LES PHTISIQUES A LOURDES
Une malade de Villepinte guérie devant une grotte de l'hospice. — Esther Brackmann guérie au pèlerinage national de 1896. — M"^ Garina de Bénével, de Palerme, guérie le i*"" septembre 1906.
Les malades de Villepinte
Les airections tuberculeuses occupent le premier rang comme nombre dans nos statistiques, les guérisons les plus intéressantes ont été constatées parmi les malades de Villepinte.
L'hospice de Villepinte, exclusivement réservé aux poitrinaires, envoie depuis 1896 ses malades à Lourdes avec le pèlerinage national.
Pendant les trois années 189(3, 1897, 1898, nous avons reçu cinquante-quatre de ses pensionnaires : phtisiques sous diverses formes et à divers degrés, mais toutes sérieusement atteintes.
Sur ces cinquante-quatre malades, on a constaté vingt-quatre guérisons ou améliorations qui se sont
maintenues, à quelques exceptions près, tandis que les trente et quelques malades non améliorées sont presque toutes mortes depuis. Il y a dans ce résultat d'ensemble un enseignement qui s'impose. Les vingtquatre malades guéries étaient aussi malades que celles qui sont mortes, on n'avait fait aucun triage.
En outre, la guérison s'est produite à Lourdes, instantanément ou avec une très grande rapidité. Les jeunes filles guéries ne sont pas même rentrées à Villepinte, elles ont repris leurs places et leurs occupations dans le monde. Quelques-unes sont entrées en religion.
Depuis 1898, les guérisons ont été moins nombreuses parmi les pensionnaires de Villepinte. Nous ne relevons que cinq ou six noms dans ces dernières années. Si ces guérisons n'étaient que des effets de suggestion, pourquoi ces variations? Pourquoi les mêmes causes ne produiraient-elles pas les mômes effets? C'est toujours le même problème qui se pose et qui nous indique que le programme de ces guérisons n'est pas écrit de main d'homme.
Les malades guéries étaient aussi gravement atteintes que les autres, elles devaient subir le même sort.
Leur guérison s'est produite pendant les trois jours du pèlerinage; en quelques instants des poumons creusés de cavités profondes ont été cicatrisés, la santé revenait à vue d'œil dans ces corps émaciés et nous avons constaté des augmentations de poids de 10, 20 et 3o livres dans l'espace de quelques jours ou de quelques mois. Ces guérisons instantanées ont été complètes et définitives.
Nous n'avions pas observé jusqu'ici de guérisons d'ensemble sur un groupe donné: nous n'avions pas atteint une moyenne aussi élevée dans la guérison des tuberculeux. Près de la moitié de ces jeunes
filles ont été guéries, alors qu'elles étaient condamnées à une mort certaine et prochaine. En venant à Lourdes, toutes ces malades portent leur dossier, l'histoire jour par jour de leur maladie. Avant de partir de Thôpital, on les pèse, on recherche leurs bacilles, on apprécie l'étendue de leurs lésions. Au retour le médecin les examine, les observe de près, compare les résultats acquis. La science vient ainsi donner sa consécration à des faits d'une évidence telle qu'ils pourraient se passer de son concours. Mais ici tout se réunit pour déchirer les voiles et les volontés des plus rebelles doivent s'incliner devant une démonstration qui ne laisse prise ni au doute, ni à la critique : on ne suggestionne pas une caverne pulmonaire.
Depuis 1898, nous n'avons pas observé de guérisons par groupe de six et huit à la fois, mais des guérisons isolées. Parmi ces dernières, nous allons citer la guérison de Louise Pérotin, survenue devant une grotte de Lourdes élevée dans la chapelle de Villepinte. Nous reproduisons le récit que les religieuses de l'hospice ont bien voulu nous communiquer.
Une grotte de Lourdes à l'hospice de Villepinte
Une première guérison devant cette grotte
(15 août 1902)
Louise Pérotin, dont nous allons raconter la guérison, se trouve depuis 1897 dans les maisons des religieuses de Marie-Auxiliatrice. Elle a été admise, en effet, d'abord à Champrosay (Seine-et-Oise), puis, à la maison de famille de la rue de Maubeuge, à Paris, et ensuite à llyères, où elle est restée près de deux ans, d'octobre 1899 a juin 1901.
A cette dernière date, Louise revint à la rue de
Maubeuge pour essayer de reprendre son travail. Mais bientôt elle dut s'arrêter. Au mois de septembre, uae péritonite tuberculeuse se déclarait, et, le !<■ octobre, la malade fut transportée à Villepinte, dans un état très grave.
