CATALOGUE DES NAVETTES ÉMAILLÉES
CONSERVÉES TANT EN FRANCE QU'A L'ÉTRANGER
ALLEMAGNE. — Église de Neuenbeken, près Paderbon (Westphalie). Navette à encens. Des serpents se recourbent aux extrémités, en manière d’anses. Coupe gravée; couvercle et pieds émaillés. Décors : médaillons circulaires inscrivant un ange à mi-corps, tenant un livre et issant d’un nuage. XIIIe siècle. {Mittheil. der K. K. Central-Commission, t. XII, p. XLIX, fig. Vienne, 1867.)
Bavière. — Musée germanique de Nuremberg . Navette à encens dont le couvercle, émaillé en bleu lapis, est orné d’un bouton de cuivre estampé accompagné de trois rosaces à pétales blancs. XIVe siècle.
Belgique. — Collection de M. G. Vermeersch, à Bruxelles. Navette à encens dont chaque opercule, orné de rinceaux en réserve, comporte un monstre enroulé, ciselé en relief. XIIIe siècle.
France. — - Ancienne collection Delamarve, à Coutances. Navette publiée dans les Annales archéologiques, t. XIV, p. 265. Fond en émail bleu orné de rinceaux. Au milieu de chaque valve de la navette, un animal chimérique en relief, en cuivre fondu et ciselé. XIIIe siècle. Trouvé sur l’emplacement de l’abbaye de Saint-Sauveur-le-Vicomte (Manche).
Musée de Cluny. Navette émaillée, ornée de rinceaux en réserve. Long. 0“ 18. XIIIe siècle.
Collection H. Nodet. Le couvercle est orné de rinceaux en réserve sur fond d’émail, de six cabochons de pâte de verre, et de deux boutons fondus et ciselés représentant des dragons enroulés. XIIIe siècle.
Cathédrale d' Auxerre. Le couvercle, terminé à chacune de ses extrémités par une tête de serpent, est décoré de rinceaux réservés sur fond d’émail bleu, de cabochons, et de deux boutons en cuivre repercés à jour représentant des serpents entrelacés. XIIIe siècle.
Italie. — Collection Lodovico Trotti Bentivoglio. Navette en émail champlevé. XIIIe siècle.
Russie. — Ancienne collection Basilewsky. Navette à encens. La coupe est ornée de godrons figurés en réserve, sur champ bleu bordé d’une zone mi-partie rouge et verte. Sur le couvercle, fleurons symétriques compris dans un anneau, d’où s'échappent des rinceaux épanouis aux extrémités. Haut. om037; long. om 206. XIIIe siècle.
GEMELLIONS
Le rit du lavement des mains avant ou après l’offertoire de la messe remonte à une haute antiquité dans la liturgie catholique et tire son origine de l’ancienne loi. Il est dit dans Y Exode que Dieu ordonna à Moïse d’élever à l’entrée du tabernacle un bassin, dans lequel Aaron et ses fils devaient laver leurs mains et leurs pieds avant d’approcher de l’autel (i). Aussi voit-on les ustensiles du lavabo mentionnés dans les plus anciens inventaires du mobilier liturgique.
Ces bassins sont quelquefois simples, et leur emploi répondait à celui des aquamanilia et des aiguières isolées, mais habituellement ils sont doubles, de même grandeur et de même forme, d’où le nom de gèmellions, ou bassins jumeaux, qu’on leur donne. Ces bassins n’ont entre eux d’autre différence que le petit goulot de fuite dont un seul des deux est muni pour verser l’eau dans l’autre.
Fig. 606. — Pilate se lavant les mains.
Une vignette des « Emblemata biblica » de la Bibliothèque nationale (Fonds Saint- Germain latin, N° 37) fait parfaitement comprendre l’usage de ces bassins doubles, si fréquemment relatés dans les textes anciens. Cette vignette, qui est du xme siècle, représente Pilate se lavant les mains; un serviteur se sert des deux plats (voir figure 606).
(1) « Faciès et labrum æneum cum basi sua ad lavandum : ponesque illud inter tabernaculum testimonii et altare. Et missa aqua, lavabunt in ea Aaron et filii ejus manus suas ac pedes, quando ingressuri sunt tabernaculum testimonii, et quando accessuri sunt ad altare, ut offerant in eo thymiama Domino ». Exod., c. xxx, v. 18, 19 et 20. Voir aussi c. xxxvm et xl.
