‹ L'œuvre de LimogesChapitre 86 sur 118 · BOITES AUX SAINTES HUILES · texte numérisé non relu

BOITES AUX SAINTES HUILES

détachent sur un fond d’émail d’un très beau bleu lapis, traversé au centre par une bande horizontale bleu turquoise, bordée par un filet doré ; ils reposent sur des nuages formés par des ondulations diversement nuancées. Sur le couvercle sont représentés quatre anges à mi-corps, gravés et réservés, avec têtes en relief ; ils émergent d’une zone de nuages qui parcourt en quart de cercle toute la partie du toit. Leurs mains sont jointes sur la poitrine et tiennent un livre; un seul a les bras étendus et semble invoquer le ciel.

Fig. 493. — Boite aux saintes huiles de l’église de saint-viance (Corrèze).

La figure 493 nous montre l’intérieur de la boîte, où l’on voit un double fond composé d’une plaque de cuivre percée de trois trous circulaires pour maintenir les fioles des saintes huiles.

La boîte aux saintes huiles de l’église de Neuville (voir figure 494) a la forme d’une châsse reposant sur quatre pieds carrés, et surmontée d’une crête en cuivre figurant deux serpents adossés. La pente du toit, qui forme couvercle, est un peu plus courte sur la partie antérieure que sur le revers, et à l’intérieur du reliquaire on voit encore les crans d’arrêt pour maintenir le double fond, aujourd’hui disparu, destiné à recevoir les ampoules. Sur la partie antérieure sont figurés quatre anges à mi-corps, gravés et réservés sur fond d’émail vert avec têtes en relief. Ces figures d’anges sont inscrites dans des médaillons circulaires sur le toit, et en forme de vesica piscis sur la boîte. Deux d’entre eux ont la tête couronnée. Deux médaillons analogues représentant deux anges, et deux beaux fleurons, occupent les pignons. Le fond de la châsse est bleu, semé de rosaces polychromes. Le revers est orné de losanges en taille d’épargne encadrant des rosaces rouge, bleu clair et blanc, et rouge, vert clair et jaune.

11 n’est point sorti des ateliers de Limoges un grand nombre de ces vases sacrés ; mentionnons cependant les deux boîtes aux saintes huiles suivantes : Au Musée des Antiquités de la Seine-Inférieure, une boîte de forme rectangulaire, du xmc siècle, reposant

L’ÉMAILLERIE LIMOUSINE

sur quatre pieds carrés pris dans les plaques de côté. Son couvercle à quatre pans, muni de deux charnières et d’un moraillon, se termine par une partie méplate au sommet de laquelle s’élève une tige conique, sommée d’une boule, que surmonte une croix gravée et ajourée. La décoration de chacun des côtés consiste en trois bustes d’anges, deux dans le bas, un dans le haut, gravés et réservés sur fond d’émail bleu lapis semé de rosaces ; trois d’entre eux ont les têtes en relief.

Fig. 494. — Boite aux saintes huiles de l’église de neuville (Corrèze). — xmc siècle).

Haut, o" 130; long. om 105.

Au Musée de Guéret, une boîte de forme analogue. La face antérieure est ornée de deux apôtres ; des anges sont représentés sur les pignons.

Ajoutons que les ampoules renfermées dans les boîtes aux saintes huiles étaient le plus souvent en verre. Quelquefois on en rencontre en étain (1) et en argent (2).

(1) 1589. — « Item une estolle de trippe de velours noir, doublée de toille rouge, avecq une petite custode et des boucles (pour bouetes , boîtes) d’estain, auquel y a des huilles sacrées ». Invent, de l'église Saint- Pierre-du-Lac, voisine de Beaufort (Anjou), ap. Revue de l'Art chrétien , octobre 1879.

(2) 1345. — « Une grande ronde boitte d’ivire, garnie d’argent aux circonférences et dessus le couvercle; et y a clcdcns ung repositoire d’argent, en façon de petit broc à mettre le cresme ». Invent, de Notre-Dame de Paris , fol. 22, v°.

L'Œuvre de Limoges. pL> XL

BUSTES-RELIQUAIRES

Dans tous les reliquaires qui viennent de passer sous nos yeux, on plaçait des corps entiers ou des parcelles de corps, ou bien des objets, comme des vêtements, qui avaient appartenu aux bienheureux en l’honneur desquels ces reliquaires étaient exécutés. Mais il arrivait souvent, quand on possédait une partie déterminée du corps d’un saint, qu’on faisait un reliquaire de forme spéciale pouvant représenter aux yeux, par l’enveloppe extérieure, la forme de l’objet contenu dans cette enveloppe même.

Fig. 497. — Reliquaire de l’église de pin-en-mauges (Maine-et-Loire).

Le crâne se plaçait dans une tête de métal qui prenait le nom de « chef », comme le buste, dans un tronc qui s’appelait le « corset » ou le « corselet » ; les côtes étaient renfermées quelquefois dans un reliquaire exécuté suivant la forme semi-circulaire d’une côte (1); les jambes, les pieds, les mains et les bras reposaient dans une enveloppe simulant une jambe (2), un pied (3), une main (4) ou un bras. Mgr Barbier de Montault a découvert récemment, dans les archives paroissiales du Pin-en-Mauges, au diocèse d’Angers (5), un reliquaire ressemblant à un coutelas et qui renfermait des reliques de sainte Catherine, la vierge martyre d’Alexandrie, qui eut la tête tranchée (voir figure 497).

Signalons aussi, à propos de l’usage de modeler les thecæ reliquiarwn sur l’objet qu’elles

(1) Côte de saint Pierre, dans un reliquaire du xme siècle, provenant de l’abbaye d’Oignies et appartenant au couvent des Dames bénédictines à Namur. Annales archéologiques, XIX, p. 31. — Reliquaire du xve siècle, en forme de côte, qui a figuré à l’Exposition rétrospective de Tours en 1881, et qui porte sur le pied l’inscription suivante : LA COSTE S ELOY.

(2) Reliquaire en forme de jambe, conservé dans l’église de Montreuil-sur-Mer. Bulletin du Comité de la Langue, de l'Histoire et des Arts , I, p. 146.

(3) Reliquaire du xivc siècle, ayant renfermé le pied de saint Alard, conservé au Musée de Cluny et catalogué sous le N° 3008.

(4) « Plus, autre reliquaire d’argent faict en façon de main, avec quelques pierreries aux armes du

grand prieur de Milly ». Procès-verbal de visite de la commanderie de Bourganeuf du mois d'octobre mil six cens septante deux, cité dans le Dictionnaire d'Orfëvrerie , col. 272.

(5) Bulletin monumental , 3"" série, t. II, année 1884, p. 348.

L’ÉMAILLERIE LIMOUSINE

renferment, le reliquaire d’Herford, qui contient une dent (1), le reliquaire en forme de clou que possèdent les Ursulines à Arras, et celui de la Sainte-Chandelle qui abritait le cierge miraculeux dont l’envoi fut annoncé à Lambert de Guines, évêque d’Arras, par deux ménétriers fort célèbres nommés Itier et Norman (2).

On trouve encore des reliquaires en forme de berceaux qui ont particulièrement servi à recueillir soit des fragments de la grotte de Bethléem (3), soit des corps entiers ou des membres des saints Innocents (4). Ces reliquaires sont quelquefois désignés dans les inventaires sous les noms de Repos de Jésus (5).

Plusieurs de ces reliquaires, les bras aux mains bénissantes entre autres, étaient exposés le jour de la fête du saint, et c’était avec eux qu’à la fin de l’office le prêtre donnait la bénédiction au peuple (6).

Nous allons d’abord parler des chefs et des bustes-reliquaires que nous réunirons dans un même article, bien qu’il convienne de faire une distinction entre ces deux genres de reliquaires : l’un n’admet que la tête et le cou, tandis que l’autre y ajoute les épaules et la poitrine, souvent même une partie plus considérable du corps. Nous décrirons ensuite les statues-reliquaires.

