pas s'ils avaient été faits en même temps que l’émail. Tout ceci n’est sans doute qu’une simple hypothèse, mais qui s’appuie, comme on le voit, sur des faits qui méritent d’être examinés.
(1) « Les documents concernant cet abbé sont rares et datés vaguement du règne d’Henri, roi d’Angleterre, de 1100 à 1135, et de Louis, roi de France, de 1108 à 1137 » Cartul. de Conques, Introd., p. xlv.
(2) Gravé au repoussé sur l’une des tranches du reliquaire dit VA de Charlemagne. Voir Darcel, Trésor de Coliques, p. 29 à 35, pl. VII et VIII.
Si cette hypothèse se changeait en certitude, on pourrait alors admettre que ces émaux proviennent de la châsse primitive faite sous l’abbé Étienne pour renfermer les reliques de sainte Foy, ce qui ferait reculer d’un siècle et demi la date de leur fabrication.
On connaît d’autres émaux pareils à ceux que nous venons de décrire, et qui, évidemment, ont une même origine : l’un fait partie de la collection Victor Gay (voir figure 105), dix autres appartenaient à Carrand, à Pise (voir figure 106). Labarte en a publié deux, il les considérait comme provenant d’un baudrier. On voit aujourd’hui que son attribution était erronée. Peut-on expliquer que ces émaux ont été ainsi disséminés depuis fort longtemps sans admettre que l’objet qu’ils décoraient primitivement a été détruit à la suite de circonstances aujourd’hui inconnues? Toujours est-il que ces émaux proviennent de Conques; on ne peut en douter; ils avaient été appliqués, à une époque qu’il n’est pas possible de préciser, sur un vieux tronc pour les aumônes, qui existe encore; on en voit la trace d’une façon irréfutable.
Nous avons maintenant à faire connaître la châsse de Bellac (1), dont nous venons de parler. Elle a la forme d’une maison à base rectangulaire mesurant omo95 de hauteur, om 270 de longueur, om 120 de profondeur, et surmontée d’une toiture à double versant; elle est composée de plaques de cuivre guilloché clouées sur une âme de bois. Sur chacune de ses grandes faces se trouvaient six plaques circulaires d’émaux champlevés sur cuivre ; trois d’entre elles- ont aujourd’hui disparu. Deux médaillons analogues ornent les pignons. Ces médaillons, légèrement bombés, sont montés en bâte, à la façon des gemmes; ils offrent sur un fond doré les images du Christ, de la Vierge, de l’Agneau, des symboles des évangélistes, et en outre des griffons et des oiseaux affrontés (voir planche I, figures 4 à 9). Les noms du Christ et de la Vierge sont indiqués par une inscription en émail bleu qui borde la circonférence des médaillons : IHESVS XRISTVS (ce dernier mot écrit à rebours SVTSIRX), — SANCTA JV1ARIA MATER D[omi]NI. Un camée, seize intailles et quatre-vingt-onze pierres précieuses ou pâte de verre, dont quelques-unes ont disparu, complètent le système de décoration (voir planche V, figures 103, 104, et planche VI, figures 107 et 108).
Les émaux de Conques et ceux de Bellac ont entre eux la plus grande analogie. Le style est le même, certains motifs semblables, les couleurs sont identiques a part le bleu foncé et le jaune, qu’on ne retrouve pas sur ceux de Bellac. En outre, la facture de ces derniers est un peu inférieure à celle des médaillons de Conques.
Si les émaux de Conques et de Bellac ne sont point côntemporains, et nous ne serions pas éloigné de regarder ceux de Conques comme les plus anciens, ils sortent certainement du même atelier ou d’un atelier dans lequel certaines traditions s’étaient conservées. Ces émaux ayant été trouvés en Limousin ou dans les régions limitrophes, et n’ayant point de similaires dans l’émaillerie de la Meuse et du Rhin, tout porte à croire qu’ils ont été fabriqués à Limoges, peut-être même à Conques où nous avons constaté, dès la fin du xc siècle, l’existence d’un atelier d’orfèvrerie qui était alors dans son entier développement.
(1) Cette châsse a été signalée d’abord par l’abbé Roy de Pierrefitte, Histoire de Bellac, 1851, p. 119, puis par l’abbé Texier, Dictionnaire d’ Orfèvrerie, col. 1258. M. Émile Molinier, dans la Gazette des Beaux- Arts, année 1886, pages 172 à 174, en a le premier donné des dessins et une description détaillée. Elle ligure aussi dans les Mélanges d’Art et d' Archéologie, publiés par MM. Palustre et Barbier de Montault. Voyez aussi abbé Arbellot, Châsse émaillée de l'église de Bellac, Société archéologique du Limousin, tome XXXIV, p. 2 1 .
f.'Œurre de Limoges.
et 108. — Chasse de Bell a c (Haute - Vienne).
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Si les documents nous font défaut pour nous permettre de faire remonter avec certitude à l’époque de l’abbé Étienne la fabrication des émaux du coffret de sainte Foy, il serait difficile de ne pas reconnaître que c’est sous son administration qu’a été confectionnée cette belle statue en or qui attire encore à Conques, et à juste raison, l’admiration des visiteurs. Elle est décrite dans les Miracles de sainte Foy avec des détails particuliers.
L’écolâtre d’Angers nous raconte que la première fois qu’il la vit, elle lui parut si étrange qu’il la qualifia de « déesse païenne » (1). Curieuse coïncidence, huit siècles plus tard, en 1861, M. Darcel, qui ne connaissait pas alors le travail de l’écolâtre, traduisait l’impression que lui fit la même statue en termes à peu près identiques : « Le regard sombre et fixe de cette statue d’or, joint à la rigidité et à la symétrie de ses lignes principales, lui donne un aspect des plus étranges, quelque chose de la solennité et du mystère des figures égyptiennes » (2).
Bernard d’Angers en donne ensuite la description : « C’est une châsse renfermant une précieuse relique de la sainte, seulement l’orfévre lui a donné une forme humaine. La statue de sainte Foy, qui est appelée par le peuple la Majesté de la sainte, est faite d’or fin et ornée avec beaucoup d’art ; aux bordures des vêtements, des pierres précieuses sont élégamment enchâssées. Sa tête est couronnée d’un riche diadème d’or émaillé de pierreries. Des bracelets d’or ornent ses bras de même métal ; ses pieds d’or reposent sur un escabeau d’or. Le trône disparaît sous les pierres précieuses et les riches plaques d’or qui le décorent. Les sommets des supports, qui forment une saillie, sont surmontés de deux colombes d’or émaillées de pierreries qui couronnent gracieusement la décoration du trône » (3).
Le pieux narrateur nous raconte ensuite que Bernard If, abbé de Beaulieu en Limousin (984 ou 985), et qui plus tard devint évêque de Cahors en 1005, était possesseur de ces deux colombes, et que sainte Foy lui apparut en songe pour les lui demander.
Il convient de remarquer que les deux colombes n’existent plus; elles ont été remplacées par quatre boules de cristal de roche qui surmontent le sommet des supports du trône; les bracelets ont également disparu. Les chaussures de la statue, l’escabeau sur lequel elles reposent, sont modernes. Nous voyons appliqués sur la robe quelques émaux translucides sur relief, du xive siècle ; l’agrafe qu’on remarque à la hauteur du cou est
(1) « Stans aspicio imaginem, atque precantia verba adamussim in hoc modo fundo : S. Fides, cujus pars corporis in præsenti simulachro requiescit, succurre mihi in die judicii. Rursus quoque ad Bernerium scholasticum meum, limis oculis subridendo respicio, ineptum quippe et a rationis linea longe remotum æstimans, ut tôt rationales rem mutam insensatamque supplicarent. Verum istud vaniloquium sive prava conceptio non a Deo ex bono corde procedebat. Quando sacram imaginem quæ non ut idolum sacrificando consulitur sed ob memoriam reverendæ martyris in honore summi Dei habetur, despective tanquam Veneris et Dianæ appellaverim simulachrum, et hoc ita stulte in sanctam Dei egisse valde me postea
pœnituit hæc capsa est ad votum artificis cujusvis figugare modo fabricata, longe pretiosiore the-
sauro insignis quam olim area testament!, siquidem in hac Sanctæ Martyris caput servatur integerrimum ». Manuscrit de Schlestadt.
(2) Annales archéologiques, t. XXI, p. 113.
(3) « Quod statim si vacat audire et placidi in arcana pectoris rem veram admittitis, edam memoratæ imaginis fabricam, quæ ab incolis loci Majestas Sanctæ Fidis appellatur. Constat de auro mundissimo, et per vestium divisiones ut ratio artificii expostulat, gemmis diligentia opifîcis subtiliter insertis, decenter insignita. Ligaturam quoque capitis gemmis et auro præfert insignem. Armillæ auræ, in brachiis aureis, scabellum aureum sub pedibus aureis. Cathedra talis ut nihil in ea præter pretiosos lapides, nisi aurum optimum pareat, sed et super cacumina fulchrorum quæ anteriora proéminent, duæ columbæ gemmis et auro compositæ totius cathedræ decorare videntur pulchritudinem ». Manuscrit de Schlestadt.
un magnifique bijou du xve siècle; les mains de la sainte ont été refaites au siècle suivant. Malgré ces ornements parasites et les restaurations dont la statue a été l’objet à différentes époques, il est facile de la reconnaître dans la description qu’en a laissée l’auteur des Miracles de sainte Foy.
Allons ici au-devant d’une objection qui pourrait nous être faite. L’écolâtre d’Angers nous parle encore de cette statue dans un autre de ses récits : « La principale richesse du trésor, c’était la célèbre statue de la sainte, d’antique confection. Aujourd’hui elle serait l’un des bijoux les plus ordinaires si elle n’avait été entièrement réparée ou si elle n’avait reçu une plus belle forme ». Les termes qu’il emploie : qaod autem erat præcipuum ornati , hoc est decns imaginis, quce ab antiquo fabricata, mine reputatur inter minima, nisi de integro reformata in meliorem renovaretur figuram, sembleraient faire entrevoir que la statue, refaite dans son entier, ne serait plus celle qui avait été confectionnée par l’abbé Étienne. Mais l’écolâtre n’aurait pas alors déclaré qu’elle était « d’antique confection ».
On pourrait peut-être admettre que l’historien a voulu nous faire connaître que la statue avait reçu, depuis le jour où elle avait été faite, tellement de décorations, consistant dans les différents bijoux donnés par les pèlerins, qu’elle en était comme transformée.
