‹ L'Œuvre de LourdesChapitre 30 sur 47 · AVEUGLE DEPUIS SON ENFANCE, GUÉRIE LE 20 AOUT IQOO · texte numérisé non relu

AVEUGLE DEPUIS SON ENFANCE, GUÉRIE LE 20 AOUT IQOO

A Paris, j'ai trouvé des miraculés de Lourdes, dans le quartier Mouffetard, autrefois champ d'apostolat de la Sœur Rosalie; à Grenelle, dans ces cités ouvrières où vivent pêle-mêle toutes les misères morales ; dans le quartier d'Amérique, sur les sommets de Belleville. Je les ai trouvés, comme les trouvent les missionnaires, parmi les païens, les sauvages; j'ai été frappé du contraste que ces guérisons, dans de tels milieux, éveillaient dans mon esprit. C'est surtout dans les foyers les plus déshérités que Notre-Dame de Lourdes se plait à choisir ses sujets

GUÉRISON DES AVEUGLES 2l3

préférés. C'est là le terrain de choix où s'exerce sa miséricorde.

Si vous allez au sommet de Belleville, dans ce quartier qui porte à chaque pas les traces violentes de nos révolutions, vous trouvez en bas l'église Saint- Joseph, pillée, mise à sac par les anarchistes, tout en haut la rue Haxo, de sinistre mémoire, avec le mur où furent fusillés cinquante et quelques otages. Prenez la rue Saint-Gervais, elle vous conduit dans le voisinage des fortifications; les maisons deviennent plus rares; au no 87, au bout d'une allée, vous franchissez une porte, toujours ouverte, vous montez au troisième étage; là, dans une chambre, pêle-mêle, les instruments de travail, les objets de ménage, les lits, le vestiaire, tout se presse dans un étroit espace. Un ménage d'ouvrier, calqué sur le modèle de tous les ménages voisins, calqué surtout au point de vue moral.

Le père et la mère Benoit ont eu douze enfants, il leur reste cinq filles — quatre n'ont pas été baptisées, les deux ainées sont mariées civilement. Il n'a pas été question de première communion. Pour la troisième et quatrième fille on a fait un baptême civil. Un oncle très impie a fait les frais d'un grand repas: on a bu aux enfants, on leur a donné des noms païens. Rien ne manque au programme, pas une enfant n'a échappé à ces funestes influences. Pourtant la figure de cet ouvrier est bonne, n'a pas cet aspect farouche qui vous frappe à chaque pas dans cette population en révolte contre la société. Sa parole est douce et, si vous cherchez dans son passé, vous trouvez la trace d'une éducation chrétienne. Dans son enfance, il a été recueilli dans un orphelinat tenu par des Sœurs à Briey en Lorraine. A dix-sept ans il vint à Paris en apprentissage; soldat pendant la guerre, il avait conservé sa foi. Ce n'est que plus tard, vers l'âge de trente

2i4 l'œuvre de lourdes

ans, que tout a sombré chez lui. Il est resté treize ans concierge à Saint-Ouen. « J'avais, nous dit-il, vingtsept locataires, cinq ou six à peine étaient clans des conditions régulières. » La libre pensée, la franc-maçonnerie battaient leur plein et l'immoralité coulait à pleins bords.

Toutes les mauvaises influences ont eu sur lui d'autant plus d'empire qu'il était moins préparé à subir ces contacts ; comme ces tempéraments mal acclimatés qui dans les épidémies sont les premiers et les plus gravement atteints. Alors on avait oublié le chemin de l'église, plus de baptêmes, de premières communions, de mariagesreligieux. — Le matérialisme le plus grossier.

Comment Notre-Dame de Lourdes avait-elle pu jeter dans un pareil milieu un de ses rayons les plus purs? C'est là qu'éclate sa miséricorde et que l'on peut comprendre quel est le prix d'une àme.

Juliette, la troisième des cinq filles, était à peu près aveugle depuis sa plus tendre enfance, elle avait à peine un an lorsqu'en se roulant un jour sous la table au moment du repas, elle renversa la soupière, le liquide brûlant inonda son visage et brûla ses paupières. On porta l'enfant à l'hôpital voisin, mais les paupières se gonflèrent à tel point qu'on ne pouvait les écarter pour entrevoir les yeux. Les yeux étaient constamment voilés et baignés par la suppuration . Ces inflammations chroniques des paupières finissent toujours par amener des lésions, surtout lorsqu'elles se prolongent quatorze et quinze ans comme dans le cas actuel.

