CHAPITRE XIV
Les miraculées de Zola quinze ans après leurguérison. — Zola fait mourir la Grivotte qui se porte bien. — Ce qu'il pense du miracle. — La seule ligure qui l'ait frappé est celle du R. P. Picard.
Ce qui frappe le plus chez Zola, c'est l'ignorance, consciente ou non, des sujets qu'il traite. A Lourdes, il est resté treize ou quatorze jours absorbé par des visites incessantes, par une nuée de reporters, parle soin de sa popularité.
C'est dans ces conditions qu'il a tout vu, tout jugé.
Zola est resté deux heures dans le Bureau des médecins; il n'a pas pris une note; il n'a suivi aucune des guérisons dont ilavait été le témoin: il n'a lait aucune enquête, et il écrit plus de deux cents pages dans son livre sur ces guérisons. Il critique nos moyens de contrôle et nous trace un programme qui va, dit-il, nous mettre à l'abri de toute erreur.
Si son ignorance est un sujet d'étonnement, sa bonne foi n'est pas admissible ; quand on refuse d'étudier.
3io l'œuvre de lourdes
quand on fait la discussion sur les sujets les plus évidents, sur des plaies guéries, quand on fait mourir des malades qui se portent bien, quand on crée des types en dehors de toute vraisemblance, la justification n'est pas possible.
Les romanciers ont des privilèges. Mais ils n'ont pas le droit, sous prétexte de roman, de falsifier l'histoire, de tourner en dérision les choses les plus sacrées.
On peut différer d'opinion ou de doctrine, on ne peut sciemment dénaturer les faits, émettre des assertions tellement fausses qu'en les imprimant on est convaincu de leur fausseté.
Il est indigne d'un écrivain de remplacer une démonstration franche et loyale par des insinuations constantes, des doutes non justifiés, des points d'interrogation, en présentant les faits sous de fausses couleurs, en les tronquant à dessein.
C'est bien la manière de procéder de Zola.
Non seulement il falsifie sciemment les faits les plus avérés, mais encore, par des insinuations, par des plaisanteries de mauvais goût, il tourne en dérision hommeset choses, tout ce qui s'impose au respect même d'un adversaire.
Les guérisons de Lourdes devaient former le point culminantde sonœuvre. C'était le nœud du problème: l'opinion attendait avec impatience le jugement du romancier.
Il a trompé l'attente commune. Il pouvait nier ou admettre le surnaturel. Dans tous les cas il devait fortement documenter son œuvre. Il nous sert un résumé d'impressions confuses, mal établies, en contradiction avec les faits, mais à l'usage de cette multitude de lecteurs qui préfèrent une plaisanterie même de mauvais goût à toutes les preuves qu'on pourrait leur donner.
PÈLERINAGE DE ZOLA 3ll
Celle question de guérisons le préoccupait beaucoup.
« C'est un point très délicat à traiter, dit-il. Qui pourrait alfirmer que tel malade n'a pas trouvé la guérison dans la piscine? Si nous osions jeter nos phtisiques dans l'eau froide, qui sait? J'ajoute que le contrôle de la guérison me paraît impossible, et le mieux est de s'en tenir à ce que l'on nous dit. »
Toutes ces rélieenses sont dans le genre et le goût de l'auteur. Avec cela, il a des portes de sortie sur tous les camps.
Zola est venu deux fois dans mon bureau, mais son altitude a été bien étrange. Au milieu d'une vingtaine de médecins, il se mouvait à l'aise, nous donnait des conseils, voulait redresser nos jugements. Il nous demandait si nous présentions les garanties d'impartialité, desavoir. Tout cela en face et sans rire, c'était plaisant.
11 s'est intitulé pompeusement « docteur es sciences humaines». Il arrivait avec une leçon apprise, des clichés préparés. On redoutait quelque imprudence du maître, il avait fallu le préserver de toute surprise.
Récusez d'abord, lui avait-on dit, toutes les maladies internes. Sur ce terrain, les médecins se trompent souvent, vous pouvez bien reconnaître votre incompétence ; et vous voilà débarrassé, du coup, des poitrinaires, des cancéreux, des paralytiques, à peu près de tout.
