GARGAM EMPLOYE DES POSTES, ECRASE DANS UN ACCIDENT DE CHEMIN DE FER
L'accident
Le 17 décembre 1899, Gargani, commis ambulant des postes, prenait sou service dans le rapide qui part de Bordeaux à 10 li. 1/2 du soir; son wagon était l'avant-dernier du train. Entre Bordeaux et Angoulème, le rapide dut ralentir sa marche, sa locomotive était en mauvais état; malgré les ell'orts du mécanicien, il perdait sensiblement du terrain. Enfin, à la rampe de Livernant, à quelques kilomètres d'Angoulème, le train finit par s'arrêter complètement, il lui fut impossible d'aller plus loin.
Cependant, à dix minutes d'intervalle, l'express était parti de Bordeaux et devait suivre le rapide à une faible distance. « Nous venions à peine de nous arrêter, nous dit Gargam, lorsque nous entendîmes un bruit sourd, effrayant, qui se rapprochait de nous avec la rapidité de la foudre; c'était l'express, mar-
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chant à une vitesse de 80 kilomètres à l'iieure et qui devait infailliblement nous broyer.
Il était minuit et demi. Quelques secondes s'écoulèrent à peine et notre wagon fut télescopé, réduit en miettes. Nous fûmes lancés sur les côtés de la voie comme des fétus de paille; pour moi, je fus projeté à 10 mètres de distance, au fond d'un talus, enseveli dans la neige. Un de mes camarades qui se chauffait auprès du poêle, rouge en ce moment, car il faisait très froid, disparut au milieu des débris du poêle et du charbon.
Tous mes souvenirs s'arrêtent à ce bruit effrayant qui se rapprochait de nous. Le choc avait été si violent qu'il m'avait enlevé tout sentiment: à partir de ce moment, je n'existais plus.
« Nous étions quatre employés; l'un de nous est mort, les deux autres sont encore infirmes. Quant à moi, je restai de longues heures enseveli dans la neige ; ce n'est que vers 7 heures du matin que l'on finit par me découvrir. Je ne donnais aucun signe de vie. Vers les 10 heures j'arrivais à la gare d'Angoulême avec les autres blessés. On me conduisit directement à l'hôpital. Dans quel état! Jetais couvert de contusions, de plaies, sans mouvement. Je ne repris connaissance qu'assez tard dans la soirée. Pendant treize jours, il me fut impossible de prendre aucune nourriture, je suçais quelques tranches d'orange, c'était tout.
« Le lef janvier, je mangeai un œuf et je commençai à m'alimenter d'une façon bien insuffisante, assez pour ne pas mourir de faim, trop peu pour reprendre des forces. On s'aperçut bientôt que j'étais complètement paralysé, depuis la ceinture jusqu'aux pieds. Je ne pouvais, du reste, soulever la tête, le moindre mouvement provoquait des vomissements.
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J'avais uiiedouleur sourde au milieu des reins; l'intelligence seule survivait en moi. »
L'hôpital
Le D' Decressac, médecin de l'hôpital d'Angoulème, visitait chaque jour le blessé ; après bien des hésitations, il voulut essayer de lui faire donner des bains. Les secousses causées par ce déplacement aggravèrent son état; la gorge, contractée, ne pouvait plus avaler.
Au mois d'août, huit mois après l'accident, il fallut recourir à la sonde pour l'alimenter. C'était une souffrance sans cesse renouvelée. On ne pouvait passer le tube qu'une fois par jour et le malade restait vingtquatre heures sans rien prendre. Dans les derniers temps, il avait même obtenu qu'on lui ferait grâce du tube le dimanche; il essayait ce jour-là d'avaler quelques gorgées de bouillon et de lait.
Dans ces conditions, la faiblesse etl'amaigrissement faisaient des progrès rapides. Durant les quatre derniers mois, des plaies s'étaient formées aux deux pieds, plaies de mauvais aspect, sorte de gangrène des extrémités.
Ainsi ce choc épouvantable, qui devait le tuer, avait déterminé un ébranlement tel de tout son être qu'aucune fonction ne pouvait reprendre son jeu, et du côté des extrémités une sorte de mort locale commençait à envahir l'organisme. La moelle et tous les tissus avaient subi une telle attrition qu'ils semblaient se désorganiser, et tandis ([u'en s'éloignant de la date de l'accident il aurait dû s'opérer une reprise graduelle, l'état du malade s'aggravait au contraire cha(iue jour davantage.