Au surplus, cette objection n’a qu’une importance secondaire et tendrait à faire varier d'une quarantaine d’années tout au plus la fabrication de notre monument. Si c’est la statue primitive que nous avons devant les yeux, elle daterait d’Étienne, qui fut abbé de Conques de 942 à 984, époque à laquelle le culte de sainte Foy commence à se répandre ; si nous admettons, au contraire, que la statue a été refaite, cette transforma-
tion aurait eu lieu avant l’an 1010, date du premier voyage de l’écolàtre d’Angers qui nous en donne la description, tout en faisant le récit des miracles qu’elle avait provoqués
quelques années auparavant (1). Quoiqu’il en soit, la statue de sainte Foy n’est pas
l’œuvre d’un débutant; elle dénote un art qui est déjà arrivé à un grand degré de perfection; son auteur devait vivre dans un milieu artistique depuis longtemps célèbre par des productions de ce genre.
Les quatre gravures que nous donnons de la statue (voir planche VII, figures 113, 114, et planche VIII, figures 115, 116) nous dispensent d’entrer dans des descriptions plus étendues; nous croyons cependant devoir attirer l’attention sur le fauteuil et sur les émaux qui décorent la couronne de la sainte.
Fig. 109, 1 10, iii et 11 2. — Émaux de la statue de sainte foy.
(Trésor de Conques.)
L’ornementation principale des plaques du dossier et des côtés du fauteuil (voir planche VIII, figure 1 1 6) nous rappelle des motifs qui ont été employés dès l’époque carolingienne. Ce sont des croix à branches égales découpées à jour; nous les retrouvons sur un grand nombre de clefs. Nous citerons celle de Saint-Servais de Maëstricht qui date du
(1) Voir pages 59 et 63.
L'Œuvre de Limoges. pL. VII.
Statue de sainte Foy (face et profil), au Trésor de Conques ^Aveyron).
L'Œuvre de Limoges. pL. VI J I.
Statue de sainte l" o y , au F h é s o r de Conques (Aveyron).
L’ÉMAILLERIE AU MOYEN-AGE
commencement du vme siècle; la clef de saint Hubert conservée à Sainte-Croix de Liège, qui suivant la tradition, aurait été octroyée au patron des chasseurs (697-727) par quelque Pape contemporain (1); enfin la collection Victor Gay fournit un certain nombre d’objets analogues attribués aux vu' et xe siècles ; ils sont reproduits dans le Glossaire archéologique {2). Disons encore que la balustrade en bronze d’Aix-la-Chapelle (ix' siècle) présente également le même motif de décoration.
Quant aux émaux, ils sont cloisonnés sur or; les couleurs employées sont le rouge, le blanc, le bleu et le vert. Les émaux (figures 109, no et ni) sont fixés sur la couronne de la statue; celui qui est représenté sous la figure 112 se trouve à la partie droite du fauteuil, mais il y a été placé après coup et provient d’un reliquaire sur lequel on en remarque huit autres ; nous allons nous y arrêter un instant.
Ce reliquaire, maintes fois reproduit par la gravure, est connu sous le nom d’A de Charlemagne. Sa forme, comme l'on peut en juger (planche IX, figures 117 et 118), est des plus étranges, et l’on a fabriqué à ce sujet toutes sortes de légendes.
Suivant la chronique intitulée Liber mirabilis , dont la Bibliothèque Nationale possède une copie (Recueil de Doat, Nos 143 et 144), Charlemagne ayant fondé un certain nombre d’abbayes, aurait envoyé à chacune d’elles un reliquaire rappelant la forme d’une des lettres de l’alphabet, et l’A serait échu en partage à Conques (3).
Une sentence d’excommunication du commencement du xme siècle, où on lit le passage suivant : Ex auctoritate Dei excommunicamus et maledicimus profundissima et im-
mensa voragine plena et tartareorum ereditate sociata hominem ilium qui furatus est auream litteram beati Juliani (Saint-Julien de Brioude) videlicet C, donnerait, au premier abord, un certain air de vraisemblance à cette légende, mais elle ne repose malheureusement sur aucun document sérieux, et il est difficile de l’admettre sur la seule foi du chroniqueur. Il convient même de dire que dans le texte original le mot litteram est surmonté du mot crucem, correction tracée par une autre main (4). Aussi M. Darcel s’est-il demandé si le reliquaire dont il s’agit ne serait pas plutôt un Alpha, jadis suspendu en regard d’un Oméga du même genre, aux bras de quelque croix votive, comme le constate un ancien usage établi en Gaule, au moins dès le vc siècle. Mabillon nous apprend qu’un abbé de Conques, Aigmar, qui vivait au commencement du ixc siècle, fit « deux grandes images du Christ en croix, en argent orné d’or et de pierres précieuses », dont l’une fut attribuée à son église et l’autre à l’abbaye de Figeac (5). L’A de Charlemagne aurait été suspendu peut-être aux bras de l’une de ces deux croix (6).
(1) Ch. de Linas, L'Art et l’Industrie d’autrefois dans les régions de la Meuse belge , p. 88 et 89, figures. Paris, Klincksieck, 1882.
(2) Glossaire archéologique, verbo clef, p. 392, 393.
(3) « Cui monasterio Conchas, prima inter monasteria per ipsum (Charlemagne) fundata, tribuit literam alphabeti : A de auro et argento ibi relinquens et suis magnis privilegiis ditans ».
(4) Ferdinand de Lasteyrie, Observations critiques sur le Trésor de Conques, extrait du XXVIIIe vol. des Mémoires de la Soc. des Antiquaires de France. — Page 17 du tirage à part. — Chassaing, Spicilegium brivatense, p. 22, n° 1 2 ; le mot crucem a été écrit à la fin du xme siècle.
(5) « Inter alia ornamenta, magnas duas crucifixi vultus imagines fecit opéré argentario, auro, lapidibusque pretiosis adornatas : quarum majorem Figiaci, ad designandam loci prærogativam, minorem Conchis posuit ». Mabillon, Acta sanclorum ordinis sancti Benedicli, t. II.
(6) Darcel, Trésor de l'église de Conques, — Annales archéologiques, t. XX, p. 264. — Page 30 du tirage à part.
HISTOIRE DE L’ÉMAILLERIE LIMOUSINE
« Si ingénieuse que soit cette conjecture, » nous dit Ferdinand de Lasteyrie, « elle paraît inadmissible. L’A de Conques mesure om40 de largeur, ce qui supposerait au moins une largeur de im2o à ira 50 et une hauteur d’au moins 2moo pour la croix à laquelle cette lettre et une autre du même genre eussent été suspendues. La croix, symbole par excellence du christianisme, n’aurait pu évidemment être moins riche, ni contenir de moins insignes reliques que de simples lettres emblématiques appendues à 'ses bras. Or, à la supposer seulement pareille, où a-t-on jamais vu, quel trésor a jamais renfermé une croix d 'orfèvrerie de six pieds de haut, large en proportion, toute ornée d’or et de pierres précieuses ? Et comment admettre qu’un simple abbé dont le nom est resté obscur jusque dans les chroniques locales, ait pu fonder à la fois deux croix de cette importance, sans que le souvenir en ait été conservé à Conques ou à Figeac, soit par quelques débris échappés à leur destruction, soit au moins par une mention plus explicite ? »
Le savant archéologue émet à son tour l’opinion que ce reliquaire pourrait bien renfermer des reliques de saint Amant, qui était alors à Conques en grande vénération. Le nom du saint évêque commençant par un A, il serait facile, à la rigueur, d’expliquer ainsi la forme du reliquaire et le nom traditionnel qui lui a été donné (1).
On pourrait aller encore plus loin dans le champ des hypothèses et dire aussi que rien ne s’opposerait à regarder VA dit de Charlemagne comme une simple offrande personnelle indiquant l’initiale du nom du donateur. Les exemples de ce genre de cadeaux votifs sont assez nombreux (2).
Quoiqu’il en soit notre monument est des plus curieux, bien qu’il ne soit pas intact. La base, que surmontent deux anges thuriféraires en vermeil repoussé, a été ajoutée après coup, ainsi que les revêtements de la tranche extérieure de l’A sur lesquels on lit l’inscription suivante qui mentionne l’abbé Bégon :
ABBAS FORMAVIT BEGO RELIQVIASQVE LO[cavit]
....SSVM DOMINI QVE CRVX C....
Le sommet du reliquaire est décoré d’un disque en cuivre doré mesurant ora 123 de diamètre. L’une des faces présente à son centre une grosse lentille en cristal de roche, entourée de pierres cabochons se détachant sur un fond de filigranes striés et aplatis d’une rare élégance de dessin. L’autre face et composée d’une plaque en vermeil repoussé, décorée de treize médaillons circulaires et d’un médaillon tréflé, garnis alternativement d’émail et d’une rosace formée de filigranes tordus. Au milieu de cette plaque
(il Ferdinand de Lasteyrie, Observations critiques sur le Trésor de Conques, p. 18 à 20.
(2) « Et autour de la dite châsse a huit fermeaux, dont il y en a trois d’or et cinq d’argent et une
grand M d’argent doré, et une aultre petitte M et le dessus de la dite châsse et le pommeau est laton
doré ». Deuxième inventaire du Trésor de l'abbaye de Sainte-Croix de Poitiers , 1476.
« Ung affiquet servant à une chappe en forme d’une M, lequel est d’argent doré ». Inventaire de la cathédrale d' Auxerre, 1531.
« Ung esventaire aiant 5 lectres de M à l’ung costé ». hiventaire de Philippe II, 1558.
« Deux lettres en façon d’une M, d’argent doré, à esmaulx, lesquelles sont par dessus garnies d’un costé
de plusieurs perles, doublets, saphirs et pierres d’Israël, et autres pierres incongneues, de petite valeur ». Inventaire de la Sainte-Chapelle, 1573, p. 66. — Citations de Mgr Barbier de Montault, Inventaire de l'abbaye du Trésor de Sainte-Croix de Poitiers, p. 49, Poitiers, Tolmer imprimeur, 1882.
1328. — Un fermaillet en guise d’un B et y a un saint Jehan, prisié 8 1. par. Inventaire de la reine Clémence, p. 7.
L Œuvre de Limoges. pL jx
Reliquaire dit l'A de Charlemagne, au Trésor, de Conques (Aveyron).
L’ÉMAILLERIE AU MOYEN-AGE
se trouve une pièce d’applique sur laquelle on voit une intaille antique sur cornaline, représentant une Victoire ailée écrivant sur un bouclier qu’elle tient appuyé à son genou.
Les émaux sont cloisonnés d’or (voir figures 119 à 125); les couleurs employées sont le blanc, le jaune, le bleu et le vert. Dans les Nos de 119 à 124, l’émail vert est seul translucide. L’émail figuré sous le N° 125 est un émail cloisonné à jour de la fin du xive siècle.
Fig. 119. Fig. 120. Fig. 1 2 1 . Fig. 122. Fig. 123. Fig. 124. Fig. 125. Émaux du reliquaire dit l’ « a de Charlemagne ».
(Trésor de Conques.)