Au mois de janvier de celte année 1902,' la maladie entra soudain dans une phase nouvelle : c'était la méningite tuberculeuse, qui enleva à M^e Pérotin, à la fois, l'usage de la raison et celui de la parole. C'était beaucoup, mais ce n'était pas tout : à un ramollissement du cerveau et de la moelle épinière s'ajouta une souffrance générale dans tous les os; la pauvre infirme éprouvait des douleurs intolérables aussitôt qu'on essayait la plus légère friction avec un peu de ouate. Dès lors, il lui devint impossible de faire usage de ses membres ; son état réclama les soins assidus qu'on prodigue aux plus petits enfants. Elle ne donnait presque aucuu signe d'intelligence et ne parvenait à se faire comprendre que par des monosyllabes ou par des mots entrecoupés, que souvent elle ne pouvait achever. Du reste, les termes les plus familiers échappaient à la mémoire de la malade qui, pour se faire comprendre, devait recourir à des signes. Voulait-elle du lait, par exemple, elle montrait son drap, comme pour indiquer la blancheur; voulaitelle parler de la sainte Vierge, pour laquelle elle avait toujours eu une très grande dévotion, elle élevait au plafond ses yeux dépourvus de toute expression, comme pour désigner le ciel.
Du mois de janvier au mois d'août, cette jeune lille eut plusieurs crises aiguës de méningite, et son état devint de plus en plus alarmant; sa vie était un vrai martyre; on s'étonnait de la voir résister à tant de souffrances. Cependant elle ne se plaignait jamais: dans ses lueurs passagères de raison, elle témoignait parfois à la sainte Vierge le désir d'être guérie, mais,
plus souvent encore, celui d'aller la retrouver au ciel.
Toutefois, M"« Pérotin désirait vivement aller à Lourdes. La chose fut jugée impossible : d'abord, on craignait de la voir mourir en route; et, de plus, dans l'impossibilité où elle était de faire usage de ses membres, il eût fallu la faire accompagner de deux personnes pour la servir. Quand on lui apprit cette décision, son chagrin fut très vif, mais il dura peu, « Ah! — dit-elle dans son langage entrecoupé — je sais... Bonne Mère... ici... moi guérie... » Elle voulait dire que la sainte Vierge saurait bien la guérir à Villepinte même, sans qu'elle eut besoin d'aller à Lourdes.
Il faut dire que, depuis plusieurs années, il existe à Villepinte, dans le vestibule du pavillon des grandes malades, une représentation de la grotte de Lourdes, avec une statue de la sainte Vierge. Les malades de l'hospice ont une grande dévotion à ce petit oratoire qui leur rappelle les faveurs de la bonne Mère du ciel pour Villepinte, et elles viennent assidûment y prier et y faire des neuvaines. La sainte Vierge voulait sans doute témoigner combien ces hommages lui étaient agréables en consacrant en quelque sorte ce lieu par une guérison prodigieuse.
Les Mères infirmières proposèrent à Louise de s'unir à une neuvaine préparatoire à la fête de l'Assomption. On devait réciter chaque jour le chapelet. Gomme M"e Pérotin ne pouvait airiicuievY Ave Maria, on lui faisait dire sur les grains de son chapelet : « Bonne Mère, guérissez-moi! » Et, elle, invariablement, ajoutait : « ou prenez-moi! » Chaque jour aussi, la jeune inlirme buvait quelques gorgées d'eau de Lourdes. Sa conliance allait grandissant: Louise répétait, montrant de sa main l'étage inférieur où se trouve la grotte de Notre-Dame de Lourdes : « Oui... moi... descendre... moi guérie... »
2(38 l'œuvre de lourdes
Pendant la neuvaine, Louise fut en proie à une nouvelle crise très aiguë, qui la réduisit au dernier degré de l'aiFaiblissement mental. Au milieu de ses soulïrances, elle répétait encore : « Bonne Mère... guérissez-moi... ou le ciel... vite... »
La veille de l'Assomption, elle réitéra sa demande d'être descendue à lagrotte : « Moi... demain... guérie... en bas... » Son désir, cette fois, paraissait irréalisable, car on ne pouvait la mouvoir qu'en lui causant de vives souffrances. Aussi, lorsque, le lendemain, elle recommença ses instances : « Moi... descendre... moi guérie... en bas... », la Mère infirmière, croyant devoir lui résister, essaya-t-elle de la raisonner longtemps, mais en vain. L'insistance de la pauvre enfant était d'autant plus extraordinaire que, durant tout le cours de sa longue maladie, elle s'était montrée d'une docilité si complète qu'elle semblait n'avoir plus de volonté. Ne pouvant persuader la malade, la Mère infirmière se décida à la satisfaire. Aidée d'une jeune fille de service, elle installa Louise sur une chaise et, toutes deux soutenant de leur mieux la tête inerte de la malade, la transportèrent à l'étage inférieur et la déposèrent devant la grotte, où elles commencèrent à prier.