Le D' Decressac, dans son certilicat, concluait à
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une maladie de la moelle, à marche progressive, qui devait entraîner la mort; il écartait les hypothèses d'une paralysie, par compression de la moelle, ou d'une hystérie traumatique, c'est-à-dire de troubles nerveux occasionnés par l'accident. C'est bien autour de ces trois hypothèses que les médecins se sont partagés.
Le malade éprouvait une douleur très vive, au niveau de la deuxième vertèbre lombaire, surtout lorsque l'on pressait sur ce point; et le D' Tessier, second médecin de l'hôpital, croyait qu'il y avait une compression de la moelle qui déterminait la contracture des jambes. Il a proposé jusqu'au dernier moment la trépanation de la colonne vertébrale.
Entin, plusieurs médecins pensaient qu'il n'y avait pas de lésion, mais un de ces états nerveux mal définis qui succèdent aux grands traumatismes ; à ce degré, ces états nerveux constituent une maladie sans remède et le plus souvent mortelle. Qu'importe l'étiquette, disait un chirurgien des hôpitaux de Paris, en voyant Gargam se relever devant nous comme un spectre; dans ces conditions la lésion est partout et l'économie est impuissante à se relever. Du reste, si les médecins ont pu varier sur la nature de la maladie, ils ont été unanimes à reconnaître que ce malheureux était condamné à une infirmité incurable et à une mort plus ou moins prochaine.
Plus de dix médecins ont visité Gargam, En dehors des médecins de l'hôpital, les médecins de la Compagnie d'Orléans et de l'administration des Postes ont déposé des rapports très étudiés devant le tribunal d'Angoulême et devant la cour de Bordeaux.
Dans les débats qui se sont poursuivis, on n'a varié que sur le chiffre de l'indemnité. Tout le monde a reconnu que l'état de Gargam était au-dessus des
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ressources de l'art, et si la Compagnie d'Orléans a accepté de payer une pension d'un taux élevé, — elle avait, en effet, offert trois mille francs de rente viagère, — c'est que, suivant toute probabilité, Gargamne devait pas survivre longtemps.
Dans l'arrêt rendu par la cour de Bordeaux, il faut retenir ce paragraphe : « Cet accident a réduit Gargam au plus pitoyable des états et a fait de lui une véritable épave humaine dans laquelle l'intelligence seule n'a pas été atteinte, Gargam, frappé en pleine jeunesse, a vu son existence brisée et s'anéantir ses espérances justifiées d'un heureux avenir. Désormais il aura besoin d'avoir près de lui au moins deux personnes suffisamment habiles pour lui donner, le jour comme la nuit, les soins particulièrement délicats indispensables à la conservation de son existence. »
La vie était donc atteinte dans ses sources. Ces chocs épouvantables déterminent des commotions tellement profondes que tout notre ètreestdésorganisé.
Gargam est à l'hôpital depuis dix-huit ou vingt mois, il s'affaiblitchaquejour, il ne peut avaler; non seulement l'amaigrissement est extrême, mais les muscles des jambes ont disparu; il ne mesure plus que 20 centimètres de circonférence au niveau des mollets. Aux deux pieds, des plaies se sont formées spontanément : c'est une sorte de gangrène ou d'asphyxie locale; c'est la fin, c'est la mort qui s'approche et le gagne insensiblement.
Gargam, en pleine possession de son intelligence, assistait à ce travail de décomposition qui se faisait en lui. Il avait trente et un ans, il fallait laisser tout rêve d'avenir. Il avait fait des études très complètes, préparé cinq ans l'école supérieure des Postes, il voulait arriver au sommet de la carrière et voilà que l'horizon se fermait brusquement.
Le dégoût de la vie le gagnait. Elevé dans unlycée,
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il n'avait pas mis depuis quinze ans les pieds dans une église; aucun sentiment religieux ne survivait en lui. La supérieure de l'hôpital se mettait souvent à genoux au pied de son lit, priait à ses côtés, mais tout cela le laissait froid, l'importunait plutôt.
Dans les premiers temps, l'aumônier du lycée venait souvent le voir, mais Gargam lui répétait toujours qu'il ne croyait pas, et peu à peu l'aumônier avait cessé ses visites. On lui avait souvent parlé de Lourdes, mais ce nom ne lui disait rien; c'était une superstition qui lui semblait indigne de lui.