Il reste les plaies; vous avez un moyen d'en sortir, demandez aux médecins de Lourdes s'ils les ont vues avant leur guérison. S'ils ne les ont pas vues, récusez-les. Ils n'ont certainement pas examiné tous leurs malades. Mais si, par hasard, ils les avaient examinés, vous diriez que vous ne les avez pas vus.
b^nfin, i)our plus de garantie, vous demanderez une connnission d'examen prise en dehors d'eux, une
3 12 l'œuvre de lourdes
salle d'exposition des plaies, des photographies, et vous les laisserez se débrouiller dans ces combinaisons inextricables.
En attendant, vous écrirez votre livre.
C'est bien ainsi qu'il a procédé. Il nous a demandé une commission prise en dehors de nous, composée de membres désignés par le suffrage universel :
C'était nouveau. — Une salle d'exposition de malades! — Je ne sais si ces exhibitions sont tolérées par la loi, mais elles ne sont pas encore entrées dans nos mœurs.
Enfin, des photographies de bras, de jambes... les plaies les plus cachées dévoilées, exposées sur nos boulevards et dans les vitrines.
Comme ce serait avantageux pour les personnes qui ne seraient pas guéries, pour leurs familles! Les journaux se sont extasiés devant ce programme que l'œil du maître avait entrevu.
Élise Rouquet. — La Grivotte. — Sophie Couteau
Trois faits ont particulièrement occupé Zola :
Élise Rouquet, la femme au lupus ;
La Grivotte, une poitrinaire ;
Sophie Couteau, la carie des os du pied.
Il fait comparaître ces malades devant nous au Bureau des Constatations. C'est à cette occasion qu'il nous met en scène et décrit la physionomie de notre clinique.
« Pendant ma visite, dit-il, il pouvait y avoir une cinquantaine de personnes, beaucoup de curieux, des témoins, vingt médecins et quatre ou cinq prêtres. Les médecins, venus d'un peu partout, gardaient pour la plupart un absolu silence. Qui pouvaient-ils
être? Des noms étaient prononcés, absolument inconnus. »
A côté du roman, voilà l'hisloire.
Pendant le pèlerinage national de 18912, plus de cinquante médecins (i) ont assisté à nos enquêtes. Le jour de la visite de Zola, il y avait dans la salle : un
M. Zola à Lourdes
(A peine M. Zola a-l-il mis lo pied sur le (|uai de Lourdes qu'il se prête à toutes les ' interviews et toutes les publicités.)
chirurgien d'un hôpital de Paris, des membres correspondants de l'Académie de médecine, d'anciens internes et des internes en exercice dans les hôpitaux de Paris, des médecins de nos grandes villes, de nos principales stations thermales et des Facultés étrangères.
(I) .Nous avons les noms de ces médecins.
3i4 l'œuvre de lourdes
Les miraculées de Zola quinze ans après leur guérison
Nous avons pu retrouver les malades de Zola quinze ans après leur guérison. Il était intéressant de savoir ce qu'elles étaient devenues. Nous pouvons compléter leurs observations et leur donner une dernière consécration.
Zola cherchait dans la suggestion le secret de ces guérisons, mais si ces malades n'avaient éprouvé que des effets de suggestion, elles seraient mortes depuis longtemps. A ce degré, la tuberculose poursuit fatalement son cours ; il était donc intéressant de savoir ce qu'étaient devenues ces malades guéries en 1892 sous les yeux de Zola.