Pendant ces longues années de souff'rances, on consulte des médecins spécialistes et, pendant les deux ou trois dernières années, on conduit l'enfant à la clinique des Quinze-Vingts où elle subit toutes les opérations possibles : cautérisations, excisions.

Rien n'y fit, l'enfant ne pouvait sortir seule, elle y voyait à peine pour marcher. Dans ces conditions, elle était à charge à sa famille ; aussi sa mère, dès qu'elle le put, l'envoya à l'école, conduite par une de ses jeunes sœurs. Mais comme elle ne pouvaitapprendre à lire ni à écrire, Juliette dissipait ses voisines, et ses maîtresses prièrent ses parents de ne plus envoyer leur fille.

Juliette dut rester àla maison. Elle grandissait ainsi privée de la lumière du jour, mais plus encore des lumières de la foi ; elle ignorait tout, mèmele nom de Dieu.

Sagrand'mère qui était venuepasser quelques jours chez sa lille, frappée de son ignorance, lui fit promettre de réciter chaque matin cette prière : « Mon Dieu, faites-moi la grâce de passer une bonne journée et une bonne nuit. » Cette prière ne tarda pas à trouver sa récompense.

Une jeune fille qu'elle rencontrait quelquefois dans la rue, la conduisit un jour à son patronage, dirigé par les Dames du Cénacle de Montmartre. Ces dames, touchées des sentiments de cette pauvre aveugle, vinrent la visiter chez ses parents et obtinrent de son père que Juliette serait baptisée. L'enfant profita de cette permission pour amener avec elle ses deux plus jeunes sœurs et, le 24 juillet 1898, elles reçurent toutes les trois le saint baptême. Quatre jours après, Juliette faisait sa première communion: elle avait quatorze ans.

Depuis celte époque, les parents de notre infirme la laissent alleraupatronage, elle mène régulièrement ses sœurs avec elle et, quand les enfants rentrent à la maison, elles racontent ce qu'elles ont appris, le père et la mère sont heureux de la joie de leurs filles et il leur arrive souvent de lire des livres que les enfants laissent traîner sur la table.

121 G l'œuvre de lourdes

Cependant, Juliette souffrait toujours des yeux : la vue était très faible, la myopie excessive: elle ne pouvait lire qu'en mettant son livre au contact de ses paupières. Valnementon tenta une dernière opération : les yeux restèrent gonflés et à demi clos.

Une de ses amies, la voyant toujours souffrir, lui demanda pourquoi elle n'irait pas à Lourdes. « Je n'ose en parler », répondit la pauvre aveugle ; cependant, quelques jours après, on la faisait inscrire, et Juliette apportait un certificat du médecin des Quinze- Vingts, ainsi conçu :

Je soussigné, médecin de la cliniqne nationale ophtalmologique, certifie que Juliette Benoît, âgée de seize ans, est atteinte de blépharite chronique, avec diminution de l'acuité visuelle, et qu'elle est dans l'impossibilité de travailler pour subvenir à ses besoins.

Paris, 6 juin 1900.

Juliette partit par le train blanc et fut guérie le 23 août dans la piscine. Elle ressentit une très vive douleur. « Il me semblait, disait-elle, qu'on m'écrasait les yeux avec des pierres. » Un liquide abondant s'écoula de ses paupières. Aussitôt elle distingua nettement tous les objets. Depuis son retour elle travaille à la couture toute la journée, souvent même jusqu'à une heure avancée de la nuit, et ses yeux supportent sans fatigue cette application soutenue.

J'ai conduit Juliette chez le D' Bull, oculiste, rue de la Paix. Ce dernier a constaté que l'acuité visuelle se rapprochait de la normale: il n'y avait aucune lésion du fond de l'œil, aucune tache sur la cornée. La myopie excessive avait disparu, enfin, on trouvait à peine trace, sur les paupières, de cette inflammation chronique qui, pendant quatorze ans, avait résisté à tous les traitements.

La guérison subite de tous ces désordres est inexplicable au point de vue naturel. Une inflammation des paupières, ancienne, rebelle à tous les traitements, liée au tempérament de l'enfant, ne s'eff'ace presque jamais complètement. La myopie dépend de la conformation de l'œil, on ne peut la modifier à son gré ; enfin, la faiblesse de l'acuité visuelle, avec des yeux presque toujours fermés, ne peut disparaître que par une application lente, graduelle, en admettant encore qu'il n'y ait pas de lésion plus profonde. La guérison instantanée de cette aveugle danslapiscine de Lourdes est un des faits les plus remarquables que l'on puisse constater.