Au mois d'août 1901, la maladie avait atteint son apogée: les plaies des pieds prenaient un mauvais caractère ; le D' Tessier insistait pour que l'on fît la trépanation des vertèbres, seul moyen, disait-il, de dégager la moelle. Alors, pour échapper à l'opération, Gargam, sur les conseils de son cousin, médecin à Saintes, se décide à quitter l'hôpital.
S'il devait mourir, il voulait revoir sa famille, sortir de ce lit, de cette salle qui lui rappelait de si mauvais jours. On parlait du pèlerinage de Lourdes. Il se fitinscrire, c'était un moyen de sortir del'hôpital.
On approchait du i5 août, il ne peut faire la neuvaine préparatoire. Pendant trois jours on prieautour de lui, il essaie de s'unir à ces prières, il se confesse et le 16 il fait la sainte communion avec une toute petite parcelle d'hostie, car il a la plus grande peine à avaler. Il aurait préféré attendre d'être à Lourdes pour communier, la grâce ne l'avait pas encore touché, et tout était bien confus dans son esprit.
Le pèlerinage. — La guérison
Le voyage présentait bien des difficultés. Depuis vingt mois, Gargam n'a pas quitté son lit, il ne peut
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soulever sa tète, faire aucun mouvement. On fait préparer un brancard de la largeur de la portière des wagons pour pouvoir le monter dans ce train et le descendre. Gargam est étendu sur cette planche comme dans un lit. Son infirmier et trois personnes l'accompagnent. On emporte le tube pour pouvoir l'alimenter. C'est dans ces conditions qu'il arrive à Lourdes, avec le pèlerinage national, le 20 août, à 'j heures du matin.
On le porte directement à la grotte, il est encore à jeun, il communie avec une petite parcelle d'hostie, car il avale toujours très ditïicilement. Il ressent un premier fourmillement dans les jambes, paralysées depuis si longtemps; symptôme fugace et bien incomplet, qui n'est pas suivi d'une amélioration durable.
Mais il se produit en lui un changement plus important. Il est venu, nous l'avons dit, cédant aux instances de sa mère et pour fuir l'hôpital. On a beaucoup prié (sa tante est religieuse du Sacré-Cœur et sa cousine, Clarisse au monastère d'Orthez). Il est resté cependant bien étranger à tout ce que l'on faisait pour lui. En arrivant à Lourdes, sa mère lui montre un Christ et lui dit de faire une prière. Gargam feint de ne pas entendre et détourne la tète; son àme est encore fermée à l'action de la grâce.
Mais voilà qu'après la communion une émoi ion indicible s'empare de lui. Il veut prier, les paroles ne peuvent arriver jusqu'à ses lèvres, les sanglots l'étouffent. Quelle vision s'est faite en lui? Ce ne sont plus seulement les quelques vestiges d'une éducation chrétienne, bien incomplète et depuis longtemps oubliée, c'est une intuition pleine et entière des vérités catholiques. La foi le saisit, le transporte. Ah! comme il lève, avecamour, ses regards vers la Vierge !
C'est bien de ce moment que date sa guérison,
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guérison plus étonnante que celle qui se fera plus tard dans son corps. Quel charme s'attache donc à celte grotte bénie? Depuis près de cinquante ans, le monde vient s'agenouiller devant elle, et si nous pouvons compter les malades qui se sont relevés sous le regard de la Vierge, qui pourra compter les grâces de conversion plus nombreuses et plus concluantes? Les maladies de l'àme, sous leurs formes les plus diverses, trouvent là le remède souverain. Il semble qu'il se détache durocher des traits deflammequi vont cicatriser les cœurs blessés, réveiller les consciences endormies.
Gargam vient de sentir le contact de ce rayonnement divin. La maladie, la souffrance, vingt mois d'hôpital ne lui avaient rien appris, tout s'écroulait devant lui; subitement tout se présente sous un jour nouveau. Son avenir se colore d'espérances inconnues, toutes les visions de l'au-delà viennent réconforter son àme. L'impression qu'il a ressentie devant la grotte domine tous les souvenirs de son pèlerinage : sa guérison, les grandes scènesde la procession, les foules qui le suivaient partout, tout s'efface devant ce moment sans pareil où la grâce l'a touché dans sa plénitude.
Cependant il faut s'arracher à ces émotions et reprendre le chemin de l'hôpital. Il faut encore le nourrir avec la sonde, le porter sur sa planche: la maladie letient soussa cruelle étreinte, il est toujours comme une sorte d'épave humaine dans laquelle l'intelligence seule semble survivre.