Marie Lemarchand
Marie Lemarchand (Élise Rouquet), atteinte de tubercules au sommet des deux poumons, d'un lupus qui luiavait rongé la face, qui n'était, suivant l'expression de son médecin, qu'une loque humaine, horrible et monstrueuse, nous écrivait le 7 novembre dernier : « Je suis toujours en parfaite santé, le mal affreux dont j'ai tant souffert et dont j'ai été guérie le 21 août 1892 n'a jamais reparu. Je suis mariée depuis six ans; j'ai eu cinq enfants, mon mari est un bon chrétien. Vous pouvez constater combien est grande la grâce que j'ai reçue de Notre-Dame de Lourdes ; avoir été une pauvre inlirme pendant des années et devenir une femme forte, mère de cinq enfants, la sainte Vierge ne fait pas les choses à demi; ma guérison a bouleversé bien des âmes, elle fait encore beaucoup de bruit dans mon pays. »
Signé : Marie Lemarchand^ femme Autliier. »
J'ai revu ces jours derniers Marie Lemarchand, c'est à peine si l'on aperçoit sur la joue droite une raie blanche, presque imperceptible, seule trace du mal disparu, ('e n'était plus la malade de Zola, « avec cette ulcération lente dévorant les mu^iueuses, les cartilages du nezpresque mangés, la bouche rétractée, tirée à gauche par l'enflure de la lèvre, pareille à une lente oblique, sans l'orme ». Non! c'était toujours la miraculée de la conférence du Luxembourg, telle que la foule l'acclamait, lorsque, après avoir entendu la description de Zola, elle vit se lever sur l'estrade une pâle figure de jeune fdle, idéalement belle sous ses vêtements noirs.
Toutes les lignes du visage sont absolument conservées, les parties détruites ont été reconstituées dans leur harmonie
primitive: lupus et tubercules du poumon, tout a disparu. Après quatorze ans, Marie Lemarchand n'a pas eu de rechute. C'est une vaillante mère de cinq enfants, qui n'a qu'un regret, c'est de ne pouvoir les nourrir, les élever auprès d'elle.
Marie Lemarchand
Marie Lebranchu
Marie Lebranchu (la Grivotte). Sa vie avait été bien traversée depuis sa guérison. Au retour de son
3i6 l'œuvre de lourdes
pèlerinage elle rentre à l'hôpital, c'est son seul domicile depuis plusieurs années; mais quelques jours après, elle quitte l'hôpital, elle doit, pour gagner sa vie, se livrer à un travail de couture pénible et peu lucratif.
Elle se marie avec un cocher sans travail, il faut vendre les meubles et son mari meurt quelque temps après. Elle se place chez des protestants. Nous l'avions perdue de vue depuis longtemps lorsque, le 23 décembre dernier, nous avons reçu une longue lettre dans laquelle elle nous dit : « Vous vous demandez sans doute ce que je suis devenue. Je suis, depuis plusieurs années, avec les bonnes religieuses qui m'ont élevée, où j'ai passé toute ma jeunesse et où j'ai été bien heureuse de revenir. J'ai quitté la famille protestante où j'étais pour le couvent, et la sainte Vierge m'a fait une bien grande grâce en la quittant. Je suis partie sans rien dire, pas même à mon frère, et, depuis mon entrée ici, je n'ai écrit à personne. Ma première lettre est pour vous; aidez-moi bien à remercier la sainte Vierge pour toutes les grâces dont elle m'a comblée.
« Je n'ai plus l'espoir de vous revoir ici-bas, je ne verrai plus jamais Lourdes, mais je fais tous les jours le pèlerinage en pensée. Je prie pour notre congrégation tant persécutée, pour nos Mères si bonnes, si dévouées pour nous. »
J'avais demandé à Marie Lebranchu si Zola l'avait revue depuis sa guérison ; elle me répond : « Je l'ai vu pour la dernière fois en 1895, trois ans après ma guérison. Il est venu nous demander, à mon mari et à moi, si nous voulions aller en Belgique, nous assurant que, si nous y restions, nous ne manquerions de rien; je n'ai pas voulu accepter ses offres. Depuis, je ne l'ai pas revu. Cependant, à ce moment, je travaillais pour le magasin du Bon Marché, je
PÈLERINAGE DE ZOLA 3l7
travaillais jour et nuit, et je n'arrivais pas à joindre les deux bouts. » — Zola ne pouvait douter de la guérison de la Grivotte, mais il n'en était que plus désireux de la faire disparaître, de la soustraire à l'examen de ses lecteurs : il était trop facile, en effet, de s'assurer que la donnée de son roman reposait sur une erreur de fait, et que la Grivotte n'était pas morte.
