OPACITÉ DE LA CORNÉE, GUÉRI EN AOUT I
M. Charles-Auguste, plus connu sous le nom de M. Charles, a quarante-huit ans. C'est un artiste extrêmement distingué, encore que d'une modestie poussée à l'excès.
Il naquit à Paris, rue Neuve-Popincourt. La cécité lui est presque congénitale. Il avait huit mois quand, du fait d'une mauvaise nourrice, il fut atteint de gourmes dans les yeux, et perdit à peu près entièrement la vue.
Je dis : à peu près entièrement, parce qu'il lui restait, à l'œil droit, une parcelle de vision, mais si petite, que le bénélice en pouvait être pour lui presque nul.
Charles-Auguste resta aux Jeunes-Aveugles du 3 janvier 1868 au 12 août 1876. Ses aptitudes musicales s'y développèrent au point de lui valoir une série de récompenses annuelles.
Elles furent couronnées, en 1876, par un prix d'har-
(1) Nous citons le récit de M. le curé de Nogent-les-Vierges.
monie. Le jury qui le décerna comptait dans ses rangs Fissot, Félicien David et César Franck. Le thème du concours était de ce dernier.
Il fut, à sa sortie, présenté par Parvy, le grand éditeur de musique^ à plusieurs célébrités, entre autre à Gounod, qui se l'attaclia et lui donna des conseils.
C'est aussi par Parvy que Charles-Auguste connut Planquette, dont il devait devenir le collaborateur heureux. Il est, en effet, telle des œuvres du grand compositeur qui a fait le tour du monde et consacré sa gloire, laquelle, tout entière ou à peu près, est de la main de Charles-Auguste.
En 1887, Charles-Auguste entra au petit séminaire de Saint-Lucien, près Beauvais, comme organiste. Il y resta neuf ans, c'est-à-dire jusqu'à la réforme du grand orgue de l'établissement. C'est de là qu'il vint à Creil où depuis huit ans les connaisseurs ont le plaisir de l'entendre et celui de goiiter son remarquable talent.
Charles-Auguste, encore qu'il eût composé la musique du cantique de Beauvais à Notre-Dame de Lourdes, ne songeait point d'abord à se joindre à notre pèlerinage d'aoùt-septembre 1904. C'est moi qui en eus l'idée, bientôt épousée par M'»c la comtesse de Bryas.
Je m'enpressai aussitôt d'aller porter la bonne nouvelle à mon collaborateur. Je m'attendais à une explosion de joie de sa part. Croiriez-vous que ce fut non seulement sans enthousiasme, mais avec froideur qu'il accueillit ma proposition? Croiriez-vous que sa première parole fut pour refuser mon offre?
11 m'objecta qu'il se faisait un scrupule de demander à Lourdes sa guérison, parce que la Providence, qui l'avait afiligé, lui avait, en échange de sa vue perdue, donné un talent qu'il n'eût point eu sans cela. Dès lors, il lui semblait abusif de venir ensuite demander
2^4 l'œuvre de lourdes
la restitution d'un sens pour la perte duquel il se sentait largement payé.
Il était même tellement obsédé de cette pensée que, lorsque ensuite la sainte Vierge lui eut rendu la vue, il fut dans les transes pendant quarante-huit heures, se demandant si le prodige accompli en sa faveur n'aurait pas pour contrepoids la soustraction du premier bienfait.
11 ne fut rassuré que le lendemain de son retour. Cejour-là, il nous arriva triomphant : « Quel bonheur! s'écria-t-il, je vois, et l'inspiration ne m'a pas été ravie. Ce matin j'ai essayé de composer, et les idées me sont venues avec autantd'abondance et de bonheur que par le passé. »
Mais, j'anticipe sur la suite de mon récit.
Je ne pus triompher de la volonté arrêtée de Charles qu'en arguant de l'impolitesse qu'il ferait en repoussant la gracieuseté de M^^ de Bryas.
Le lendemain, il m'arriva, conduit comme toujours par sa femme, et, sans rien retirer des considérants qu'il m'avait allégués la veille, il me déclara être prêt à me suivre, afin de ne point se rendre coupable d'inconvenance. Il ajouta que, seule, cette considération ayant réussi à le déterminer, il ne demanderait pas sa guérison.