Dans l'après-midi, vers 2 heures, on le porte à la piscine, on le descend dans l'eau sur sa planche, car il ne peut supporter aucune flexion. Il ressent un grand calme, il prie avec ferveur à haute voix. Mais ce n'est pas encore la guérison.
A 4 heures il est couché sur le passage de la
procession, plus pâle, plus faible: les fatigues du voyage, les émotions de la journée ont brisé ses dernières forces. Il donne à peine quelques signes de vie, bientôt il perd complètement connaissance; ses traits se décomposent, il est bleu, froid. On croit qu'il va mourir, on saisit son brancard pour l'emporter, son infirmier s'interpose. « S'il meurt, dit-il, je couvrirai sa tête et l'on ne s'en apercevra pas. » Comment, du reste, percer cette double haie de trente mille personnes qui se pressent dans l'esplanade du Rosaire?
Cependant Gargam ouvre les yeux, revient à lui. Il croit la procession terminée, une profonde tristesse l'envahit. Mais bientôt le bruit des acclamations arrive jusqu'à lui ; il essaie de se soulever sur ses coudes, il retombe, il veut se soulever encore, on l'arrête. « C'est assez pour aujourd'hui, lui dit-on, demain vous serez plus heureux, vous obtiendrez votre guérison. »Mais lui, se soulevant une troisième fois: «Aidez-moi, dit-ilaux personnes qui l'entourent. » Bientôt il est debout, il fait quelques pas à la suite du Saint-Sacrement, mais il n'a ni vêtements, ni chaussures, on l'arrête, on le remet sur son brancard.
Il est guéri... La paralysie a disparu, il a retrouvé toute la liberté de ses mouvements. Désormais il n'aura pas besoin de tube pour se nourrir ; ce n'est plus ce cadavre que l'on voulait cacher tout à l'heure, c'est un ressuscité à la figure radieuse qu'il faut soustraire aux ovations de la foule.
Il est guéri... Mais il conserve les stigmates encore bien visibles de sa maladie, ce mélange d'ombre et de lumière qui va nous permettre de suivre la guérison dans sa marche rapide.
Un journaliste anglais correspondant Israélite du Daily Mail fait en ces termes le récit de sa guérison sur le passage du Saint-Sacrement :
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L'ostensoir d'or étincclait aux rayons d'un soleil ardent, lorsque, des lèvres d'un homme étendu à mes pieds, sur un grabat, s'échappa un cri inarticulé, et, de la bouche d'une femme voisine du brancard, une exclamation étouffée par des sanglots : « Sainte Mère de Dieu, je vous remercie! »
L'homme étendu sur la civière en saisit les côtés avec des mains qui semblaient être des serres, tellement elles étaient grêles, et, d'un mouvement convulsif, se redressa, jusqu'à ce qu'il fût assis.
« Aidez-moi! » soupira-t-il, tandis que deux grosses larmes roulaient le long de ses joues émaciées, jusque sur sa barbe; « je puis marcher : je le sens! » Des mains empressées l'aidèrent à se mettre sur ses pieds, et il fut là debout devant nous, comme un homme ressuscité d'entre les morts, sans chapeau et sans pantalon, n'ayant sur lui qu'une chemise de nuit et une robe de chambre. « Laissez-moi marcher ! » s'écrial-il de nouveau, d'une voix étrange et caverneuse. «Exaucezle! Sainte Vierge, exaucez-le! sanglota la mère. Il n'a pas parlé à haute voix depuis vingt mois ! » Et, à la vue des milliers de spectateurs amassés des deux côtés de la procession, « cette épave humaine », aux jambes semblables à des rouleaux de pâtissier, et aux pieds qui n'étaient qu'un amas de plaies, lit cinq pas chancelants sur sa robe de chambre, qu'on lui avait retirée pour qu'elle lui servit de tapis, et il retomba épuisé dans des bras prêts à le recevoir.
J'ai suivi jusqu'à l'hôpital son grabat, qui a été porté au milieu de la foule...
Depuis bien des mois, il ne pouvait parler qu'à de rares intervalles, et, de la hanche aux pieds, son corps était absolument rigide, insensible au fer rouge, dont les médecins faisaient parfois usage sur lui.
Ce matin... les blessures de ses pieds, qui suppuraient hier, sont presque entièrement guéries. Son visage est quelque peu coloré, et sa parole est tout à fait distincte.