L’ÉMAILLERIE LIMOUSINE
« Au moment du lavement des mains », nous dit Olivier de la Marche (i), « le maistre d’hostel appelle l’Eschanson et abandonne la table et va au buffet et trouve les bacins couverts que le sommellier a apporté et apprésté, il les prend et baille l’essay de l’eaue au sommelier (2) et s’agenouille devant le Prince, et lève le bacin qu’il tient de la main sénestre, et verse de l’eaue de l’autre bacin sur le bord cl’ycelui, et en faict créance et essay, donne à laver de l’un des bacins et reçoit l’eaue en l’autre bacin, et sans recouvrir les dits bacins, les rend au sommelier ».
Nous voyons donc clairement l’usage de ces bassins doubles, et on peut se rendre un compte exact de l’utilité de ces goulots, dont plusieurs d’entre eux sont munis. L’eau aromatisée était préparée dans celui qui avait le goulot; l’autre était placé sur celui-ci. L’échanson prenait de la main droite le bassin du dessous, contenant l’eau; de la gauche il enlevait le bassin du dessus et versait l’eau du premier bassin dans le second par le goulot, sur les mains du personnage auquel on donnait à laver.
Ces ustensiles, plus curieux que commodes, étaient autant en faveur pour les cérémonies liturgiques qu’à la cour des princes. Ils se conservèrent même bien plus longtemps dans le culte que dans la vie privée, où on trouva plus facile de se servir d’une aiguière pour répandre l’eau sur les mains, en augmentant les dimensions du bassin destiné à la recevoir.
Pendant plus de trois siècles la forme des gémellions est restée la même ; leur décoration seule a varié.
Les gémellions servaient à l’autel aux jours de fête (3) comme aux messes journalières (4); ils sont notés, dans les documents de l’époque, sous les noms de disci ( 3), pelves { 4), patence (4), bassince ( 5); l’égouttoir est mentionné par les termes : parvus canalis (4), pipa (4), et en français : brocheron (6), biberon (7), tuyau (8).
Il est souvent difficile de savoir si les bassins qu’on rencontre dans les collections étaient employés pour les usages de la vie civile ou pour les offices religieux, car les motifs d’ormentation dont ils sont enrichis n’ont pas toujours été choisis pour la destination qui leur était donnée. C’est ainsi que l’inventaire de Charles V, dressé en 1380, mentionne sous le N° 1541 : « 2 bacins de chapelle, d’argent dorez; en chascun une rose ou fonds, à un esmail de 2 dames qui tiennent 2 faucons et semez sur les bords d’esmaux à oyseaux de proye »; et que celui du duc de Savoie (1498) décrit sous le N° 989 :
(1) État de la maison de Charles-le-Hardy. ( Collect . des mémoires, Michaud, Poujoulat, t. III, p. 588.)
(2) C’est-à-dire fait reconnaître par le sommelier, dont c’est la charge, si l’eau est préparée comme il convient. Ce passage est curieux car il nous montre combien fut grande, au Moyen-âge, la crainte des empoisonnements, puisqu’on essayait même l’eau à laver les mains.
(3) « 1419. — It. 2 discos argenteos magnos cum quibus in sollempnitatibus manus abluntur ad altare ». Invent, de la cath. d'Amiens, p. 284.
(4) « 1488. — 2 pelves argentee cum solibus in medio, servientes ad lavandum, quarum altéra habet parvum canale seu piparn, ad usum cotidianum magni altaris ». Inv. de S. Donatien de Bruges. — 2 patene argentee, in medio solibus deauratis insignite quibus usus est cotidie ad magnum altare lavandis manibus, quarum altéra habet parvum canalem per quam aqua effunditur in alteram patenam ». Ibid.
(3) « 1 1 5 1 . — N° 27. 2 bassinæ argenti , partim deaurati , cum armis Reverendissimi Domini Gregorii pape ». Inv. de la catli. d'Avignon.
(6) « 1423. — 1t. 2 plats bachins d’argent à laver; l’un à brocheron ». Inv. de S. Amé de Douai.
(7) « 1573. — N° 89. 2 bassins d’argent veré... en l’ung desquelz y a ung petit biberon à vuider l’eaue et servant à donner à laver au prestre ». Inv. de la Sainte-Chapelle.
(8) « 1334. — A Guillaume le Mire pour faire deux tuiaux au bacin à laver et pour l’esmaillure ». D. de B., N° 5326 cité par Laborde, Glossaire.
GÉMELLIONS
« 2 bassins d’argent doré pour ung prélat quand il dit la messe, une dame sur un cheval en l’une, faicte en émail et en l’autre ung homme à cheval fait aussi en émail ».
Aussi est-il permis de supposer que souvent les bassins dits liturgiques devaient être employés pour la cérémonie de l’ablution des mains, tant par le prêtre à l’autel que par le gentilhomme à la table des festins.