Il a tenu parole, et. à aucun moment, il n'a prié pour la disparition de son infirmité.
Rien d'extraordinaire ne marqua le premier jour de son séjour à Lourdes, sinon qu'il fut très impressionné par ce qu'il entendit à la procession du Saint- Sacrement. L'attouchement de l'ostensoir n'ajouta pas à son émotion qui déjà était extrême.
Elle fut même telle qu'il n'attendit pas la fin de la cérémonie et se lit reconduire à l'hôtel où nous étions descendus.
Le lendemain il fut impossible de le décider
à sortir. Il resta à l'hôtel et y fit de la musique.
Nous étions arrivés au dernier jour, et il paraissait ne pas devoir sortir davantage, quand M. Maurice de May, de Greil, réussit, l'après-midi, à l'entraîner à la procession, puis à la grotte.
Il fut encore ému à la procession, mais moins que la première fois. A la grotte, M. de May lui lava les yeux. Un instant, Charles crut voir un peu mieux, mais nul de nous ne s'en aperçut.
Le soir, il refusa de prolonger, comme il l'avait fait précédemment, la séance au salon, et regagna sa chambre — notre chambre — sans attendre.
Je l'y rejoignis, environ une heure après. Il me sembla qu'il dormait. Je le laissai tranquille pour me mettre à réciter mon office. Les occupations du jour m'avaient, en effet, mis en retard. La récitation de mes heures me conduisit aux abords de minuit (i). Charles reposait tranquillement. Persuadé qu'il dormait, j'évitai de faire le moindre bruit.
Comme nous devions nous lever, le lendemain de très bonne heure, je résolus, pour éviter une surprise, de ne pas me coucher, et je commençai à lire..
Il m'avait été, dans la journée, communiqué des manuscrits très intéressants, je me mis à les lire.
Il pouvait cire une heure, j'étais absorbé dans ma
1 lecture qui était captivante, quand tout à coup j'en-
I tendis Charles remuer dans son lit, puis se mettre à
parler. Je crus qu'il rêvait et, d'abord, ne fis pas autre-
I ment attention à ses paroles.
Ce ne fut même pas sans une réelle impatience que l je l'entendis continuer, car ce ([ue je lisais était pour moi d'un intérêt passionnant. Lui, cependant, parlait toujours.
« Monsieur le curé, il y a une demi-heure que j'hésite
f) II s'agit de la nuit du 1" au 2 septembre 1904.
226 l'œuvre de lourdes
à vous le dire, je ne sais ce qui se passe en moi. »
J'avais relevé la tête. Il continua :
« Monsieur le curé, oh ! que c'est beau la lumière! »
Cette fois, je demeurai convaincu qu'il rêvait, et je me replongeai dans ma lecture en lui disant :
« Oui, oui, mon garçon, c'est beau la lumière! »
Je croyais l'incident fini. 11 reprit :
«Oh! la belle lumière! Dites, Monsieur le curé, est-ce que vous avez apporté quelque lampe? »
Je maugréai tout bas contre lui que je croyais alors n'être qu'un rêveur importun :
« Non, ou plutôt oui, si vous le voulez. J'ai ajouté à la lumière de ma bougie, qui m'éclairait insuffisamment, celle d'une autre bougie. »
J'espérais qu'après cela j'allais être tranquille et pouvoir achever en paix ma très attachante lecture. ' Mais j'eus le désappointement d'entendre mon camarade de chambre reprendre la parole. Décidément, il' mettait ma patience à l'épreuve.
Cette fois, cependant, je trouvai que le timbre de sa voix sonnait étrangement. Je laissai mes manuscrits, je me levai en les repoussant légèrement de la main. Alors, Charles s'écria : « Monsieur le curé! Monsieur le curé! je vous vois!... Vous vous levez... vous étendez le bras... vous venez vers moi... Ah! quel bonheur! je vois! je vois! »
C'était donc vrai, mon compagnon ne rêvait pus. Ce que j'avais pris pour un rêve de sa part était une réalité. Le miracle était sous mes yeux. Cette lumière, qu'il déclarait si belle, c'était la lumière de mes deux pauvres bougies. Qu'allait-il dire bientôt, quand il verrait le plein jour, et cette autre lumière, autrement riche, autrement abondante, que nous verse le soleil !