Zola connaissait le certiticat qu'apportait Marie Lebranchu en venant à Lourdes. Le médecin de l'hôpital qu'elle quittait pour faire son pèlerinage, disait qu'elle était atteinte de tuberculose pulmonaire avec ramollissement et cavernes. Depuis dix mois elle ne quittait pas le lit, avait perdu 48 livres de son poids et ne gardait aucune nourriture; c'était la phtisie à la dernière période. Zola la vit au sortir de la piscine. « Ce n'était plus, dit-il, cette malade que j'avais aperçue dans le wagon, toussant et crachant le sang, la face terreuse. » Il ne la reconnaissait pas. « La Grivotte, droite, élancée, les joues en feu, les yeux étincelants, avec une volonté et une joie de vivre qui la soulevaient. »
On ne trouvait plus dans sa poitrine ni râle, ni souille, ni matité, pas la plus petite trace de lésion dans le poumon. L'ancienne malade ne toussait pas, ne crachait pas et mangeait avec appétit. Chaque jour, jusqu'à son départ, on constata que la guérison se maintenait parfaitement. Zola ne pouvait expliquer cette guérison par la suggestion ; aussi, pour se débarrasser (le la Grivotte (jui le gênait, il la lit mourir dans son roman, et, plus tard, il essaya de la faire disparaître en l'envoyant en Belgique.
En faisant mourir la Grivotte, Zola commettait une erreur volontaire sans excuses. La dernière fois que je le vis, je lui demandai pour quel motif il faisait mourir la Grivotte qui se portait très bien. Il me
L q:uvre de lourdes
répondit : « Je suis maître absolu de mes personnages: je puis la faire vivre ou mourir à mon gré: Mn<' Lebranchu a vraiment tort de se plaindre, puisqu'elle est guérie. Du reste, je ne crois pas aux mlvRcXes: Je <>'errais tous les malades recouvrer instantanément la santé que je ny croirais pas davantage. Ce double aveu est précieux à retenir. Nous voilà loin des théories de la suggestion ! Et Zola ne s'en inquiétait pas : l'explication le laissait aussi indifférent que la guérison.
Malgré tout, il était moins rassuré qu'il ne le disait. Ce désir de faire disparaître la Grivotte, de se débarrasser d'un témoin qui le gènail, nous montre qu'il comprenait bien que le personnage qu'il faisait vivre ou mourir à son gré, faussait la donnée de son roman et battait en brèche toutes ses prétentions réalistes.
Il le comprenait mieux que personne, mais il ne voulait pas voir de miracles.
Clémentine Trouvé
Marie Lebranchu
Clémentine Trouvé (Sophie Couteau) a été la plus favorisée. Après sa guérison elle devait rentrer dans sa famille à Rouillé, dans la Vienne. Dans cette paroisse les protestants sont nombreux, les mariages mixtes fréquents. Elle pouvait y être exposée à cause de son âge et des relations de sa famille. La
sainte Vierge l'a préservée de tout contact dangereux. Elle n'a pas quitté les religieuses de Poitiers jusqu'au jour où le noviciat des Petites Sœurs de l'Assomption s'est ouvert devant elle. Après un séjour de quelques années en Angleterre, elle est rentrée en France. Nous la trouvons aujourd'hui dans les faubourgs de Paris. Clémentine Trouvé est devenue Sœur Agnès... Clémentine avait quatorze ans à peine, l'âge de Bernadette, lorsqu'elle l'ut
guérie à Lourdes au mois d'août 18912. Son entrée au Bureau médical fit sensation. «Pauvre petite, — nous dit Pierre l'Ermite, — du fond du cœur je la plaignais un peu.
Toute jeune... deux grands yeux bleus, la ligure ouverte et intelligente sous ses cheveux blonds, qui s'obstinaient à mettre un nimbe d'or autour de son petit capulct blanc, d'une voix émue elle raconte son histoire : son talon était complètement carié; elle ne pouvait plus marcher. Elle avoue naïvement les regards d'envie qu'elle jetait sur ses compagnes plus favorisées, et la prière ardente qu'elle adressait à la sainle Vierge, alin qu'un jour, elle aussi, elle puisse mcllre ses botlines... La plaie suppurait tellement pendant le voyage (pi'elle avait épuisé tout le linge (|u'clle avait emporté en partant.