On sait qu’au Moyen-âge on ne se serait pas mis à table dans une maison de quelque importance, sans s’être au préalable lavé les mains. L’absence de la fourchette et l’habitude de manger à deux dans la même écuelle et à plusieurs dans le même plat, rendaient nécessaire la propreté des mains, pour les autres avant le dîner, pour soimême après. Aussi, pas une description de repas qui n’offre ce détail (i). Le jour où la mode des cuillers, et plus tard des fourchettes, a fait tomber ce louable usage en désuétude, les gémellions ont servi dans les églises à recevoir les offrandes des fidèles ; de meubles civils ils sont devenus religieux, c’est ce qui expliquerait les sujets souvent profanes qui y sont représentés, et la cause de la disparition de l’émail, qui a été brisé et qui a fini par disparaître par suite de la menue monnaie que l’on y jetait et que l’on remuait sans précaution.
On pourrait établir de nombreuses catégories parmi les bassins. On distingue, entre autres, les « bacins à aumône », destinés à recevoir les débris de ce qui reste sur la table pour les donner aux pauvres; les « bacins à offrande ou de pardons », pour recueillir les oblations et les dons des fidèles, pendant le saint sacrifice, mais ceux-ci sont toujours en cuivre battu plus ou moins ornementé; ils sont de forme ronde mesurant généralement de om4o à om6o de diamètre, et semblent avoir été fabriqués en grande partie par les dinandiers d’Allemagne et des Pays-Bas (2).
Nous ne nous occuperons ici que des gémellions ou bassins jumeaux émaillés, dont Limoges a presque eu le monopole aux xu' et xme siècles. Ils présentent tous les mêmes caractères au point de vue de la technique et du coloris, sont presque tous divisés en plusieurs compartiments principaux, et offrent au milieu un médaillon circulaire qu’entourent d’autres médaillons, échancrés dans la partie inférieure par la circonférence du médaillon central. Des compositions empruntées à la vie civile : scènes de chasse ou de danse, jongleurs et ménestrels, ou représentant une série d’écussons émaillés, se détachent sur un fond d’émail bleu et remplissent ces médaillons. Au revers se voient presque toujours des ornements gravés : une fleur de lis, un griffon ou tout autre motif de décoration formant le centre d’une rosace, dont les extrémités viennent mourir sur les bords du plat.
Les deux gémellions représentés sous les figures 607 et 608 sont des gémellions liturgiques; les sujets qui les décorent ne laissent aucun doute à cet égard.
Le premier se trouve dans le château de Mainberg (Bavière). Au centre, un ange à
(1) 1260. « Puis fist on les napes oster,
Et por laver l’iaue aporter,
Li chevalier tout premerains Avec la comtesse ses mains Lava et puis l’autre gent tout ».
Fabliaux.
... li uns aporte une toaille Et li autres prist deus bacins Qui toz sont d’argent bons et fins,
Si emplit l’un de la fonteine ».
Rom. du Renart, t. III, p. 93.
(2) On rencontre, dans les collections, des bassins en cuivre dont le centre présente un dessin souvent varié et exécuté au repoussé, mais entouré presque toujours d’une même légende en vieux flamand fréquemment reproduite plusieurs fois à la suite l’une de l’autre : DER IN FRI[e]D[e] GEHWART. Ceci en -paix garde. Ces bassins paraissent provenir des ateliers de Dinan ou de Nuremberg ; ils appartiennent généralement aux xve et xvic siècles.
L’ÉMAILLERIE LIMOUSINE
mi-corps est inscrit dans un médaillon circulaire qu’encadre une bordure enrichie de rinceaux; à l’entour sont disposés six médaillons à figures de guerriers et d’animaux,
Fig. 607 et 608. — Château cle Mainberg (Bavière).
Gémellions émaillés.
(Musée de Cluny.) — Diam. om 22.
Fig. 609 et 610. — Gémellions émaillés, au trésor de conques (Aveyron). Diam. om 245. Diam. om 22 5.
séparés les uns des autres par des enroulements terminés par ces beaux fleurons polychromes qui caractérisent si bien l’École limousine. L’ange est complètement émaillé ; les autres figures sont épargnées (voir figure 607).
GÉMELLIONS
Le second
appartient au Musée de Cluny. Le milieu du bassin présente une figure de
Fig. 6l I et ÔI2. — GÉMELLIONS ÉMAILLÉS, AU MUSÉE DU LOUVRE (XIIIe Siècle).
Diam. o"22.
Diam. o” 20.
Fig. 613. — Gémellion émaillé. — xine siècle. (Collection Lord Hasting, en Angleterre.)
saint Michel terrassant le démon. Tout autour, huit figures de saints ou de saintes,
L’ÉMAILLERIE LIMOUSINE
vues à mi-corps, abritées par des arcatures en plein-cintre que séparent des lanternons. Les personnages sont en réserve sur fond bleu (voir figure 608).