D’où proviennent ces émaux, qui offrent une grande analogie avec ceux qui décorent la couronne de sainte Foy? Ont-ils une origine orientale? 11 serait difficile de le dire. Mais puisque nous parlons d’émaux cloisonnés, nous allons en faire connaître quelquesuns, exécutés en cuivre, qui méritent d’ètre signalés :
Fig. 126. — Émail cloisonné. Fig. 127. — Émail cloisonné. Châsse de Moissat-Bas D’après les dessins de M. É. Molinier. (Puy-de-Dôme). (Musée de Guéret.)
Fig. 128. — Émail cloisonné.
D’après un dessin de Ch. de Linas.
(Musée de Poitiers.)
La figure 126 nous donne le dessin d’un petit rectangle appliqué sur la belle châsse de Moissat-Bas, canton de Vertaison (Puy-de-Dôme). Il est grossièrement cloisonné et incrusté de tons opaques blanc et bleu foncé nué de blanc; il mesure orao43 sur omoi2; les cloisons ont om 003 de hauteur.
Le Musée des Antiquaires de l’Ouest, à Poitiers, possédait autrefois un pareil élément d’applique (figure 128). C’était un émail cloisonné sur cuivre, bleu et vert, aux couleurs opaques ternes et granuleuses; il a été trouvé dans le parc de Blossac, à Poitiers (1); on ignore aujourd’hui ce qu’il est devenu.
L’émail de la figure 127 est conservé au Musée de Guéret. Les couleurs sont blanc, rouge sombre, bleu lapis, bleu turquoise et jaune.
(1) Mémoires de la Société des Antiquaires de l'Ouest, tome VII, page 126. — Abbé Texier, Essai sur les Emailleurs et les Argentiers de Limoges, p. 15.
HISTOIRE DE L’ÉMAILLERIE LIMOUSINE
La fibule représentée sous la figure 12g se trouve au Musée de Poitiers, cataloguée sous le N° 3892 ; elle aurait été trouvée dans une tombe mérovingienne et offre une particularité assez rare : elle est en fer, et sur la plaque de métal ont été rapportées de minces cloisons en cuivre entre lesquelles on a mis de l’émail rouge sombre, bleu lapis mêlé de blanc, et vert sale également mêlé de blanc.
Fig. 129. — Émail cloisonné sur fer.
(Musée de Poitiers.)
Tous ces émaux ayant leurs cloisons en cuivre et les émaux de Byzance les ayant en or, nous pourrions bien avoir affaire ici à une imitation économique des émaux byzantins tentée par nos émailleurs occidentaux.
La fibule de Poitiers nous rappelle deux plaques émaillées conservées au Musée du Louvre et qui sont également cloisonnées sur fer.
La première (planche X, figure 132), cintrée par le haut (haute de omo7o, large de omo3Ô, épaisse de oraoo6), représente un saint nimbé vu de face, vêtu d’une dalmatique; sur la seconde (haute de omo$8, large de om039) sont représentés deux oiseaux au repos et affrontés, des aigles vraisemblablement (planche X, figure 133). Les couleurs employées dans ces deux plaques sont le bleu lapis, le bleu turquoise tirant sur le vert, le jaune d’or, le vert, le blanc, le noir pour les yeux ; les cloisons, assez épaisses et fort maladroitement disposées, sont en cuivre. Ces plaques ne ressemblent nullement aux imitations allemandes des émaux cloisonnés de Byzance ; elles sont de la dernière barbarie, présentent un certain éclat dans la couleur, et tout laisse supposer qu’elles ont été faites par des ouvriers français. On trouve même une certaine analogie entre le dessin de la première plaque et certaines miniatures limousines, celle, par exemple, qui orne à la Bibliothèque Nationale le manuscrit latin 821 provenant de Saint-Martial de Limoges (1).
L’émaillerie au xe siècle. — Revenons à la vieille cité de Limoges.
Étienne, septième du nom, abbé de Saint-Martial (929-937), fit une châsse en forme d’église enrichie d’or, d’argent et d’émaux qu’il appela Muneram (2), plus tard, par corruption, la Morène (3).
(1) Émile Molinier, Note sur les origines de l'Èmaillerie française, p. 14, 15 et 16.
(2) « Septimus abbas Stcphanus Hic composuit super altare Salvatoris ecclesiam ex auro et gemmis
et argento, quam vocavit muneram ». Adémar de Chabanncs, dans les Chroniques de Saint-Martial de Limoges, édition Duplès-Agier, p. 3.
(3) « Stcphanus abbas fecit la Morena », ibid., p. 287. — Les auteurs ne sont point d’accord sur le sens à donner au mot Muneram. L’abbé Texier dit dans son Dictionnaire d'Orfèvrerie, col. 971, qu’on appelait la châsse de l’abbé Étienne « Munera, parce qu’elle recevait les présents faits à l’apôtre de l’Aquitaine ». Mais il convient de remarquer que les textes portent Muneram et non Munera. Selon Digby ce mot, et cet autre, pignora , désignaient des reliquaires qui ne recevaient pas directement des corps des bienheureux,
L’ÉMAILLERIE AU MOYEN-AGE
àg
Sous l’abbé Guy (974-982), un cierge mal éteint ayant occasionné un incendie, la précieuse châsse, ainsi que les émaux (1) qui la couvraient, furent consumés par le feu; le tout fut refait dans l’espace de quinze jours par le moine Gausbert, gardien du sépulcre. Au même Gausbert on doit une statue en or du patron du monastère, assis sur un autel, bénissant le peuple de la main droite et tenant de la gauche le livre des Évangiles (2). On fond cette statue vers 994, et la matière obtenue sert à l’abbé Geoffroi pour fabriquer un petit reliquaire richement décoré où fut transporté le corps du saint, et deux croix en or enrichies de pierreries (3).
L’émaillerie au xie siècle. — Nous voyons un peu plus tard, dans la même abbaye, les abbés Geoffroi II (1008-1020) et Odolric (1025-1040) enrichir l’église, l’un d’une riche couronne d’or cum gemmis, l’autre d’un évangéliaire couvert de tablettes d’or (4).
Il convient de remarquer que les mots fecit, composuit, dont se servent les chroniqueurs, peuvent en général tout aussi bien s’appliquer au donateur qui a commandé l’ouvrage comme à l’orfévre qui l’a exécuté ; mais nous croyons qu’ici nous pouvons regarder les abbés de Saint-Martial comme les véritables auteurs des objets mentionnés, attendu que Bernard Itier et Adémar de Chabannes, après s’être servi des mots fecit, composuit, ne manquent pas, quand il le faut, de changer de termes en parlant d’autres abbés et d’employer les locutions fieri fecit, fieri composuit, pour enlever tous doutes a ce sujet (5). Dans la même phrase, ils distinguent même ce qui est l’ouvrage personnel de l'abbé de ce qui n’a été exécuté que par ses ordres (6).
mais seulement les objets qui les avaient touchés : « Conditorium pignorum sanctorum ad recondenda in eo tuorum pretiosa munera sanctorum » ( Ordo rom.; Bibl. des Pères). M. Paul Ducourticux pense que le mot Muneram , accusatif du latin munera, , désigne un tabernacle en forme de tour ou de dais encourtine ( Limoges d'après ses anciens plans, Bulletin de la Société archéologique du Limousin , t. XXXI, p. 156 et suiv.). Du Cange entend par ce mot munera le ciboire ou le dais qui couvrait l’autel : Munera , ciborium quo altare tegebatur.
Quant au mot la Morène , on le trouve mentionné plusieurs fois dans les Chroniques de Geoffroy de Vigeois : « Tune monachi Sancti-Martialis confluunt cum Morena Salvatoris aurea » Gaufridus Vosiensis, ap. Labbe, t. II, p. 312. On voit même qu’on donnait ce nom à l’image de saint Étienne, premier martyr : « Tune canonici conveniunt ferentes Morenam id est imaginem protomartyris ». Ibid.
(1) Voir ci-dessus, pages 5, 6 et 7, au sujet de la traduction du mot gemma par émail.
(2) « Cripta aurea Marcialis apostoli nocte igné combusta est, cadenle candela una minus extincta inter multitudinem candelarum ; et lapides preciosissimi tune ab igné corrupti sunt, et quicquid intra domum ipsam erat quod ardere poterat, flammis concrematum est, libri cremati, aurum et argentum liquefactum et intra XV dies cripta aurea cum gemmis a novo restaurata est a Gauberto, custode sepulchri, monaco. Isdem Gauzbertus iconam auream Marcialis apostoli fecit sedentem super altare et manu dextera populum benedicentem, sinistra librum tenentem Evangelii ». Chroniques de Saint-Martial, édit. Duplès-Agier, p. 5.
(3) « Hic de icona aurea loculum fecit aureum cum gemmis, in quo vectum est corpus Marcialis. Hic duas cruces ex auro et gemmis fecit ». Chroniques, p. 6.
(4) « Duodecimus abbas item Joffredus coronam auream cum gemmis pendentem ante corpus Marcialis fecit ». — « Odolricus composuit duo pallia leonina et textum evangelii minorem ex auro ». Chro-
niques de Saint-Martial , p. 6 et 8.
(5) « Cappas duas candidas, tintinnabulis aureis et argenteis ornatas, ipse fieri fecit. — Signa cum re-
liquiis ipse fieri fecit. — Fieri fecit crucem argenteam ». Chroniques de Saint-Martial , p. 9, 10 et 12. — « Bego venerabilis qui claustrum construxit, multas reliquias in auro posuit, textus evangeliorum fieri fecit et multa bona monasterio fecit ». Chronicon. monast. Conchensis, ap. Martène, Thés. nov. anedecl., t. 3. col. 1388.
(6) « XLIIJ abbas dominus Petrus de Drolliis, alias Jouviondi in suo tempore, fecit fieri grebam sancti
Marcialis existentem in sepulcro et quamplurima alia bona in eodem monasterio fecit ». Citron, de Saint- Martial, p. 26.
Quoiqu’il en soit, il se dégage de ces textes un fait qu’on ne peut révoquer en doute, c’est qu’à cette époque, et déjà depuis de longues années, les religieux, en Limousin, étaient adonnés aux travaux des métaux précieux. Cette constatation ne doit pas nous étonner, car dans la règle bénédictine qui présidait à la construction des monastères, on voit les ateliers des orfèvres et des verriers marqués sur le plan de l’édifice, au même titre que les dortoirs, le réfectoire et le cloître (i).
Le xi' siècle nous fournit un objet qui a été conservé jusqu'à nos jours, et sur lequel nous voyons quelques traces d’émail; il est d’autant plus important qu’il nous est permis de lui assigner une date certaine. C’est l’anneau pastoral de Géraud, évêque de Limoges, mort à Charroux en 1020 et enterré sur place aussitôt.
« Cet anneau, trouvé en 1850 dans le tombeau de ce prélat », nous dit l’abbé Texier, « est d’or massif et formé de quatre feuilles trilobées, opposées par la base, sur lesquelles courent de légers filets d’émail bleu » (2).