« Elle montre son pied parfaitement sain. A peine une légère dépression indique l'endroit où fut le mal.
Clémentine Trouvé
320 L'ŒrVKE DE LOURDES
Zola, présent à la consullalion, mordille le bout de son j^ant, signe, chez lui, d'une grande tension d'esprit. La jeune fille a liàte de s'en aller. On le lui permet enfin; vivement elle remet son bas et sa bottine, et part comme un oiseau, impatiente d'échap- | per à tous ces yeux qui ne perdent pas un seul de ses i mouvements. » |
Sœur Agnès appartient à la maison de Montrouge des Sœurs de l'Assomption. Elle garde la porte, elle reçoit les visiteurs, les pauvres surtout, qui viennent demander des secours. C'est là qu'elle passe sa vie; elle a toujours l'apparence un peu frêle, mais l'âme énergique, vaillante, comme ses sœurs au milieu des persécutions, elle poursuit sa belle et généreuse mission.
C'est ainsi que, quatorze ans après, nos trois malades n'ont pas rechuté : l'une est mère de cinq enfants, la seconde s'est réfugiée dans une communauté religieuse, après avoir côtoyé les plus grands écueils, la troisième est chez les Petites Sœurs de l'Assomption. Elles ont toutes les trois raison de dire ■ que la sainte Vierge ne fait pas les choses à demi. — Il est intéressant de suivre ces anciennes malades dans le cours de leur vie.
On ne fait pas de la suggestion à quinze ans de disj lance. Si les malades de Zola n'avaient éprouvé que des modifications passagères, le choc qui les relevail à Lourdes serait épuisé depuis longtemps. La tubep-J culose creusait, au sein de leurs tissus, des plaies profondes, et n'était pas une lésion suggestible. Jele^ disais à Zola, en lui montrant la Grivotte avec ses cavernes cicatrisées :« Essayez, lui disais-je, pour un jour, pour une heure de faire lever une poitrinaire
agonisante, brûlée par Ja lièvre, vous ne pourrez lui faire suivre pendant quatre heures une procession de nuit, la l'aire asseoir à la table commune et manger avec appétit, mais surtout vous ne lui donnerez pas un tempérament nouveau. » — Après quatorze ans écoulés, je pourrais lui dire : « La tuberculose, à ce degré, ne guérit pas. Ces trois malades seraient mortes depuis longtemps. La suggestion avec celte puissance sans limite est une légende,, et toutes vos théories s'écroulent devant ces démonstrations à longue échéance. »
Les thèses de Zola ne lui survivront pas: nous sommes loin du jour où le romancier débarquait à Lourdes pendant le pèlerinage national de 1892, avec une cour de journalistes, d'hommes politiques ; la foule se précipitait sur ses pas, tout semblait s'incliner devant lui. Que reste-t-il de tout ce bruit? Il reste de patientes études poursuivies depuis 1892 sur ces guérisons controversées: il reste prouvé que la poitrinaire au dernier degré, la jeune tille à la face rongée par le lupus, l'enfant aux os du pied cariés, ont trouvé dans l'eau des piscines de Lourdes une guérison instantanée et, depuis quinze ans, ces guérisons ne se sont pas démenties. Toutes les suggestions réunies ne peuvent expliquer de tels résultats; le lemps lésa consacrés : ces guérisons appartiennent à l'histoire, elles répondront à toutes les accusations, à tous lessophismes que l'on avait accumulés autour de la question de Lourdes. C'est ainsi que Dieu fait servir pour sa gloire même les négations del'impiélé.
Dans son roman, Zola fait mourir la Grivotte qui se porte bien. On l'avait vue revenir de Lourdes en parfaite santé. Et ce procédé inusité de se débarrasser d'un témoin qui le gênait, souleva dans la presse un curieux incident littéraire. On fut interviewer Zola qui répondit :
3'22 l'œuvre de lourdes
« M"« Lebranchu me reproche de ne pas croire aux miracles et de nier l'évidence. Et de quel droit, je vous prie? Sa fatuité est extrême de se reconnaître en ma Grivotte. Je suis un romancier avant tout, et par conséquent maitre de mes personnages. Certes le roman reste toujours sous la dépendance de l'histoire, mais avec l'absolue liberté pour l'écrivain de tirer ses personnages de son cerveau. C'est plus qu'une liberté môme, c'est un devoir, à mon avis.