Les figures 609 et 610 reproduisent des bassins du Trésor de Conques. Sur un de ces bassins (voir figure 609), trois basilics rampent le long de l’écu. Sur le bord sont figurés, dans des médaillons circulaires, six écussons d’armoiries soutenus par des femmes debout, vêtues de longues robes et entourées de rinceaux. Ces écussons, répétés deux à deux, portent des armoiries probablement de fantaisie : d’or, au sautoir fuselé de sable; d’argent, à la croix de gueules , au chef de sable (1); d’or , au lion de gueules. Les armes de France s’enlèvent sur un fond vert; les médaillons armoriés sont verts et se détachent sur un fond bleu.
Le même trésor conserve un autre bassin qui représente également au centre, sur fond vert, les armes de France. Les bords sont divisés par six compartiments déterminés par des arcs de cercle tangents au centre et terminés par des fleurs de lis. Ces compartiments sont occupés par des rinceaux au milieu desquels apparaissent en réserve, sur fond bleu, trois musiciens et trois danseuses. Les musiciens portent une harpe, une vielle et un tambourin (voir figure 610).
Le Musée du Louvre possède aussi un bassin dont le centre présente le même motif de décoration. Les armes de France sont ici chargées d’un lambel à cinq pendants de gueules, qui est d’Anjou ancien. Des arcs de cercle, dessinés par des lignes d’émail blanc qui s’entre-croisent, décrivent autour du centre six lobes en émail bleu, renfermant autant de figures de guerriers, en tunique courte, armés d’épées ou de massues et d’un petit bouclier. L’intervalle ménagé entre ces arcs de cercle et le bord du plateau est émaillé de vert avec rinceaux en réserve. Le revers est orné d’une rosace gravée (voir figure 61 1).
On peut voir, au Musée de Cluny, deux gémellions dont l’un est muni d’un orifice latéral en forme de tête de dragon (voir figures 614 et 615, planche XLV).
Le milieu est décoré de l’écu de France; autour sont disposés six écussons d’armoiries inscrites dans des cercles, que tiennent six femmes debout, vêtues d’une longue robe. L’autre a l’ombilic occupé par un chevalier et une dame debout, accostés de deux musiciens jouant de la lyre et de la vielle. Les bords du plat sont divisés, en parties égales, par six arcatures abritant deux musiciens jouant des mêmes instruments, deux femmes, et quatre écussons armoriés triangulaires. Ces écussons, répétés deux à deux, sont aux armes de Pot : burelé d'argent et d’azur à la bande de gueules , et de La Motte, familles originaires l’une de Flandre, l’autre de Hainaut.
La figure 612 reproduit un autre bassin du Musée du Louvre. Au centre, dans un médaillon circulaire, une reine, assise, reçoit une coupe que lui présente une jeune fille. Le fond est bleu, le terrain vert, le trône vert et rouge. Le champ annulaire, compris entre le médaillon central et le bord du bassin, est divisé en six lobes par des arcs de cercle encadrant chacun un personnage couronné assis sur un trône en émail vert et rouge. Le revers est gravé d’une étoile inscrite dans une rosace.
La collection Lord Hasting, en Angleterre, renferme un bassin dont la figure 613 nous
(1) Ce blason est contraire aux lois héraldiques, en ce sens que la croix empiète sur le chef, et que là on a deux émaux se détachant l’un sur l’autre. Mais cette irrégularité pourrait bien ne prouver que l’ignorance de l’artiste, car les émailleurs limousins qui souvent dénaturaient, de façon à les rendre incompréhensibles, les inscriptions qu’on leur donnait, ont bien pu ne pas reproduire d’une façon exacte le modèle qu’on leur confiait. Voir, au sujet de ce blason, l’ouvrage de M. Darcel : Le Trésor de Conques , page 74 du tirage à part.
L'Œuvre de Limoges.
Pl. XLV..
GEMELLIONS
donne le dessin. Au centre une femme couronnée, à cheval, est représentée sur fond bleu dans un cercle dont la circonférence, liserée de blanc, coupe un segment de quatre médaillons semblables disposés en quadrilobe. Dans chacun d’eux paraissent, sur fond émaillé de vert, deux personnages assis, l’un tenant un sceptre, l’autre armé d’un glaive. Dans les écoinçons extérieurs de la rose quadrilobée sont figurés, sur émail bleu, quatre écussons armoriés de forme triangulaire : d’or , à 3 fasces d’azur au larnbel de gueules à
7 pendants; d’or, à dix traverses de gueules et un chef ondè de ? ; burelé d’or et d’azur de
8 pièces, chargé en pal d’une tour ajourée de gueules (cet écusson est répété deux fois).