Le chef de saint Étienne de Muret que conserve l’église de Saint-Sylvestre, paroisse à laquelle est aujourd’hui réuni le bourg de Grandmont, provient de la célèbre abbaye de ce nom (voir planche XL, figure 495); il est ainsi décrit dans l’inventaire de 1666, article 21 :

« Le chef d’argent de notre bienheureux père saint Étienne, qui s’ouvre depuis la couronne en haut, où il y a un petit trou rond qui ferme avec une grille d’argent doré à travers laquelle on peut voir la tête du saint, que nous avons trouvée dans une bourse tout entière, excepté quelques os, depuis les yeux, en bas, et quelques autres du côté droit de la tête, dont il y en a deux assez grands pliés à part d’un double taffetas rouge,

où il y a aussi un œil du saint qui est de la grosseur d’un gros pois H y a aussi un

billet de parchemin qui contient ces mots : Toutes ces particules sont du chef de saint Étiene : je l'ai écrit afin que personne n’en doute. F. H. B. »

« Ce chef se porte sur un corselet d’argent fait exprès, et qui, par le bas, a cinq pieds de tour ou environ et un grand pied et demi de hauteur. Autour sont douze figures d’émail dans quatre desquelles sont les armes du cardinal de Saint-Malo, donateur de ce corselet , comme dit cet inventaire, et onzième abbé de Grandmont. Les autres figures représentent quelques actions remarquables de la vie, mort et translation du saint (7) »

Ce buste, donné à l’abbaye de Grandmont par le cardinal de Brissonet, fut fait sous son administration (8). Or, comme le cardinal de Brissonet occupa l’abbaye de 1495 à

(1) Ch. de Linas, Les Expositions rétrospectives en 1880, p. 1 14.

(2) Annules archéologiques, t. X, p. 321, gravure.

(3) 1669. — « Un reliquaire d’argent doré en forme de berceau, pesant 7 m. 6 ob., dans lequel est du

bois de la crèche de Notre-Seigneur » Inventaire de la cathédrale de Reims , p. 60.

(4) 1472. — « Guillaume Poissonnier, orfèvre à Tours, pour un reliquaire en façon de berceau, donné par le roy à l’église de S. Sarny d’Avranches, pour mettre le saint Innocent de lad. église, 230 1. 1 s. » Cpte roy.

(5) 1420. — « Item, pour ung repos et ung petit Jésus dedens ». — 145 t. — « Ung repos de Jésus, quatre angeles et les aournemens servans audit repos ». Citations de M. le comte Ch. Lair, dans le Bulletin monumental, année 1890, p. 231. Voir, à ce sujet, la notice d’E. Nifllc-Anciaux, Les Repos de Jésus et les Berceaux-reliquaires. Namur, 1890.

(6) Abbé Crosnier, Bulletin du Comité histor. des Arts et Monuments. Archèol., t. IJ, p. 123, année 1850.

(7) Abbé Texier, Dictionnaire d'Orfévrerie , col. 845 et 846.

(8) « L’abbaye vint en 1495 entre les mains du cardinal Brissonet, onzième en rang, qui profita beau-

BUSTES-RELIQUAIRES

1506, il est facile de fixer une date positive à ce remarquable objet d’orfèvrerie. La vie du saint était peinte en émail sur le soubassement, nous dit l’inventaire précité. Ce soubassement et le corps du buste ont été volés pendant la Révolution. La tête seule est demeurée entière ; elle suffit pour nous révéler une des œuvres les plus remarquables du Moyen-âge.

Sa hauteur est de om3o; elle est en argent repoussé; les cheveux seuls, en forme de couronne monacale, ont été dorés après coup. La partie supérieure de la tète s’ouvre, au moyen de charnières et de goupilles, en deux parties pour permettre d’introduire les reliques que l’on voit à travers une petite ouverture ronde, ajourée, placée au sommet et richement décorée de quatrefeuilles lancéolés. Les traits ont une expression des plus remarquables et dénotent un caractère énergique.

Le chef de saint Theau, de l’église de Solignac (Haute-Vienne), se compose de deux parties distinctes : le buste est en bois doré et a été fait au xvie siècle ; la- tête seule, en cuivre doré, est ancienne et remonte au xive siècle. Elle est largement tonsurée et porte dans la partie supérieure une ouverture circulaire dont le couvercle manque ; on voit encore les deux charnières qui permettaient de l'ouvrir à volonté (voir planche XL, figure 496).

Les yeux du saint sont très ouverts, et la prunelle est simulée par un double rond concentrique en relief, exécuté au repoussé. La barbe, rasée, est indiquée sur le métal par un pointillé. Une petite ouverture de forme ovale, qui occupe le milieu de la poitrine, laisse voir les reliques à travers un verre; une inscription en fait connaître la nature : S. Pétri apostoli. S. Pauli apost. S. Andrcea apost. S. Jacobi maj. apost. S. Joannis ap. ev. S. Matthœi ap. ev. S. Bartholomœi ap. S. Philippi apost. S. Jacobi min. ap. S. Thomæ apost. S. Simonis apost. S. Thadai apost. De sindone Domini. De ligno cruce.

Le buste de saint Dumine (1), à Gimel, est en argent repoussé, doré aux cheveux et à la barbe; il repose sur trois pieds en forme de griffes de lion. La partie supérieure du crâne, montée à charnière, présente au sommet une petite ouverture ajourée. Ce buste porte sur la poitrine un reliquaire de forme circulaire, muni autrefois d’un couvercle retenu par des charnières et des goupilles. A droite et à gauche de ce reliquaire sont disposés, deux par deux, quatre écussons en argent émaillé. On y reconnaît les armes des Gimel, donateurs probables du reliquaire : burelé d’argent et d’azur de dix pièces, à la bande de gueules brochant sur le tout, et celles des familles avec lesquelles ils se sont alliés : i° d’argent, à trois chevrons de gueules ; 2° d’argent, à la bande d’azur accompagnée de six roses de gueules rangées en or le, qui est de Roger; coupé d’un coticé d’or et de gueules, qui est de Turenne ; 30 d'or, à la croix engrelée d’azur.

Les armes représentées sur le deuxième écusson sont celles de Pierre-Roger de Beaufort, petit-neveu du pape Grégoire XI, qui épousa Blanche de Gimel, suivant contrat

coup à Grandmont et fit faire l’étuy du chef de S' Estienne; il gouverna onze ans, huit mois et vingt cinq jours ». Bonaventure de Saint-Amable, Histoire de saint Martial, tome III, p. 458.

« Et donna R. P. en Dieu, messire Briçonnet, cardinal, le joyau pour enchâsser le chef de notre sainct patriarche ». Archives de Grandmont, manuscrit Legros.

(1) Saint Dumine (Dominius) est né dans les provinces du Limousin ou du Quercy, du temps du roi Clovis (481-511). Après avoir embrassé la carrière des armes il se retira dans les environs de Gimel, près de Tulle, pour y vivre en ermite; il mourut le 1 3 du mois de novembre. Bonaventure de Saint-Amable, Histoire de saint Martial, t. III, p. 174.

L’ÉMAILLERIE LIMOUSINE

passé à Gimel même, le 8 juillet 1432; elles nous permettent de fixer une date certaine à la fabrication du reliquaire, qui doit être ainsi attribuée à la première moitié du xve siècle (1).

Fig. 498. — Buste de saint dumine. — xve siècle. (Église de Gimel, Corrèze.)

Gravure extraite de la Gazette des Beaux-Arts, année 1887.

Sous la figure 499, planche XL1, nous donnons le buste que possède l’église de Saint- Marcel (Indre); c’est celui de saint Marcel, décapité à Argenton l’an 274, pendant la persécution de l’empereur Aurélien.

L’église Saint-Martin, à Brive, possède un chef-reliquaire en cuivre estampé, ciselé et doré, dont nous donnons le dessin à la planche XLI, figure 500. Le crâne, coupé un peu au-dessus du front, s’ouvre à charnière et se ferme au moyen de deux clavettes ; il est

(1) Nadaud, Nobiliaire du diocèse de Limoges , t. II, p. 328. — Le buste de saint Dumine a été décrit par M. le chanoine Poulbrière, Promenades à Gimel, — Bulletin monumental, année 1875, et Par M. Émile Molinier, Gazette des Beaux-Arts , année 1887, p. 149.

L’Œuvre de Limoges

Pl. XLI

Fig. 5oo. — Chef-reliquaire (Église Saint-Martin, à Brive.)

Fig. 499.

— Buste de saint Marcel.

(Église Saint-Marcel. Indre.)

Fig. 5oi et 502.

Chefs de sainte Marie et de sainte Libérate. (xive siècle.)

Haut., 36 cent.

Haut., 34 cent

(Trésor de Conques. Aveyron.)

BUSTES-RELIQUAIRES

percé, à son sommet, de quatre trous circulaires disposés en croix. Le chef repose sur une base talutée de forme quadrangulaire, dont les angles sont munis de pattes découpées. Au-dessus de chacune de ces pattes est gravé un ange à mi-corps dans un quadrilobe inscrit dans un cercle. Sur le devant et entre les médaillons, on lit l’inscription suivante en majuscules gothiques : HIC EST CAPVT VNI[us] DE VNDECIM MILIBfusJ VIRGIN VM ET MARTIRVfm].