Tout à coup, il étendit le bras dans une direction. « Qu'est-ce qu'il y a là-bas, dans ce coin? Voyez-
VOUS? » Et il avait l'air effrayé en me disant cela.
Une grande ombre noire, en effet, s'élevait de bas en haut. C'était celle du voltaire que je venais de quitter, et dont le dossier frappé par la clarté de mes deux bougies placées en contre-bas projetait sa silhouette sur le blanc de la paroi. Gomme un enfant inhabitué aux ombres fantastiques qu'une lumière atténuée fait surgir, Charles avait eu peur.
Vous dirai-je mon émotion, mon tremblement, mes larmes et mes sanglots à la vue du prodige? Vous les devinez. J'ai vécu là, dans cette pauvre chambre d'hôtel où, sous mes yeux, la main de l'Immaculée venait d'intervenir, des minutes indicibles, des émotions inexprimables.
Mon bouleversement et mon émotion n'étaient surpassés que par ceux de Charles. D'abord il avait pu parler; maintenant il ne le pouvait plus. La parole s'éteignait dans sa gorge. Je lui dis :
« Charles, nous allons dire le rosaire, d'abord pour remercier Dieu et la sainte Vierge, ensuite pour les prier d'achever leur ouvrage. »
Et je commençai le rosaire, mais Charles ne pouvait me répondre. Quelque peine que j'eusse moi-même à parler, je dus, pendant le premier chapelet, faire tous les frais de la prière.
A la fin de ce premier chapelet, ou au commencement du second, Charles éprouva une secousse et 'poussa une exclamation. Je m'arrêtai.
« Ah! dit-il, je vois davantage! »
Un nouveau voile venait d'être retiré de ses yeux, par lamain libératrice qui, toutà l'heure, l'avait délivré du premier.
Nous passâmes le restant de la nuit à prier. Pouvions-nous mieux faire? Et d'ailleurs nos cœurs, gros à éclater, avaient besoin de s'épancher en paroles de reconnaissance et d'amour.
228 l'œuvre de lourdes
Trois heures arrivèrent comme nous priions encore. C'était l'heure fixée pour notre dernière visite à h\ basilique et à la grotte.
A la basilique, je dis la messe, et Charles y communia. Nous nous rendîmes de là à la grotte miraculeuse. Nous y fîmes nos dernières prières, j'y lavai les yeux de Charles, et nous partîmes.
Au fur et à mesure que le jour se levait, Charles assistait avec ravissement à l'éclosion du spectacle des choses. Oh! cette révélation subite aux yeux d'un aveugle, qui ne les a jamais vues, des mille beautés de la création!
Charles, écrasé, ébloui, demeurait anéanti, et, dans son émotion, ne laissait échapper que quelques mots. Il semblait frappé de stupeur, en croyant à peine son pauvre œil ressuscité.
Car le prodige n'avait porté que sur un œil. Encore même celui-ci ne voyait-il pas les objets d'une manière nette et précise.
La vue pourtant perçait au loin, voyait l'azur du ciel et les nuages qui l'encombraient, apercevait les collines et les bois, les édifices et leurs saillies. Mais si elle saisissait les ensembles, elle n'allait pas encore jusqu'à pénétrer les détails.
Ainsi, dans une plaine, elle voyait les bois qui fermaient l'horizon, la nappe blonde des champs couverts de chaume, les moissons jaillissant çà et là : mais elle ne distinguait pas les animaux travaillant, ou paissant dans la campagne, les hommes et les femmes circulant sur les routes, ni les autres accidents d'un moindre relief.
Au cours de notre voyage de retour, où Charles était venu seul à la gare de Lourdes, il vaqua seul à ses afi'aires, traversant les voies, allant, venant, descendant et remontant sans aide et sans appui.
Il descendait du quai, franchissait les rails, remon-
tait l'autre quai, revenait, se mêlait aux pèlerins, contournait les colonnes, les brouettes des facteurs, les colis empilés, sans qu'une seule fois je l'aie vu se démentir dans sa marche assurée.