Vers 1090, nous rencontrons dans nos chroniques le nom d’un orfèvre appartenant à une famille qui doit, pendant six siècles, produire un grand nombre d’artistes. A cette époque, Humbaud vient de se faire élire pour remplacer Gui de Laron sur le siège épiscopal de Limoges. Cette élection est contestée par l’abbé de Saint-Martial. Humbaud obtient gain de cause et réduit au silence ses adversaires en exhibant des lettres du Pape qui approuvent sa nomination. Par malheur ses lettres sont fausses, ainsi que les sceaux qu’elles portent. Un chroniqueur nous apprend qu’elles ont été fabriquées par un orfèvre de Limoges du nom de Mathieu Vidaud (ou Vital) — Vitalis (3).
L’émaillerie au xue siècle. — A Conques, l’atelier dont nous avons signalé l’existence travaillait toujours. De 1087 à 1107 Bégon III gouvernait l’abbaye, et son activité était des plus grandes. Il s’est plu à prodiguer sur les reliquaires de l’abbaye des inscriptions en son nom. Le chronographe, son contemporain, dit de lui : Bego venerabilis qui claustrum construxit , militas reliquias in auro posait, textus evangeliorum Jîeri fecit et milita
(1) « Inter prædictas cryptas et cellam novitiorum, posita sit alia cella ubi aurifices inclusores et vitrei magistri operentur ». Mabillon, in Officin. regular. mensura. Annal. Bened., 1. LIII, 19.
(2) Annales archéologiques, t. X, p. 178.
(3) « Sed rediens (Humbaldus) litteras apostolicas falsavit, de consilio Helie de Gimel archidiaconi, ma-
chinante Matthco Vitalis, qui erat aurifex Lemovicis, et illas ostcndit abbati, quibus recipiebatur tanquam episcopus. Anno M° XCV° papa Urbanus venit apud Sanctum Martialem. Admiratus fuit papa de abbate quare sine scientia sua consenserat in episcopum. Sed idem abbas statim ostcndit litteras apostolicas sibi traditas. Unde papa deprehendcns et cognoscens falsitatem, sceleris ministros excommunicavit, et epis-
copum Humbaldum publiée deposuit ». Chroniques de Saint-Martial, p. 187. Voir aussi Estiennot, Fragmenta hisloriæ Aquitanicce , t. I, p. 183, 184 et 185.
Fig. 130 et 1 3 1 . — Anneau pastoral de géraud, évêque de limoges.
L'Œuvre de Limoges.
Plaques émaillées, cloisonnées sur fer. (Musée du Louvre.)
L’ÉMAILLERIE AU MOYEN-AGE
bona monasterio fecit (1). Nous pensons retrouver l’un des plats de reliure d’un des évangéliaires de Bégon. sur un des reliquaires conservés encore dans la célèbre abbaye. Ce reliquaire, très remanié, dit Reliquaire de Pascal II, est monté sur un socle qui ne lui appartient pas plus que le couronnement qui le surmonte. Il suffit, pour s’en convaincre, d’examiner la gravure que nous en donnons (planche III, figure 05). La plaque du milieu, en argent doré, mesure omi9o sur omii5; elle représente le Crucifiement, sujet qu’on retrouve souvent sur les évangéliaires, et on y lit l’inscription caractéristique qui y a été inscrite au repoussé : ME FIERI IVSSIT BEGO CLEMENS CVI DOMINVS SIT (2).
Le Christ, dont la tête est ornée du nimbe crucifère, mais sans couronne, est attaché à la croix par quatre clous; il n’est vêtu que d’une simple draperie descendant des hanches aux genoux. L’inscription : IMS NAZARENVS REX IVD[eorum], étagée en sept lignes, couvre le sommet de la croix. Aux deux côtés sont le Soleil, SOL, personnifié par un buste d’homme nimbé et vêtu, portant à son visage, en signe d’affliction, la main gauche recouverte d’une draperie ; et la Lune, LVNA, représentée par une femme également nimbée et pleurant, dont la tête repose sur un croissant.
Au-dessous des bras de la croix se trouvent la Vierge et saint Jean. La Vierge, comme les femmes du ixc au xn' siècle, est vêtue d’un manteau posé sur la tête en manière de voile.
Les autres parties du reliquaire proviennent d’un autre monument qui a été fait pour recevoir plusieurs reliques envoyées par le pape Pascal II à l’abbaye de Conques, ainsi que le relate la tradition.
Les mots : CRVX XPI, deux fois répétés sur la partie supérieure du reliquaire autour cl’une petite croix percée à jour, désignent la nature de l’une des reliques, et une inscription qui se déroule sur plusieurs rangs tout autour du socle vient constater le fait. Les fragments qui composent cette inscription ont été déplacés, mais on peut facilement les rétablir à leur place primitive et lire : ANNO AB INCARNATIONE DOMINI MILLE- SIMO C DOMINVS PASCALIS II PAPA A ROMA HAS MISIT RELIQVIAS de * XRI [cruce Christi] ET SEPVLCRO EIVS ATQVE PLVRIMORVM SANCTORVM.
C’est également sous Bégon III qu’ont été faits les deux autels portatifs que l’on voit encore à Conques (planche XI, figures 136 et 137). Mais nous ne pouvons mieux faire que de reproduire ici la description et les appréciations d’un homme qui n’est point suspect quand on parle des émaux limousins, de F. de Verneilh. Voici ce qu’il écrivait en 1863 :
« Il s’y trouve (à Conques) deux autels portatifs : l’un, daté de 1100(3), est décoré de nielles (4) qui n’étonnent guère moins que les émaux; l’autre sans date, mais de même
(1) Chronicon. monast. Conchensis, ap. Martène, Thés, novus anedect.. t. III, col. 1388.
(2) Ce reliquaire a été reproduit et décrit par M. Darcel dans les Annales archéologiques, t. XX, p. 215.
(3) Cette date peut se lire : 1100, 6 des calendes de juillet, c’est-à-dire le 26 juin; ou 1106; les deux interprétations sont possibles puisque Pons, évêque de Barbastro, qui consacra l’autel et qui est nommé dans l’inscription, parait avoir été évêque dès 1100; c’est entre les années 1100 et 1104 que l’abbaye de Conques reçut de Sanche, roi d’Aragon, une église de Barbastro pour y établir un prieuré; c’est probablement à l’occasion de cette donation que l’évêque Pons vint à Conques. (Voyez Desjardins, Cartulaire de Conques , N° 466, p. 337, et N° 472, p. 342.)
(4) Le nielle dont on se sert pour couvrir les tailles d’une planche en métal, gravée à la pointe ou au burin, doit sa couleur noire à une combinaison d’argent et de soufre. Il était employé dans l’orfèvrerie dès l’Antiquité. On trouve dans le testament de Léodobode, abbé de Saint-Aignan d’Orléans sous Clotaire II, rapporté par Helgaud dans la vie du roi Robert, la mention de « deux petites écuelles dorées de Marseille, qui ont au milieu des croix niellées ». Scutellas 2 minores Massilienses deauralas quœ habent in medio cruces niellatas. Du Cange, Glossaire , verbo Nigellus. — Un texte curieux nous en fait même
HISTOIRE DE L’ÉMAILLERIE LIMOUSINE
style que les nombreux ouvrages signés Bégon. Sur le premier, sainte Foy, patronne de Conques, figure à la gauche du Christ comme la Vierge à sa droite. Viennent ensuite sainte Cécile, saint Vincent, et, en dernier lieu, les apôtres et les évangélistes parmi lesquels prennent place saint Étienne et saint Caprais, patron de l’ancienne et de la nouvelle cathédrale d’Agen. Sainte Foy, dont les reliques avaient aussi été possédées par la ville d’Agen avant d’être transférées à Conques, sainte Foy porte le même costume et les mêmes attributs que la Sainte- Vierge, notamment une couronne triangulaire ».
Ces personnages sont gravés et niellés sur des plaques d’argent garnissant le pourtour de l’autel portatif sur son épaisseur. Ces plaques sont au nombre de quatre: nous reproduisons deux d’entre elles (figures 134 et 135).
Fig. 134 et 135. — Plaques d’argent gravé et niellé de l’autel portatif de conques.
(Trésor de Conques.)
« Sur le second autel portatif, le Christ est au sommet et l’Agneau divin au bas de l'encadrement; les symboles des évangélistes aux quatre angles. A droite, par rapport au Christ, sainte Foy avec cette inscription : S. D[omina] FIDES. A gauche, la Sainte- Vierge avec l’inscription : S. MARIA. Au-dessous deux saints inconnus, probablement les saints de l’Agenais. Dans les intervalles, de petits chatons émaillés alternant avec des pierreries ».
« Comme les chatons, les dix sujets principaux sont en émail cloisonné d’or, d’un dessin rude et d’une exécution très médiocre. On n’y distingue aucun trait du style grec,
connaître la composition. Un des « Missi Dominici » de Charlemagne, Théodulphe, évêque d’Orléans, relate dans un poème les tentatives de séduction auxquelles les justiciers du grand empereur avaient à résister. Celui-ci, dit-il, me promet de belles coupes si je veux lui accorder ce qu’il est de mon devoir de lui refuser. Brillantes d’or au dedans, elles sont décorées de noir au dehors, parce que la couleur de l’argent a cédé au contact du soufre.
Pocula promittit quidam se pulchra daturum,
Si modo quæ poscit non sibi danda darem;
Interiusque aurum, exterius nigredo décorât Cum color argenti sulphure tactus abit.
Theodulphi carmina, ap. Migne, Patrologie, t. CV, col. 287.
L'Œuvre de Limoges.
L’EMAILLERIE AU MOYEN-AGE
aucun des caractères si tranchés de l’iconographie byzantine. Seulement la couronne triangulaire de sainte Foy et de la Sainte-Vierge se transforme en un nimbe en losange, ce qui indiquerait tout au plus une influence italienne, si ce détail signifie autre chose qu’une imitation de figures niellées. »
« Tel est du moins l’avis de M. Darcel, qui d’ailleurs incline à croire que les émaux de Conques sont sortis d’un atelier limousin (Trésor de Conques, p. io). J’admets aussi que l’émailleur et le nielleur de Bégon se rattachaient à la grande école limousine. Mais, pour composer aussi singulièrement leur sujet, pour mettre aussi hardiment la Vierge de Conques en pendant de la Sainte-Vierge, avec la même couronne ou le même nimbe, avec les mêmes habits, les mêmes ornements, et qui plus est à la place d’honneur, il fallait qu’ils travaillassent non à Constantinople ou à Florence, où il était réellement peu commode de faire des commandes de cette nature, non pas même à Limoges, mais à Conques, sous les yeux de Bégon et avec les dévotions passionnées des moines de l’abbaye » (i).
