NEURO-RÉTINITE
Marie Marché arrivait à Lourdes, le mardi 2 septembre, ne distinguant pas le jour de la nuit : son mari la conduisait par la main ; cette pauvre femme ne percevait aucune lueur, et le bruit qui se faisait autour d'elle l'effrayait, et semblait la clouer sur place.
Le troisième jour de son pèlerinage, le jeudi 4 septembre, à To heures du matin, elle retrouvait instantanément la vue, elle pouvait se guider seule au milieu de la foule ; sans le secours de son mari, sans aucun guide, elle pouvait suivre tous les exercices du pèlerinage ; cette cruelle infirmité ne laissait plus aucune trace.
En arrivant à Lourdes, Marie Marché était absolument aveugle. Les deux médecins de son pays l'avaient soignée sans pouvoir enrayer les progrès de son mal: un oculiste des plus distingués de Paris l'avait vue
plusieurs fois, avait bien précisé la nature des lésions que l'on constatait dans ses yeux, n'avait pas caché la gravité de ces lésions à ses confrères.
Depuis son retour de Lourdes, on a fait la contreépreuve, Marie Marché est venue se soumettre à l'examen d'un oculiste bien connu. Ce dernier a déclaré que ses yeux étaient dans un état normal, son acuité visuelle parfaite, qu'on ne retrouvait aucun vestige de son ancienne maladie.
On peut démontrer, d'une façon certaine, (jue le jeudi matin, 4 septembre, cette femme, qui venait de prendre son cinquième bain de piscine, ne percevait aucune lueur ; d'un autre côté, par
des témoignages indiscutables, on peut établir qu'à loh. 1/2, le mèmejour, elle a retrouvé la vue, qu'elle a reconnu tous les objets qu'on lui présentait, obtenant ainsi, dans une transition soudaine, une guérison contraire à toutes les prévisions de la science.
En laissant de côté, pour le moment, toute controverse, en étudiant cette guérison, sans tenir compte du mode et du lieu, comme nous l'étudierions si elle s'était produite dans une clinique ordinaire, nous
M""^ Marie Marché
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pouvons convier tous les hommes sérieux à suivre avec nous tous les détails de l'enquête.
INIarie Marché est une femme du pays mellois, une femme de la campagne ; les soins du ménage, les travaux des champs, ont absorbé sa vie. Elle a quarante-trois ans, mère de trois lils déjà grands, son aîné fait son service militaire : ce n'est pas à son âge que conmiencent les maladies nerveuses, surtout en dehors de toute cause connue. Autour d'elle, rien n'a pu troubler l'harmonie de sa vie : ni les soucis de la fortune, ni le contact du monde ; c'est une nature simple, un peu fruste ; tous les jours pour elle se ressemblent, et la monotonie de son existence entretenait autour d'elle un calme toujours égal.
Au mois de mai ou de juin 1901, elle s'aperçut que sa vue baissait sensiblement d'abord de l'œil gauche ; de ce côté elle ne distinguait les objets que d'une façon confuse. Marie Marché consulte son médecin qui lui prescrit divers traitements, mais sans pouvoir enrayer les progrès du mal.
Vers la fin de mars de l'année suivante, l'œil droit se prend à son tour ; c'est alors que, sur les conseils de ses médecins, Marie Marché se rend à Fontenay, pour prendre l'avis d'un oculiste distingué de Paris. La première consultation eut lieu dans le courant de mai ; la seconde, le 8 juin ; la dernière porte la date] du 3 août igo2, moins d'un mois avant le pèlerinage.!
L'oculiste examine le fond de l'œil avec la loupe ;j il^constate des troubles très marqués du côté du neri optique : « C'est de la neuro-rétinite », dit-il à ses confrères.
Du reste, l'état général de cette femme était très altéré ; elle souffrait constamment de la tète, avait perdu le sommeil, l'appétit, elle se traînait péniblement, et ne pouvait plus faire son ménage. Le médecin de Paris, en la voyant pâle, bouffie, avec un
teint cachectique, soupçonne d'abord une altération du sang, et recommande de rechercher l'albumine , qui pouvait être le point de départ de ces accidents.
L'analyse fut négative ; il fallut chercher ailleurs . Aussitôt, portant ses préoccupations plus loin, le médecin indique à ses confrères qu'il doit exister, dans le cerveau, quelque tumeur qui comprime les nerfs de l'œil, et que, dans toute hypothèse, la maladie est fortgrave.il prescrit, en conséquence, un traitement très énergique.
