CHAPITRE XIII
Les nerveuses de Lourdes et les nerveuses des hôpitaux. — M"*^ de Scorsery (de Lille) par le D''Duret, doyen de la faculté de Lille. — Une Clarisse de Rennes, par M. Henri Davignon. — Marie Cools, d'Anvers, rapport de son médecin. — Discussion au sein du conseil municipal dAnvers.
Les maladies nerveuses! nulle part on ne les connaît, on ne les étudie mieux qu'à Lourdes.
Nous cherchons à établir une ligne de démarcation entre des phénomènes naturels que notre raison peut interpréter et des phénomènes qui sortent absolument de notre cadre. Ces démonstrations, poursuivies par des hommes de toute opinion, ont jeté la lumière sur des faits obscurs: nous savons trouver l'hystérie sous ses formes les plus cachées, mais nous savons aussi que l'hystérie confine souvent à la maladie organique. Il y a des hystéries dont on meurt.
Demandez à ces malheureuses tilles surmenées dans les usines, mal nourries, privées d'air, condamnées à un travail au-dessus de leurs forces, si leurs maladies sont tributaires de la suggestion. Elles nous arrivent
L Œi:VHE DE LOURDES
à Lourdes anémiées, exsang-ues, portées sur des brancards, l'œil éteint, avec des toux que l'on appelle nerveuses, mais qui demain seront organiques: avec des tumeurs blanches au début, des déviations de la taille, offrant un terrain propice pour l'évolution de toutes les diathèses. Oserez-vous leur dire que le cliant
d'un cantique, l'aspect d'un beau paysage, un bain d'eau glacée peuvent leur donner un sanggénéreux, ranimer leur physionomie éteinte, opérer en un instant ces résurrections étonnantes dontnoussommes témoins? Elles sortent de la piscine, tout est changé; ellesmangent^ dorment, ne ressentent plus aucunefatigue.Dans huitjours,dansun mois, elles auront engraissé de vingt livres; elles vont reprendre leur place à l'usine, elles n'auront plus un jour de défaillance.
Je me souviens encore de l'impression que nous produisit une jeune Alsacienne, lorsqu'elle vint, dans le bureau des médecins, faire constater sa guérison. Elle était debout, mais chancelante comme une enfant qui fait ses premiers pas, d'une pâleur de cire, la peau collée sur les os, transparente: la parole
Avant la guérison
faible, le regard vague, elle semblait étrangère à tout le mouvement qui se faisait autour d'elle. On voyait qu'elle cherchait à se rattraper à la vie, mais on osait à peine la toucher, tant elle paraissait délicate et fragile. Elle marchait sans être soutenue, et il y avait près de quatre ans qu'elle n'avait pas quitté son lit et douze ans qu'elle était malade.
Par quel secret, par quel mécanisme le mouvement avait-il été rendu à ses membres privés de muscles et de tout ressort?
Le lendemain, elle était débouta 4 heures du matin.
Elle vint à pied à la grotte, elle suivit dans la journée tous les exercices du pèlerinage.
Je la fis peser à son départ de Lourdes, le i«' septembre, elle pesait quarantesept kilos. Le i*"" octobre, elle en pesait cinquante-deux, le i5 octobre cinquantecinq et le i5 novembre. Après la guérison soixante. Elle avait gagné
vingt-six livres. Son retour fut véritablement merveilleux: tandis que les pèlerins valides étaient harassés, elle semblait infatigable. Reçue à la gare par une foule qui l'acclamait, elle fit au milieu de ses compatriotes deux kilomètres à pied.
Chaque jour, nous sommes témoins de semblables résurrections. Les guérisons de Lourdes, nous le verrons dans le cours de notre récit, souvent instantanées, conqilèles, mettent les malades à l'abri de toute rechute, elles semblent se jouer de la durée et de l'incurabilité du mal.
Il)
Je montrais un jour aux confrères qui m'entouraieni une ancienne malade, guérie depuis un an d'une affection très grave. Dans l'auditoire se trouvait un spécialiste bien connu. « Ne pensez-vous pas, me dit-il, que, sous ces symptômes en apparence si graves, se cachaient, en réalité, des troubles purement nerveux? — Mais cette malade, lui dis-je, ne présente aucun signe, aucun stigmate d'hystérie.