Et après avoir constaté que les reliquaires de Bégon sont d’un mérite très inégal et que par suite ils seraient l’œuvre de différents artistes, le même auteur s'exprime ainsi : « Il n’est pas invraisemblable qu’un émailleur proprement dit ait été appelé dans l’atelier de Conques, ou que ses anciens orfèvres soient allés, dans l’intervalle, s’instruire à de nouvelles méthodes et se perfectionner dans d’autres ateliers, par exemple à Limoges. En général, les émaux sur l’or et le vermeil doivent avoir été exécutés dans l’abbaye même où ils se trouvent. Aussi éloignés que fussent les artistes en renom, il était plus raisonnable et plus facile d’en appeler un que d’envoyer au loin des métaux précieux dont on ne pouvait contrôler l’emploi. Quoi qu’il en soit, comme l’abbé Bégon est mort en ii 19, on est sûr qu’un au moins des reliquaires émaillés n’est pas postérieur à cette date, et il ne doit pas être antérieur à 1110 » (2).
F. de Verneilh a raison. En effet il arrivait fréquemment que l'orfèvre, comme l’émailleur, quittait sa boutique pour venir « œuvrer à domicile ». Nous en citerons un exemple, bien que d’une date postérieure : En 1409, Jean de Clichy, Gaultier du Four et Guillaume Boey, orfèvres parisiens, prennent l’engagement envers Guillaume, abbé de Saint-Germain-des- Prés, d’exécuter un merveilleux reliquaire pour décorer le grand-autel de la basilique. On leur fournit la matière première, on fixe le prix de la main-d’œuvre, et nos orfèvres parisiens furent mis, de leur gré et consentement, en chartre privée; on les emprisonna et on leur donna la pitance ordinaire des religieux (3).
Quant à ce qui est des faits avancés par M. de Verneilh au sujet de l’autel de Conques, ils contiennent quelques erreurs qu’il importe de relever. En premier lieu, les émaux qui garnissent la bordure de ce monument sont en cuivre doré et non en or, à l’exception des quatre petits chatons circulaires représentant des rosaces, placés sur les flancs. En second lieu Bégon était remplacé, dans la charge d’abbé de Conques, par Boniface dès 1107. Si donc on admet que cet autel a été exécuté pendant l’administration de Bégon, il est forcément antérieur à cette dernière date.
Le xiic siècle nous révèle un nom d’émailleur, c’est celui du frère Guillaume. Sa signature est inscrite en ces termes : FRATER WILLELMVS ME FECIT (voir figure 138)
(1) F. de Verneilh, Les Émaux français et les Émaux étrangers, mémoire en réponse a M. le comte F. de Lasteyrie, inséré dans le Bulletin monumental, 3”' série, t. IX, p. 130, 1 3 1 , année 1863.
(2) F. de Verneilh, loc. cit., p. 132.
(3) J. Bouillart, Histoire de l'abbaye de Saint-Germain-des-Prés, pièces justificatives, 117.
HISTOIRE DE L’ÉMAILLERIE LIMOUSINE
autour de la douille d’une crosse qui aurait été trouvée dans l’église de Saint-Père de Chartres, aujourd’hui Saint-Pierre (i). Cette crosse faisait autrefois partie du cabinet de
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Fig. 138. — Développement de la douille de la crosse de ragenfroi.
M. Crochard, à Chartres. Acquise par sir Samuel Meyrick, elle est passée ensuite dan&
Fig. 139. — Crosse dite de ragenfroi.
(Musée National de Florence.)
la collection de M. Douce, et de là dans celle de Carrand ; elle est aujourd’hui conservée au Musée National de Florence (voir figure 13g).
(1) Cette crosse qui a d’abord été publiée par Willemin, Monuments français inédits, t. I, pl. XXX, a fait l’objet d’un article de M. de Mély inséré dans la Gazette archéologique de 1888, p. 109-123.
L’ÉMAILLERIE AU MOYEN-AGE
La volute, serpent à double repli, offre, jusqu’au sommet de la première courbe, un réticulé, dont les trente-trois mailles embrassent chacune un sujet réservé : monstres, -allégories, ou un fleuron polychrome se détachant sur un fond d’émail. Les six mailles inférieures, partagées en deux registres, inscrivent les combats allégoriques des Vertus et des Vices, sujet favori des xiic et xme siècles (voir figure 140).
Fig. 140. — Développement de la volute de la crosse de ragenfrot.
Des légendes en donnent l’explication :
FIDES, IDOLATRIA — PVDIC1TIA, LIBIDO — CARITAS, INVIDIA — SOBRIETAS, LVXVRIA — LARGITAS, AVARITIA — CONCORDIA, RANCOR (1).
Sur le nœud se trouvent figurés quatre épisodes de la jeunesse de David; ils sont encadrés par des entrelacs chargés de vers léonins se rapportant aux sujets représentés. Voici la description sommaire des quatre sujets (voir figure 141) :
(1) M. de Mély lit DISCORfDIA], leçon qu’il est impossible de vérifier sur la planche qui accompagne son article. Le dessin de Willemin porte très lisiblement RANCOR. Nous corrigeons également d’après M. de Mély le premier vers de l’inscription du noeud, qui d’après Willemin devrait se lire ainsi : VRSE CADIS VERMI, PAG[an]VS A PVERO S[ic] INERMI. Ours , tu tombes livré aux vers, ainsi le -païen est vaincu par un enfant sans armes.
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i° David vainqueur du lion.
* VRSE, CADIS VERMI DATVS A PVERO SI[c] INERMI.
Ours, tu tombes livré aux vers par un enfant sans armes.
Le jeune berger, la houlette sous son bras droit, marche sur le lion terrassé. Il ouvre la gueule de la bête et lui arrache l’agneau qu’elle allait dévorer.
20 David est sacré roi par Samuel.
* SCRIBE FABER LIMA : DAVID HEC FVIT VNCTIO PRIMI (pour PRIMA) (i).
Écris, ouvrier , à l’aide de ta lime : ceci fut le premier sacre de David.
Le fils d’Isaïe est assis jouant de la harpe. Debout, derrière lui, le prophète le bénit et le consacre en répandant sur sa tête l’huile sacrée conservée dans une corne.
3° David combat Goliath.
* HIC FVNDA F VS VS : PROPRIIS MALE VIRIBVS VSVS.
Ici est terrassé par la fronde celui qui fit un mauvais usage de sa force.
Le géant a le casque à nasal; son armure rappelle le xne siècle. David, demi renversé, lance sa fronde de la main droite et tient de la gauche une houlette.
4° David coupe la tête au géant.
* GOLIAS CECID1T : DAVID HIC CAPVT ENSE RECIDIT.
Goliath est tombé ; ici David tranche la tête avec l’épée.
David foule de son pied droit le géant renversé ; de la main gauche il le saisit par les cheveux, et la droite, armée du large glaive du Philistin, est prête à frapper pour séparer la tête du corps.
Fig. 141. — Dessins du noeud de la crosse de ragenfroi. (D’après les dessins de Willemin.)
Les personnages et les accessoires, sauf l’écu et la flamme de la lance de Goliath, sont épargnés et se détachent sur un fond d’émail; les couleurs employées sont le bleu foncé, le bleu pâle, le bleu cendré, le blanc, le vert, le rouge et le brun.
Willemin, qui a publié cette belle crosse, l’attribue à tort à Ragenfroi, évêque de Chartres (2). En effet Ragenfroi, successeur d’Aganon, étant mort vers 960, cette crosse serait alors un monument du xc siècle, ce qu’un examen minutieux ne permet pas d’admettre : le costume des personnages représentés sur les compartiments du pommeau, leur attitude, le style de la décoration en feuillages, le caractère des inscriptions, tout, en un mot, rappelle la première moitié du xnc siècle.
(1) La rime léonine exige en effet prima, au lieu de primi. Si l’on veut admettre que cette faute est volontaire, il faudrait alors traduire le vers : Voici la consécration du premier David. On donnerait alors à cette phrase un sens symbolique considérant le prélat qui doit porter la crosse comme un second David, c’est-à-dire un pasteur.
(2) Willemin, Monuments français inédits , t. I, p. 21, pl. XXX.
L’ÉMAILLERIE AU MOYEN-AGE
Pour ne parler que du costume, nous remarquerons celui de Goliath. Le haubert dont le géant est revêtu est muni de manches et d’un capuchon, caractères qui ne commencent à se montrer que vers la fin du xie siècle. Ce haubert n’est point fendu latéralement, il est assez court de jupe, les manches sont également courtes; or ce n’est que vers 1150 que l’on voit cette armure s’allonger et descendre au-dessous des genoux, et que les manches se prolongent jusqu’aux poignets. Le casque est conique, renforcé d’une
Fig. 142.
Fig. 143.
Fig. 144.
Cavaliers normands représentés sur la tapisserie de bayeux.
ceinture et de bandes longitudinales qui se réunissent au sommet: il porte simplement un nasal fixe. Ce casque, appelé normand par les collectionneurs, bien qu’on le rencontre dans le Parisis, le Blaisois, le Nivernais, à Béziers, à Comminges, en Flandre et en Es-
Fig. 145. — Sceau de thibaud, comte de blois, 1138.
pagne, se transforme dès la fin du xne siècle ; à cette époque la défense du visage est complète. L’écu est grand, triangulaire, pointu, très concave et arrondi aux deux angles supérieurs; il protège tout le corps. On voit aussi la longue lance ornée d’une banderole d’étoffe.
Tous ces détails de costume se trouvent fréquemment indiqués sur les monuments du xic siècle et persistent jusqu’à la fin du xne; ils se modifient très sensiblement dès l’année 1180.
Sur la tapisserie de Bayeux, les Saxons et les Normands sont vêtus et coiffés de cette
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manière (i ) ; quelques-uns portent la longue lance à pennon et le grand bouclier pointu (voir figures 142, 143 et 144). Mais il convient de remarquer que ce précieux monument ne date point de l’expédition de Guillaume-le-Conquérant ; il ne remonte guère qu’à la fin du xic siècle, c’est-à-dire à l’époque des incursions des Normands en Italie, en Sicile et en Orient.
De même nous retrouvons toutes ces particularités de costume sur le sceau de Thibaud, comte de Blois (2), en 1138 (figure 145).
On peut donc affirmer avec certitude que la crosse de Ragenfroi a été faite dans les premières années du xne siècle (3).
Labarte la considère comme une œuvre de l’école rhénane, mais il ne base en quelque sorte son opinion que sur le W initial du nom de l’artiste, qui caractérise pour lui une origine allemande, attendu, nous dit-il, qu’un moine appartenant aux races latines aurait écrit son nom Guillelmus (4). M. Guérard était allé même plus loin en affirmant que le nom de Willelmus, ou même Guillelmus, devait être regardé comme appartenant exclusivement aux langues du Nord (5). Il suffit de parcourir le Gallia christiana et les inscriptions du Moyen-âge pour voir le peu de valeur de cet argument. Nous dirons même que dans notre contrée, l’on rencontre plus fréquemment jusqu’au xve siècle la forme Willelmus que Guillelmus ; nous en fournissons plus d’un exemple dans les notes mises au bas des pages.