Ce chef renferme actuellement les reliques de sainte Luce. On a cru pendant longtemps que la vierge désignée par l’inscription était sainte Essence, dont le chef fut donné aux Ursulines de Brive lors de la distribution du Trésor de Grandmont, et que le reliquaire provenait de cette riche abbaye qui possédait sept chefs des onze mille vierges de Cologne: mais les inventaires de 1566, 1567 et 1575 constatent que ces précieuses reliques étaient conservées dans « des coupes d’argent ». Ces coupes furent enlevées par le sieur de Saint- Germain lors des troubles qui éclatèrent à Grandmont au sujet de l’élection de M. de Lavaurd, et les inventaires de 1611 et de 1639 disent formellement que les restes des compagnes de sainte Ursule reposaient à ces époques, d’abord dans des bourses de taffetas, puis dans « des corselets de bois doré » (il. Notre reliquaire est en cuivre doré et ne saurait se rapporter à ceux que mentionnent les inventaires ; par suite il n’est pas possible de connaître le nom de la jeune martyre dont parle l’inscription.

Fig. 503. — Chef en argent de saint agapit. — xive siècle. Église de Tauriac, commune de Bretenoux (Lot).

La figure 503 nous représente le chef de saint Agapit. Il est en argent et se trouve dans l’église de Tauriac (Lot). Sa hauteur est de om25. Les cheveux sont retouchés au burin et dorés. Deux ouvertures pratiquées sur le sommet de la tête, l’une de om04 de diamètre, l’autre de omi2, permettent de voir et d’introduire les reliques dans l’intérieur.

(1) Abbé Texier, Dictionnaire d' Orfèvrerie, col. 845, 848 et 894.

L’ÉMAILLERIE LIMOUSINE

L’église de Saint-Yrieix (Haute-Vienne) possède un reliquaire qui abrite le chef de saint Yrieix, le fondateur de la ville qui a pris son nom (voir figure 504). Ce reliquaire est en bois revêtu de feuilles d’argent doré par parties et fixées par de petits clous.

Le saint a la barbe rasée mais indiquée par un pointillé ; il porte une large tonsure sur laquelle a été ménagée, dans la partie qui avoisine le front, une ouverture recou-

Fig. 504. — Chef de saint yrieix (xvs siècle). Haut, o™ 39.

(Église de Saint-Yrieix, Hte-Vienne).

verte d’une grille dorée et qui s’ouvre à deux charnières avec chaînette. Cette grille a une forme à peu près carrée, mais cintrée sur l’un des côtés; elle mesure om 10 sur o'”io5 et se compose d’une torsade posée en treillis inscrivant dans chaque maille un quatrefeuilles à lobes aigus et percés a jour. Elle est en outre bordée par une bande rehaussée de pierres carrées montées en cabochons dans des bâtes unies, alternant avec de petites marguerites en cuivre et en relief.

BUSTES-RELIQUAIRES

La partie inférieure du cou laisse voir le vêtement formé par un réticulé, inscrivant dans chaque losange une marguerite poinçonnée ; elle repose sur un socle décoré d’un bandeau semé de cabochons et estampé de roses à six pétales.

Le collier que porte le saint est d’une époque plus ancienne que la tête et provient à coup sûr d’un autre reliquaire; il remonte au xme siècle. Sur un fond de filigranes tordus dont les nombreuses vrilles sont maintenues par de petits clous à tête quadrillée, scintillent des cabochons cantonnés de petites pierres maintenues dans des bâtes carrées.

Plusieurs de ces cabochons étaient tombés et ont été remplacés au xvue siècle; la restauration a été maladroitement faite, et il est facile de le constater. Deux petits anges en cuivre ciselé (l’un d’eux a disparu), et tenant un chandelier, ont été appliqués après coup sur le fond de filigranes, de chaque côté du collier.

Fig. 505. — Buste de sainte Valérie.

Haut. om 28. — Première moitié du xvc siècle. — Église de Chambon-sur-Voueze (Creuse).

Le buste de sainte Valérie de l’église de Chambon (Creuse) est en argent repoussé, doré au corsage et aux cheveux. La bouche et les yeux étaient accentués par une peinture dont on aperçoit encore les traces. Le dessus de la tête présente deux parties mobiles fixées à l'aide de charnières et de goupilles, l’une grande, pour permettre d’introduire le crâne dans le reliquaire, et l’autre plus petite, pour le laisser voir. L’artiste a eu le soin d’indiquer par une ligne circulaire pratiquée autour du cou, le genre de martyre enduré par la sainte, qui a eu la tête tranchée (voir figure 505).

La couronne se compose d’un bandeau en argent pointillé, limité par deux torsades et enrichi d’une sardoine gravée en intaille et de fleurs à quatre pétales, dont le cœur est formé alternativement de deux petites boules d’argent soudées sur une tige, d’une émeraude maintenue par des griffes, et d’une plaque d’émail. Cette plaque rappelle celles qui ont été ajoutées, vers la fin du xive siècle, à la statue de sainte Foy à Conques.

Le collier qui entoure encore aujourd’hui le cou de la sainte aurait été donné en 1440, suivant la tradition, par le roi Charles VII, en souvenir de la victoire remportée a Chambon sur le Dauphin Louis, durant la guerre de la Praguerie (1). Il est large de om 03 et se divise en deux parties égales réunies par des charnières, pour permettre de l’ouvrir facilement. Le champ est orné de huit cabochons, de formes différentes, montés sur griffe, et de cinq écussons représentant : i° les armes de France; 20 d’azur , à deux fleurs de lis d’or posées 1 et 4 et deux dauphins du même posés 2 et y ; 30 de France , à la bande de gueules chargée de trois lionceaux d’argent, qui est des comtes de la Marche (2); 40 de France , à une demi-bande de gueules; 50 la Vierge, tenant sur son bras gauche l’Enfant Jésus, figurée en émail translucide.

Primitivement huit pendeloques étaient attachées au collier; il n’en reste plus que trois. La plus importante, en forme de médaillon, se compose d’un cercle en argent doré dans lequel est inscrit un trèfle enchâssant au milieu un beau rubis ; des roses, des perles enfilées et un chapelet de verroterie verte complètent la décoration.

Ce collier paraît appartenir à la même époque que la couronne, mais il semblerait qu’il n’a pas été fait expressément pour le buste, dont il n’épouse pas parfaitement le contour des épaules.

Quelquefois on rencontre des chefs dont les parties, simulant les chairs, sont recouvertes d’une toile peinte en couleur naturelle. Les deux chefs du Trésor de Conques présentent cette particularité. Les cheveux sont faits d’une plaque en argent doré, travaillée au repoussé et clouée autour du visage et du cou. La robe est en argent, ornée sur le devant de cinq pierres montées en cabochons. Le derrière de la tête, maintenu à l’aide de charnières et de goupilles, peut s’ouvrir et permettre ainsi d’introduire dans l’intérieur des reliques d’une certaine dimension. L’un de ces reliquaires (pl. XLI, figure 501) contient le crâne d’une martyre espagne, sainte Marce (sancta Martia), l’autre celui de sainte Libérate (sancta Liberata), vulgairement désignée sous le nom de sainte Livrade (planche XLI, figure 502). Ces crânes sont enveloppés dans une étoffe de soie.

Un charmant petit reliquaire est le buste de sainte Fortunade. Il n’est point en métal précieux, mais simplement fondu en bronze, en deux pièces, retouché au ciselet et étamè. La tête, légèrement penchée sur l’épaule gauche, est encadrée par les cheveux, divisés sur le front et disposés en bandeaux bouffants descendant le long des joues. Les yeux sont à demi-ouverts; la physionomie est douce et enfantine et présente, malgré l’irrégularité de certains traits, un charme et une expression de grâce que les orfèvres français ont bien rarement atteint. La partie postérieure du crâne, coupée suivant une section verticale, est montée à charnière.

Cette ravissante figure est montée sur un pied, de fabrication moderne, ainsi que le

(1) G. Callier, Buste-reliquaire de sainte Valérie , — Bulletin monumental, année 1880, p. 510. Ce buste a aussi été décrit et figuré par MM. Palustre et Barbier de Montault, Orfèvrerie et Émaillerie limousines.

(2) Il est probable que ces armes appartiennent à Jacques II, comte de la Marche, fils de Jean Ier de Bourbon et de Catherine de Vendôme, mort en 1438.

BUSTES-RELIQUAIRES

constate l’inscription suivante qui y a été gravée : Sta Fortunata or a pro nobis. Mr J. JBlc Moussours, curé en 1801. Fecit Ventejol, à Tulle. Nous avons supprimé ce pied dans les reproductions que nous donnons sous les figures 506 et 507.

Fig. 506 et 507. — Chef-reliquaire de sainte fortunade (face et profil). xve siècle. — Haut. om 22.

Église de Sainte-Fortunade (Corrèze).