A Poitiers, je voulus faire une expérience. Elle eut lieu devant les pèlerins. Je me misa trois mètres de Charles et l'invitai à me suivre. Nous arpentâmes de tète en queue le train de pèlerinage. Le quai était si encombré qu'il fallait à tout instant rompre avec la ligne droite. Pas une fois Charles ne dévia de sa route. Ainsi nous rejoignîmes Creil. Charles-Auguste était ravi, mais l'exercice inusité auquel il avait condamné son nerf optique l'avait un peu fatigué. Il souffrait de la tète. Cette souffrance devait durer quelques jours. C'était surtout le matin que Charles la sentait. Elle ne devait cependant pas tarder à bientôt disparaître^
Dès le lundi, surlendemain de notre arrivée, je recevais la visite de Charles-Auguste. Il était seul, avait seul parcouru la distance de Creil à Nogent, sans qu'il eût eu besoin de personne, sinon pour lui ouvrir une barrière de chemin de fer dont il ignorait le mécanisme.
Il a, depuis, répété la course bien des fois, et toujours dans les mêmes conditions de liberté, d'affranchissement et claire vue.
Cependant, un désir obsédait Charles, dès Lourdes même, et qu'il nous exprima plusieurs fois durant le voyage de retour. Il souhaitait, avec une ardeur d'enfant, voir des étoiles. Le jour de la Nativité, il m'arriva plus joyeux que de coutume. Il avait vu les étoiles et compté quatre des plus brillantes d'entre elles.
Le lundi ii septembre 190^, Charles vint chez moi commeil faisait tous leslundis. J'avaispour conmiehsal le chroniqueur, chargé pour le Bulletin Religieux, du compte rendu du pèlerinage, l'abbé Riou, qui connut pendan t des années, au petit séminaire de Saint-Lucien ,
2 3o l'œuvre de lourdes
Auguste-Charles. L'abbé Riou fut stupéfait en constatant la métamorphose opérée chez ce dernier.
Avec mon ami, le chroniqueur du Bulletin Meligieux du. diocèse de Beauvais, je dirai, en terminant mon récit : « A ceux qui ne veulent point admettre l'intervention ici d'une cause supranaturelle, nous demandons l'explication de ce fait. »
Boudin, Curé de Nogent-Les-Vierges.
Examen du D' Bull, oculiste
Le Dr Bull — à qui M. Charles- Auguste a été présenté au mois d'avril igoS — a retrouvé les traces de lésions constatées à l'hospice des Jeunes- Aveugles. La cornée avait perdu sa transparence, lesyeux étaient opaques. Mais, sur ce fond blanc, il s'était formé à droite des éclaircies; il s'était établi, suivant l'expression du Dr Bull, comme une fenêtre par où passait la lumière, et, brusquement, après quarante-cinq ans, Charles-Auguste avait trouvé dans l'œil droit une acuité visuelle environ d'un tiers, de vingt-cinq à trente pour cent. Il avait appris à lire et distinguait les caractères assez fins. Du côté gauche le changement était peu sensible : Auguste distinguait à peine le jour de la nuit. En sortant de chez le D^ Bull, l'ancien aveugle nous disait : « Je suis né à Paris et c'est la première fois que je le vois! » Il se guidait du reste sans trop de peine au milieu de la foule. Tout l'intérêt de cette observation réside dans ce travail de résolution qui s'est fait brusquement, après quarante-huit ans de cécité presque complète.
Le certificat délivré à l'institut des Jeunes-Aveugles porte que Charles-Auguste est atteint de cécité incurable, que, du côté droit, il y a opacité de la capsule
r,âà
cristalline, et, du côté gauche, opacité de la cornée, slaphylônie partiel. Il a suivi les cours réguliers de l'institut, du 3 janvier 1868 au 2 septembre 1876, près de' neuf ans. Il a obtenu des succès dans l'enseignement musical et un prix de composition en 1876.
La vue ne s'est pas améliorée depuis, l'œil droit seul perçoit la lumière et l'acuité est d'un tiers.