« La crosse de sir Meyrick », dit encore Labarte, « diffère de l’École de Limoges par l’ornementation, celle-ci ne présentant pas ordinairement de figures émaillées sur le pommeau ou la volute » (6).
La crosse qui se trouve au Musée du Louvre (N° 122 du Catalogue) portant dans son enroulement les deux figures de l’Annonciation; celles du Musée de Cluny (Nos 4544, 4545, 4546, 4547, 4549)? dans les volutes desquelles sont représentés l’Annonciation, l’archange saint Michel terrassant le dragon, le Christ et la Vierge, et dont les nœuds sont décorés de figures d’anges ou d’animaux, pour ne mentionner que celles qui sont conservées dans les Musées de Paris et qui ont une origine limousine indiscutable, donnent un démenti formel à l’assertion du savant archéologue. Aussi M. Darcel ne partage pas la manière de voir de Labarte ; il a vu et étudié notre monument et il le considère comme une œuvre de Limoges (7).
M. Émile Molinier est du même avis, et « si des planches », ajoute-t-il, « nous permettaient d’établir une comparaison entre les sujets qui ornent le nœud de cette crosse (David tuant le lion, David et Goliath, sacre de David) et certaines miniatures représentant les mêmes sujets, empruntées aux manuscrits de Saint-Martial de Limoges, nous croyons que la démonstration serait complète » (8). Quant à M. de Mély il en fait une œuvre normande.
(1) Les figures de la tapisserie de Bayeux ont en moyenne ora2 5 de hauteur.
(2) Demay, Le Costume au Moyen-âge d'après les sceaux, p. 1 12.
(3) Le P. Arthur Martin; Adrien de Longpérier ( Cabinet de l'Amateur et de V Antiquaire, t. I, p. 149); Albert Way (The archaelogical journal, t. II, p. 169); Laborde ( Notice des Émaux exposés dans les galeries du Musée du Louvre , p. 32), émettent la même opinion.
(4) Les Arts industriels au Moyen-âge, 2me édition, t. III, pl. 41.
(3) Guérard, Cartulaire de l’abbaye de Saint-Père de Chartres; Prolégomènes, p. XVI. Paris, 1840.
(6) Recherches sur la Peinture en émail, p. 57.
(7) Exposition de Manchester. Les Arts industriels du Moyen-âge et de la Renaissance, p. 32. Paris, Di dron, 1858; extrait de la Revue française, t. XI.
(8) Notes sur les origines de l'Émaillerie française, p. 7 et 8.
L’ÉMAILLERIE AU MOYEN-AGE
Ajoutons que le doute ne nous paraît plus possible si l’on rapproche la crosse dite de Ragenfroi de deux objets analogues, d’origine limousine, dont l’un est conservé au Musée de Poitiers (voir figure 146), et dont l’autre a été trouvé, en février 1856, à Notre-Dame de Prully (diocèse de Sens), dans le cercueil de Jean de Chanlay, évêque du Mans, mort en 1291 (voir figure 147). On peut établir une grande analogie entre les palmettes et le
réticulé qui ornent la douille de ces deux crosses et la volute de celle du frère Guillaume. Le serpent de Prully rappelle en outre celui de Saint-Père : il ouvre la gueule, montre les dents et semble prêt au combat. La crosse de Poitiers présente aussi l’emploi d’un émail brun qui se retrouve sur la crosse de Willelmus.
Disons encore qu’on peut constater certaines différences entre l’armure de Goliath, que nous avons étudiée, et celles qu’on voit généralement à cette époque sur les chevaliers des provinces voisines du Rhin. Chez les Allemands le heaume était le plus souvent tantôt hémisphérique et très haut (figure 148), tantôt conique mais avec pointe re-
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courbée au sommet, sur le devant, à simple nasal (figure 150), ou avec ventail de métal laissant seulement les yeux à découvert (figure 149). Le haubert était terminé en manière de caleçon ample prenant le corps et les cuisses, ainsi que le ferait une culotte ajustée au bas d’un gilet; les jambes étaient recouvertes de mailles sur le devant et lacées sur le mollet; le ceinturon, soit de cuir souple ou d’étoffe, ne se serrait point par une boucle, mais au moyen d’un œil à travers lequel passait l’autre extrémité. De plus, les vêtements en cuir paraissent avoir été longtemps adoptés dans ces contrées, et même avoir parfois remplacé entièrement le haubert de mailles jusque vers le commencement du xme siècle (1).
Fig. 148. Fig. 149. Fig. 150.
Heaumes des chevaliers allemands, au xii' siècle, d’après l’ « hortus deliciarum » (2).
La profusion des légendes que l’on remarque sur la crosse n’est point suffisante non plus, comme l’on a voulu le dire, pour donner à ce monument une provenance allemande, car ainsi que nous le verrons sur la châsse de saint Calmine, à Mozac (Puyde-Dôme), sur celle conservée à Saint-Sernin de Toulouse et qui représente la légende de sainte Hélène, ainsi que sur un grand nombre d’objets analogues dont nous aurons à parler dans le courant de cet ouvrage, les Limousins, quand ils le voulaient, savaient accompagner de nombreuses inscriptions les sujets qu’ils représentaient.
Nous avons déjà dit que nos artistes limousins étaient tout à la fois émailleurs et orfèvres. En effet, il leur arrivait quelquefois de produire des œuvres de pure orfèvrerie sur lesquelles l’émail, quand il y en avait, ne jouait qu’un rôle tout-à-fait secondaire, et toujours leur talent, comme leur imagination, se développait avec une égale facilité.
Nous en trouvons des preuves dans le buste de saint Baudime, à Saint-Nectaire (Puyde-Dôme), et dans cette belle statue de la Vierge que conserve encore de nos jours l’église de Beaulieu, dans la Corrèze. Nous allons décrire successivement ces deux pièces importantes.
(1) Voir, sur les costumes de cette époque : Viollet-le-Duc, Dictionnaire du Mobilier, t. V et VI. — Quicherat, Histoire du Costume en France. — Victor Gay, Glossaire. — Demay, Le Costume au Moyen-âge d'après les sceaux.
(2) L'IIorlus deliciarum était un recueil théologique et scientifique contenant des milliers de figures; on pouvait presque l’appeler l’encyclopédie du Moyen-âge; il était conservé à la Bibliothèque de Strasbourg. Ce manuscrit extraordinaire, écrit avant 1175 au monastère de Hohenbourg ou Sainte-Odile, en Alsace, sous les yeux de la pieuse et savante abbesse Herrade de Landsberg, a été brûlé en 1870 par les Allemands. Il avait pour titre : Incipit orltis deliciarum , in quo collectis floribus scripturarum assidue jocundetur turtnula adolescenlularum. Le volume était daté au folio 319, et il était facile de montrer que la date de 1175 qu’on y voyait n’avait pas été copiée servilement dans un manuscrit plus ancien.
L'Œuvre de Limoges.
Statue de la Vierge, a Beaulieu Fig. 1 5 2 . — Buste de saint Baudime, a Saint-Nectaire
(Corrèze). (Puy-de-Dôme).
L’EMAILLERIE AU MOYEN-AGE
La statue de la Vierge conservée dans l’église paroissiale, autrefois abbatiale, de Saint- Pierre de Beaulieu (Corrèze), est en bois recouvert de lames d’argent; sa hauteur est de oni6i (voir figure 153, et planche XII, figure 151).
Fig. 133. — Statue de la vierge.
Conservée dans l’église de Beaulieu (Corrèze.)
(Gravure extraite de la Revue des Sociétés savantes , t. III, 7™' série, p. 272.)
Assise sur un trône et couronnée comme une reine, la divine Mère tient sur son genou gauche son enfant, également assis et couronné. Elle le soutient d’une main et porte dans l’autre une sorte de cylindre creux d’oéi devait probablement s’échapper la tige d’une fleur. On y a attaché, à une époque sans doute assez voisine de nous, une grappe de raisin en cire, pieuse offrande de quelque fidèle.
La Vierge a la tète couverte d’un voile qui lui cache entièrement les cheveux et les oreilles et qui retombe en plis nombreux sur les épaules; elle est vêtue d’une robe talaire à larges manches recouverte d’une robe de dessus, tombant à mi-jambes et garnie
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de manches demi-longues. Un ample manteau, orné sur la poitrine d’un superbe camée, malheureusement mutilé, sardoine à deux couches, représentant un buste de femme vue de profil, dont la coiffure rappelle celle de Plautille, la femme de Caracalla, est retenu autour du cou par une agrafe; il est bordé d’un orfroi enrichi d’intailles et de cabochons ; il se replie sur le bras gauche, mais de manière à laisser voir une partie de la robe et le bras droit. Les pieds sont chaussés de souliers pointus, ornés, dans la partie supérieure, d’un galon perlé, et reposent sur un coussin.
L’Enfant Jésus, assis sur le genou gauche de sa Mère, est vêtu d’une longue robe ouverte sur le milieu de la poitrine, et dont le tour du cou et l’ouverture sont garnis d’un riche galon. Une bordure perlée décore le bord des manches. Son épaule gauche est couverte par un pan du manteau, qui s’enroule autour de sa taille et retombe sur son bras gauche. De la main gauche il tient, appuyé sur son genou, un livre ouvert sur lequel est gravé le double monogramme du Christ : IHS XPS ; de la droite, complètement ouverte et levée, il fait un geste de bénédiction. Il a les pieds nus, suivant les règles habituelles de l’iconographie.
Le trône qui sert de siège à la Vierge est une sorte de banc sans dossier, mais muni d’accoudoirs fort bas qui se redressent par derrière en forme de volutes. Il mesure om2o de haut, omn de large et om24 de long. Une bordure d’oves entre deux grènetis en suit les contours. Une sorte d’arcade aveugle, de forme allongée, occupe le milieu des deux faces latérales.
Cette statue est remarquable au point de vue de l’art. La pose, l’expression, l’agencement des draperies, le fini des plus petits détails, l’exécution, tout, en un mot, dénote la main d’un ouvrier habile. On peut, il est vrai, relever certaines imperfections de dessin : la tête est trop grosse, les mains sont un peu fortes, les proportions du nez sont exagérées. On peut aussi critiquer la rigidité de la pose et une trop grande recherche dans la façon d’indiquer les plis des vêtements. Mais, loin de nuire à l’effet général, cette recherche et cette rigidité donnent à l’œuvre tout entière quelque chose de solennel.
L’expression de la figure révèle une certaine grandeur, le front est large, la bouche est grave, les yeux sont fixes et bien ouverts. Ce n’est plus une jeune fille à l’air fade et maniéré, comme l’on représente la Vierge de nos jours, c’est la femme forte, la femme de l’Évangile (voir planche XII, figure 151). Cette figure sévère peut paraître bien froide à beaucoup de nos contemporains, mais aucun artiste véritable ne méconnaîtra son air de noblesse et de véritable grandeur.