Le buste de saint Césaire, conservé dans l’église de Maurs (Cantal), est en bois recouvert seulement, sur les parties figurant les vêtements, de minces lames d’argent et de cuivre doré. La tète est grossièrement sculptée et plus grossièrement encore badigeonnée. Les mains ont des dimensions exagérées ; nous avons déjà signalé cette curieuse particularité sur un grand nombre de châsses limousines.

Le saint e'st représenté revêtu de ses habits pontificaux : l’amict formant collet, la chasuble et l’étole, sont en cuivre doré; l’aube aux manches étroites terminées par une bordure d’orfrois serrée au poignet, est en argent (voir figure 508).

Ces parties sont traitées avec beaucoup de soin et une grande profusion de richesse, car elles sont relevées de dessins exécutés au repoussé et de trois cents pierreries (une trentaine manquent aujourd’hui), qui par leur assemblage produisent un effet très décoratif. On remarquera les ornements de la chasuble constitués par une bande appliquée verticalement sur le devant, depuis le bas jusqu’en haut, à laquelle vient s’ajouter une bordure de tour d’épaules qui forme, en coupant cette dernière, un ornement en croix. M. le chanoine Chabau, qui a décrit le buste de saint Césaire, fait observer, avec juste raison, que cet ornement que l’on confond souvent avec le pallium n’est autre que l’ori-

456 L’ÉMAILLERIE LIMOUSINE

gine de la croix sur la chasuble, et n’a commencé à paraître qu’entre les années 1220 et 1242 (1).

Fig. 508. — Buste de saint césaire (xiv' siècle). Haut. om 90.

Église de Maurs (Cantal).

Une petite porte en argent s’ouvre sur la relique placée dans la poitrine du buste ; dorée extérieurement, elle est décorée d’une riche bordure en filigranes d’or sur laquelle on voit la marque de l’orfévre; nous la reproduisons sous la figure 514.

(1) « La chasuble de saint Thomas Becket, mort en 1170, ne porte que des galons d’un arrangement unique; la chasuble de saint Dominique, mort 1220, au Trésor de Saint-Sernin, à Toulouse, porte une

BUSTES-RELIQUAIRES 457

Le revers de la porte est gravé d’une inscription indiquant la nature de la relique : HIC EST CAPVT : S[an]C[t]I CESARII ARELATENCIS EP[iscop]I.

Fig. $09. — Inscription du buste de saint césaire.

Derrière le buste et symétriquement opposés à l’ouverture dont nous venons de parler, se trouvent appliqués cinq petits émaux carrés enchâssés dans le métal.

Fig. 513. Fig. 514.

Anneau du buste de saint césaire.

Le saint bénit de la main droite et porte au doigt du milieu un anneau en argent doré sur le chaton duquel on a enchâssé, au xve siècle, une pâte d’émail de couleur mate, blanc laiteux, représentant l’Agneau (1) de Dieu que désigne l’inscription : Agnus Dei qui tolis pecata [sic] (voir figures 510 à 513).

simple bande verticale au milieu; celle de saint Edme, archevêque de Cantorbéry, mort à Soissy en 1242, à l’église de Saint-Quiriace de Provins, une autre de saint Thomas de Biville, mort en 1257, portent la croix devant et derrière ». Bulletin de la Société archéologique de la Corrèze, année 1886, p. 680.

. (1) Cette figure d’agneau a dû remplacer la pierre précieuse qui enrichit toujours l’anneau épiscopal. On sait que le pape Innocent III a défendu de graver des figures sur les anneaux de cette nature. Les repré-

L’ÉMAILLERIE LIMOUSINE

On lit sur les bords de l’anneau l’inscription suivante gravée en majuscules gothiques : S[anJC[tu]S CESAR1YIS (pour CESARIVS).

Le chef et presque tout le corps de saint Césaire, évêque d’Arles (501-542), ont été apportés à Maurs par Étienne de La Garde (1350-1360) ou par son frère (1360-1371 ?), tous les deux archevêques d’Arles, et dont la famille est originaire de Parlan, non loin de Maurs. Or, comme il est probable que le reliquaire a été fait pour les reliques, le buste de saint Césaire doit appartenir au xive siècle (1).

Il est rare de voir des reliquaires dont le buste soit aussi prolongé que celui de saint Césaire ; ordinairement on ne montre que la tête, le cou et le haut des épaules. Cette particularité nous conduit tout naturellement à parler des statues ou statuettes en pied qui surmontent un reliquaire, ou dont une partie du corps est aménagée pour contenir des reliques.

sentations de ce genre ne sont pas rares. M. Rouyer possède dans sa collection une pâte d’émail absolument semblable à celle de l’anneau de saint Césaire; elle a été trouvée à Paris, dans la Seine, à l’époque où Forgeais y ramassait tant de trésors inconnus.

(1) Voir, sur le buste de saint Césaire, les notices publiées par M. le chanoine Chabau et Mgr Barbier de Montault dans le Bulletin de la Société arcliéol. de la Corrèze, année 1886, p. 675, et année 1888, p. 242.

VIERGES-RELIQUAIRES

Au milieu des montagnes du Quercy et à proximité de la voie ferrée qui relie Brive à Capdenac, se trouve une vallée étroite et profonde, appelée autrefois la vallée ténébreuse, vallis tenebrosa. Les rochers escarpés qui dominent cette vallée servirent jadis de retraite à un saint ermite qui y bâtit un sanctuaire à Marie. La chapelle de la Vierge devint célèbre ; le saint ermite mourut et laissa, à défaut de son nom, le souvenir de ses vertus. On l’appela Amadour, comme qui dirait amateur de la solitude, l’ami des rochers, quasi amator solitudinis, rupis amator, et, depuis lors, l’endroit fut désigné sous le nom de Roche-d’ Amadour, en patois du pays Roc-Amadour.

Quel était ce saint personnage qu’on a confondu pendant longtemps avec le Zachée de l’Évangile, puis ensuite avec saint Amateur, évêque d’Auxerre, et à quelle époque vivait-il ? Nul ne le sait, car l'histoire n’a rien à démêler avec la légende, si ce n’est l’expression d’un sentiment populaire qui est en faveur de la piété du saint.

« La fondation du pèlerinage », nous dit l’abbé Caillau, « se présente environnée de narrations fabuleuses qu’une saine et religieuse critique ne saurait admettre » (i). On peut cependant constater que dès le ixe siècle, Roc-Amadour avait un oratoire connu. Une chronique provençale du xme siècle (Bibl. Nat., Fonds fr., Colb., N° 10307, 5), nous dit qu’au temps de Louis-le-Bègue (877-879) et pour éviter les pillages des Normands, on transporta à Roc-Amaclour et à Orcival (2), en Auvergne, une partie des reliques de Sainte- Marie a Pont-l’abbé : « Les vertus Sancta Maria la Novela de Pont l’Abei furent portées e Rocamador, et l’autra partia a Orcivaus, en Auvergne, et a Balanzac Costa Pont l’Abei en remest autra grant partia ».

Mais la célébrité miraculeuse de la chapelle Notre-Dame remonte-t-elle à une époque si éloignée? Elle ne daterait que du xne siècle, s’il faut en croire Robert du Mont, le continuateur de la chronique de Sigebert. En 1166, nous dit-il, un jour qu’on creusait a l’entrée de l’oratoire de Roc-Amadour une fosse pour ensevelir un habitant du pays, on découvrit un corps intact (integrum) ; on le transporte dans l’église pour l’exposer à la vénération des fidèles, et ibi fiunt, ajoute l’historien, miracula multa et antea inaudita (3).

D'après Élinand, c’est en 1159 que commencèrent les miracles de Roc-Amadour (4); Vincent de Beauvais les place à l’année 1160(5); Ferry de Locres les recule jusqu’à l’année

(1) Histoire critique et religieuse de N.-D. de Roc-Amadour, p. 34. Paris, 1834.

(2) L’église cPOrcival (Puy-de-Dôme) possède aussi actuellement une statue miraculeuse, mais elle ne remonte qu’au xive siècle; la date de fabrication est gravée en émail au dos de la statue.

(3) Pertz, Monumenta Germanice historien scriptores, t. VI, p. 519.

(4) Histoire de France, t. XIII, p. 705.

(5) Specul. Iiisior., lib. XXIX ou XXX, selon l’édition, cap. ni.

46o L’ÉMAILLERIE limousine

1140(1); Odo de Gissey répète cette date (2), tout en admettant la découverte du corps d’Amadour en 1166.