— Quelquefois, me répond-il, on trouve dans le caractère la preuve que ne nous donnent pas les signes physiques.
— Mais cette jeune fille paraît parfaitement équilibrée, elle est présidente des enfants de Marie, elle exerce une très heureuse influence autour d'elle. » Il insiste et me dit : « Dans cette influence qu'elle exerce se trouve un désir de domination qui se présente souvent dans l'hystérie et qui pourrait en imposer. » Je me piquai au jeu, je voulus avoir le dernier mot de cette question, je demandai un supplément d'enquête.
Quelque temps après, je recevais une lettre de M. le chanoine Guillo-Lehan, de Saint-Brieuc.
Il me disait : « La jeune flUe guérie à Lourdes fait l'admiration de ceux qui la connaissent, par la régularité et la piété de sa vie, par l'esprit d'apostolat qui l'anime. Avec son modeste salaire d'ouvrière (i fr. 5o par jour), elle a donné 100 francs à la Propagation de la Foi et en est devenue zélatrice. Ne se réservant rien pour elle-même, elle emploie toutes ses économies à faire de bonnes œuvres.
« Tous les dimanches elle donne un repas à une femme pauvre, et après avoir quêté pour elle, elle a réussi à l'établir dans son ménage.
« Elle est présidente d'un patronage fondé par les Dames de Nazareth, où se réunissent une quarantaine (le jeunes filles; sur son inspiration, elles se sont
MALADIES NERVEUSES 'igi
dévouées à une jeune orpheline, elles lui donnent chaque année 60 francs, et la présidente cherche le reste.
« Enfin, véritable apôtre, elle a obtenu la conversion d'un vieillard, elle a réussi à lui faire recevoir les derniers sacrements.
« D'une piété très vive, particulièrement envers le Sacré-Cœur, elle vient chaque mois, au jour anniversaire de sa guérison miraculeuse, à Notre-Dame d'Espérance, réciter le Magnificat, et, tous les ans, le dimanche de l'octave de cet heureux anniversaire, elle prie les jeunes filles du patronage dont elle est présidente, de chanter avec elle le Magnificat de sa reconnaissance. »
Il n'y a certainement pas là des traces d'une déchéance morale. Si toutes les nerveuses de Lourdes sont copiées sur ce modèle, tout le monde serait heureux de les imiter : ce ne sont pas des malades, ce sont des natures exceptionnellement douées.
^VLiic SCORSERY
DE LILLE, GUÉRIE LE "j SEPTEMBRE IQOS
Voilà un exemple de maladie nerveuse causée par une anémie profonde et qui guérit subitement en pleine cachexie.
M. le professeur Duret, doyen de la Faculté de médecine de l'Université catholique de Lille, nous adressait un rapport des plus détaillés sur la maladie de M"e Scorsery.
« Vers l'âge de treize ou quatorze ans, cette jeune tille eut des saignements de nez abondants et répétés, pour lesquels on dut la retirer de pension. Plus tard, on essaya de l'y remettre, mais on dut y renoncer, à cause du retour fatal des mêmes accidents. En décembre 1903, à la suite d'abord des fatigues d'un déménagement de Roubaix à Lille et puis d'un refroidissement, survintune violenteetabondantemétrorragie, qui fut le début de la maladie actuelle. Elle dura huitj jours, et ne put être arrêtée que très difTicilement pari la glace, la position et la piqûre d'ergotine.
«Pendant trois ou quatre semaines, la malade resta] dans un état d'anémie et de faiblesse extrêmes, incapable de faire un mouvement et de quitter le lit. On] voulut, pour relever ses forces, essayer la suralimen-i tation, mais on ne réussit qu'à amener un empoisonnement toxi-alimentaire et des crises nerveuses.
« Dans ces crises, M'i^ Scorsery était en état de sub-] délire et avait des convulsions telles qu'il fallait quatre personnes pour la maintenir dans son lit. Elle était,! en outre, sujette à des insomnies fréquentes et à dej violentes douleurs gastralgiques.