La figure de l’Enfant Jésus a été travaillée dans le même sentiment. C’est la tête d’un petit homme plutôt que celle d’un enfant, mais elle est sérieuse, elle pense, et nous préférons cette physionomie grave et majestueuse à cet air doucereux qu’on donne invariablement à tous les Enfants Jésus qui sortent de nos fabriques modernes de sculpture.
Le fini du travail est remarquable, principalement dans les couronnes qui ornent les deux figures (voir figure 154).
Celle de la Vierge a om 10 de diamètre; elle est formée d’une lame d’argent large de om04 et ornée de vingt cabochons de diverses natures disposés sur deux rangs. Une ligne perlée garnit les deux bords du bandeau. Au centre, entre les deux rangées de cabochons, on avait inséré une série de dix intailles antiques. Aujourd’hui il n’en reste plus que quatre. Tout le champ de la couronne est couvert de filigranes aplatis à tranche lisse et soudés sur le métal.
La couronne de l’Enfant Jésus n’a que orao5 de diamètre; sa hauteur est de orao2 5. De même forme que celle de la Vierge elle est, comme celle-ci, ornée d’une bordure de
L’ÉMAILLERIE AU MOYEN-AGE
perles et d’une rangée d’intailles entre deux rangs de cabochons entourés de filigranes. Les intailles étaient primitivement au nombre de cinq, il n’en reste plus que trois aujourd’hui (1).
Fig. 154. — Couronnes, bordure du manteau, intailles et camée de la statue de la vierge,
a BEAULIEU.
(Gravure extraite de la Revue des Sociétés savantes, t. III, 7me série, p. 273.)
Une décoration tout-à-fait semblable, enrichie aussi de deux intailles, forme la bordure des manches de la Vierge.
Faisons remarquer que les couronnes ont été déplacées; elles devaient descendre un
(1) Voici la description des intailles. — Couronne de la Vierge : i° Jupiter assis sur un trône, tenant le sceptre et le globe; à ses pieds un aigle (agate). 20 Mars casqué, portant un trophée sur ses épaules (cornaline). 30 Personnage debout, tenant un objet indéterminé (nicolo); cette pierre est fracturée. 40 Guerrier debout, tenant un casque et une lance; un bouclier ou une cuirasse est à terre à ses pieds (nicolo) (voir figure 154, Nos I, II, m et IX).
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peu plus bas sur le front, ainsi qu’il est facile de le constater par de petits trous que l’on aperçoit autour de la tête et qui servaient à tenir les attaches primitives.
La statue de la Vierge est composée de plusieurs plaques d’argent; l’une embrasse tout le dos, une autre est consacrée à la figure et à la poitrine, une troisième forme le bas de la robe, une autre les pieds, d’autres, plus petites, ont servi à recouvrir les bras et les mains. L’Enfant Jésus est enveloppé dans deux grandes plaques de métal. Toutes ces plaques sont très habilement réunies entre elles soit par de petites pointes, le plus souvent dissimulées dans les plis des draperies, soit par de fines soudures lorsque les bords de deux plaques différentes se rencontrent sur des parties délicates et trop en vue, comme la figure ou les mains.
Disons encore que pour donner plus de variété à l’ensemble de cette œuvre, l’artiste a eu soin d’en dorer certaines parties, telles que le manteau, le voile et les souliers de la Vierge, les cheveux, la bordure de la robe et le manteau de l’Enfant Jésus.
La statue de Beaulieu est en bon état de conservation. La Vierge, il est vrai, a la figure bossuée en deux endroits, les bords de sa couronne sont un peu endommagés. Le camée qui décore sa poitrine est gravement mutilé ; le pied gauche a été remanié. Plusieurs intailles ont disparu. Mais en somme ces accidents n’ont pas altéré le caractère du monument, et l’on est en droit d’admirer l’état de conservation de cette statue si l’on songe aux vicissitudes par lesquelles elle a dû passer depuis cinq ou six siècles. Elle dut courir de grands dangers dans les sanglants évènements dont la ville de Beaulieu fut le théâtre, comme tant d’autres villes, au Moyen-âge. Au mois d’octobre 1569, les gens de l’amiral Coligny envahirent la ville et pillèrent l’abbaye (1). S’il faut en croire un des prieurs de cette abbaye, Amand Vaslet, qui écrivit en 1727 une histoire de son monastère, la Vierge de Beaulieu aurait été enlevée avec la plupart des reliquaires de l’église et destinée au feu. Heureusement « un huguenot la racheta d’un de ses compagnons qui l’emportait pour la faire brûler » (2). Comment, après la catastrophe de 1569, la statue rentra-t-elle dans le trésor de l’abbaye? On l’ignore. Tout ce que l’on sait, c’est qu’elle fut sauvée à l’époque de la Révolution, grâce au dévouement de deux courageuses habitantes de Beaulieu, MUes Albert (3).
Il ne nous a pas été possible de recueillir la moindre tradition sur l’auteur et l’époque de fabrication de ce précieux chef-d’œuvre. Amand Vaslet se contente de nous dire qu’elle est très ancienne, et que, suivant les statuts de 1.432, on l’exposait autrefois aux grandes fêtes sur le maître-autel de l’abbaye (4). Mais ici nous pouvons suppléer aux documents
Couronne de l’Enfant Jésus : i° Victoire ailée, tenant une palme et une couronne (cornaline). 2° Jupiter debout et nu, tenant, à ce qu’il semble, une Victoire et un foudre; à côté de lui, dans le champ, un astre et le croissant de la Lune (nicolo); 30 Centaure jouant de la lyre, portant un amour à cheval sur son dos (agate) (voir figure 154, Nos V, VI et IV).
Enfin, les deux petites intailles enchâssées dans la bordure du manteau de la Vierge représentent J’une une palme (nicolo), l’autre une corne d’abondance (agate) (voir figure 154, Nos VII et VIII).
(1) Deloche, Cartulaire de l'abbaye de Beaulieu, Introd., p. XLIX.
(2) Amand Vaslet, Abrégé de l’Histoire de l'abbaye de Saint-Pierre de Beaulieu, inséré dans le Bulletin de la Société archéologique de la Corrèze , année 1884, t. VI, p. 96.
(3) Abbé Poulbrière, L’Église de Saint-Pierre de Beaulieu et son portail sculpté p. 28.
(4) Amand Vaslet, loc. cit., p. 95 et 96.
L’abbé Texier a signalé la statue de Beaulieu dans son Dictionaire d'Orfévrerie, col. 1043, mais avec bien des inexactitudes dans sa description. Elle a été ensuite publiée par MM. Ernest Rupin dans le Bulletin de la Société archéologique de la Corrèze, t. II, 1879-1880, p. 231. — L. Palustre, Bulletin monumental, 1880, p. 597. — R. de Lasteyrie, Revue des Sociétés savantes , 7mc série, t. III, année 1881, p. 270.
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qui nous manquent; la statue parle assez par elle-même, et nous croyons ne pas nous écarter de la vérité en la faisant remonter au milieu du xne siècle.
Au xie siècle et au commencement du xue, la Vierge est toujours représentée assise, tenant l’Enfant Jésus sur un genou ; le manteau est toujours drapé sur le bras gauche, mais de manière à laisser apercevoir le devant de la robe. Vers le milieu du xue siècle, la Vierge est encore assise, mais elle tient l’Enfant Jésus au milieu de son giron (dans l’axe de la figure), suivant le mode grec. A partir de la fin de ce siècle (la châsse de Mozac nous en fournira un exemple), très souvent la Vierge est debout; l’Enfant repose sur un bras, plus tard il tiendra une fleur, s’amusera avec un oiseau ou caressera les joues de sa Mère.
Ajoutons que le filigrane des couronnes, dont la tranche est lisse et qui se compose de lamelles ténues et courtes, que l’orfévre soude au fur et à mesure sur le fond, appartient aux xie et xiie siècles. Dès le commencement du xnr siècle, il est généralement formé de deux fils d’argent ou d’or, très fins, tordus ensemble de manière à imiter une corde d’une grande ténacité, qui est rivée à certains endroits et non soudée en plein sur son excipient.
Fig. 155. — Buste de saint baudime.
Conservé dans l’église de Saint-Nectaire (Puy-de-Dôme). (Seconde moitié du xric siècle.)
Le buste de saint Baudime a une hauteur de ora73; sa largeur à la base est de o'“q3 (figure 155). 11 est en chêne recouvert de plaques de cuivre doré. La tête, qui mesure du sommet au menton om 19, en cuivre repoussé, ciselé et doré, est remarquable par son caractère et son expression; elle porte une large tonsure. Les cheveux sont coupés
HISTOIRE DE L’EMAILLERIE LIMOUSINE
à la hauteur du milieu des oreilles et tombent régulièrement autour du crâne en mèches bouclées, suivant l’usage adopté déjà au xie siècle. Les yeux sont en ivoire à la cornée, la prunelle est en corne, ce qui donne à l’ensemble de la physionomie un aspect des plus étranges. La barbe est indiquée par un pointillé, comme nous aurons occasion de le signaler sur un grand nombre de pièces ayant une origine limousine (voir planche XII, figure 152).
Le saint est revêtu d’une chasuble décorée de riches orfrois formés par des cabochons et des pâtes de verre de différentes couleurs, sertis par les extrémités rabattues de bâtes unies; ces bâtes sont parfois zonées de filets granulés, mais ne présentent point d’ornements à jour. Les mains, comme dimension, sont disproportionnées; la droite bénit, la gauche tient entre le pouce et l’index un petit objet ayant la forme d’une pyramide à quatre pans, renversée, allongée et creuse, pour recevoir sans doute un attribut qu’il n’est pas possible de préciser.
Saint Baudime est, suivant la tradition, l’un des prêtres qui accompagnèrent saint Nectaire, disciple de saint Austremoine, premier évêque de Clermont, prédicateur du christianisme dans cette partie de la province qui s’étend de l’Ailier au Mont-Dore (1).
Pour en revenir à l’èmaillerie, mentionnons ici un très curieux émail qui se voit au milieu de la face antérieure du ciborium de l’autel principal de l’église Saint-Nicolas, à Bari.
Il représente Roger II, roi de Sicile, couronné par saint Nicolas, évêque de Myre, le patron de l’église de Bari. Le nom de ces deux personnages, écrit auprès d’eux dans le champ même de l’émail, ne permet aucun doute sur la signification des figures. « Roger, drapé dans une stola et une tunique à rinceaux, tient dans la main gauche le globe du monde, insigne de sa puissance, et de la droite une petite bannière fleuronnée et carrée élevée sur une hampe. Il porte en tête une couronne à trois fleurons et est ainsi nommé par une inscription : RO GE RIVS REX. Saint Nicolas, debout à sa gauche, est nimbé, vêtu de la chasuble et du pallium; il tient la crosse de la main gauche » (2).