Le 8 juin 1902, il résumait ses impressions dans une lettre qu'il adressait au médecin de la malade, et, dans cette lettre, il disait :
« Marie Marché a de chaque côté, surtout à gauche, une neuro-rétinite. Cherchez d'abord l'albumine, mais si vous n'en trouvez pas, il faut penser à une lésion dans le cerveau: en tout cas, c'est une affection grave qu'il faut surveiller. »
Un des médecins de la malade, se conformant aux indications de l'oculiste de Paris, écrivait, le 12 juin, en tète d'une de ses ordonnances, le diagnostic de neuro-rétinite, et prescrivait un traitement énergique pendant une période indéterminée, mais avec des arrêts tous les quinze jours.
Enfin, le Saoul, le médecin de Paris revoyait encore la malade : devant la marche croissante des accidents, il conseillait l'iodure à dose élevée, deux et trois grammes par jour.
Nous avons en main toutes les pièces justificatives, les lettres et les ordonnances des médecins.
En parcourant dans nos dossiers l'observation de Marie Marché, un oculiste de Namur, M. le docteur Dethier, écrivait, à la suite, les réflexions suivantes : « L'oculiste de Paris qui a reconnu une neuro-rétinite, causée par une tumeur intra-cranienne, a dû voir, dans le fond de l'œil, une papille gonflée congés-
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tionnée, avec quelques taches d'iiémorragie sur la rétine ; il faut reconnaître que ces lésions ne pouvaient disparaître instantanément par aucun traitement médical. »
Mais n'anticipons pas ; nous sommes au 3 août, au dernier examen du médecin de Paris : non seulement l'œil g^auche est perdu, mais les dernières lueurs qui persistent à droite s'effacent d'un jour à l'autre.
A côté des témoignages des médecins, voici les déclarations des parents, des voisins, des témoins de la vie de cette femme.
Tout le monde, dans son entourage, avait constaté le changement profond qui s'était fait en elle. Ce n'était plus la même personne ; tous ses traits accusaient la souffrance. Souvent ses enfants approchaient brusquement divers objets de ses yeux, sans pouvoir faire cligner ses paupières ; plus tard, l'ardente lumière du soleil d'été ne l'impressionnait pas; elle se frappait le front contre tous les obstacles qu'elle rencontrait devant elle.
Deux jours avant de partir pour Lourdes, le vendredi 24 août, à 4 heures de l'après-midi, elle puisait de l'eau non loin de sa demeure, lorsqu'elle vint se heurter au robinet de la pompe ; le choc fut si violent qu'elle s'évanouit : ses enfants durent venir la relever.
Le pèlerinage
Le !«' septembre, elle se met en route ; pendant le voyage, les douleurs de tète redoublent d'intensité : il faut lui mettre un bandeau sur le front, il faut l'aider à monter et à descendre du wagon ; elle ne distingue rien. Elle arrive par le train blanc de Poitiers, le mardi à 5 heures du matin. A 8 heures, elle se rend à la grotte, puis aux piscines; dans l'après-midi,
second bain ; on la mène ensuite sur le passage du Saint-Sacrement ; elle ne constate aucun changement dans son état. Elle fait, avec son mari, la communion chaque matin. Le mercredi soir, ses douleurs de tête s'apaisent; pendant la procession, elle croit percevoir une vague lueur, mais c'est une sensation fugitive qui ne persiste pas.
Cette pauvre femme, perdue au milieu des pèlerins, ne voit rien de ce qui se passe autour d'elle, ballottée par ces remous violents des foules. Gomme une épave qui ne peut se diriger, quelle sensation étrange elle doit éprouver au bruit de ces invocations, de ces chants !
Nous sommes au troisième jour du pèlerinage, à la veille du départ. Marie Marché vient de prendre son cinquième bain de piscine, toujours sans amélioration. Il est 10 heures du malin ; elle rentre à l'hôpital, au bras de son mari.
Les pèlerins la regardent passer avec tristesse ; si elle ne guérit pas, quelle déception! Devant le Bureau des Constatations, une agglomération plus compacte l'arrête. Monseigneur de Poitiers est là : on l'attend. « Allez demander sa bénédiction, elle vous guérira! » dit le curé de Saint-Vincent. M. et Mme Marché s'approchent, s'agenouillent aux pieds de leur évêque, et Monseigneur de Poitiers, reconnaissant cette pauvre femme, lui dit : « Si vous ne guérissez pas, je ne vous ramène pas avec nous ! » Ensuite il la bénit.