La Bibliothèque Nationale possède deux manuscrits contenant la relation des miracles de Notre-Dame de Roc-Amadour, en Quercy(3); l’un, N° 1739 du Fonds de Sorbonne, peut se rapporter aux dernières années du xne siècle; l’autre, N° 486 du Fonds latin de Saint-Germain, paraît être du commencement du xme. A la suite de Ferry de Locres, on les a attribués à tort à Hugues Farsit, qui a rédigé le recueil des Miracles de Notre- Dame de Soissons. Les miracles relatés dans les manuscrits dont nous parlons se sont produits entre les années 1166 et 1172. Ainsi donc, tous les documents historiques sont d'accord, à quelques années près, pour fixer l’époque à laquelle le pèlerinage a acquis cette célébrité, conservée jusqu’à nos jours.

Nous avons tenu à bien fixer les dates de l’origine du sanctuaire élevé en l’honneur de la Vierge, parce que nous croyons que la statue qu’on y vénère encore ne remonte qu’aux dernières années du xne siècle, sinon même au commencement du xme.

Mais avant d’aborder cette question, décrivons cette précieuse relique devant laquelle sont venus se prosterner tour-à-tour un grand nombre de personnages : Simon de Montfort, Louis IX, Blanche de Castille, Charles-le-Bel et Louis XI, pour ne nommer que les plus illustres.

La statue de la Vierge, à Roc-Amadour, ne se voit pas ou du moins se voit très mal. Comme dans beaucoup d’autres endroits de pèlerinage , elle est toujours revêtue cl’une longue robe qui la serre au cou et s’étend dans le bas en éventail. Une ouverture ménagée vers le milieu de la robe laisse passer la tête de l’Enfant Jésus (4).

On ne sait pas pour quel motif et à quelle époque on a commencé à habiller les statues de la Vierge, mais il est certain que pendant une certaine période, cette mode a été d’un usage général. Cette coutume pourrait bien avoir son origine en Orient (5) et nous être venue par la voie de l’Italie. Toujours est-il qu’à quelques exceptions près (6), le costume a toujours conservé la même forme, sans se laisser influencer par les modes et les usages des différents pays.

Ce n’est que vers la fin du xve siècle qu’on trouve dans les inventaires la mention de vêtements pour les statues de la Vierge.

(1) Mar. Aug ., p. 31 et 438.

(2) Histoire et miracles de N.-D. de Roc-Amadour , ch. ix, p. 70.

(3) Ce Recueil des Miracles a été publié par M. Gust. Servois dans la Bibliothèque de l'École des Chartes , 4mc série, vol. III. Nous avons utilisé les documents relatés dans la notice qui accompagne ce Recueil.

(4) Cet usage existe, entre autres, à Notre-Dame d’Arcachon, à Notre-Dame de Verdelais, à Notre-Dame de Fourvières à Lyon, à Notre-Dame d’Arliquet près d’Aixe (Haute-Vienne).

(5) Il y a lieu de remarquer que l’usage d’habiller les statues de draperies réelles, de vêtements amovibles, a existé dans la Grèce, comme en Égypte, comme dans l’Italie, dès une époque très reculée. On ne peut interpréter que de cette manière les témoignages d’auteurs anciens, qui disent que les dieux et les déesses avaient, comme la plupart des personnes opulentes, des femmes chargées de leur toilette, et qui assurent qu’une classe particulière de prêtres avaient pour fonction spéciale d’habiller et de déshabiller les simulacres divins : « Suas habebant ornatrices ». (Tertullien, De jegun.) — « Vestitores simulacrorum divinorum ». (Jul. Firmicus, IV, 1, 14.)

On connaît d’ailleurs une anecdote qui peut tenir lieu, à elle seule, d’une série de faits : c’est le trait de Denys l’Ancien, qui, trouvant le manteau d'or dont était revêtu le Jupiter olympien de Syracuse trop lourd pour l’été et trop froid pour l’hiver, jugea à propos de le remplacer par un manteau de laine, comme étant mieux approprié à l’influence diverse de ces deux saisons.

(6) A Saint-Vincent de Bagnères-de-Bigorre, la Vierge est vêtue d’une robe de laine et d’un capulet rouge, comme les portent les femmes de la localité.

VIERGES-RELIQUAIRES

Ainsi la cathédrale de Saint-Omer possède plusieurs inventaires qui font mention de divers ornements décorant la statue de la Vierge. Ceux de 1348 et 1383 nous parlent de sceptre en argent, d’anneau et de « keuvre kiefs » ou couvre-chef, mais on ne voit

Fig. 515 et 516. — Statue de la vierge, en bois recouvert de minces lames d’argent. Haut, o1" 66. — xiuc siècle. — Église de Roc-Amadour (Lot).

figurer les robes d’étoffe que plus tard, en 1497 (1). Il est donc probable que ce n’est qu’à partir de cette époque que les vierges miraculeuses ont été disposées pour recevoir un vêtement en étoffe.

(1) Item sexdecim sunt indumenta pertinencia ad ymaginem beate Marie Virginis cum totidem indu-

L’ÉMAILLERIE LIMOUSINE

La statue de Roc-Amadour est en bois recouvert de lames d’argent fort minces ; elle a noirci en vieillissant dans une atmosphère chargée de la fumée des cierges et de l’encens brûlé en son honneur; elle ne porte aucune trace de mutilation, mais par l’action du temps le bois s’émiette et tombe en poussière (1).

Il en est de même des minces feuilles d’argent; elles tombent aussi en lambeaux, s’effritent et laissent à nu la partie inférieure de la statue ; on les reconnaît encore aux rinceaux qui ornent l’encolure et l’extrémité des manches de la robe (voir figure 515).

La Vierge est assise, soutenant, sur son genou gauche, son divin Fils également assis. La tête porte un rudiment de couronne en bois qui faisait partie de la sculpture ; cette couronne est tombée de vétusté ou bien elle a été enlevée à une époque relativement récente pour y placer une couronne en métal : le fait s’est déjà produit pour la statue de Notre-Dame des Miracles à Saint-Omer (2).

La Vierge est vêtue d’une robe étroite qui accuse les formes du corps; ses cheveux se divisent sur le front en deux masses opposées, et retombent sur le milieu du dos où ils ont été coupés carrément. Une particularité qu’il convient de signaler, c’est que les cheveux apparaissent sous la couronne et que la Vierge ne porte point de voile. Le cas, pour être insolite, n’est cependant pas unique (3). M. De’ Rossi l’a déjà constaté sur une peinture qu’il a publiée ( Imag . select, tav. V), et il pense que cette anomalie se rattache à un système délibéré qui prévalut pendant une certaine période, et qui probablement avait en vue d’honorer l’intégrité virginale de Marie.

On l’aurait ainsi représentée parce que les vierges ne portaient pas de voile : elles ne l’adoptaient qu’à l’époque de leur mariage.

Le siège sur lequel repose la statue a été évidé ; on voit encore sur le revers les feuillures dans lesquelles s’adaptait la porte destinée à protéger les reliques qu’on plaçait dans l’intérieur (voir figure 516).

On attribue à cette statue une origine fabuleuse ; elle serait l’œuvre de saint Amadour et saint Amadour ne serait autre que Zachée, l’époux de sainte Véronique, le centurion qui monta sur un figuier pour voir passer Notre-Seigneur. Zachée et Véronique, après avoir été jetés en prison et délivrés miraculeusement, se seraient abandonnés à la merci des flots et auraient abordé à Soulac, à l’embouchure de la Gironde. Après la mort de Véronique, Zachée se serait retiré dans les montagnes du Quercy pour y mener la vie érémétique et y aurait été visité par saint Martial.

Ces assertions donneraient lieu à un grand nombre d’observations. Elles se rattachent au grand problème de la venue de saint Martial dans les Gaules, aux origines de l’évangélisation des églises de France.

Si saint Martial n’est venu qu’au 111e siècle, comme l’affirme Grégoire-de-Tours, la légende

mentis ad Filium ejus, et aliis duobus indumentis pertinentibus ad ymaginem beate Marie extra capellam » Invent, de la cathédrale de Saint-Omer, dans les Annales archéologiques, t. XVIII, p. 263.

« Une robe de velours noir avec griffons d’or brodés, et, tout autour, des pattes dégarnies de poil (servant à l’habillement de N.-D.) » Inventaire de l'église cathédrale de Sienne, 1467, publié par Jules Labarte dans les Annales archéologiques, t. XXV, p. 274.

(1) Si on ne se décide pas à employer quelques moyens urgents, la statue de Roc-Amadour n’existera plus dans un siècle. En la plongeant dans un bain de sulfate de cuivre ou de chlorhydrate d’ammoniaque mélangé avec du bichlorure de mercure, on arrêterait du moins l’action ravageante des vers.

(2) Voir Annales archéologiques, t. XVIII, p. 260.