Cet émail est placé dans un endroit élevé et fort obscur, au-dessus du ciborium de l’église Saint-Nicolas, ce qui n’a pas permis de le photographier, et il n’en a été donné jusqu’ici aucune gravure satisfaisante. Schultz, dans son grand ouvrage sur les monuments de l’Italie méridionale (3), l’a reproduit, mais d’une manière, parait-il, qui laisse à désirer; il en fixe, non sans raison, la date à 1140 ou environ.
En effet le cardinal Pierre de Léon occupa schismatiquement, en 1130, le siège de saint Pierre sous le nom d’Anaclet II. Roger II, qui soutenait cette cause, fut excommunié dans le concile de Latran en 1139. Il s’humilia alors et reconnut pour légitime le pape Innocent II, de qui il obtint, avec l’absolution, la dignité royale pour la Sicile. Le prince normand, pour témoigner sa reconnaissance à saint Nicolas, à l’intercession duquel il attribuait son retour au souverain-pontife et l'obtention d’un titre légitime qu’auparavant il retenait illégalement, aurait fait hommage par les mains de l’abbé, à
(1) Le buste de saint Baudime a été reproduit dans l’ouvrage de M. l’abbé Forestier : L'Église et la -paroisse de Saint-Nectaire, Clermont-Ferrand, Ferdinand Thibaud, imprimeur, 1887, et dans celui de M. Ambroise Tardieu, L' Auvergne illustrée , année 1887, p. 82 et 83.
(2) Barbier de Montault, L'Église royale et collégiale de Saint-Nicolas, à Bari, p. 6 du tirage à part. Extrait de la Revue de l'Art chrétien.
(3) Schultz, Denhmaeler der Kunst des Mittelalters in Unter-Italien, 4 vol. in-40, et Atlas in-folio. Voir l’Atlas, pl. V, figure 1.
L’EMAILLERIE AU MOYEN-AGE
saint Nicolas son protecteur, du célèbre ciborium. On y plaça dessus la plaque émaillée que l’on a dû faire exprès pour perpétuer le souvenir des faveurs accordées au roi Roger (1).
Le cardinal Bartolini déclare cet émail byzantin « lavoro bizantino ad intarsio e smalto », et Schultz émet le même avis, mais ces auteurs sont dans la plus profonde erreur sur ce point car il s’agit ici d’un émail champlevé, et l'on sait que les Byzantins ne faisaient, sauf de très rares exceptions, que des émaux cloisonnés. Ajoutons que l’iconographie et l’inscription sont essentiellement latines.
L’on se trouve, selon toute probabilité, en présence d’une œuvre limousine ; telle est, au surplus, l’opinion de Mgr Barbier de Montault, qui a eu la bonne fortune de voir cet émail et de pouvoir l’étudier avec soin.
Le Cartulaire d’Obasine (2) nous révèle le nom de deux émailleurs du xne siècle : Gérard, orfèvre à Turenne (3), et Bernard, orfèvre à Gimel (4). Le premier est nommé (5), dans l’acte de cession d’un champ fait en faveur d’Étienne, premier abbé d’Obasine (1 142- 1159), le 21 janvier, jour de Saint-Agnès, sous le règne du roi Louis (1137-1180) et l’épiscopat de Gérald, évêque de Limoges (1144-1147). Le second est désigné deux fois (6) dans des passages desquels il résulte que cet artiste était contemporain de Robert, qui fut abbé d’Obasine de l’année 1164 à l’année 1187 (7).
Nous voici arrivés au milieu du xne siècle : les émaux se perfectionnent et gagnent en vogue; Limoges leur donne son nom, et dans l’avenir les mots œuvre de Limoges, travail de Limoges , labor de Limogia , opus Limogice, opus Lemoviticum ou Lemovicense, opus de factura Lemovica (8), désigneront les émaux tant ce genre de travail était particulier à cette ville (9). A l’étranger comme à Paris, nous dit encore F. de Verneilh, « on les
(1) Bartolini, cité par Mgr Barbier de Montault, toc. cit. — Voir aussi Robert de Lasteyrie, Bulletin archéologique du Comité des Travaux historiques et scientifiques, année 1884, P- 45 5 à 457.
(2) Le Cartulaire d’Obasine, qui était la propriété de M. Brunet, est déposé aujourd’hui à la Bibliothèque Nationale. Nous devons à l’obligeante amabilité de M. Louis Guibert les renseignements que nous donnons sur nos deux artistes corréziens.
(3) Turenne, aujourd’hui commune du canton de Meyssac, arrondissement de Brive (Corrèze).
(4) Gimel, aujourd’hui commune du canton et de l’arrondissement de Tulle (Corrèze). Disons ici que l’église de Gimel possède encore une châsse émaillée des plus importantes, d’un éclat admirable et d’une parfaite conservation; nous la décrirons dans la seconde partie de notre travail.
(5) « de uxore Gerafdi, aurificis de Turena et de infantibus ejus ». Cartul. d’Obasine, fol. 17 et 36, v°.
(6) « Bernardus aurifex de Gimel Bernardus aurifex de Gimell ». Cartul. d’Obasine , fol. 198 et 243.
(7) G allia christiana , p. 636.
(8) On lit dans la vie d’innocent III que ce Pape donna vers 1215, à l’église des saints Serge et Bacchus, entre autres choses, une châsse ou un reliquaire en forme de basilique de façon limousine. « Basilicam de factura lemovica ». Patrolog ., t. CCXIX, col. CCVII. Citation de M. le chanoine Arbellot. Bulletin de la Soc. archéol. du Limousin, t. XXXV, p. 240.
(9) La ville de Limoges paraît avoir été, à cette époque, le centre de plusieurs industries se rattachant aux beaux-arts; c’est ainsi que nous trouvons la mention de tapis de Limoges dans un manuscrit qui doit remonter au xne siècle :
Puis s’en monta en unes loges Et fist un tapis de Limoges Devant lui à la terre estendre...
Ékec s’asist de l’autre part Desus l’ymage d’un lupart Qui el tapis estoit portraite.
Érec et Énide, Manuscrit de la Bibliothèque Nationale, cité par Francisque Michel.
HISTOIRE DE L’ÉMAILLERIE LIMOUSINE
désigne couramment sous le nom d' Œuvre de Limoges , ce qui annonce une industrie déjà très connue et nécessairement cultivée depuis longtemps ; car, au Moyen-âge surtout, une réputation véritablement plus qu’européenne ne peut pas s’acquérir en peu d’années. Elle ne s’explique que par des exportations successives et très multipliées, par des habitudes commerciales qui se contractent lentement; en un mot, par une longue pratique qui laissait bien loin dans l’histoire les premiers essais de l’émaillerie limousine ». (i).
Sous le règne de Louis VII, dit le Jeune, et sous l’épiscopat de Thomas Becket, c’est-à-dire entre les années 1165 et 1170, un religieux nommé Jean, moine de Saint- Satyre, dans le Berri, écrivait à l’abbé Richard, prieur de Saint-Victor, à Paris, qu’en quittant son monastère, avec la permission de son supérieur, pour accompagner l’archevêque de Cantorbéry, il avait été obligé, par grande nécessité, d’emprunter à un de ses amis dix sous angevins. « Je lui ai promis », ajoute-t-il, « que je les lui rendrais par vos mains. C’est pourquoi je vous prie de les consigner au porteur de ces présentes. Et pour que vous sachiez que cette lettre est bien de moi, je vous rappelle que je vous ai montré, dans l’infirmerie de votre monastère, une couverture d’évangéliaire de X Œuvre de Limoges que je voulais envoyer à l’abbé de Vutgam » (2).
Parmi les dons faits, à la fin du xnc siècle, par Gilbert de Glanville, évêque de Rochester, on cite des coffres de Limoges (3).
Le prieur Hélie donna aussi à la cathédrale de Rochester : « baccinos de Limoges, qui sunt cotidie ad majus altare » (4).
En 1197, l’église Sainte-Marguerite, à Veglia, au royaume de Naples, reçut de Foulques, son fondateur : duas tabulas ceneas superauratas de labore Limogie (5).
« La vogue des émaux limousins devient si grande qu’ils pénètrent alors jusqu’en Sicile, jusqu’en Arménie, jusqu’en Chine, car un vieil écrivain chinois, traduit par Stanislas julien (. Histoire de la Porcelaine chinoise, Paris 1856, p. 35 à 38), parle de vases en cuivre incrusté d’émaux qui arrivaient du pays de Fo-Lang ou royaume des Démons, concurremment avec des produits analogues de fabrication arabe et que l’on a imités en Chine.
(1) F. cle Verneilh, Les Émaux allemands et les Émaux limousins, — Bulletin monumental, 26"" volume, année 1 860, p. 127.
(2) « Venerabili domino et amico suo R. priori Sancti Victoris Parisiensis, suus Joannes eamdem quam sibi desiderat salutem. Quoniam, accepta licentia, exivi de ecclesia Sancti Satyri, ut irem cum domino Cantuariensi archiepiscopo, quidam amicus noster, pro magna necessitate, commodavit mihi decem solidos Andegavenses. Cui promisi quod per manus vestras ei redderem. Ideo precor ut latori præsentium eos consignes, et hoc vobis signum, quod ostendi vobis in infirmario tabulas texti de opéré Lemovicino, quod mittere volebam abbatiæ de Witgam. Et vos mihi respondistis, quod magister Andréas non in tantum respexerat obedientiam, et locum suum de sancto Paulo ». Duchesne, Hist. Francorum scriplores, t. IV, p. 746, epist. LXIX. — Hist. littér., t. IX, p. 223. — L’abbaye de Wingham, que le moine Jean écrit Witgam , dépendait de l’église de Cantorbéry. Monasiic. anglic., t. I, p. 1 148.
(3) Reg. Roff., 121, ap. de Laborde, Glossaire, p. 282.
(4) De Laborde, ibid. — Albert Way, Archeological Journal , t. II, p. 167.
(5) Ughelli, Italia sacra , t. VII, p. 1274. — Ap. Du Cange, verbo Limogia. — Le mot tabula, employé dans le texte cité, peut avoir différentes significations. Il peut désigner une couverture de livre, d’évangéliaire : « Tabula ad evangelia, tabulas argenteas quæ factæ sunt ad textum Evangelii (Udalric), id est, quibus liber evangeliorum tegitur ». Du Cange, Glossarium , verbo tabula, j) 14. Il signifie aussi des plaques émaillées sur lesquelles figurent des images des saints : « An. 12 11, tabula S. Valeriæ et Suzannæ facta ». Duplès-Agier, Chroniques de Saint-Martial, p. 82. On l’emploie quelquefois pour indiquer des diptyques ou triptyques ornés de reliques : « Tabula, inter vas ecclesiastica, sanctorum reliquiis sœpius ornata ». Du Cange, ibid., \ 14.