M. Gargamnous a dit, au Bureau médical, où on l'examinait, que sa foi ne datait que de sa guérison.
L'entrée de Gargam dans le Bureau des Constatations forme un des épisodes les plus émouvants dont nous ayons été témoins. Soixante médecins nous entouraient, médecins des hôpitaux, professeurs de clinique, médecins étrangers, de nombreux corres-
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pondants de journaux, des convaincus et des incrédules.
Gargam arrive sur sa planche, plié dans une longue robe de chambre, suivi de sa mère, de son infirmier, de plusieurs dames de l'Iiôpital. Il se redresse devant nous, c'est un spectre.
De grands yeux fixes sont seuls vivants dans cette figure émaciée, décolorée; il est chauve, c'est un vieillard, cependant il n'a pas trente-deux ans. Autour de nous, l'émotion est vive, les questions se croisent dans tous les sens. Nous sommes obligés de remettre son interrogatoire au lendemain. Nous sommes envahis, nos portes auraient cédé sous la pression de la foule.
Le lendemain, notre Bureau ne peut contenir dans son enceinte les nombreux médecins qui s'y pressent, on monte sur les bancs, sur les chaises, on s'écrase. Gargam fait son entrée, non plus sur sa planche, mais correctement vêtu dans un costume neuf qu'on lui a procuré : son avoué d'Angoulême l'accompagne. Les plaies de ses pieds, qui hier encore étaient à vif, en pleine suppuration, se ferment à vue d'œil, il marche sans trop de difficulté. Il raconte d'une façon très claire tous les détails de sa maladie, il nous dit qu'hier au soir il a pu, pour la première fois, laisser son tube et manger comme tout le monde, sa nuit à été excellente. Sa maigreur est extrême, il n'a plus de muscles, c'est un squelette qui se meut devant nous.
Dans quelques jours il aura regagné vingt et quelques livres dans le poids de son corps, douze centimètres dans la circonférence de ses jambes. Mais dès le premier moment sa résistance est étonnante; la foule, avide de le voir, l'assiège sans cesse, les reporters sont constamment à ses côtés, les brancardiers montent la garde autour de lui pour le
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défendre contre les curieux, mais leurs efforls sont impuissants. Gargam répond à tous avec un grand calme et sans jamais se lasser.
Le professeur Desplat, de Lille, l'interroge longuement: il dicte un procès-verbal très détaillé. Il ne trouve pas de lésion, il incline vers l'hypothèse d'une commotion nerveuse déterminée par l'accident; mais
Le nouveau bureau médical
il reste les plaies des pieds, qui se cicatrisent à vue d'œil, et qui constituent la légion matérielle visible et trangible. Pour bien interpréter cette guérison, il faut avoir vu ce malheureux étendu sur sa planche; c'était un agonisan t qui n'avait plus que le souffle. En quelques secondes il a passé de la mort à la vie: celte reprise instantanée est au-dessus des forces de la nature et renverse toutes les théories scientifiques. Chez un malade usé par de longs mois de souffrance, tout se confond dans les convulsions de la fin; on ne trouve plus la lésion initiale. Ici la lésion était double. Un
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clioc violent avait refoulé une vertèbre lombaire qui comprimait la moelle, déterminant la paralysie de toute la partie inférieure du corps, l'atrophie des jambes, la gangrène des extrémités.
Après la guérison nous avons encore constaté des phénomènes de compression de la moelle, la marche était diflicile, les jambes amaigries. Par la radiographie on peut déterminer exactement le degré de déplacement de la vertèbre lombaire. La maladie semble laisser sa signature. La seconde lésion plus étendue résultait du choc épouvantable causé par l'accident et semblait avoir désorganisé tous les organes qui ne pouvaient reprendre leurs fonctions.
Ce n'est pas seulement la guérison qui doit nous étonner, la manière dont elle s'est produite est plus surprenante encore.
Le retour de Gargam dans son pays fut des plus mouvementés.
Depuis que la nouvelle de sa résurrection s'était répandue dans les gares du réseau d'Orléans, son nom volait de bouche en bouche: c'était un véritable événement pour tous, depuis le dernier employé jusqu'au chef de gare. Un inspecteur qui avait haussé les épaules en le voyant débarquer à Lourdes en si pitoyable état, restait stupéfait en apprenant sa guérison.