A ce moment, un éclair éblouissant passe devant ses yeux et déchire le voile impénétrable qui les recouvrait ; elle aperçoit Monseigneur de Poitiers dans un nuage d'or. Un cri s'échappe de ses lèvres : « Ah ! Monseigneur, je vous vois ! je vous vois ! je suis guérie ! » Elle lui saisit vivement le bras. Marie Marché se relève : elle vient au Bureau des Constatations.
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Nous n'avons pas oublie l'impression profonde que nous ressentîmes à sa vue : ses yeux fixes, grands ouverts, semblaient boire la lumière. Les deux bras levés vers le ciel, elle était pâle d'une émotion qui ne peut se délinir, un tremblement la secouait tout entière ; on n'entendait qu'un cri confus, entrecoupé: « Je vois !... je vois !... »
Elle voyait en effet. Elle ne savait pas lire, mais elle comptait les lettres de chaque mot, et distinguait parfaitement les chiffres; elle reconnaissait l'heure à la montre, et nommait tous les objets que nous lui présentions ; à une très grande distance, elle reconnut des troupeaux sur la montagne. Sa guérison était complète.
Au sortir du Bureau, les pèlerins l'accompagnèrent à la grotte d'abord, à l'hôpital ensuite : c'était l'émotion des grandes foules et des grands jours de Lourdes.
Rien n'impressionne comme les guérisons des aveugles : les résultats sont instantanés, à la portée de tous ; on ne s'embarrasse ni des mots techniques, ni des explications scientifiques. Cette femme n'y voyait pas, elle y voit!... On n'en demande pas davantage, les enquêtes doivent venir plus tard.
A son retour, Marie Marché fut l'objet de la curiosité générale: elle voyait tout, observait tout. Descendre de wagon, ou y monter, n'était qu'un jeu pour elle : c'était à son tour de veiller sur son mari. Dans son pays, tout le monde fut profondément surpris par cet événement.
Cependant sa maladie avait été constatée par des hommes spéciaux, sa guérison devait l'être aussi. Je la fis venir à Paris, vers le milieu de novembre, pour la conduire chez le D^^ Bull, oculiste. Ce dernier l'a examinée pendant plus d'une heure. Après cet examen, il concluait que ses deux yeux étaient dans un état normal, que son acuité visuelle était parfaite.
que l'on ne trouvait aucune trace de neuro-rétinite, que toutes les lésions constatées avaient disparu ; la guérison était donc absolue.
En retrouvant Marie Marché, j'étais frappé du changement qui s'était fait en elle, de la reprise de son état général. Sa physionomie avait bien toujours le même calme ; ses yeux limpides et bien ouverts étaient entourés d'un grand cercle noir, dernier vestige de ses souffrances passées.
Ce n'est pas chez elle qu'il faudrait chercher un jeu de nerfs, ou des influences suggestives.
Marie Marché est une Vendéenne de pure race, originaire de la Gàtine ; transplantée dans le pays mellois, elle est restée toujours fidèle à ses devoirs de chrétienne, s'effbrçant d'inspirer à ses enfants la foi, la piété dont elle était animée. C'est une figure qui sort du vulgaire. Dans la rectitude de ses lignes, on lit le calme, la limpidité de son âme, on devine son sens si droit.
Le souffle du monde n'a pu ni l'altérer, ni l'atteindre; le monde, elle ne l'a pas connu; elle n'a reçu aucune instruction, elle ne sait pas lire. Dès l'âge de huit ou neuf ans, elle gardait les troupeaux des voisins pour un morceau de pain, vivant au milieu des paysans, ces privilégiés qui n'ont qu'à lever les yeux pour voir Dieu, sa toute-puissance, sa bonté.
Elle ne savait pas lire; son curé lui dit au moment de sa première communion ; « Les livres vous sont inutiles, vous réciterez votre rosaire. » Toute sa vie, elle a récité son rosaire. On aurait pu dire d'elle ce qu'on a dit de Bernadette : « qu'elle promenait sous le ciel, tout le long du jour, la salutation angélique, la répétant sans trêve, en respirant cet air de primitive foi dont ce pays est imi)régné. »
Elle avait une piété naturelle; chez elle, on fait la prière en commun, tous les enfants portent le scapu-
laire. Dans la Vendée, les pratiques religieuses se conservent intactes dans de nombreux foyers.