«Onl'envoyadonc àBonsecours(Peruwelz)pourun| traitement hydrothérapique, mais en roule elle eut quatre ou cinq crises. Ces crises avaient souvent uni caractère syncopal : la malade perdait connaissance! quelques instants, en même temps qu'elle présentaid une pâleur livide.
<i Cet état se prolongea en 1903 et en 1904. M^'^ Scor-j sery voulut revenir de Bonsecours en octobre i9o3,J mais elle dut y retourner quinze jours après, et elle y] passa toute l'année 1904, pour y suivre un traitement! de douches tièdes et d'électrisations gastriques.
« Dans ses bons moments, la pauvre femme ne pouvait prendre qu'un litre et demi de lait par jour et] (jualre ou cinq jaunes d'œufs et pouvait à peine faire!
quelques pas, soutenue par les bras par deux personnes.
« Au moment des crises, le bras et la jambe droite étaient conctractés, et l'inlirme présentait divers contorsions.
«Durantcettemême année 1904, retour d'abondants épistaxis.
« J'ai vu M"c Scorcery huit jours avant son départ pour Lourdes. J'avais constaté un teint jaune, terreux, une anémie profonde, une faiblesse extrême accompagnée parfois d'état syncopal. Je trouvais nettement une hémianestlîésie droite incomplète de la moitié du corps: de plus, elle avait une paraplégie légère, car elle marchait courbée en deux et traînait les jambes; il y avait du tympanisme abdominal prononcé, et elle se plaignait de crises douloureuses violentes dans la fosse iliaque droite. J'admis une légère typhlite, et, donnant du calomel et de la scammonée, je n'eus pas de peine du reste à reconnaître qu'il s'agissait d'un état d'anémie et d'épuisement très accusé et compliqué des symptômes principaux de lagrande névrose.
«Dans le voyage qui eut lieu dans la position horizontale, M"« Scorsery fut dans un état de faiblesse extrême, eut de grandes douleurs et des lipothymies fréquentes.
« A grand'peine elle arriva à Lourdes. Là on la baigna deux fois à la piscine sans résultat.
«Transportéesur l'esplanade de l'église du Rosaire, au moment de la procession du Très-Saint-Sacrement, elle resta, pendant le passage de l'ostensoir, anéantie par la soulfrance, et ne pensant à rien, dit-elle, et ne pouvant prier. Elle eut une violente syncope, amenée par une sensation d'un très fort déchirement dans son flanc droit. Et comme le Saint-Sacrement revenait vers l'église, elle se sentit guérie, se leva et se tint à genoux. Elle se rendit ensuite au Bureau desGonsta-
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talions. Le soir même, elle marcha et maniçea avec appétit de divers aliments.
« Depuis, son état de santé est toutà faitsatisfaisant, et M"e Scorsery a pu faire les voyages les plus fatigants. »
C'est dans l'état ci-dessus décrit par M. le professeur Duret, (jue IVr'c Scorsery est arrivée à Lourdes avec le pèlerinage du Nord. Les vomissements se succédaient sans interruption, la faiblesse était extrême et le voyage avait été des plus pénibles.
Le jeudi 7 septembre, à laprocession du Très-Saint- Sacrement, la malade avait eu, au début de la cérémonie, plusieurs faiblesses. Au moment où le Très- Saint-Sacrement s'approcha d'elle, elle ressentit une déchirure dans le flancdroit, suivie d'un calme absolu; elle se redressa et se déclara guérie.
Immédiatement, M'ie Scorsery put manger, ne vomit plus et marcha sans difïîculté. La nuit fut excellente. Cette jeune femme avait retrouvé l'équilibre absolu de toutes ses fonctions.
On aurait tortdene voir qu'une guérison d'accidents nerveux dans le changement qui s'est produit dans cette infirme. Le point de départ de sa maladie était dans une anémie profonde, causée par des hémorragies prolongées pendant plusieurs années. Il y avait une altération du sang, cause de tous ces troubles, et cette altération du sang ne pouvait guérir en quelques instants; il sera difficile d'expliquer naturellement le changement si brusque et si complet opéré dans cette économie.