Pour se rendre compte de l'émotion causée par ce fait extraordinaire, nous n'avons qu'à parcourir le compte rendu que les reporters envoyèrent de Lourdes à leurs journaux. Nous les trouvons reproduits dans les Annales et dans le Journal de la Grotte de Lourdes du mois de septembre dernier.
La guérison de Gargam a été constatée par un médecin dont on ne saurait suspecter le jugement. Gargam nous écrivait : « On n'avait à Paris, à l'administration des Postes, que de nombreux certificats de
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médecins assermentés constatant mou état désespéré; au lendemain du miracle, j'avais écrit pour annoncer ma guérison. Pour être éclairée complètement, l'administration m'a envoyé de nouveau chez son médecin assermenté.
« Le récit de ma guérison à Lourdes l'a fortement indisposé contre moi, il est vrai qu'il est un des plus avancés du conseil radical socialiste de la ville. Il m'a dit que je devais reprendre immédiatement mon service et me mettre à la disposition de l'administration. C'était me déclarer guéri, je le savais; j'avais déjà regagné vingt-quatre livres dans le poids de mon corps et douze centimètres dans la circonférence de mesjambes. Maisje voulais, pour des motifs personnels, faire prolonger mon congé et prendre contact âvec l'administration, je voulais aussi, dans l'intérêt de la vérité, expli<|uer verbalement au soussecrétaire des Postes le miracle dont j'avais été l'objet.
« Je me suis rendu directement à Paris, j'ai raconté au sous-secrétaire d'État la complète disparition, à Lourdes, de la paralysie et des plaies de mes pieds; je lui ai dit que j'étais alors à l'état de squelette et que ma convalescence s'était faite sans arrêt, sans rechute. Il a souri, mais il a été fort aimable; je lui ai demandé de se rendre compte par mon dossier de l'état lamentable dans lequel j'avais été pendant vingt mois, de constater qu'il y a peu de temps encore j'étais condamné à une mort imminente.
« Le sous-secrétaire d'État m'a accordé tout ce que je demandais; du reste, mon directeur et mes inspecteurs ont été très bienveillants, j'ai rapporté de mon voyage la certitude qu'il y a à l'administration des Postes de nombreux certilicats qui déclarent mon étal désespéré; on attendait tous les jours ma mort, aux
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bureaux ambulants de la ligne du sud-ouest, et à chaque nouvelle lettre de faire part on disait : « C'est « Gargam qui est mort. »
Celte guérison est une des plus remarquables que nous ayons constatées. Plus de soixante médecins ont interrogé Gargam: tous, croyants ou incrédules, ont conclu dans le même sens. En voyant ce cadavre se relever devant eux, ils ont reconnu que cette résurrection instantanée renversait toutes les données de la science.
Le correspondant Israélite du journal anglais Daily ilfaiZ concluait dans le même sens que son confrère de la Croix. Le Journal et Y Univers se rencontraient dans l'expression de leur admiration et de leur surprise; devant cette guérison, un libre penseur ne pouvait retenir un cri d'étonnement. Jamais nous n'avions rencontré autour de nous pareille unanimité.
Ce fait devait produire une sensation profonde. Il fixait davantage l'attention sur le côté surnaturel des guérisons de Lourdes ; avec Gargam nous avions des guérisons d'aveugles, de poitrinaires, de cancéreux. L'année 1901, commencée avec le pèlerinage de 5o, 60.000 hommes, se terminait par les magniliques fêtes de la consécration de l'église du Rosaire, avec 26 évèques, patriarches, cardinaux. Le Saint- Père, par une lettre apostolique, avait convoqué le monde entier à ces grandes solennités; jamais nos pèlerinages n'avaient été plus nombreux, jamais le pèlerinage national n'avait eu plus d'éclat, les processions du Saint-Sacrement remplissaient l'esplanade du Rosaire et débordaient au delà de la Vierge couronnée.
Au Bureau des Constatations, nous avons compté 36o médecins, c'est le chiffre le plus élevé que nous ayons atteint. Il se faisait sous nos yeux des alliances
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imprévues et depuis longtemps désirées; parmi les médecins catlioliques,il n'y avait plus de dissidents; la Faculté catholique de Lille nous avait envoyé trois internes pour nous prêter leur concours, ses professeurs dirigeaient nos débats et dictaient les procèsverbaux.
La Société Saint-Luc, de Paris, mettait les guérisons de Lourdes à son ordre du jour, et le l)r Let'ur lisait un rapport très étudié sur ce sujet.