JV[me COXJRCELi
On verra que cette guérison s'est produite contre l'attente et, en quelque sorte, contre le gré de la personne qui en a bénéficié. Il ne peut donc s'agir ici, en toute hypothèse, d'un cas d'autosuggestion religieuse. Voici les faits racontés par un témoin :
Guérison subite d'une femme aveugle et incroyante pendant le pèlerinage national de 1906
La personne guérie est une femme mariée, M'ne Courcel, de Paris, âgée de quarante-six ans.
Conduite aussitôt ou plutôt portée au Bureau des Constatations par une foule enthousiaste, elle a fait, dans un langage faubourien des plus pittoresques, le récit de sa vie et de sa guérison :
« D'abord, s'est-elle écriée, faut que je vous dise que je suis chanteuse des cours et des rues. Oh! mais cela n'a pas toujours été mon métier. Quand je voyais clair, j'étais blanchisseuse. »
23*2 l'œuvre de lourdes
Puis, s'interrompant un instant pour regarder autour d'elle :
a Oh! que c'est drôle ici! » et montrant du doigt la petite croix rouge et violette qui distingue les médecins : « Alors vous êtes tous décorés, ici? C'est rigolo ce qu'il y a de décorés dans ce pays! »
Les Di^s Boissarie et Cox essayent vainement de la ramener à son récit : « Vous allez tout savoir, reprendelle, mais avant, laissez-moi un peu regarder; il y a longtemps que je n'ai pas vu le soleil. » On lui accorde d'autant plus volontiers un instant de répit qu'à ce moment la procession du Saint-Sacrement arrive à l'esplanade.
« Qu'est-ce que c'était^ le monsieur habillé en or, qui était sous un grand parapluie blanc?
— C'était, lui répond-on. le prêtre qui portait le bon Dieu.
— Alors, s'écria-t-elle, le bon Dieu se promène comme ça tous les jours, ici? Ah! mais c'est pour cela que je suis guérie ! »
Après cette exclamation, qui rend l'assemblée de plus en plus curieuse, elle fait le récit suivant :
« Pour que vous ne soyez pas épatés, je vous avoue que je ne connais pas grand'chose en fait de religion. Il y a trois mois que je suis baptisée, et avant je ne savais pas si Dieu existait.
« Je suis l'aînée d'une famille de dix-neuf enfants. On n'a pas eu chez nous les moyens de m'envoyer à l'école nia l'église. J'avais à peine sept ans, qu'il fallait déjà que je m'occupe de mes frères et de mes sœurs. Quand je fus un peu plus grande, on m'envoya au lavoir. Je devins blanchisseuse. Je quittai mes parents à dix-neuf ans, pour me mettre en ménage. Je me mariai à la mairie du 20^ arrondissement, c'està-dire sans cérémonie.
« Mais voilà que l'année suivante j'ai mal aux yeux. Je vois de moins en moins clair; les clients me quittent, parce que je ne peux plus bien laver leur linge. Je vois cependant toujours un peu, c'est surtout l'œil gauche qui se perd. Mon mari, voyant que je ne pouvais plus travailler, me... plaque... Me voilà seule; je vais dans les hôpitaux, on me soigne, mais on ne me guérit pas. Ma vue baisse au contraire de plus en plus. Je vais mourir de faim ; une amie me conseille d'aller à la préfecture de police demander un permis pour chanter dans les rues.
« Sur des certificats d'un médecin des Quinze- Vingts, constatant que j'étais presque aveugle, on me l'accorde. Me voilà chanteuse. Je me remarie, mais cette fois à la mairie et à l'église, avec un brave ouvrier qui joue de la guitare. Il m'accompagne pendant que je chante et, le soir, il fait la popote.
« On était presque heureux: mais un jour, en passant sur le pont de l'Archevêché, je ressentis à l'œil gauche une violente douleur. Gela me faisait si mal que je criai comme une bête. Un sergent de ville s'approcha de moi et me demanda ce que j'avais. « Conduisez-moi vite chez un pharmacien, lui dis-je, « je souffre des yeux. » L'Hôtel-Dieu était à côté, il m'y amena.
« Il n'y avait, à ce moment, qu'un chirurgien, le Dr Piou, il n'était pas oculiste et il ne voulait pas me soigner. Comme j'insistais, il examina cependant mon œil. On me lit un pansement, mais l'œil droit fut atteint à son tour. Je ne voyais plus. On disait cependant que l'œil droit n'était pas perdu. Il y a deux ans, on m'apprit qu'il n'y avait plus rien à faire, que ma vue s'était complètement éteinte.
