UN HEUREUX VOYAGE
r n'a point de quoi à rire D'après ch' qu'on intind dire N'y a des gins d' tout pays, Des faubourgs, de Paris Qui vont faire un voyache Et de ch' pélérinache Malades et atHigés r s'trouv'tent soulagés.
Je n'sus point un crédule Mais j' connos un avule.
Qui d'puis chinq ou six ans N' veyot pus les passants.
Il a fait ch' biau voyache In rev'nant quel ouvrache, r n'a fait que r'vettier Tous les gins d' sin quartier.
Les médecins ont revu Kersbilck et l'ont observé avec beaucoup de soin : ils ont assisté à la reprise graduelle qui se faisait dans l'état de ses yeux. Au lendemain de sa guérison et dans le mois qui suivit, les lésions de l'atrophie papillaire étaientparfaitementj visibles, l'acuité visuelle était encore très faible, i/5ol ou même i/ioo, il ne distinguait les doigts qu'àj 2 mètres, ce qui était cependant un grand progrès.
Mais ce qui doit nous étonner davantage, c'est quel cette maladie qui devait être incurable, n'a pas cessé depuis cette époque de tendre vers une amélioration graduelle, dont on a pu suivre chaque jour les! progrès.
Les constatations médicales
Au mois de mai dernier, je faisais venir Kersbilck à Paris et je le conduisais chez le D"^ Bull, oculiste. Ce dernier examen devait être décisif et nous renseigner sur l'importance des résultats obtenus. Kersbilck, en arrivant à Lourdes, avait des désordres très accusés dans les deux yeux. Le fond de l'œil élait blanc, nacré, l'atrophie de la papille avait été reconnue par tous les médecins :
les vaisseaux : artères et veines, étaient sensiblement altérés. Les médecins le déclaraient atteint d'une cécité complète, incurable.
Le premier certilicat du D' Lapersonne était daté du 17 juin 1898.
Au retour de Lourdes, le D"^ Painblanc, chef de clinique du D' Lapersonne, constate qu'il persiste encore de l'atrophie plus ou moins marquée de la papille, mais que les vaisseaux qui en émergent sont très visibles et ne paraissent pas altérés. L'acuité visuelle, encore très restreinte, i/5o ou même i/ioo, peut être mesurée cependant.
Le D' ïhillier, chargé du dispensaire de Saint- Raphaël, examine le malade, le 5 octobre 1901, et conclut dans le même sens. Le D' Desjardins constate, du côté gauche, une papille blanche et nacrée, du
Kersbilck
côté droit, la papille est meilleure, mais la vision est très restreinte. Ce n'est pas la guérison complète, mais c'est une amélioration très importante. Entre l'aveugle d'hier qu'il fallait conduire par la main et cet homme qui marche sans hésitation au milieu des foules, qui reprend son travail dans son atelier, la différence est totale.
Le 22 mai, le D"^ Bull l'examine avec la plus grande attention. L'apparence des deux yeux est à peu près normale, il n'y a plus trace d'atrophie papillaire. L'acuité visuelle, toujours lente à revenir chez les atrophiés, s'améliore chaque jour. Elle était de i/ioo, puis i/5o. Elle est au moins de 1/20, et, depuis, elle s'est encore améliorée. Les verres sont sans aucune influence sur la vue. Le D'^ Bull est tellement étonné qu'il se demande si c'est bien le malade du D^Lapersonne que nous lui présentons. Il n'y a plus, dès lors, qu'à établir son identité : « Entre le malade d'hier et le sujet que vous me présentez, il n'y a rien de commun dans l'étal des yeux. »
Lorsque Kersbilck vint à Lourdes, il ne se rendait pas bien compte du but de son pèlerinage. La foi, chez lui, n'était pas encore bien vive: il était classé dans la catégorie des indifférents, on sétonnait, à Lille, que les faveurs de la sainte Vierge lui eussent été réservées, alors qu'elle eût facilement trouvé quelqu'un de plus digne. Ici tout l'étonnait; il appelait les brancardiers des braconniers et les piscines dépassaient son entendement.
Depuis sa guérison, il a complètement changé sa vie, il va chaque dimanche à la messe en y conduisant ses enfants; interpellé très souvent par ses anciens camarades, qui le plaisantent, il ne répond rien et supporte tout patiemment. Il a pris du travail dans le tissage d'un patron chrélicn et remplit bien sa tache. Kersbilck avait, dans le pèlerinage du Nord, un
camarade, aveugle, âgé de quarante ans, plein de force et de santé, qui vient de mourir subitement. Ce malade était allé demander à la Vierge de guérir ou de mourir, et sa famille pense qu'il a été exaucé. Un autre camarade d'infortune ne pouvait croire à la guérison de Kersbilck. 11 s'était rencontré un jour avec lui dans le cabinet d'un oculiste américain, et l'oculiste avait dit à Kersbilck qu'il n'y avait rien à faire pour lui et qu'il resterait aveugle pour toujours.
Les certificats des nombreux médecins qui ont examiiié cet aveugle établissent donc qu'il y avait chez lui tous les signes d'une atrophie papillaire. A son retour de Lourdes, cette atrophie pouvait encore se constater, mais, quelques mois après, le fond de l'œil était rentré dans son état normal. A son départ pour le pèlerinage, il n'avait aucune perception lumineuse; à son retour, l'acuité visuelle était d'un centième, puis d'un cinquantième, enfin d'un vingtième, et continue de s'améliorer. C'est une guérison dont le point de départ parait instantané, mais dont les progrès ont été graduels. Cette guérison, d'une maladie d'ordinaire incurable, présente un très grand intérêt.
Nous avons voulu corroborer le témoignage des médecins par une enquête faite auprès des parents, des voisins, des camarades : tout est venu confirmer nos premières indications. Un de nos amis de Lille nous écrit : « Personne n'a mis en doule la bonne foi de Kersbilck; passe encore si sa position eût été bonne, loin de là; au début, les receltes n'étaient pas trop mauvaises (8 ou lo francs par semaine), mais, depuis un an ou deux, c'était chez lui la misère noire; les camarades de jadis, au lieu de lui faire l'aumône, lui payaient des chopes; il acceptait tout, naturellement, et, bien souvent, il revint chez lui en état d'ébriélé. Sa conduite avait indisposé ses
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bienfaiteurs ordinaires et, depuis longtemps déjà, les recettes avaient baissé. Il vivait de peu, recueillant ce qui restait dans une auberge voisine. »
Le directeur du Cercle ouvrier nous dit encore: « Kersbilck était le type de l'ouvrier lillois, et bien loin d'être un modèle de vertu ni de foi, il venait au Cercle, à de rares intervalles, demander l'aumône aux camarades; nul ne doutait qu'il ne fût bien aveugle et nul ne doute de sa guérison miraculeuse qui a fait beaucoup de bruit. »