Au retour de son pèlerinage, Juliette n'avait plus qu'un désir : témoigner sa reconnaissance à la sainte Vierge en ramenant sa famille à la pratique de la religion. Autour d'elle tout s'est rapidement transformé. Sasœuraînée, mariée depuis six ans à la mairie, vient de se marier à l'église ; la seconde, âgée de vingtquatre ans, a fait la premièrecommunion à la Noël ;le père et la mère se sont approchés des sacrements, enfin on fait chaque jour la prière en commun: c'est un intérieur absolument changé. Lorsque j'interrogeais le père sur sa vie passée, il me répondait avec quelque embarras, et Juliette de me dire : « Il a honte aujourd'hui de ses erreurs, il n'ose les avouer. »

Juliette va régulièrement tous les dimanches à son patronage des otages. Elle voulut me faire visiter ce patronage

Sur ce sol imprégné du sang des martyrs, on a bâti une chapelle, une série de constructions et de cours pour les écoles, lescatéchismes. On voit encore le balcon où les cinquante otages furent jugés d'une façon sommaire, le mur où ils furent fusillés, la cave où ils furent enfouis pcle-mèle. Une impression de tristesse

2i8 l'œuvre de lourdes

vous étreint, une scène de cannibales ou de fauves déchaînés se présente à l'esprit.

Dans la chapelle, une statue de Notre-Dame de Lourdes se dresse sereine et reporte votre pensée vers le ciel, une de ces cours s'appelle Lourdes, partout ce nom, cette Vierge qui résume ce que notre religion a de plus doux.

C'est dans ce champ des martyrs, à l'ombre de la Vierge de la grotte, que Belleville vient briser ses flots humains irrités comme ceux de la mer ; à votre droite, Montmartre se dresse et prolonge au loin son ombre tutélaire. C'est ainsi que, dans ces faubourgs, se forment des foyers chrétiens qui percent ces nuits profondes où s'endorment, d'un sommeil de mort, nos cités ouvrières.

En traversant ces rues oh se pressent les populations dans une activité fiévreuse, en voyant ces figures tourmentées, ces églises désertes, vous ne soupçonneriez pas que des fleurs de piété délicates et pures puissent germer sur ce sol, que la Vierge de Lourdes vienne chercher là ses sujets préférés, pour les placer dans les ateliers, où la machine use les forces, où les mauvais contacts éteignent tout idéal, pour les placer comme un bon levain qui fermente et protège, gage d'espérance parmi ces populations déshéritées.

Juliette a dix-sept ans à peine, elle a ramené sa famille composée de douze personnes. Il y a six mois qu'elle a été guérie; dans un an, dans deux ans, quelle moisson féconde ne peut-elle pas recueillir autour d'elle!

Cette jeune fille de Belleville, chantant la gloire de la Vierge immaculée dans un foyer d'où la religion est bannie, nous surprend peut-être davantage que Bernadette qui recueillait dans toute la pureté de son àme les paroles de la Vierge; mais, entre les deux,

depuis quarante-trois ans, c'est une succession ininterrompue de merveilles et de conversions, merveilles plus étonnantes que toutes les guérisons dont nous sommes témoins.

Cette pauvre aveugle, le rebut de sa famille, à charge à tous, élevée dans un milieu païen, devient une apôtre et convertit tout le monde autour d'elle. Dans cette jeune fille à la physionomie ouverte, à l'œil limpide, franc, qui se plait à raconter tous les détails de sa vie, vous ne reconnaîtriez pas l'infirme que Ton conduisait naguère par la main, avec ses yeux à demi clos, ses paupières gonflées, et tout cet appareil de déchéance (Jui vous frappait en elle.

Pendant qu'elle parlait, son père l'écoutait avec émotion, et moi je regardais plus attentivement cette chambre d'ouvrier et je lui trouvais un caractère qui ne m'avait pas frappé tout d'abord; j'apercevais des images pieuses fixées au mur, sur la cheminée des livres de piété, des souvenirs du pèlerinage, le ruban d'enfant de Marie. Je n'étais plus à Belleville, mais dans un foyer conquis par Notre-Dame de Lourdes.

En quelques mois, tout avait été transformé.

J'ai trouvé des exemples semblables dans nos campagnes, comme dans les faubourgs de nos grandes villes. Dans nos campagnes, les mauvais courants ont souvent desséché la foi, comme dans la banlieue de Paris.

