CHAPITRE X
Kersbilck, atrophie papillaire, pèlerinage du Nord. — Marie Marché, neuro-rétinite, pèlerinage de Poitiers. — Juliette Benoît, aveugle de Belleville. — Charles-Auguste, opacité de la cornée, pèlerinage de Beauvais. — M"^^ Gourcel, chanteuse des rues, pèlerinage national de 1906.
KERSBlLiCI^
ATROPHIE PAPILLAIRE
Le 22 septembre dernier, les pèlerins du diocèse de Cambrai arrivaient en gare de Lille. Plus de mille ouvriers, socialistes pour la plupart, attendaient à la sortie leur camarade Kersbilck dont on avait annoncé luguérison. Des cris divers accueillirent l'arrivée des pèlerins, mais il fallait pourtant se rendre à l'évidence, Kersbilck qui était parti complètement aveugle, qu'il fallait conduire par la main, revenait parfaitement gnéri, il allait dans tous les rangs, serrant la main de ses anciens amis et racontant les détails de sa guérison.
ig6 l'œuvre de lourdes
Kersbilck mendiait, depuis trois ou quatre ans, dans les rues de Lille, avec un écriteau sur la poitrine, sur lequel on lisait qu'il était aveugle. Un de ses enfants, âgé de huit ans, le conduisait. En arrivant à Lourdes, le i6 septembre dernier, il nous apportait deux certificats, l'un du D^ Desjardins, pro fesseur à la Faculté catholique de Lille, l'autre du Dr de Lapersonne, professeur à la Faculté de Paris. Sur les deux certificats, nous lisions : cécité totale et incurable par atrophie papillaire. Sa cécité, du reste, ne faisait doute pour personne et ses voisins nous ont donné, à cet égard, les témoignages les plus formels.
Au début de sa maladie, ce malheureux, s'étant un jour aventuré seul devant sa porte, fut se jeter sur un cheval qui se reposait dans ses brancards, en l'absence du conducteur: il tomba violemment à la renverse. Depuis cette époque, il était d'une prudence excessive et sortait toujours accompagné. C'était son fils qui était son compagnon fidèle; après quelque temps l'enfant le fut moins et, plus d'une fois, il oublia son père quand il rencontrait un petit camarade. Alors Kersbilck, n'osant s'aventurer seul, restait en place plusieurs heures de suite par tous les temps, par le froid, par la pluie, par la neige. Un jour, sur une place de Lille, il attendait ainsi depuis longtemps, appuyé contre un mur, quand il fut reconnu et interpellé par un camarade qui le reconduisit chea lui.
La Sœur qui dirige le bureau de bienfaisance de U! rue Fénelon lui donnait du pain chaque semaine et al toujours vu ce pauvre aveugle conduit par la main] droite, et la main gauche étendue pour reconnaître les obstacles: elle allait de temps en temps le visiterj dans sa mansarde, arrivait à l'improviste. Mais jamais,! dans son attitude, elle n'a rien trouvé qui pût lui)
GUEUISON DES AVEUGLES I97
laisser le moindre doute sur sa cécité absolue.
Kersbilck était donc absolument aveugle, il était atteint, d'après le D»' Tliillier, d'un genre d'atrophie qu'il appelle familiale ; plusieurs membres de sa famille sont atteints de la même affection, sa mère est morte aveugle, deux de ses sœurs ont à peu près perdu la vue, un des .enfants de sa deuxième sœur, âgé de quatorze ans à peine, présente de l'atrophie papillaire. Le D^ Bouchaud, professeur à la Faculté de Lille, a examiné Kersbilck au point de vue nerveux et n'a trouvé aucun symptôme d'hystérie.
Ce pauvre aveugle arrivait à Lourdes avec la Sœur Pascal, du Très-Saint-Sauveur, qui avait fait le voyage à côté de lui, qui devait le conduire constamment par la main.
Le 17 septembre, il prenait deux bains de piscine, le second fut suivi d'un grand mal de tête. Un peu plus tard, un médecin du pèlerinage du Nord lui faisait une lotion sur les yeux, lorsque brusquement l'aveugle distingue la croix rouge du brassard du médecin ; il lui serre vivement le bras en s'écriant : Une croix/ Il sort de la piscine, se rend seul à la grotte et se môle au mouvement des pèlerins. La Sœur, qui l'attendait à la sortie des piscines, le rencontre au milieu de l'esplanade du Rosaire, elle pousse un cri d'étonnement en retrouvant son malade et celui-ci, la reconnaissant à sa voix : « Ah ! c'est vous, ma Sœur, je vous vois, maintenant. » Il vient avec elle au Bureau des Constatations. Nous lui faisons lire les gros caractères d'un journal, ce qu'il fait aisément.
Il y a chez lui un changement complet.
Cette guérison provoqua parmi les pèlerins une émotion considérable, la nouvelle fut portée rapidement jusqu'à Lille, et voilà pourquoi près de mille ouvriers attendaient à la gare le retour de leur ancien
camarade. Dans cette foule, les sentiments étaient partagés. Ceux qui ne connaissaient pas Kersbilck ou ceux qui le connaissaient mal, disaient qu'il était payé pour faire l'aveugle ; mais tout autre était le langage de ceux qui le voyaient chaque jour, de ses parents, de ses voisins. Sur une des places publiques de Lille, située dans le quartier socialiste, on a chanté longtemps une chanson sur la guérison de notre aveugle, pas bien méchante en elle-même, mais faite pourtant dans un but antireligieux.
Nous reproduisons les deux premiers couplets :