« J'ai conté toute l'histoire de la Grivotte, son enfance, sa vie.
« — Mais le portrait que vous en avez fait est très ressemblant puisqu'on a reconnu notre héroïne au premier coup d'œil.
« — Je ne nie pas qu'elle ait été en quelque sorte le point de départ de mon personnage. Oui, j'ai été séduit par son air étrange, par l'éclat de ses yeux, par ses cheveux crèpelés, car dites bien qu'elle avait une tignasse bizarre. Mais je n'ai fait que me servir des souvenirs que j'avais rapportés. Je n'ai pas passé mon temps à Lourdes à prendre des notes. J'ai observé, interrogé et c'est avec des souvenirs et des impressions que j'ai établi mon roman. »
La Grivotte
« Je me trouvais au bureau quand elle est arrivée, criant qu'elle était guérie. Mais jamais je ne l'avais vue malade. Qu'est-ce qui prouve qu'elle est vraiment poitrinaire?
« On a cherché à me rendre par trop bête, en me prêtant des propos insensés.
« On me fait dire que si la Grivotte est vraiment guérie, lemiracleestprouvé. Or, jen'aijamaisécritcela, jamais, jamais. Je verrais tous les malades recouvrer
la santé instantanément que je ne croirais pas encore au miracle. »
La femme au lupus
J'interroge de nouveau :
« Kt Klise Rouquet? Elle est guérie aussi, paraîtil, M"^' Lebranchu l'a vue à Lourdes cette année. »
M. Zola hausse les épaules, et reprend :
« Encore une fois, aucun de mes personnages n'est réel. Je ne suis pas un historien, que diable! Je suis im romancier et j'ai écrit la synthèse complète de Lourdes, dans son absolue réalité.
« Quant au cas d'Elise Rouquet, il est encore plus banal. S'il fallait crier au miracle toutes les fois qu'une plaie guérit!... »
Le cas de Sophie Couteau
« Tenez, voici encore autre chose. Il y a dans mon livre une jeune fille qui se nomme Sophie Couteau. Ce personnage m'a été inspiré par M''^ Clémentine Trouvé, qui est arrivée à Lourdes avec la jambe couverte de plaies. Elle aussi a été sauvée miraculeusement, mais personne n'avait vu son mal.
« — Et l'attestation des médecins?
« — Voilà (pli ne prouve rien encore. Oh! ces pèlerins vous exhibent des certilicals, mais on ne connaît jamais ces médecins. Ceux-ci, d'ailleurs, peuvent se tromper. »
Pas de miracles
« — M"« Lebranchu vient pourtant d'être auscultée par soixante-cinq médecins et aucun n'a trouvé la moindre trace de tuberculose.
324 l'œuvre de lourdes
« — C'est elle qui le dit. Mais admettons-le. Qu'estce que cela prouve? Qu'elle n'a jamais été poitrinaire : elle n'a donc pu en guérir.
« Quanta moi, je ne crois pas aux miracles, il est impossible d'y croire. »
Gomment un romancier étranger à toute notion médicale, qui n'avait ni le temps ni le goût d'étudier, pouvait-il "penser (ju'il allait trancher un débat sur lequel les hommes les plus compétents se divisent?
Zola croyait pouvoir écrire l'histoire de Bernadette. La dualité de cette ligure lui échappe. Un moment ébloui par les clartés surnaturelles qui éclairent cette physionomie, il détourne bientôt la tète et ne voit plus qu'une bergère ignorante. Il la rejette alors loin de lui, comme ces statues que l'artiste mécontent brise sous son pied.
Il veut prouver que les guérisonsne sont qu'erreur et mensonge; pour soutenir sa thèse, il écarte Clémentine Trouvé qui le gène. Il fait guérir Marie Lemarchand d'une façonprogressive, imparfaite, alors que la guérison a été instantanée et complète. Il fait mourir Marie Lebranchu qui se porte bien. Son type de maladie nerveuse est invraisemblable et faux; cependant, malgré lui, il vient échouer dans le surnaturel.