Il n'y a pas un pays où l'on ne trouve Tempreinte de la Vierge de la grotte, un intérieur chrétien reconstitué ; c'est un appel isolé d'abord, mais dont la portée est incalculable, c'est l'étincelle qui ranime des foyers mal éteints.

Juliette Benoît, aveugle jusqu'à seize ans, a souffert dans son enfance tout ce ({u'on peut souffrir, c'est elle que Dieu choisit pour être l'objet de ses miséri-

cordes. La souffrance ne suffisait pas, il fallait la prière. Au cénacle de Montmartre elle bénéficiait sans doute des prières qui montent sans cesse vers le Sacré-Cœur ; plus tard, à la chapelle des otages, elle unissait ses prières à celles des martyrs .

Sous la double action de la souffrance et de la prière, elle se convertit.

Mais pour guérir, il faut un pèlerinage à Lourdes. La main de la Vierge doit toujours être visible dans la distribution des dons de Dieu.

Avec la souffrance, la prière et le pèlerinage, tout devierit facile, tout s'éclaire d'une lumière surnaturelle. Dans les résultats il n'y a rien d'indécis, de douteux. La jeune fille n'y voyait pas, elle y voit; ses paupières étaient gonflées, ses yeux rouges; son œil est limpide, son regard bien assuré; elle emporte avec elle comme un rayon de la grâce, elle convertit toute sa famille.

Dans cette guérison, tout s'enchaîne et se justifie. Nous trouvons dans ce fait les caractères des grandes guérisons de Lourdes, par cette préparation si complète et par tous les résultats qui ont suivi.

Il est difficile de toucher au surnaturel sans rencontrer des perspectives inattendues, mais ici ce n'est plus un détail qui nous surprend, c'est l'ensemble et la disposition de ces événements, le milieu où cette guérison se produit, le sujet lui-môme, sa conversion d'abord, sa guérison ensuite, enfin la conversion de toute sa famille.

De tels enseignements recueillis au sommet de Belleville seraient faits pour nous surprendre, si depuis longtemps déjà nous n'avions suivi la trace de nos miraculés dans les divers faubourgs de Paris.

Léa Courtout, de Grenelle, qui fut guérie à Lourdes en 1895, nous disait : « J'ai été baptisée à l'âge de huit ans, mes aines le furent en même temps que moi. Un

peu plus tard mon père se ravisa et à partir de mon frère, qui a quinze ans maintenant, il ne voulut plus les faire baptiser; aussi deux de mes frères sont morts sans avoir reçu le baptême. J'étais élevée dans une école laïque et je n'avais aucune idée de religion. J'avais dix-sept ans lorsque je fis ma première communion et je ne l'aurais pas faite sans la salutaire influence d'une jeune tille très pieuse et très dévouée qui m'attira chez elle et m'apprit mon catéchisme. »

Aurélie Huprelle iiabite une commune de sept cents âmes dans les environs de Beauvais ; dans cette commune les pratiques religieuses sont à peu près complètement abandonnées. Quelques femmes viennent à l'église, pas un homme n'y met les pieds.

Dans la famille d'Aurélie, ce n'était pas seulement de rindifférence, c'était de l'hostilité, et la jeune fille nous disait : « J'ai reçu bien des gifles pour être allée à la messe. »

Depuisla guérison de ces jeunes filles à Lourdes, la religion a été remise en honneur dans leurs familles. Autour d'elles tout a été transformé, des foyers chrétiens se sont élevés sur les ruines accumulées par tous les mauvais courants qui ravagent notre société.

Ces conversions soudaines donnent à ces guérisons un bien grand intérêt. On ne ramène pas par des influences suggestives des malheureux égarés dans les bas-fonds de la libre pensée et perdus au milieu des sociétés secrètes. Il faut un rayon du ciel pour éclairer leur intelligence et toucher leur cœur. C'est ainsi que le culte de Notre-Dame de Lourdes n'est pas le privilège de quelques âmes choisies, mais le culte le plus répandu, le plus populaire; il pénètre partout, il s'adapte merveilleusement à tous les pays, à tous les milieux, comme il s'adapte aux besoins de chacun de nous.

Des milliers de foyerschrétiens sont ainsi répandus dans le monde: un mouvement de renaissance reliji:ieuse se produit dans toutes les classes de la société, dans les classes élevées comme dans le peuple; et parmi les hérétiques, les protestants, des conversions nombreuses sont constatées chaque jour autour de nous.

Page 1