« Depuis quelque temps, mon mari me parlait de religion. Je ne voulais rien entendre. Comme c'était un brave homme, je Unis néanmoins par l'écouter,
2*34 l'œuvre de lourdes
pour lui faire plaisir. Il y a trois mois, il me fit baptiser par le curé de Sainte-Anne de la Maison-Blanche, à Paris.
« Il me disait que je ferais bien d'aller à Lourdes. J'avais honte d'aller à Tcglise. Je disais que cela n'était pas pour moi, et puis, il faut vous le dire, je n'avais qu'une vague idée du bon Dieu, de la sainte Vierge. Je croyais que les miracles de Lourdes étaient de la « blague ».
ft — Vas-y tout de même, me dit mon mari; si tu « ne guéris pas, tu apprendras au moins à prier. »
«. Je me tis donc embaucher dans un train de pèlerinage. Je n'ai pas pensé une minute que je pourrais être guérie.
« Pendant le voyage, je me fis beaucoup de mauvais sang. On chantait des chansons que je ne connaissais pas. Ah! si on avait chanté Y Etoile d'amour ou bien Manon, voici le soleil^ j'aurais pu me distraire en chantant aussi, mais mes compagnons de route chantaient moitié en français, moitié en je ne sais quelle langue.
« Arrivée à Lourdes, même refrain ; c'était rasant. Je voulais repartir, on ne voulut pas me reconduire à la gare. Des dames de l'hôpital où on m'avait placée me proposèrent de m'emmener à la grotte et de me faire prendre un bain.
« D'abord je ne voulais pas, croyant que ces bains étaient payants, mais tantôt, quand j'ai appris que c'était gratuit, je m'y laissai conduire. Arrivée à la fontaine, une des jeunes filles qui m'accompagnaient prit mon mouchoir et le trempa dans l'eau : « Lavez- « vous les yeux », me dit-elle. Je lui répondis: « Je « voudrais bien voir le pays. On dit que c'est très « beau. Mais je ne crois pas, et puis je ne suis pas « venue ici pour guérir. »
« Gomme la jeune fille insistait, je mis le mouchoir
mouillé sur mes yeux. Aussitôt je poussai un cri : « Oh! que c'est froid. C'est un sale coup que j'ai fait là. « Mes yeux vont se pourrir. On m'avait recommandé « de ne les laver qu'à l'eau chaude. » Je ressentais une vive douleur à la tète et aux yeux; puis je vis trouble, je vis des raies rouges.
« Je né vais pas croire que je vois clair. Mais non, je voyais bien. Il y avait devant moi des femmes décorées. Elles avaient de drôles de chapeaux ; je n'avais jamais vu cela; c'étaient des Espagnoles.
« J'ai chanté des chansons espagnoles pendant que mon mari pinçait de la guitare. Vous connaissez peutêtre celle-ci : A Barcelone, un soir d'été... Il n'y a pas de mal à cela. »
Un fou rire secoue l'auditoire. M'"e Gourcel n'en est pas troublée. Elle continue :
« Et puis, j'ai vu des hommes. Il y en avait, ma foi, qui étaient très bien. J'ai vu la grotte, la fontaine , la sainte Vierge, les montagnes, j'ai tout vu enfin et je vois très bien. Plus de doute, je suis guérie. Ah! qu'elle est bonne, cette eau-là! »
Les médecins présents constatant que l'aveugle distingue très bien les couleurs, un d'eux lui présente une montre : « Quelle heure est-il? » lui demande-t-il. La brave femme, qui a perdu l'habitude de lire l'heure, met un doigt sur la petite aiguille, un autre sur la grande et compte un, deux, trois, quatre : « Cinq heures et demie », fait-elle.
Mme Courcel avait le'cerlificat suivant du D"^ Valude, de l'hospice national des Quinze-Vingts :
Je, soussigné, cerlilie que M""* Courcel est atteinte de trachome ancien, double stapliylôme total de l'œil gauche et taies de la cornée droite avec diminution considérable de l'acuité visuelle. A l'examen, les médecins remarquent que si quelques taies existent encore, la cornée est claire dans presque toutes les parties de l'œil droit.