(3) Sur une plaque commémorative d’urje fondation faite par Jean Avantage, évêque d’Amiens (1437- 1467), la Vierge, assise, est vêtue d’un manteau, sans voile; un diadème seul couvre sa tête. Bulletin archéologique du Comité des travaux historiques , année 1889, P- l95 •

VIERGES-RELIQUAIRES

qui regarde Zachée et Amadour comme la même personne tomberait d’elle-même, puisqu’on admet qu’Amadour et Martial ont vécu à la même époque et ont eu des rapports communs. Mais il n’entre pas dans notre cadre de résoudre une question si ardue qui serait trop longue à développer (1). Reprenons l’étude de la statue.

Pour regarder la statue de Roc-Amadour comme l’œuvre même de saint Amadour on s’appuie, dit-on, sur l’histoire, sur la légende et sur l’autorité de la cour de Rome, qui a autorisé l’insertion de cette légende dans la nouvelle rédaction du bréviaire de Cahors.

Mais les historiens anciens, comme la légende, sont absolument muets sur ce fait. En outre de ceux que nous avons nommés nous ajouterons saint Antonin, archevêque de Florence, qui a composé vers le milieu du xve siècle une chronique célèbre où il raconte en détail la vie de saint Amadour; Bernard Guidonis, évêque de Lodève, qui en rapportant les œuvres de saint Martial parle des restes vénérables du bienheureux qui a élevé un autel à Marie; Surius, le cardinal Baronius, Claude Champier, Guillaume Lacroix, qui ont écrit sur les origines de notre sanctuaire ; tous ces auteurs non-seulement ne citent aucun document historique, mais même ne relatent aucune tradition pouvant autoriser cette attribution.

Il nous faut arriver au xvne siècle pour voir émettre, et pour la première fois, cette opinion qu’on n’appuie ni par un texte, ni par un document. Le P. Odo de Gissey (2) a composé sur l’illustre pèlerinage un livre intitulé : Histoire et Miracles de Notre-Dame de Roc-Amadour au pays de Quercy. Cet ouvrage imprimé à Tulle en 1631, puis à Villefranche en 1666, s’exprime ainsi à la page 27 de la deuxième édition : « (La statue de la Vierge) n’est que de bois travaillée sans beaucoup de façon par saint Amadour, ou par quelq’autre de son ordonnance ».

Le P. Odo de Gissey qui, au dire de l’abbé Caillau, « a écrit sans beaucoup de critique et avec un style suranné » (3), avait une tendance bien marquée pour donner aux statues miraculeuses qu’il décrivait des origines fabuleuses.

(1) On sait avec quelle ardeur on discute, surtout depuis quelques années, la solution de ce problème. Deux écoles se trouvent en présence : La première, qui revendique le nom d 'école traditionnaliste et que ses adversaires appellent Yécole légendaire, veut que presque tous nos diocèses aient été fondés dès le ier siècle par des évêques prédicateurs qui tenaient leur mission avec un poste fixe soit de saint Pierre lui-même, soit de saint Clément. La seconde école s’intitule école historique ; elle s’appuie sur Grégoirede-Tours, « le père de l’Histoire de France ». D’après ses partisans le christianisme, dès le icr siècle, s’est répandu, mais lentement, dans les Gaules, s’étendant successivement sur la Narbonnaise. puis sur Lyon et les églises de l’intérieur. Pour les personnes qui voudraient étudier cette question, nous renvoyons aux ouvrages suivants : Abbé Arbellot, Documents inédits sur l' apostolat de saint Martial , Paris et Limoges, 1860; Éludes sur les origines chrétiennes de la Gaule , Paris, 1880. — Abbé de Meissas, Observations sur un récent mémoire de M. l’abbé Arbellot , Paris et Limoges, 1881. — Abbé C. Chevalier, Les origines de Tours d'après l'histoire , Tours, 1871. — Tailliard, Essai sur les origines et le développement du christianisme dans les Gaules , dans le Bulletin monumental , année 1866, p. 240. — Abbé Duchesne, Mémoire sur l'origine des diocèses épiscopaux dans l’ancienne Gaule, extrait du Bulletin et Mémoires de la Société nationale des Antiquaires de France, année 1889, p. 337.

(2) Odo de Gissey naquit à Autun vers l’année 1568. A l’âge de 2 1 ans il entra dans la Compagnie de Jésus et fut admis dans la province de Lyon. Professeur de théologie morale, puis supérieur de la résidence d’Aubenas, il mourut à Toulouse le 16 mars 1643.

« Les ouvrages du P. Odo de Gissey ne peuvent être considérés comme des guides sûrs et comme une base d’études. Celui de Notre-Dame du Puy, entre autres, contient des erreurs nombreuses. Il faut se défier de sa chronologie qui est loin d’être exacte. Ses dates sont trop souvent des anachronismes et sa bonne foi dégénère en crédulité. Il faut cependant reconnaître que sa véracité est extrême et que lorsqu’il affirme directement, lorsqu’il déclare avoir lu tel document, tel parchemin qu’il reproduit in-extenso ou par extraits on peut le croire sur parole ». Adrien Lascombe, Notice sur Odo de Gissey , p. 8. Le Puy, 1871.

(3) Abbé Caillau, Histoire de Notre-Dame de Roc-Amadour, p. 13.

L’ÉMAILLERIE LIMOUSINE

Ainsi, d’après lui, la statue de Notre-Dame du Puy (1) aurait été faite par le prophète Jérémie, né 630 ans avant Jésus-Christ. « Le second Point de Chapitre est de sçauoir si l’Image du Puy est celle de Jérémie. La Tradition tient qu’ouy, quoy que ie n’aye aucun Autheur qui le dise expressément, n’y aussi qui le nie » (2). Puis après avoir fait cet aveu naïf, il ne manque pas de donner ses preuves, ses « convenances » comme il les appelle, ce qu’il n’a pu faire pour Roc-Amadour. Nous donnons en note ces prétendues preuves; on jugera de quelle autorité peut être le P. Odo de Cissey pour l’étude des questions historiques. Et voilà pourtant le seul auteur sur lequel on peut s’appuyer pour établir que la statue miraculeuse est l’œuvre même de saint Amadour.

Mais la cour de Rome a pourtant autorisé, nous dira-t-on, l’insertion de cette légende dans les nouveaux propres de nos bréviaires.

A cela nous répondrons que la cour de Rome n’a approuvé cette légende que parce qu’elle n’avait rien de contraire au point de vue du dogme ou de la piété. Les légendes insérées dans les bréviaires ne peuvent être prises comme des documents historiques. Le savant pape Benoît XIV le proclame lui-même dans son admirable livre : De la canonisation des Saints. Il recommande d’examiner, avec une sage réserve, les difficultés qui peuvent se rencontrer au sujet des faits historiques contenus dans les livres liturgiques pour les soumettre au jugement du Saint-Siège, qui procédera, s’il y a lieu, à une nouvelle correction du bréviaire romain. Il ajoute : « Asserimus Apostolicam sedem non judicare inconcussæ esse et certissimæ veritatis quæcumque in Martyrologium Romanorum inserta sunt... quod opime colligitur ex mutationibus et correctionibus a Sancta ipsa Sede demandatis » (3).

Et nous ne devons pas nous étonner de la sage réserve du savant pontife, car les Bollandistes ne peuvent s’empêcher de reconnaître qu’au Moyen-âge beaucoup d’écrivains, poussés par des sentiments d’une piété exagérée, regardaient comme bon et licite de mentir par piété. Et ils donnent cette raison pour s’excuser de ne point publier au 23 mai une légende des saints Maxime et Vénérand, écrite au xue siècle par Robert de Thorigny, abbé du Mont Saint-Michel (4).

Ajoutons que le décret 9 du pape Pie IX, contre-signé par le cardinal Antonelli, en date du 18 mai 1854, est relatif a saint Martial. Ce décret se borne à déclarer que l’éloge

(1) Cette double relique de la science et de la foi a été brûlée en 1794; nous en trouvons une reproduction fidèle à la page 105 du 3m' volume de L' Ancienne Auvergne et le Velay , par Ad. Michel.

(2) Odo de Gissey, Discovrs historiqves de la Très ancienne dévotion à Notre-Dame dv Pvy. Lyon, Mvgvet, MDCXX, p. 225.

« La première (convenance) soit la description de cette Image tant reuérée au Puy, tenant son petit Enfant sur son giron; la seconde que Comestor, et les autres recitent, que l’Image de Iérémie estoit de bois de Setin; l’on tient le mesme du bois de cette Image. Or combien que iamais ie n’aye veu bois de Setin, si

est-ce que de sa description ie collige quel il est La troisième conuenance, est que les couleurs de

cest Image, et leurs figures ressentent les façons du Leuant, comme l’œil en peut asseurer ceux qui s’y cognoissent. La quatrième est, que la robe de la Mère, et de son Enfant, est toute bordée de franges à la mode Iudaïque. La cinquiesme, que les faces sont noires, teint merucilleusement agréable aux Égyptiens et Sarrazins, où elle a esté peinte; et d’où elle a esté apportée, comme auons dict ». Discovrs historiques p. 225, 226 et 227.