Il va chercher chez les coiffeurs et les marchands tous les racontars qui lui servent à juger les hommes et les choses. Il jette l'outrage et la calomnie sur les Pères de Lourdes, ({ui avaient consenti à abaisser devant lui toutes les barrières. Quant à moi, après] lui avoir témoigné beaucoup d'atîection, il prétend] que je le déteste.
Il croyait donc qu'entre nous, ce n'était qu'une] question de pure courtoisie? Un abime nous sépare. Nous défendons des principes qui ont été l'objet dej
LE R. P. PICARD Supérieur général des Pères de TAssomption
32G l'œuvre de lourdes
l'élude de notre vie entière, et sur lesquels nous ne pouvons admettre aucune transaction.
Il venait chercher une all'aire. Les mains vides de documents, il avait la prétention de redresser nos jugements et de nous imposer ses programmes. Il ignorait (jue depuis un demi-siècle nous nous succédons à Lourdes et que nous travaillons sans relâche à élucider ces graves problèmes.
La partie n'était pas égale entre nous.
Quelle k été l'iniluence de ce livre? Loin de ralentir le mouvement qui se produit vers Lourdes, il parait l'accroître.
Nous voyons beaucoup de curieux, de correspondants de journaux, toute une clientèle qui n'était pas la nôtre.
Zola a jeté dans l'atmosphère si pure de Lourdes un trouble momentané, un brouillard déjà dissipé, comme ces fumées noires qui s'échappent du foyer des locomotives et queles courants du ciel emportent aussitôt.
Lourdes n'est pas une question d'ordre purement scientifique. Quelle place tiennent les guérisons dans le plan providentiel? Il serait difficile de le dire.
A Lourdes, le miracle est partout; il est dans ces grâces sans nombre de conversion, il est dans ce mouvement qui entraine le monde entier vers nous. Dans son existence merveilleuse, Lourdes est devenu la grande manifestation de la foi catholique dans notre siècle.
Zola et le R. P. Picard
Zola dans son livre a maltraité les religieux, les médecins, les malades, les pèlerins.
PÈLEKINACJE DE ZOLA 3'2j
La seule ligure qui l'ait frappé est celle du R. P. Picard. Je me souviens de sa première entrevue avec ce saint religieux. Dans son livre, il nous décrit l'impression que produisit sur lui cette parole simple, marcjuée au coin du bon sens, cet accueil franc et loyal, alors qu'il ne voyait autour de hii quefeinte et surprise.
« Le R. P. Picard, nous dit Zola, était un homme de soixante ans, superbe sous la pèlerine grise à long capuchon. Sa belle tète aux yeux clairs et dominateurs, à l'épaisse barbe grisonnante, était celle d'un général qu'enflamme la volonté intelligente de la conquête. Au pied de la chaire, le P. Picard dirigeait les cris de la foule. Gagné par l'extraordinaire passion qui débordait des cœurs, il levait les bras et criait de sa voix de foudre pour faire violence au ciel.
« Quelle force de volonté chez cet homme qui menait les masses au miracle! Le Père souriait doucement à l'œuvre qu'il avait faite. «L'œuvre est bonne, « disait-il, elle prospère et demain nous aurons de « nombreuses guérisons. »
Zola commit la faute d'accepter de suivre la procession derrière le dais. Jamais il n'avaitétéà pareille fcle; il était pâle, ses jambes se dérobaient sous lui, il faisait mauvaise figure.
Il devait céder à la tentation de jouer au surnaturel. Il fit du roman, alors que la vérité aurait pu l'illuminer de ses rayons. Dès ce jour, son étoile pâlit. Il emportait en quittant Lourdes une blessure qui ne devait plus se fermer. Vainement il se jeta dans nos luttes politiques, il ne put refaire sa popularité.
Zola est mort asphyxié. Le P. Picard est mort en exil, et nous souhaitons que la figure du grand apôtre soit venueconsoler l'écrivain dans sa dernière agonie.