Pendant le pèlerinage, tout à été d'abord à rencontre de ce qu'elle pouvait espérer; la grotte, les piscines, les processions ne donnent aucune amélioration. Cinq bains de piscine ont été pris sans aucun résultat; elle rentre à l'hôpital au bras de son mari; la foule l'arrête, elle rencontre Monseigneur de Poitiers, s'agenouille à ses pieds, reçoit sa bénédiction; aussitôt un éclair éblouissant déchire le voile épais qui recouvrait ses yeux. Elle voit resplendir dans une éclatante lumière les traits souriants du prélat, sa croix d'or, et son camail violet. Sa surprise et son trouble sont tellement profonds qu'elle ressaisit, avec peine, ses idées. Toutes les prévisions sont ici déjouées, tous les calculs humains renversés, le plan de Lourdes lui-même parait modifié. Ce n'était pas ainsi, et dans ce moment, que cette femme pouvait attendre sa guérison. ^
Dans le pays de M™*^ Marché, on trouve des pro-^ testants en assez grand nombre, des catholiques très indifférents ou même franchement impies. Quelle a été l'attitude des uns et des autres en présence de cette guérison inexplicable? Pour connaître leurs objections, nous n'avons qu'à lire le magnifique chapitre de saint Jean qui contient le récit de la guérison de l'aveugle-né.
L'état d'àme des incrédules actuels est bien le même que celui des pharisiens devant les miracles du Sauveur.
L'esprit humain, livré à ses seules ressources, tourne dans un cercle bien restreint d'idées.
L'enquête menée par les pharisiens est le type parfait de celles qui sont poursuivies, chaque jour, par les incrédules contre l'intervention surnaturelle de Dieu dans le monde.
On nie d'abord le fait... « Cette femme n'était pas aveugle, quand elle est allée à Lourdes! » Quelquesuns ajoutent : « On l'a payée pour jouer ce rôle! » On interroge les voisins : un voisin intimidé déclare ne pas connaître la femme Marché; de même les parents de l'aveugle-né, intimidés par les Juifs répondent : « Interrogez notre fils, il est en âge, il peut parler de ce qui le concerne; pour nous, nous ignorons comment il est guéri, et qui lui a ouvert les yeux ! »
La guérison de l'aveugle-né s'était produite dans les conditions de la plus éclatante notoriété ; de même la guérison de la femme Marché avait eu deux mille témoins, et, naturellement, avait fait grand bruit.
On ne peut la nier, il faut essayer de l'expliquer : « Comment voulez-vous qu'une eau naturelle puisse guérir une aveugle? A Lourdes, on ne guérit que les maladies nerveuses! » Cependant le témoignage de celte femme devient gênant, on l'écarté; on fait le silence autour d'elle. De même les pharisiens chassèrent de leur présence l'aveugle guéri, en lui disant : « Tu es né tout entier dans le péché, et tu veux nous en apprendre! »
Il n'y a pas un trait du récit de saint Jean qui ne puisse s'appliquer à la guérison de la femme Marché.
Ce parallèle pourrait nous conduire aux plus hautes considérations. Les manifestations surnaturelles ont toujours rencontré des croyants dont la foi s'affermit, des incrédules plus ardents dans leurs négations. Un consentement unanime ne se trouvera jamais.
jNIgr l'évêque de Tarbes, eh présidant nos séances, a commenté souvent cette magnili(jue page de saint Jean, nous montrant que toutes les objections que nous entendons autour de nous ont été déjà prévues et résolues, nous indicjuant les grandes harmonies qui, dans nos livres saints, unissent le présent au
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passé. Tandis que l'esprit humain suit toujours la même pente et les mômes erreurs, la vérité conservée dans l'Evangile est applicable à tous les temps, et donne la solution de tous les doutes. C'est ainsi que, dans le Bureau des Constatations, toutes les sciences se prêtent un mutuel appui: la médecine, l'histoire, la théologie, interprétées par les plus hautes autorités. Les guérisons des aveugles ont été plus nombreuses dans le courant de ces dernières années, plus intéressantes, car elles ont été étudiées par des spécialistes de grande valeur. Enfin, elles ont donné lieu aux considérations les plus élevées, en les rapprochant des guérisons des aveugles de l'Evangile. Elles forment un des chapitres les plus importants de l'histoire médicale de Lourdes.
JUlilETTE BENOIT