(3) Benedict. XIV, De Serv. Dei beatif. et cano?i., lib. IV, pars. 11, c. 3, N° 8; c. 17, N° 9.

(4) « Neminem puto indignaturum nobis, quod istam tam male consutam farraginem referre prætermiserimus, cujus a nobis productæ alius finis nullus esset, quam probare (id quod, heu! nimis multis exemplis quotidie discimus) medio ævo fuisse complures, quibus pulchrum ac licitum visum sit pro pielaie mentir i , ut loquitur Harigerus Lobiensis abbas in gestis Pontificum Tungrensium ». Dolland., t. VI maii, p. 37, N° 1 o.

VIERGES-RELIQUAIRES

et le culte de ce saint sont établis de temps immémorial : cons/are ab immemoriali de elogio et cultu de quo agitur, mais il ne décide pas, comme l’articulait la requête de Mgr l’évêque de Limoges, que saint Martial était l’envoyé de saint Pierre et l’un des soixante-douze disciples du Christ.

Il peut se faire que la statue actuelle de Roc-Amadour en ait remplacé une plus ancienne, qui aurait été détruite à la suite des nombreux pillages que le sanctuaire a éprouvés; toujours est-il que c’est une œuvre du xme siècle; les données archéologiques viennent confirmer cette appréciation.

La statue de Roc-Amadour est une vierge-reliquaire ; or, on ne connaît point de viergereliquaire antérieure au xmc siècle ; les ornements qui décorent le haut et les manches de la robe sont caractéristiques et appartiennent à cette époque. Les représentations les plus anciennes de la Vierge nous la montrent avec un cachet hiératique bien marqué; elle regarde toujours droit devant elle; la figure est raide, la position du corps rigide, la robe large revêtue en partie d’un manteau aux plis nombreux.

A Roc-Amadour, la figure et le corps présentent un certain mouvement; la poitrine est gracieusement indiquée ; on sent que l’artiste avait une tendance à s’éloigner des traditions adoptées jusqu’à ce jour et tâchait, dans ses productions, de chercher ses inspirations dans la nature. La robe est fermée à l’encolure ; elle ne forme aucun pli et est collante sur les épaules et sur la poitrine. Les manches sont extrêmement justes sur les avant-bras. Les cheveux, divisés sur le front en deux masses égales, tombent librement sur les épaules. Tous ces caractères appartiennent encore au xmc siècle. Quelques détails du costume permettraient même d’établir la date entre les années 1250 et 1260.

Telle est aussi l’opinion d’hommes bien compétents que nous avons consultés à ce sujet : MM. Barbier de Montault, Victor Gay, Robert de Lasteyrie, Charles de Linas et Émile Molinier.

La représentation de la Vierge avec l’Enfant divin s’est principalement répandue après le 3me concile d’Éphèse en 431, et la condamnation de Nestorius affirmant qu’il y avait deux personnes en Jésus-Christ et refusant a Marie le titre glorieux de Mère de Dieu.

On trouve bien avant cette époque quelques images de la Vierge avec l’attribut essentiel de la maternité divine figurées sur les murailles des basiliques, dans les cryptes des catacombes et jusque sur les monuments funéraires; mais ces images sont reproduites en peinture ou en bas-relief et presque toujours dans la scène de l’Adoration des Mages, sujet où la vérité historique exige la présence de l’Enfant Jésus (1).

Pendant tout le Moyen-âge la Vierge n’est jamais représentée sans son Lils que dans les sujets légendaires, où elle intervient directement, et dans certains épisodes de sa vie où le Christ enfant ne peut pas figurer.

Quant aux statues isolées représentant la Vierge avec son Enfant, on n’en voit pas d'exemples avant le xue siècle. C’est surtout vers 1140, après la prédication de saint Bernard, que le culte voué à la Sainte-Vierge prend un caractère spécial en Lrance; doit-on peut-être en chercher aussi le motif dans les expéditions des croisades. Nos croisés parcourant Bethléem, Nazareth, Jérusalem et tous les lieux sanctifiés par les miracles et le sang du Sauveur, ne pouvaient oublier Celle qui avait procuré le salut du monde. La Lrance se couvre de basiliques élevées en l’honneur de la Mère de Dieu. Toute église principale, quel que fût son patron, eut sa chapelle consacrée à Marie.

(1) Fresques du 11' ou du 111e siècle dans les cimetières de Domitille et de Saint-Calliste. — Sculptures du ivc siècle sur un sarcophage trouvé dans les fondations du ciborium de l’autel Saint-Paul-hors-les-murs (Martigny, Dictionnaire des Antiquités chrétiennes, p. 442, 789 et 717, figures).

L’ÉMAILLERIE LIMOUSINE

Les statues de la Vierge-mère abondaient non-seulement dans les monuments religieux, mais dans les carrefours, au coin des maisons, sur les façades des hôtels, sur les portes des villes et des châteaux.

Dans toutes ces statues, on remarque de longs bustes, des yeux saillants, fendus, des sourcils arqués, une sorte de raideur et d’absence de mouvement qui, indépendamment de leur costume et de leur physionomie, les feront toujours distinguer de celles de la fin du xine et du xive siècle.

La Vierge est d’abord représentée assise sur un trône ; sa physionomie est calme ; elle regarde droit devant elle. Le Christ qu’elle tient est un enfant qui bénit de sa petite main droite et porte une sphère ou un livre dans sa main gauche. Nos sculpteurs s’inspirent des œuvres byzantines; les poses sont raides, naïves, mais non dépourvues cependant de caractère. Le Christ enfant est entre les genoux de sa mère ; un peu plus tard il reposera sur le genou gauche.

A partir du xme siècle, on commence à abandonner le type traditionnel. La Vierge est quelquefois debout, portant l’enfant sur son bras ; les lignes de la figure sont belles, les vêtements étudiés avec beaucoup de soin. Il y a de la souplesse et du mouvement dans les poses, de l’expression dans les figures. Au siècle suivant on se rapproche encore davantage de la nature. Ce que l’on perd du côté du style et de la pensée religieuse, on le gagne du côté de la grâce déjà un peu maniérée. La figure est cambrée et parfois prétentieuse. Les têtes sont modelées avec un art infini; elles ont une expression charmante. Les plis des draperies sont admirablement traités ; les mains soignées et d’une élégance et d’une beauté rares. L’enfant repose sur le bras de sa mère, représentée toujours debout; il lui caresse les joues, tient une fleur ou s’amuse avec un oiseau.

Le xve siècle est une époque de décadence pour la statuaire. Toutes les statues de cette époque ne sont certainement pas sans mérite, mais généralement le travail est maigre, les draperies sont contournées.

Au xvie siècle on tombe dans le réalisme absolu. Le développement des épaules et de la poitrine sont des signes caractéristiques de la force dans le sens le plus physique ; il faudra que la Vierge modeste soit environnée de tout l’éclat de la beauté extérieure et qu’elle puisse, par ses formes, le disputer aux anciennes divinités de la Grèce et de Rome.

Le nombre et la nature des vêtements que les artistes du Moyen-âge donnent à la Vierge ne se modifient point du xne au xve siècle. Ils se composent d’une longue robe montant jusqu’au cou, avec manches étroites, et d’un manteau qui recouvre presque toujours et en partie un voile placé sur les cheveux et au-dessous de la couronne. Pendant le xue et le xuie siècle, ce manteau laisse voir le devant de la robe bordée le plus souvent de riches galons; il se drape plus ou moins amplement sur les bras; mais vers la fin du xme siècle le manteau revient, sur le devant, d’un bras sur l’autre et masque la robe, dont on n’aperçoit plus que le sommet et le bord inférieur.

On trouve à Salamanque (Espagne) une statue de la Vierge, en partie émaillée, et qui offre, sous bien des points de vue, un grand intérêt. La reproduction que nous en donnons sous la figure 517 nous dispensera d’une description détaillée. Disons seulement que la tête de la Vierge et celle de l’Enfant Jésus ont été affublées, au xvie siècle, et selon le goût espagnol, d’une couronne gigantesque que nous avons supprimée dans notre dessin. On a aussi ajouté au-dessus du siège, à la même époque, des ornements parasites que nous avons également supprimés pour conserver à la statue son caractère primitif.