236 l'œuvre de lourdes
Voilà une guérison qu'il serait difficile d'attribuer à l'autosuggestion. En effet, l'aveugle a suivi à regret le pèlerinage et a même, ainsi que le faisait remarquer un médecin, échappé à la suggestion involontaire et physique de la vue.
J'ai revu ce matin jM"ie Courcel à la grotte : elle priait avec ferveur: « Je suis contente, m'a-t-elle dit, de voir clair, mais je suis plus heureuse encore de savoir prier. J'aime maintenant la sainte Vierge à me faire tuer pour Elle. »
Après avoir prié, M"^^ Courcel s'est rendue de nouveau au Bureau des Constatations. Elle a été l'objet d'un second examen. Les nombreux médecins, venus à l'examen, ont pu se rendre compte qu'elle voyait parfaitement.
Mrae Courcel a retrouvé la vue de l'œil droit, les taies ont disparu, l'œil gauche est resté dans le même état, cette guérison est importante par son instantanéité.
La lettre suivante, qui a paru dans plusieurs journaux, nous montre qu'il s'est opéré, dans les sentiments de cette femme, un changement complet aussi intéressant que la guérison de ses yeux.
Cette guérison fut si rapide que personne n'osait y croire.
Une enquête a été faite par des personnes compétentes et absolument dignes de foi et nous pouvons affirmer que l'aveugle voit.
La guérison dure et, aujourd'hui, la chanteuse des rues, l'aveugle du pont Royal, marche toute seule et sans aide et sans crainte.
Plusieurs pièces et attestations nous ont été communiquées établissant l'état de cécité de Mn^« Courcel avant son pèlerinage à Lourdes. Et nous avons eu le plaisir de lire la lettre suivante, écrite de la main même de la chanteuse des rues.
GUÉRISON DES AVEUGLES a'Jj
Nous croyons devoir la reproduire, car elle est fort intéressante et établit que H'"'' Courcel a été guérie doublement, tant au point de vue physique qu'au point de vue moral et religieux.
Elle est émaillée de nombreuses fautes d'orthographe, dont nous faisons grâce à nos lecteurs, mais nous en conservons le sens et la tournure des phrases. M'"' Courcel écrit à une personne qui s'intéresse beaucoup à elle.
Nous copions textuellement :
Je remercie sincèrement M'"^ X..., dites-lui que je suis toujours dans les mêmes sentiments de foi et de grâce. Elle me rappelle dans la lettre qu'elle m'écrit que vous vous intéressez toujours à mon sujet.
Coyez que je vous serai toujours reconnaissante et vous remercie mille fois de l'intérêt que vous me témoignez.
Et dire, M..., que c'est vous qui m'avez préparée pour recevoir ce grand miracle, qui devait me donner la foi et la lumière, et au moment où j'ai ressenti comme un souffle venant de je ne sais d'où et dont vous avez dû ressentir une commotion puisque ma pensée était vers vous et la grande sainte Anne. Maintenant, je vois, je sais, je crois, je vous souhaite les grandes joies de l'éternité sur vous et les vôtres, pour récompense des bonnes paroles que vous m'avez suggérées pour gagner la foi et l'espérance.
Veuillez, je vous prie, faire part à M™<= X... de mes nouvelles, et lui dire que je ne l'oublie pas dans mes prières et qui a bien voulu guider mes pas à travers le pays de Lourdes. Dites-lui aussi que aussitôt chez nous j'ai détruit tout ce dont je lui avais parlé.
Quant à mon retour, toute la famille était dans le saisissement de voir un prodige si miraculeux. Mon mari n'en croyait pas ses yeux et nous sommes partis bras dessus, bras desous à l'église Notre-Dame des Victoires, à la cérémonie de remerciement des grftces obtenues, priant le bon Dieu de donner la force et la religion pour le salut delà France.
Recevez, M..., mes sincères salutations médisant votre
toute dévouée servante, je soussignée :
Le 31 août 1906.
Blois, Ernestine Courcel,
Hue des Peupliers, 3a, Paris.
es