Mais voici que tout à coup Louise se met à crier : « Oh! que je souffre! que je souffre! » Et, en elfet, une indicible souffrance se lisait sur son visage contracté et décomposé. La Mère comprit que c'était une crise décisive. « Ou elle se meurt, se dit-elle, ou elle va guérir! » Et, remplissant un verre d'eau de Lourdes, elle le présenta à la malade qui l'avala d'un trait. A peine M"*" Pérotin eut-elle achevé de vider ce verre d'eau que, par un mouvement inexplicable, elle échappa aux bras qui la soutenaient et tomba avec force sur ses genoux au pied de la statue de Marie, en s'écriant d'une voix forte et intelligible :
« Je suis guérie! guérie! O ma bonne Mère, merci! A genoux! à genoux! je suis guérie!... » Puis, se relevant et promenant son regard autour d'elle : « Oh! Mère Marie-H..., c'est vous? Je vous reconnais bien!... Mais, le parc est en fleurs!... nous ne sommes donc plus en hiver?... » La Mère infirmière, dominée par l'émotion, ne put d'abord répondre. « Mais non, dit-elle enfin, nous sommes au mois d'août: c'est aujourd'hui la belle fête de l'Assomption! »
Après une fervente prière d'action de grâces, il fallut songer à remonter à la salle; Louise voulut le faire seule. Il y eut à Sainte-Thérèse un moment de stupeur et d'émotion indescriptible, quand on vit apparaître debout, marchant seule, l'air radieux et le regard brillant d'intelligence, la mourante hébétée de tout à l'heure. Ce ne furent d'abord que pleurs, cris d'admiration et de reconnaissance envers la sainte Vierge. Louise ne se lassait pas de redire sa joie et de demander qu'on remerciât avec elle sa bonne Mère.
Chose curieuse : en arrivant dans la salle, M"« Pérotin était allée droit au lit qu'elle occupait quand elle perdit l'usage de ses facultés. Depuis, on l'avait changée de place, mais elle n'en avait aucun souvenir. On la questionna : elle ne se rappelait plus rien de ce qui s'était passé durant sa maladie; ses souffrances de tant de mois, les visites reçues, môme les récents incidents de la matinée, ses instances pour être descendue à la grotte, sa crise dernière aux pieds de Notre-Dame de Lourdes, tout avait disparu de sa mémoire, qui retrouvait, au contraire, vifs et nets comme s'ils eussent daté de la veille, les souvenirs du temps qui avait précédé sa première crise de méningite. Louise n'avait repris conscience qu'au moment où elle se vit agenouillée aux pieds de
a^ L ŒUVRE DE LOURDES
la sainte Vierge. « A cet instant, dit-elle, j'ai senti quelque chose d'extraordinaire se passer en moi... comme une dislocation de tous mes membres; mes os semblaient se vider, et puis, je croyais sortir d'un long rêve. »
Tout lereste de la journée, les visites se succédèrent auprès de l'heureuse miraculée, qui redisait à tout le monde sa profonde reconnaissane envers Notre-Dame de Lourdes. Le lendemain matin, à la messe de 7 heures, on voyait apparaître à la chapelle la chère ressuscitée, à laquelle sa maigreur extrême donnait l'aspect d'un squelette ambulant. Elle put se tenir à genoux pendant l'élévation et à la communion; puis elle s'avança, d'un pas à peine chancelant, et eut le bonheur de recevoir Celui qui est la résurrection et la vie.
A dater de ce jour, la guérison s'est parfaitement maintenue; Louise a retrouvé l'usage complet de toutes ses facultés. Elle est encore à Villepinte, les religieuses la gardant jusqu'à ce qu'elle ait retrouvé complètement ses forces pour reprendre ses occupations.
Le Dr Lefebvre, médecin de l'asile, a délivré à l'heureuse privilégiée de la Vierge immaculée le certificat suivant :
Nous, soussigné, docteur en médecine, certifions que M"* Louise Pérotin, atteinte de manifestations cérébro-spinales, caractérisées par de Vkébétude, de Vaphonie et des paralysies diverses, est complètement guérie actuellement de toutes ces manifestations, à la suite de dévotions à la grotte de Notre-Dame de Lourdes, à Villepinte. (La guérison date du i5 août.)
Villepinte, le 4 octobre 1902.
D"^ Lefebvre.
Ce certificat emprunte une autorité toute particu-
lière au nom du D' Lefebvre. Nous connaissons la prudence, la réserve de notre confrère. Depuis plusieurs années, il suit d'un œil attentif les nombreuses guérisons de Villepintc qui se produisent à Lourdes, il a toujours évité de se prononcer. C'est la première fois qu'il entre franchement en scène, indiquant, d'un côté, la nature de la maladie et, de l'autre, la date et le lieu de laguérison.
Ce certificat est irréprochable. Le docteur évite de s'aventurer sur un terrain qui n'est pas le nôtre, en tranchant la question du surnaturel, mais il reproduit bien la devise d'Ambroise Paré :
Je le pansai. Dieu le guérit!
ESTHER ÊHRCKMflNN