La Vierge représentée sous les figures 519 et 520 repose sur un trône rectangulaire élevé sur trois pieds et surmonté d’une galerie à jour. La partie antérieure du trône

VIERGES-RELIQUAIRES

est ornée de quatre rangs d’arcatures superposées, émaillées de rouge et de blanc sur fond bleu clair. L’ Annonciation est représentée sur les deux côtés : à gauche est l’ange.

Fig- 5 ll- — Statue de la vierge de la vega. Salamanque (Espagne).

à droite la Vierge debout et nimbée. Le revers est muni d’une porte carrée, à charnières et à loquet saillant; un ange en buste occupe le centre de la porte; les personnages sont

VIERGES-RELIQUAIRES

en réserve sur un fond d’émail bleu. La Vierge tient une pomme de la main droite et porte, assis sur son genou gauche, l’Enfant Jésus. Cette statuette est conservée au Musée du Louvre. Sa hauteur est de om 22 5.

Une Vierge-reliquaire de la collection Vermeersch, à Bruxelles, offre beaucoup d’analogie avec celle du Louvre (voir figure 518). La porte derrière le trône représente un vase allongé d’où s’échappent des feuillages ; la Vierge tient dans la main droite une tige à l’extrémité de laquelle s’épanouit une grosse fleur.

Dans les deux monuments dont nous venons de parler, la statue de la Vierge est en cuivre repoussé et ciselé ; mais quelquefois l’artiste limousin se servait de l’émail pour décorer le vêtement des personnages; nous en avons un exemple sur la statue décrite sous la figure 222 et qui appartient à Mme de Lamazière.

Fig. ç 21. — Statue de la vierge, a orcival, canton de rochefort (Puy-de-Dôme). Gravure extraite de V Auvergne illustrée.

La statue miraculeuse de la Vierge, à Orcival, attire tous les ans un grand concours de population le jour de l’Assomption. S’il fallait s’en rapporter à la légende, elle aurait été sculptée par saint Luc et trouvée dans le tombeau de Marie (1). Malheureusement aucun document historique ne vient confirmer cette attribution, et les caractères archéologiques ne permettent pas d’assigner à sa fabrication une époque antérieure à la fin du xiie siècle. Marie est assise sur un trône orné d’arcatures cintrées; elle tient son enfant sur le genou gauche. Les couronnes d’or enrichies de pierres précieuses posées actuellement sur la tête des divins personnages, ont été faites lors de la cérémonie du couronnement qui a eu lieu en 1875.

En 1375, Louis II, duc de Bourbon, après avoir, dans une rapide expédition, achevé de délivrer l’Auvergne des Anglais qui occupaient le château de la Roche-Sardoine, près d’Orcival, se rendit solennellement dans cette dernière localité déjà renommée par son

(1) Ad. Michel, L'Ancienne Auvergne et le Velay, t. III, p. 162. Moulins, 1847.

pèlerinage (i), et accompagné d’une brillante suite de nobles et de braves chevaliers auvergnats, suspendit son pennon fleurdelisé devant l’Image vénérée.

Fig. 522. — Statue de la vierge, en bois recouvert de plaques métalliques. Haut. om468. — xm' siècle.

Église de Breuilaufa, canton de Nantiat (Haute-Vienne).

La statue de la Vierge, à Breuilaufa (voir figure 522), est en bois recouvert de plaques de cuivre rouge, repoussées au marteau, ciselées et dorées.

La Mère de Dieu est assise sur un trône ; elle est vêtue d’un manteau et d’une robe dont l’encolure est ornée d’une gemme absente, accostée de petites perles imitées par des gouttelettes d’émail turquoise ; une ceinture enrichie de cabochons serre la taille. Les cheveux ondulés apparaissent sous un voile qui retombe sur les épaules. La tète porte un rudiment de couronne.

L’Enfant Jésus, couronné, revêtu d’une longue tunique, repose sur le genou gauche de sa mère; il bénit d’une main et tient de l’autre un livre fermé. Les figures, modelées dans leurs plans principaux, offrent un grand caractère. De grands yeux en émail blanc,

(1) Nous avons déjà cité, à la page 459, le texte d’une chronique provençale mentionnant dès le ix' siècle l’oratoire d’Orcival.

VIERGES-RELIQUAIRES

animés de prunelles bleues marquées au centre d’un point noir pour ceux de la Vierge, et de prunelles noires pour ceux de l’enfant, donnent aux physionomies un aspect quelque peu sauvage. L’émail est monté comme une pierre précieuse et maintenu par le rebord rabattu. L’œil paraît être en émail champlevé et la prunelle en émail cloisonné. Les sourcils ressortent en émail noir.

Le siège est entièrement creux et disposé pour recevoir une relique. Il ne reste plus qu’un fragment de son revêtement, orné d’ajours cintrés superposés en trois étages et imités au pointillé.

La Vierge de La Sauvetat est en cuivre ciselé et émaillé (voir figure 523). Bien que cette statue soit du xivc siècle, ainsi que le constate l’inscription gravée sur le dossier du siège, la Vierge a conservé tous les caractères qu’on lui donne au xme siècle, ce qui vient une fois de plus confirmer que nos œuvres limousines ont parfois un air archaïque dont il faut se méfier. L’Enfant Jésus est assis sur les genoux de sa mère, assise ellemême. Or, au xive siècle, il est presque toujours représenté debout.

L’émail joue un rôle secondaire ; il sert pour figurer les yeux et enrichir de ses couleurs brillantes la ceinture et les souliers de la Vierge.

Ces derniers sont d’une richesse remarquable et en cela l’artiste s’est conformé au goût de l’époque, car l’on sait que c’est à partir du xive siècle que le luxe s’empara de cette partie du vêtement des deux sexes (1). Les seigneurs attachaient une grande importance

(1) Dans l'Inventaire de Charles V (N°a 3446 et 3447), il est question de souliers très riches : « Unes

L’ÉMAILLERIE LIMOUSINE

aux chaussures et ne portaient que des souliers de prix. Si l’on consulte leurs inventaires, on voit qu’ils avaient dans leur garde-robe un nombre considérable de paires de souliers (i).

Ceux de la Vierge de La Sauvetat sont ornés de quatrefeuilles en émail bleu, encadrés dans un réseau de filets rouges. Une bande verte enserrant un rinceau d’or est appliquée sur le milieu de l’empeigne.

Le siège de la Vierge est également enrichi d’émaux champlevés. Sur les côtés figurent deux saints personnages, portant aux pieds des souliers pointus.

Fig. 524. — Inscription émaillée de la statue de la vierge. Église de La Sauvetat (Puy-de-Dôme).

Le dos du siège de la statue est occupé par un panneau central, cintré dans sa partie supérieure et donnant accès a une porte qui permet d’introduire des reliques dans l’intérieur. Sur cette porte on voit un ange en réserve, nimbé de rouge, sur un fond d’émail bleu semé de fleurs de lis d’or. Sa pose est déjà mouvementée et s’éloigne de cette raideur hiératique des siècles précédents.

Une inscription (voir figure 524), dont les lettres sont en émail bleu, nous fait connaître qu’Eudes ou Odon de Montaigut, grand-prieur des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, en Auvergne, fit fabriquer cette statue en 131g. Les lignes sont séparées par un filet d’émail rouge :

cendalles de satin azuré à fleurs de lys, comme dessus, et doublés de satin vermeil à laz d’or et de soye azurée, et en chacune cendalle six boutons de perles ». — « Ung solier de satin azuré brodez de fleurs de lys et doublez comme dessus, et a en chascun des dits soliers ung orfrois tout autour, et sur la grevé (l’empeigne) semez de menues perles à K K et couronnes, et le champ d’iceulx orfroyes de grossettes perles ».

(1) 1392. Pour 65 paires de souliers noirs et escorchiez (pour la reine), au pris de 5 s. la paire. — 1396. Fourniture d'un an pour le roi. 13 1 paires de chausses semellées, brodées, tant blanches comme noire et rouge (4“' et 8me Cpte roy. de Ch. Poupart , fos 137 et 105).

VIERGES-RELIQUAIRES

* DO MIN VS : MODO : DE : MONTE : AVCTO : HOSPITALARIVS : PRIOR : ALVER- NHIE : FECIT : FIERI : H ANC : YMAGINEM : AD : HONOREM : BEATE : VIRGINIS : GLORIOSE : ANNO : DOMINI : MILLESIMO : TRIENTESIMO : DECIMO : NONO : DO- MINVS : DEVS : IESVS : XPS : PER SVAM : SA[nJC[ta|M : MISERICORDIAM : CVSTO- DIAT EVM : IN : VITAM : ETERNAM : AMEN.

La Vierge de La Sauvetat est clans un parfait état de conservation. Les deux couronnes, et la bande estampée qui orne sur le devant le marchepied du trône, sont le fait d’une restauration relativement moderne (i).

Page 1